UNE NUIT SANS SOUPER
N très -beau temps favorisa notre marche sur la rive gauche du lac, que nous suivîmes sur une distance de quatre à cinq milles. Ici et là nous rencontrions des renversis qui nous forçaient de dévier de notre route ; toutefois noui comptions sur le portage à l'autre bout du lac qui, espé-
rions-nous, nous ramènerait à la rivière. Le bois que nous traversions était planté d'essences feuillues et assez fourni de gibier pour nous permettre de tuer en un seul jour presqu'autant de pièces que nous en avions abattu pendant tout le reste du voyage. Chaque perdrix en tombant assurait le repas de deux hommes pour le soir ; aussi tous avaient-ils les oreilles et les yeux ouverts au moindre bruit qui trahissait la présence du gibier. Nous fîmes tant et si bien que huit perdrix et trois lièvres nous assurèrent amplement deux bons repas. Nous avions donc 24 heures devant nous et la confiance générale s'en accrut d'autant.
A travers mille obstacles, nous arrivons enfin au portage du bout du lac, et pous nous dépêchons dans l'espoir qu'il va nous conduire à la rivière que nous avions laissée le jour précédent. Nouvelle déception; nous n'arrivons qu'à un second grand lac dont nous suivons cette fois la rive droite. En côtoyant le rivage nous apercevons quelques arbres coupés à la hache. C'est une pointe de quelques pieds qui a été abattue pour faciliter le relevé du lac ; en effet un jalon est encore là, enseveli il est vrai dans les broussailles, mais enfin il est là, et il indique un arpentage fait il y a dix ans. Nous avons maintenant la première indication du passage d'un blanc, mais nous ne savons encore où nous nous trouvons. Nous ne voyions pas de ligne de townships ; par conséquent ce relevé doit être un arpentage isolé, à cent milles peut-être des premières habitations ; à trois heures et demie nous arrivons à la décharge de ce second lac, q e nous traversons sur une chaussée de castors En suivant toujours le bord nous rencontrons un nouveau portage da s lequel nous nous enfonçons, comptant bien cette fois atteindre la rivière. La nuit nous surprend et nous sommes obligés de camper dans le bois. Le cuisinier contre son attente a beaucoup à faire, et la chaudière reçoit les trois perdrix et deux lièvres qui forment le repas du soir. Il est certain que si notre chasse nous approvisionnait aussi bien tous les jours, nous pourrions vivre longtemps à ce régime ; mais vienne le mauvais temps et nous ne tuerons rien, u 'inquiétude existe toujours.
Nous décampons le lendemain après avoir consommé le reste du gibier, et un ciel de plomb avec une pluie torrentielle jettent le découragement dans toute la troupe au moment du départ. Nous suivions toujours le portage tracé dans un ruisseau desséché, au fond d'un ravin assom-
bri par les hautes montagnes qui le bordent et le couvert épais des gros arbres. Tout-àcoup le ciel se couvrit de gros nuages qui répandirent des ténèbres profondes tout autour de nous. La pluie tombait par torrents et descendant des collines dans le ruisseau servant de portage, l'inondait complètement. Nous ne pûmes y tenir ; comme nous marchions le second à la tête de la colonne, nous nous arrêtâmes sous un gros arbre vert pour éviter le gros de l'orage. Nous vîmes tous n<s porteurs passer successivement devant nous, ruisselants d'eau et de sueur, mais ne s'arrêtant pas, poussés par le besoin d'arriver et par la crainte d'être laissés en arrière. Jamais nous n'avions vu de scène plus sombre, de misère plus vraie. Le dernier de la colonne était passé, et malgré la continuité de la pluie, dont nous étions déjà trempé au r ste, dépassant les retardataires, nous atteignîmes la tête de la colonne arrêtée à la berge de la rivière, que nous avions retrouvée. Pendant un mille, nous descendîmes le cours d'eau pavé de gros caillouxjusqu'à ce que nous arrivions aux eaux navigables, où nous commençâmes la construction de nouveaux radeaux.
