CARTIER
Lac Jacques-Cartier, dimanche 1er novembre 1863.
Mon cher confrère,
L'intérêt qu'ont pris vos lecteurs à tout ce qui se rattache à la colonisation des terres incultes situées entre Québec et le lac St. Jean m'engage à vous annoncer que nous sommes aujourd'hui campés sur les bords du lac Jacques-Cartier, à 70 milles à peu près de Québec.
Quand je dis nous, je présume que vous n'êtes pas sans savoir que legouvernement? cédant à la demande d'une " exploration chargée de trouver une ligne pratiquable et avantageuse pour la construction d'un chemin projeté entre Québec et le lac St. Jean" a nommé Messieurs Neilson et Hamel de Québec pour exécuter cette exploration avec toute la célérité convenable.
Un personnel de porteurs, composé de trois Hurons, trois Maléchites, un Abenaquis et de cinq pêcheurs du voisinage, ayant été organisé, j'obtins la faveur de suivre l'expédition, et nous partîmes de Stoneham vendredi le 23 octobre.
Jusqu'ici, nous avons suivi les sentiers de chasse, en grande partie plaqués, et les plus grandes difficultés que nous avons eues à vaincre se trouvent dans les charges considérables de provision qu'il faut transporter à dos d'homme, les embarras sans nombre de la forêt et un pied de neige dans quelques endroits. Je ne tiens pas compte de la pluie et de la neige qui nous trempent et qui se détachent des arbres par l'effet du vent et plus souvent encore par les secousses que nous imprimons aux branches en nous frayant un chemin à travers le bois.
Rien n'est beau sans doute comme le port d'un arbre résineux, pliant ses grands bras sous le poids de la neige. Rien n'est beau non plus, comme le manteau blanc dont les poëtes savent si bien draper les montagnes et les vallées. Mais mon cher confrère, lorsque les résineux forment une muraille presque impénétrable, même au regard, et que ce manteau blanc cache sous ses replis ondoyants toutes espèces de surpri-
se, comme un tronc glissant qui nous renverse, comme une petite mare d'eau dans laquelle disparaît notre chaussure, ou encore comme un vide entre deux cailloux dans lequel nous enfonçons avec arme et bagage, je vous avoue que la poésie fait trop tôt place au prosaisme le plus vulgaire. Pis que cela, nous nous surprenons à désirer moins d'arbres résineux, moins de neige sur leurs grands bras, et pas de manteau blanc du tout pour draper les montagnes sur toute la distance des cent milles qui nous séparent de notre destination.
Pourtant si nous avons eu des obstacles à vaincre, nous avons eu aussi quelques beaux jours, et le froid en congelant la surface des lacs nous a rendu des services signalés et nous a donné une route facile pour le transport des paquets, sur des branches servant de traîneaux improvisés. Nous avons traversé ainsi le lac Noël et le lac Travers. Le lac Lépaule a des eaux profondes et n'était pas encore glacé Le lac Caribou et la Mare en grande partie aidèrent également notre route en nous offrant un passage facile.
Je ne puis entrer ici dans aucun détail sur la valeur des terrains que nous avons traversés, mais en attendant que je puisse, à mon retour, compléter cette lacune, je puis vous informer que jamais, dans mes nombreux voyages, je n'ai vu jusqu'ici de terrain moins propre à la culture. Même les résineux les moins exigeants ne peuvent puiser dans le sol couvert de leurs débris accumulés, les éléments nécessaires à leur développement complet. A cinquante ans, ils arrivent à un diamètre de sept pouces à peu près. Leur végétation est souvent maladive et leur écorce chargée de mousse. Le sol est chargé de cailloux roulés et se compose de sable dans les bas-fonds. Le terrain est d'une grande pauvreté, à tel point que les arbres ne peuvent y implanter leurs racines avec assez de force pour résister aux coups de vent de la localité. Nous avons ainsi traversé des " renversis" d'un quart de mille d'étendue et sur toute la route nous marchons sur des corps morts qui embarrassent considérablement la marche.
Il est très-facile de faire un chemin jusqu'au lac Jacques-Cartier,mais il ne sera pas également possible de trouver des colons pour défricher les terres qu'il traversera. Dans le voisinage des lacs, le long de la Mare, il y a du terrain propre à la culture, mais, sur les hauteurs, je maintiens que nos céréales ne sauraient venir à maturité, même
dans les meilleures circonstances. A Stoneham, Mr. Henright, qui cultive depuis 20 ans un domaine qu'il a défriché lui-même, affirme que l'avoine ne mûrit chez lui que lorsqu'elle est semée depuis le 10 jusqu'au 25 de Mai. Or l'altitude du lac Jacques-Cartier est de plus de 4,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, plus du double de celle de Stoneham ; il faut donc en conclure que le climat de la région que nous avons traversée est de beaucoup moins favorable à la culture du sol.
Je voudrais pouvoir continuer ces renseignements pris et donnés sur les lieux mêmes, mais les cinq hommes que nous renvoyons partent et il me faut terminer. Demain nous construirons un radeau pour remonter le lac Jacques-Cartier, qui a plus de trois lieues de largeur. Nous suivrons ensuite une route entièrement nouvelle pour atteindre la rivière Upica que nous traverserons pour nous diriger ensuite vers la rivière Metabetchouan, à l'embouchure de laquelle se trouve le poste de la Compagnie de la Baie d'Hudson, sur les bords du lac St. Jean. Nows reviendrons par Chicoutimi, St. Urbain et la Baie St. Paul. Nous prenons des vivres pour 20 jours. Si nous en manquions, seulement à cinq milles de notre destination, la position serait fort embarrassante. Nous comptons sur la connaissance des bois de nos sept sauvages, dont pas un pourtant n'a fait le trajet, et sur nos pieds pour nous tirer d'embarras dans un cas de difficulté.
Tout à vous,
J. PERRAULT, Directeur de la Revue Agricole.
Telle était notre correspondance qu'un ami de Québec a cru devoir intercepter. Après les attaques auxquelles nous avions été en butte de la part du " Canadien " et que nous ignorions personnellement, notre ami n'ayant pas ouvert notre correspondance, crut qu'il était prudent de ne pas donner des armes à la mauvaise foi et l'intercepta. Nous avons beaucoup regretté cette démarche, car elle eût mis fin aux accusations toutes gratuites dont nous étions alors victime.
Avant de continuer le compte-rendu de notre voyage nous allons nous arrêter à l'étude de l'avenir des hauteurs du lac Jacques Cartier, car il est temps, croyons nous, d'entrer dans la discussion sérieuse du projet d'ouvrir une voie de communication directe entre Québec et le lac St. Jean.
IZ