‹ Exploration de Quebec au Lac St. JeanChapitre 3 sur 50 · CONSIDERATIONS GENERALES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS GENERALES

) A mise en valeur de nos terres incultes est la base la plus solide de notre avenir comme nation et chaque jour de nouvelles preuves viennent à l'appui de cette importante vérité. Le Canada depuis sa découverte n'a été qu'un vaste champ ouvert à la Colonisation, dont les travaux ne s'arrêtent pas aux premiers coups de hache du défricheur, mais embrassent encore l'exploitation du sol avec tous ses moyens. N'avons-nou* pas vu nos centres commerciaux et manufacturiers croître avec le dt frichement de nos forêts ? Et les progrès de notre commerce et de nos manufactures sont-ils autres que la résultante du développement de notre industrie agricole ? C'est elle qui en donnant tous les jours une étendue plus grande à notre champ de production, a créé nos voies de communications et alimente aujourd'hui nos relations commerciales à l'intérieur et à l'étranger. C'est encore elle qui offre le marché de consommation le plus considérable aux articles d'importation reçus en échange.

En un mot faciliter la mise en valeur de nos terres incultes, c'est réaliser l'agrandissement de notre pays, doubler sa population, créer des revenus à l'état et asseoir solidement notre avenir national.

Qu'était-ce que le Canada il y a deux si' clés ? Une vaste forêt, peuplée de quelques tribus indigènes, sans relations commerciales, vivant des ressources de l'industrie individuelle. Ces peuplades, libres comme l'homme aux premiers jours, sillonnaient notre fleuve, labouraient notre sol, habitaient nos bois, vivaient des produits de la pêche, de la chasse, de la culture, et parcouraient l'immense étendue de leurs possessions, sans autre limite que celle de

leur puissance, sans autre loi que celle de leur liberté. L'agriculture d'alors, sur un sol encore vierge et enrichi par les débris d'une végétation luxuriante, se résumait aux opérations les plus simples, pratiquées* à l'aide des instruments les plus primitifs, Mais à peine le Canada est-il appelé Nouvelle-France qu'une population active tire du sol d'immenses produits, exportés à l'étranger, où ils trouvent un débouché avantageux et permettent au colon canadien d'obtenir en échange les articles de commerce dont la civilisation lui a fait un besoin. La colonie prend bientôt de nouveaux développements, son commerce s'étend, les centres se forment et les voies de communication devenues plus faciles ouvrent un meilleur débouché aux produits.

La production de son côté augmente, les instruments aratoires se perfectionnent, et la tenue du bétail est rendue nécessaire pour suppléer par les engrais à l'épuisement des récoltes. Si aujourd'hui on jette un coup d'œil sur notre industrie agricole dans le voisinage des centres, on y retrouve les instruments, le bétail et les cultures de la civilisation la plus avancée. Le haut prix de la propriété foncière, la facilité des débouchés, non seulement dans nos centres de commerce et d'industrie, mais encore, grâce à nos voies ferre es, à nos canaux et à nos vapeurs transatlantiques, jusque dans les centres < ommerciaux de la vieille Europe voilà les développements rapides du Canada, hier au berceau, aujourd'hui luttant de progrès avec les plus vieilles nations du continent européen.

La colonisation a tout fait et nous pouvons regarder avec orgueil cet enfant de notre énergie au souvenir des fatigues et des sueurs qu'il a coût es Rappelonsnous ce qu'il a fallu aux premiers colons de vrai courage pour s'attaquer à l'épaisse

forêt, dont le couvert impénétrable semblait protéger si puissamment notre belle vallée, à cette forêt qui, semblait-il, devait demeurer là debout pour jamais, comme un rempart devant lequel s'arrêterait la hache impuissante d'une poignée d'hommes. Rappelons-nous ce qu'il a fallu de travail pénible et persévérant dans cette lutte de tous les jours, exprimée par 9.000.000 d'arpents de terre défrichée !

Ce passé a son enseignement et est bien fait pour nous donner confiance dans l'avenir. En voyant l'enthousiasme général qui s'est emparé de notre population pour tout ce qui touche à la mise en valeur de* nos terres incultes ; en voyant les octrois considérables votés annuellement à l'ouverture de nouveaux chemins pénétrant au cœur de la forêt, nous considérons comme incalculable l'augmentation que nous promettent vingt années à venir, non seulement dans notre population, mais dans notre production à tous les degrés.

Pourvu toutefois qu'une impulsion intelligente soit donnée à ce vaste mouvement. Pourvu que la direction des moyens employés ne soit pas laissée aux intérêts de localité, mais soumise aux exigences de l'intérêt général. En un mot, pourvu que les octrois du gouvernement ne soient pas employés à la colonisation de nos terres stériles au détriment des riches alluvions de nos vallées, laissées improductives et sans voies de communication. Pour atteindre la plus grande somme d'utilité publique de ces octrois, il faudrait une étude préalable de la valeur relative des terres à coloniser, au point de vue de la nature du sol, des débouchés et de leur avenir probable. Ce n'est qu'autant que le gouvernement aura des données exactes sur cette valeur relative qu'il pourra employer d'une manière productive les moyens mis à sa disposition dans le but d'ouvrir à la colonisation le vaste champ de nos terres incultes.

Et c'est parce que nous avons voulu nous rendre compte par nous-même de la valeur de cet immense territoire situé entre Québec et le Lac St. Jean que nous avons demandé comme une faveur l'autorisation de suivre l'exploration faite récemment par le gouvernement dans le but d'ouvrir un chemin de Québec à l'embouchure de la rivière Metabetchouan.