Deux de nos sauvages, Thomas et Nicolas, étaient complètement épuisés et ne pouvaient donner, un coup de hache; il fallut donc que les cinq autres fissent à eux seuls tout l'ouvrage. Nous bâtimes ainsi irois radeaux, dont le nôtre était le plus grand, et pour cette raison recevait quatre passagers, tandis que les deux autres n'en recevaient que trois. Pendant que nos deux sauvages étaient à la construction de notre radeau, nous avions allumé un feu sur la grève, alimenté par les copeaux,et tout en réchauffant nos membres glacés par la pluie froide, nous fusions sécher leurs paletots et le nôtre en les tendant sur des branches plantées dans le sable autour du feu. Dans l'après midi la pluie cessa, et à deux heures, au moment du départ, nous avions à peu près si ché nos vêtements en les brûlant à plusieurs endroits.
Nous nous embarquâmes, et le courant nous entraîna avec une rapidité réjou ssante de plusieurs milles à l'heure. Nous descendîmes ainsi quelques rapides en luttant de vitesse et sans accident. Tout allait pour le mieux lorsqu'un grand bruit nous avertit qu'un nouvel obstacle se présentait sur notre route. C'était un rapide long et dangereux, que le premier radeau ne voulut pas descendre sans en avoir préalablement vu les difficultés. D'ailleurs Thomas et Nicolas qui mon. aient ce radeau, ne pou-
vaient aller plus loin tant ils étaient épuisés et transis. Il était quatre heures et nous eûmes ordre de mettre à terre. Personnellement nous étions d'avis de continuer aussi loin que possible par le magnifique clair de lune qu'il faisait, et nous ne comprenions pas l'opportunité de camper si tôt lorsque nous n'avions rien pour souper. Toutefois nous arrêtâmes, bien décidé à ne plus camper avant d'arriver aux premières habitations.
Après avoir soigneusement attaché nos radeaux aux arbres du rivage, les travaux du campement commencèrent. Jamais nous n'oublierons cette soirée, dont chaque détail était bien fait pour laisser dans notre âme un loag souvenir. Près du feu que nous venions d'allumer était agenouillé Nicolas, assis sur ses talons les coudes appuyés sur ses genoux et le visage caché dans ses mains. Il faisait pitié à voir, et devait être le premier à succomber dans ce voyage de misère. Pas un mot ne s'échappait de ses lèvres, mais sa "poitrine exhalait une plainte incessante,dont les sons intérieurs nous donnaient le frisson, car nous ne pouvions oublier que de lui à nous il n'y avait que la distance de deux ou trois jours. Assis sur un tronc d'arbre et se tenant à l'écart, l'œil vitreux, Thomas, son fils, regardait tout avec une expression indéfinissable de peine et d'étonnement. Il semblait qu'il fût surpris de se trouver si faible, lui le plus vigoureux porteur du parti, lui toujours le premier en avant, dont le bras de fer taillait avec tant d'habileté et de force dans la forêt. Il était là immobile, incapable de mouvement et sa hache, devenue inutile dans ses mains, servait en ce moment à ses compagnons moins épuisés.
Jacques, notre infirme, tenait bon, ainsi que Simon et son fils, Moïse, et Jean Baptiste. Les tentes étaient levées lorsque Simon, fils, nous arriva en boitant; il venait de s'ouvrir avec sa hache une large blessure sur le haut du pied, entre les deux premiers doigts. Encore un blessé au moment où nous avions besoin de toutes nos forces ! Sur nos sept porteurs il ne nous restait donc pour ainsi dire que trois hommes valides, et encore Simon souffrit-il encore de ses reins et d'une blessure au bras. Tout semblait s'opposer à notre sortie de la forêt.
Lorsque la nuit vint envelopper de ténèbres notre camp découragé, le plus morne silence régnait parmi nous. Le feu du bivouac n'éclairait plus ces fraîches figures, si rieuses au départ, et qui chaque soir attendaient gaiement le souper, dont les gros
bouillons, en s'élevant au-dessus du pot-aufeu, réjouissaient les oreilles et les yeux des voyageurs. Le cuisinier avait renoncé à ses fonctions, faute de matériaux, et après cette longue journée de marche, de pluie et de fatigues, nous n'avions qu'une dernière pincée de thé pour nourrir dix hommes.
