UN CHANTIER
EPUIS une heure nous marchions à grands pas, bien décidés à ne rous arrêter qu'aux premières maisons, lorrqje le courant de la rivière que nous suivions devint tout-à-fait navigable. M . Nei lson suggéra l'à-propos de construire de nouveaux radeaux pour assurer notre descente sans fatigue ; mais les sauvages placés à l'avant de la colonne étaient de cidés à se rendre à pied et à ne plus perdre une demi-journée à faire des radeaux, pendant que la famine continuait son œuvre d'épuisement. Aussi continuèrent-ils eur marche sans répondre mais aussi sans s'arrêter. Nous étions rendus au " sauve qui peut," qui ne reconnaît plus
d'autorité. Us continuaient donc leur marche et nous suiviors, le troisième à la tête de la colonne, lorsque nous apperçûmes à travers les branchages du rivage,età quelque distance dans le bas de la rivière, en avant de nous, un canot d'écorce monté par deux hommes. " Un canot ! un canot ! ," criâmes-nous de suite comm<; un naufragé crie : " terre ! ! terre! !..." et de toutes les poitrines s'échappait un grand cri d'appel en même temps que les bras faisaient des gesticulations dans l'air. Aussitôt les figures rayonnent, les paroles se croisent, les pas s'allongent démesurément, et chaque fois que le terrain le permet c'est upe course effrénée en avant du canot qui doit nous informer de l'endroit cù nous sommes. Cinq minutes après nous étions dans un chantier en construction et nous rencontrions les premières figures du lac St. Jean. On nous regardait avec une surprise presqu'égale à la nôtre. " Bonjour monsieur ! Sommes nous loin de la rivière des Aulnêts ici ? " demandons-nous au premerqui se présente.
"Oh oui ! vous êtes loin, pour le sûr." "Estce que nous ne sommes pas sur la Belle Rivière." "Sur la Belle Rivière ? pardon, vous
êtes sur la rivière Metabetchouan." " Ce n'est pas possible.. !" " Oui ! vous êtes àquatre milles du poste." Le reste du parti arrivait en ce moment et la surprise fut générale. " On peut remercier le bon Dieu si on est ici," résuma Simon. "Si on avait eu un peu plus de vivrez, au lieu de descendre la rivière on l'aurait traversée et on aurait été se perdre d. ns le nord. Aussi bien, si la ne ge nous avait pris, nous étions tous pris. On peut dire qu'on l'a échappée belle." " Vous allez toujours entrer et prendre une bouchée" dirent les hommes du chantier en nous introduisant chez eux. Il était midi et leur dîner nous fut servi. Jamais nous n'eûmes meilleur appétit et jamais nous ne fîmes un meilleur dîner. La soupe auxpoia et au lard avec les patates bouillies et le pain, assaisonnés de la gaieté générale, disparurent avec une étonnante rapidité. Nous ' étions sauvés. A une heure nous prîmes le chemin de chantier conduisant au poste, et à quatre .heures nous étions chez Monsieur Fraser, où nous fûmes entourés de tous les soins possibles. Nous étions rendus à notre destination, à l'embouchure de la- Rivière Metabetchouan,