Depuis deux ou trois ans un certain nombre de nos hommes publics, dont l'habileté consiste à se faire un piédestal de toutes les mesures populaires qui se présentent, se sont emparés de la question de la

Colonisation qu'ils exploitent en la prônant à tous les coins de rue pour s'attirer les faveurs du peuple, à la façon des saltimbanques en foire, tappant de la grosse caisse. Nous n'aurions pas d'objection au métier de ces bonnes gens, s'ils ne s'arrogeaient de décider en dernier ressort de la sincérité des hommes sincèrement à l'œuvre et qui depuis dix ans ont travaillé incessamment au développement de nos ressources agricoles. C'est ainsi que la presse de 1.' opposition nous a accusé d'avoir pour mission d'étouffer à prix fixe le projet d'une voie de communication entre Québec et le lac St. Jean. Rien ne peint mieux le mobile de cette clique de feseurs de colonisation, qui ne peut voir qu'une spéculation personnelle attachée à tout acte de dévouement à la cause qu'ils font métier de jouer. En effet pour eux qui jouent à la colonisation il doit être difficile de croire à un dévouement sérieux. Heureusement que nous n'en sommes pas à nos débuts et que notre passé depuis dix ans est là pour dire nos sacrifices de temps et d'argent, nos études persévérantes et cinq années d'absence à un âge où le pays est cher, qui sont nos titres à la confiance du public. Titres que personne ne contestera et qui ne permettent à personne de douter de notre sincérité pour tout ce qui se rattache à l'agriculture de notre pays. Dans cette exploration, dont noui allons donner le compte-rendu, noui avons couru des dangers sérieux ; pendant cinq semaines de notre vie des bois noua avons été soumis à une nourriture à laquelle nous n'étions pas fait et à des fatigues dont nous n'avions pas l'habitude. La torture morale des derniers jours, où nous avons complètement manqué de vivres, avec la perspective de n'arriver jamais, & été aussi pénible qu'elle pouvait être avec une fin moins heureuse.

Notre naufrage sur le lac St. Jean a été* probablement le plus grand danger auquel nous ayons jamais été exposé dans une tempête. Mais tous ces dangers, ces fatigues ne sont qu'un incident au milieu des dangers, des fatigues et des ennuis des cinq premières années de notre voyage en Europe, et des cinq années que nous avons passées depuis notre retour ardemment à l'œuvre de la cause agricole.

LE DEPART DE QUEBEC- EXPLORATION d'un chemin de Québec au lac St. Jean offrait des difficultés peu communes, et exigeait des préparatifs considérables pour assurer le succès d'une expédition à

travers un pays de montagnes arides, complètement inconnu aux explorateurs, qui n'avaient d'autres indications pour arriver à leur but que celle de l'aiguille magnétique. Dans une entreprise aussi hazardeuse il fallait avant tout, s'assurer des vivres pour tout le trajet, car à cette saison de l'année, il ne fallait pas compter sur le gibier qui traverserait notre route. Il fallait aussi une carte du pays aussi complète que possible, et sur une large échelle, indiquant non-seulement les cours d'eau, mais encore les lignes des townships arpentés, les endroits habités et les chemins déjà ouverts soit dans les townships de Stoneham, soit encore sur les bords du lac St. Jean. Il fallait non-seulement une boussole, mais aussi les instruments nécessaires pour établir notre position exacte dans la forêt, dans le cas où nous aurions dévié de notre course. Autrement, nous étions exposé à éprouver des retards dans notre marche et comme conséquence, en augmentant la durée de l'expédition, à diminuer celle de nos vivres. Nous savions que le pays que nous avions à traverser offrait à chaque pas des obstacles considérables, des arbres renversés, un bois épais, des montagnes à gravir, des rivières et des lacs à traverser, des savanes à franchir. Nous savions encore que dans les régions élevées des montagnes du Saguenay, les tempêtes de l'hiver ensevelissent sous des monceaux de neige toutes traces de sentiers,et à cette saison de l'année où elle est encore friable, la raquette ne peut que difficilement se frayer un passage au travers des menus bois de la forêt ; sans mentionner les difficultés plus grandes du campement qui abrègent encore la distance parcourue chaque jour et augmentent d'autant la durée de l'expédition, aux dépens des vivres qui diminuent toujours.

Nous savions tout cela et disons-le, lorsqu'au départ de Québeo, nos amis nous serraient la main pour la dernière fois en nous souhaitant un heureux voyage, nous comprenions que nous avions devant nous des dangers sérieux, mais aussi, nous nous sentions la volonté ferme de les surmonter.

C'était le 21 octobre que nous partions pour Stoneham où était le rendez-vous général de l'expédition. Nous arrivâmes tard le soir pour prendre le bois le lendemain. Le 22, trois Malechites et six pêcheurs du lac St. Charles employés comme porteurs, empaquetèrent les vivres sous les » ordres de M. Hamel, puis allèrent camper dans la forêt. Pendant ce temps, M.

.Neilson allait à.Larette, laissait ordre à

trois Hurons de nous rejoindre, dès leur retour de la chasse, et amenait au camp un autre Huron, le seul qui fut alors disponible dans tout le village, les autres étant encore à la chasse d'automne.

Le 23, au moment où nous levions le camp pour commencer notre première journée de marche, le personnel de l'expédition se composait d me des deux arpenteurs provinciaux, Messieurs Neilson et Hamel, de quatre sauvages, de six porteurs canadiens et du rédacteur de la Revue Agricole; en tout 13, un mauvais nombre et un mauvais jour puisque c'était le vendredi. Malgré ces pronostics fâcheux, après avoir pris un léger repas et fait les paquets, nous nous mîmes gaiement en marche, à onze heures, pour aller camper au bout du chemin commencé par la société de colonisation de St. Roch, à quatre milles de Stoneham.

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