Disons-le, le cœur nous saignait en contemplant l'expression de désappointement marquée sur les traits amaigris de ces hommes habitués aux plus rudes travaux, mais non à se passer de souper, la faim venue, et elle était arrivée depuis quelques heures avec son cortège de tiraillements d'estomac. Depuis longtemps, les rations avaient été diminuées, et au moment où elles manquaient complètement, les hommes, comme on l'a vu, étaient déjà en partie épuisés. En prenant notre dernière tasse de thé, la discussion s'engagea sur le nombre de jours que nous pouvions vivre ainsi sans manger.
"Je crois, disait M. Neilson, qu'on peut vivre comme cela trois ou quatre jours en marchant, mais après cela on ne doit pas aller loin." " C'est le deuxième jour, répondit Simon, qu'on souffre le plus, après cela on affaiblit,mais on ne souffre pas beaucoup. Si on savait seulement où on est." " Moi je crois, reprit M. Neilson, qu'on est encore bien haut dans la rivière et qu'on sera peut-être deux ou trois jours avant d'arriver à la rivière des Aulnets. Si on peut rencontrer des maisons là, on est bien sûr d'y arriver. Mais, qui sait, peut-être bien qu'on ne rencontrera pas de maisons avant d'arriver au lac, et alors il nous faudra trois ou quatre jours de plus. On aurait, je crois, plus court à trouver les maisons en allant à l'Est; il ne doit y avoir que quelques milles d'ici au lac Kenogomichiche." " On fera mieux, répondit Simon, de suivre la rivière, maintenant qu'on l'a on est bien sûr qu'elle descend vers le lac, et il faut toujours qu'elle ait un bout sûrement. Toujours que, si le bon Dieu veut nous prendre, il a son embelle à cette heure ; mais sûrement il n'est pas assez mauvais pour nous faire tous mourir de faim."
Telle était en effet notre seule espérance de salut, et de bonne heure les couvertes se refermèrent sur les dormeurs, qui s'efforcèrent de se convaincre de la vérité de cet axiome : " Qui dort dîne." * DESCENTE D'UN GEOS RAPIDE.
E très-bonne heure, samedi le 21, nous sommes prêts à partir après une nuit de repos, tourmentée peut-être par plus d'un songe. Sur le feu bout à gros bouillons dans une petite chau-
dière une perdrix unique tuée la veille, constituant tout le déjeuner de 10 hommes. La tirerons-nous au sort ou comment la* diviserons-nous ? Nous proposons un moyen qui est accepété, les hommes se partagent le bouillon, et nous avons la perdrix à trois. Cinq minutes plus tard le déjeuner était fini, et au point du jour nous étions déjà sur nos radeaux, prêts à tenter la descente d'un gros rapide, long d'un quart de mille, dont nous entendions la voix bruyante, Il était passable, avaity dit Jean Baptiste, et nous étions décidés à risquer un peu pour continuer notre route en radeaux. Il ne pouvait plus être question d'en construire de nouveaux, et disonsle, entre la perspective de mourir de faim ou de mourir dans un rapide, nous préférions personnellement la dernière. Aussi nous offrîmes nous de sauter n'importe quel rapide avec un de nos sauvages, de manière à permettre aux autres radeaux de nous suivre, chaque fois qu'il n'y aurait pas d'accident. Mais la proposition ne fut pas acceptée.
Une fois au large le courant de plus en plus fort nous entraîna promptement vers le rapide devant nous. Les trois radeaux se suivaient à cent pas l'un de l'autre de manière à ne pas se nuire, et les deux plus habiles sauvages guidaient le premier, en suivant les sinuosités de ce qu'on pouvait appeler le chenal.
La rivière peut avoir ici deux arpents de largeur ; elle coule ses eaux profondes de 5 à 6 pieds, en décrivant une double S, sur une largeur de 20 à trente pieds.
Partout ailleurs sur ce lit de roches l'eau mesure tout au plus deux pieds et demi de profondeur. De gros cailloux sont parsemés sans ordre même dans les eaux profondes ; les uns sont à fleur d'eau, les autres montrent leurs têtes arrondies, sur lesquelles se brise le courant en une chevelure de blanche écume. Il n'y a que le plus grand sang-froid et de vigoureux avirons qui permettent de conduire un radeau à travers ces nombreux obstacles. Là où le canot d'écorce bondit de vague en vague sous la plus légère impulsion, le îadeau est entraîné lourdement, et ce n'est qu'à force de bras qu'on peut le ramener lentement dans la bonne direction.
Déjà les deux premiers radeaux étaient dans le rapide lorsque nous entrâmes en plein courant. Notre radeau était le dernier, parce qu'étant le plus long et le plus chargé, il était aussi le plus difficile à conduire. Mes trois sauvages parurent hésiter, mais
il était trop tard. C'était la première fois que nous descendions un rapide aussi considérable, et nous avions peine à croire que nous arriverions sans accident jusqu'au bas. Le courant des eaux profondes, en partant du milieu de la rivière, tournait subitement à gauche en s'approchant du rivage, et nous avions heureusement franchi cette distance, au milieu des cris jetés par l'équipage, soit pour guider la manœuvre, soit pour s'encourager lorsque nous avions franchi un mauvais pas, lorsque Jacques placé à l'avant s'écria d'une voix que la crainte faisait vibrer : "On s'en va sur un caillou," et en même temps il tâchait à force d'aviron de l'éviter. Mais le courant nous entraînait avec une trop grande vitesse, la distance était trop courte ; aussi presqu'en même temps levait-il les bras au ciel en disant : " nous voilà dessus ! Nous voilà dessus!" Et en effet notre radeau était bientôt à cheval sur un cailloux à fleur d'eau mesurant trois pieds de diamètre à son sommet. Il arrive ordinairement alors que le courant, prenant le radeau de flanc,le roule sur le côté en le débarrassant de sa charge, dont la sûreté est compromise.
Car dans un rapide de deux pieds d'eau, une fois qu'on a perdu pied il est impossible de se relever. C'est une descente forcée de caillou en caillou, et rien n'est dangereux, même pour le meilleur nageur, comme les vilains coups qui en sont le résultat nécessaire.
An moment où l'avant s'engageait ainsi, Moïse, placé à l'arrière, plantait vigoureusement sa perche le long du radeau, pour l'empêcher de tourner, et immobiles nous attendions le résultat de ses efforts. Mais entraîné par le courant, l'arrière du radeau commença à céder en brisant comme un fétu de paille la perche qui le retenait Dès lors, au milieu de la confusion, chacun se porta vers l'avant qui se trouvait à vingt et quelques pjeds du rivage environ, deux de mes sauvages, Simon fils et Moïse, s'élançant vers les branches qu'ils atteignirent bientôt. Nous attendions que le radeau commençât à rouler avant d'en faire autant bien décidé à ne l'abandonner qu'à la dernière extrémité. Comme nous l'avons déjà dit, c'était notre planche de salut et nous étions prêts à risquer quelque chose pour la conserver.
L'arrière du radeau heureusement, après avoir décrit un demi-cercle, resta échoué par son avant. Il était tourné bout pour bout. Jacques qui -était resté avec nous invectiva un peu ceux qui nous abandonnaient ainsi,
puis se mit à l'œuvre pour nous déchouer et continuer notre descente. Disons-le, en voyant bondir autour de nous les vagues noires d'un rapide profond de six pieds, nous perdions un peu de notre assurance et nous n'aidions qu'à demi ce pauvre infirme, dans l'habileté duquel nons n'avions pas beaucoup confiance. Nous n'étions encore qu'an commencement du danger et nous n'étions séparés du rivage que par une vingtaine de pieds de distance ; tandis que plus bas le chenail s'approchait du milieu de la rivière en décrivant une S, et s'il nous arrivait par malheur d'échouer aussi loin du bord,bien sûr que nous n'en reviendrions pas. Aussi hésitions-nous à continuer ou à gagner terre de suite. Tout en aidant un peu Jacques notre sang froid revenait singulièrement, nous regardions les eaux du rapide avec m ins de respect pour leur puissance, et chaque fois qu'en enfonçant notre perche la force du courant la fesait glisser malgré nous sur le lit de la rivière, nous recommencions sans nous arrêter à ce que ce fait avait de significatif. Depuis unedemi-heure Jacques,debout sur le caillou qui nous retenait et les pieds dans l'eau, avançait le radeau ligne par ligne au moyen de son aviron employé comme levier entre la roche et le bois. De notre côté placé à l'avant,nous l'aidions en poussant de bonne foi lorsque Jacques brisa son aviron; nouvelle difficulté : il ne nous restait plus que le nôtre et nous n'étions pas disposé à nous en départir ; nous avions plus de confiance dans nos bras que dans ceux de notre infirme. Nous décidâmes de partir quand même,et que placé à l'avant nous dirigerions le radeau. Pendant tout ce temps les autres radeaux s'éloignaient et avaient disparu derrière une pointe de la rivière. Laissés en arrière, au milieu d'un rapide, nous éprouvions un secret besoin de rejoindre au plus tôt le reste de l'expédition. Au reste, dans ces circonstances il est impossible de secourir ceux qui ont la maladresse d'être en danger et nous ne comptions que sur nousmêmes.
Enfin notre radeau fait mine de partir ; nous le plaçons aussi dro t que possible dans le courant ; Jacques se place à l'arrière en même temps qu'il fait un dernier effort pour nous lancer, et nous voilà à flot. Le regard en avant pour deviner le chenal et les obstacles à éviter, nous nous mîmes sérieusement à l'œuvre avec notre unique aviron, pour conduire sûrement notre radeau, emporté par la rapidité du courant. Nageant tantôt à droite, tantôt à gauche, nous
avions gagné le large et nous tournions subitement encore pour décrire la secondecourbe du chenal, lorsque nous rencontrâmes six ou sept gros cailloux à fleur d'eau et à peu de distance les uns des autres. Us étaient échelonnés sur notre passage de manière à ne pouvoir éviter les unssans donner sur les autres. — " Tiens bon !" criâmes-nous à notre compagnon après avoir passé deux ou trois de ces cailloux et au moment où nous allions frapper un des suivants, " Nous voilà sur un caillou! " Une des billes de notre radeau frappe et nous crûmes un instant qu'il allait s'ouvrir. Les fiel es de bois plièrent, l'eau couvrit entièrement l'avant du radeau.à la hauteur de nos genoux, puis il continua sa lourdes marche sans accident plus grave. Deux ou trois fois encore nous heurtâmes le lit rocailleux de la rivière, mais pas aussi fortement, et après avoir tourné encore une fois à droite et de nouveau gagné le large, nous nous trouvâmes dans un bassin profond où nous n'avions plus à craindre de nouvelles roches. Un quart-d'heure après, nous arrivions gaîment à une pointe où étaient arrêtés les deux radeaux qui nous précédaient. Nous placions fièrement le nôtre à côté, satisfaits de l'avoir descendu à travers des difficultés peu communes. Pourtant tout ce danger, toute cette fatigue, d'autant mieux sentie que nous n'avions rien mangé depuis vingtquatre heures, étaient perdus. Une chute considérable grondait un peu plus bas et nous forçait à renoncer pour la dernière fois à nos radeaux. Nous sommes bien décidésà n'en plus construire et à faire le reste du trajet à pied ; nos hommes, du reste, sont trop épuisés pour entreprendre un travail aussi pénible.
NOUS ABANDONNONS EN PARTIE LE BAGAGE OUS nous enfonçâmes encore dans le bois en suivant un portage assez bien débarrassé, et bien décidés cette fois à ne pas nous éloigner de la rivière, dont nous descendions la rive gauche Nous passâmes une chute taillée dans le roc vif. Un instant après, la rivière étant navigable pour les canots d'écorce, le portage s'arrêtait, et 1 nous fallut nous frayer un chemin dans les taillis. Nous rencontrâmebientôt une montagne, dont les bords escara pés, baignrs par la rivière, ne nous permettaient plus de suivre le rivage et nous forçaient à faire une montée escarpée, d'autant plus fatiguante que nous»étions épuisés et sans nourriture. Arrivés au sommet, on
suggéra l'idée de monter dans un arbre pour explorer le pays voisin ; mais chacun, désirant conserver ses forces pour la marche, refusait de se livrer à un exercice aussi fatiguant, lorsque Moïse se dévoua. Arrivé à la tête d'une grande épinette, chacun de ses renseignements furent écoutés avec le plus grand intérêt. — " Je vois à dix lieues en avant," nous dit-il ; " ce n'est que des montagnes comme celles qu'on a traversées. — C'est le même bois. — Je ne vois pas d'abattis ni de maison. — Il n'y a pas de signe de monde. —Je ne vois pas de lac. — Je crois qu'on est encore bien loin des maisons."
A chaque nouvelle réponse faite à nos questions, le découragement devenait plus grand, et chacun se regardait avec un silence éloquent. La torture morale était en ce moment tout ce qu'elle pouvait être pour des hommes qui n'ont d'autre perspective que de mourir de faim dans la forêt. Si alors nous avions été pourvus d'une bonne carte du pays, donnant le relevé exact des rivières, des instruments nécessaires pour déterminer notre position, nous aurions su où nous étions, et cette certitude aurait fait cesser toute crainte imaginaire. Mais nous n'avions rien de cela, et tout ce dont nous étions certains, c'était que, depuis trente-et-un jours que nous étions entrés dans le bois, nous n'avions pas encore rencontré âme qui vive, que les distances parcourues ne s'accordaient pas avec notre carte et que nous étions égarés. L'avenir n'était donc pas rassurant, et comme nous n'avions pas un instant à perdre, nous nous mîmes en marche sans retard, comme des hommes convaincus que leur vie est au bout de leurs pieds. Les blessés et les traînards nous suivaient en trébuchant. Après être descendu une colline, nous sommes arrêtés par un cours d'eau trop profond, trop rapide et trop large pour être passé à gué et qui, en se déchargeant -sur la rive gauche de la rivière, s'oppose à notre passage. " Tout s'en mêle pour nous retarder," dit alors Simon, avec un accent de mauvaise humeur très-accentué. " Il va falloir remonter ce cours d'eau jusqu'à ce qu'on puisse le traverser; qui sait jusqu'où cela va nous mener. Le bagage nous fatigue pour rien, on fera mieux de le laisser ici." En effet notre batterie de cuisine était inutile du moment que nous n'avions plus de vivres. Les raquettes étaient de trop. Les hommes ne voulaient plus camper, ils laissèrent donc leur tente. En un mot tout le bagage qui n était pas strictement indispensable ou qui pouvait
gêner la marche fut mis en tas, recouvert avec soin et abandonné, jusqu'à ce que nous pussions les envoyer chercher plus tard. Il y a quelque chose de souverainement inquiétant dans cet abandon du bagage dans une exploration hasardeuse.
Ii nous rappela absolument une traversée orageuse durant laquelle nous faillîmes être coulé bas pendant une tempête, qui avait déjà mis cinq pieds d'eau dans notre vaisseau. Après une nuit pendant laquelle nous pensions sombrer à chaque instant, nous fûmes témoin au point du jour de l'opération peu rassurante de sauver le vaisseau en perdant la cargaison : quatorze cents barils de fleur étaient jetés à la mer. Cette opération nous la répétions, mais cette fois, dans la forêt, dont le silence effrayant ne nous fesait pas une impression moins vive que le bruit incessant des vagues se brisant avec rage sur les flancs de notre vaisseau.
L'épuisement de trois de nos sauvages était assez considérable pour nous faire craindre qu'ils ne restassent en arrière dans la marche forcée que nous allions faire, et nous leur proposâmes de rester avec le bagage, en attendant le secours que nous leur enverrions du moment que nous auriong atteint la première habitation. Mais aucun d'eux ne voulut y consentir, et ils se mirent à notre suite en trébuchant à chaque obstacle.
Nous remontâmes ce malencontreux cours d'eau jusqu'à ce que son lit se rétrécît assez pour nous permettre de le traverser sur une grande épinette, que nous abattîmes sur le bord du rivage et qui nous servit de pont. Nous redescendîmes l'autre rive du cours d'eau jusqu'à son embouchure où nous reprîmes notre marche en descendant la rivière.