LE LAC ST. JEAN EN
E lac que les Sauuages appellent Patgou <yami, et qne nous avons nommé le Lac de Sainctlean, fait le pays de la nation du Porc-Epic. Il est esloigné de Tadousac de cinq ou six iournees. On s'embarque pour y monter sur le fleuue de Sagné, et quand on a vogué quelque temps sur ce fleuue, il se présente deux chemins, fvn plus court, mais tres-iascheux ; l'autre plus long, mais vn petit plus doux, ou pour mieux dire vn peu moins rude ; car à parler sainement ces chemins ne semblent pas faits pour les hommes, tant ils sont aflreux. La cause de cette difficulté, prouient de ce que le fleuue du Sagno, qui a bi n 80 brasses de protondeur au res de Tanoussac, est fort inégal dans son lit, il est tout barré de rochers en quelques endroits, en d'autres il est tellement reserré, qu'il fait des courant
si rapides, qu'il est insurmountable à ceux que le nauiguent : si bien quil faut mettre pied à terre, pour le moins dix fois par le plus court chemin, et quatorze par le plus long, pour aller de Tadoussac au Lac de Sainct Iean.
Et ces endroits s'appellent des portages, d'autant qu'il faut porter sur ses espaules tout le bagage, et le nauire mesme, pour aller trouuer quelque antre fleuue, ou pour éuiter ces brisans et ces torrens, et souuent il faut faire plusieurs lieues chargés comme des mulets, grauissans sur des* montagnes, puis descendans auec milles peines et auec milles craintes dans des vallées et parmy des rochers, ou parmy des broussailles, que n'ont connues que des animaux immondes.
Enfin à force de peine et de trauail, on trouue ce Lac, qui paroist d'vne figure ouale, et de cinquante lieues d'estendue ou enuiron. Il est enflé par dix riuieres qui remplissent son basin, et qui seruent de chemin à quantité de petites Nations respanduës dan ces grandes forests, qui viennent trafiquer auec les Sauuages qui habitent vne partie de l'année sur les riuieres de ce Lac ; lequel se descharge par quatre ou cinq canaux, qui ayans courru séparément quatre on cinq lieues, se rejoignent ensemble pour faire vne seule riuiere, que nous appelions Sagné ; laquelle se vient dégorger dans la grande riuiere de sainct Laurens auprès de Tadoussac.
Le vingt-deuxiesme de May, nous trauersasmes le Lac, par vn temps le plus doux et le plus a^eable du monde.
I'auois pensé périr dans ce Lac deux ans auparauant. Vne tempeste s'tleuant tout à coup, remplit nostre petit batteau et nous ietta à deux doights de la mort. Nous fismes huict lieues comme des gens qui sont aux abois, combattàns pour la vie, contre les flots. Si deux mariniers qui me conduisoient n'eussent eu de la force et de l'industrie, les ondes nous auroient seruy de sepulchre. Dieu qui commande avx vents comme il luy plaist, les enchaisna dans ce dernier voyage. Nous voguions doucement dans vn calme agréable sur des eaux, qui frappées des rayons du Soleil, nous parois- Boient belles comme vn crystal liquide. Et comme nous estions plusieurs canots de compagnie, ie prenois vn grande plaisir dans les diuers discours de nos Sauages. Vne femme entr'autres raconta ce qui suit ; Il y a dix Lunes ou enuiron, que trauersant ce Lac, vne tempeste nous accueillit, les vagues nous esleuoient sur des montagnes d'eau; moy qui n'estois pas encore bap-
tisée, ie voulus prier Dieu dans ma crainte, ayant appris des Chrestiens qu'il estoit bon, et que tout le monde lui pouuoit parler, ie prononçay ces paroles : Voila qui va mal que nous mourrions icy abysmez dans les eaux. Toy qui gouuernes le Ciel et la terre, la mer et les lacs, et les riuieres, ne nous sauueras-tu pas de ce naufrage ? Vn Chrestien me reprit tout sur l'heure, et me dit : Ta, parole n'est pas droicte, il ne faut point dire: Voila qui va mal que nous mourrions, ne nous tireras-tu point du danger ? Ta langue s'est écartée de son chemin, il falloit dire : Mon Dieu, nous mourrons quand tu voudras, dispose de nos vies aussi bien dessus l'eau que dessus la terre, tu es le maistre : si tu prends cette pensée, qu'ils eschappent ce danger, nous l'échapperons ; si tu ueux que nous mourions icy, nous ne laisserons pas de t'aymer. Voila vne petite oraison bien saincte. Au reste, cette bonne femme adjoustoit, qu'elle trembloit toujours sur les eaux deuant son baptesme ; mais depuis que les eaux sainctes auoient passé sur sa teste, qu'elle ne craignoit pm> d'estre noyée.
Le vingt-troisiesme, nous arriuasmes où estoit le gros des Sauuages. Si tost que nous fusmes apperceus, tout le monde sorti de sa cabane. Us me receurent auec vne ioye et vne affection qui s'explique moini par la bouche, qu'elle n'est sensible au cœur. Le Capitaine fait mettre tout le monde en campagne, pour me bastir vne Eglise et vne maison. Les ieunes hommes vont abattre les poultres et les cheverons, c'est à dire de longues perches. Les femme apportent des planches, c'est à dire des escorces pour couurir ce Palais. Les filles vont chercher des tapisseries pour orner nosti e Alcoue ; ce sont des branches de sapin fort belles, dont ills tapissent le pas de leurs cabanes. Vn si grand nombre d'ouuriers si lestes et si experts en leur art, et si affectionnez à leur ouurage, basèrent en vn moment vn Palais à Nostre Seigneur, qui auoit plus de rapport à celuy de Bethlehem qu'au Tabernacle dont sainofc Pierre forma l'idée sur le mont de Tabor.
Mais finissons ce Chapitre. Le Père, ayant fait toutes les fonctions d'vn charitable Pasteur et d'vn Ouuiier Euangelique, dans l'espace de douze iours que ses conducteurs lui accordèrent, remonta dans son nauire d'escorse, emportant les cœurs de ses ouailles. Il repasse auec ses Nochers sur ses brisées. Il loge dans les mesmes hostelleries. Il trouue par tout le mesme lict, dressé depuis la naissance du monde,
et qui, depuis Adam, n'a iamais esté remué, sinon par quelque tremble- terre. L'appétit lui fait trouuer un peu de bouccan, sec comme vne semelle de soulier, délicat comme vn perdreau. Le trauail lui donne vn sommeil fort doux. La bonté et la candeur de ces braues Néophytes le comblent de ioye. Dieu luy conserue par tout la santé ; et ses iambes, et son auiron iont aux aurions de ses Nochers, lui font trouuer la fin de son voyage, pour en entreprendre vn autre bien-tost après.
LE LAC ST.JEANPARLE PERED'ABBOU EN 1661.
tOUS fusmes obligez d'employer cinq iours pour nous rendre insqu' à vne » lieuë de Chicoutimi, où nous nous çës postons sur vn islet,de roche, pendant ô qu'on va chercher à viure dans les bois voisins ; et c'est de dessus ce rocher, que nous voyons à découuert vne partie due Saguené, admirans deux choses assez remarquables de ce beau fleuue. La première est, que pendant plus de vingt lieues, depuis son emboucheure dans le fleuve S. Laurens, il coule tousiours en bas mesme de marée montante, quoy qu'au-dessus de ces vingt-lieuës, il ait son flux et reflux respondant a celuy de la Mer ; si bien qu'à mesrne temps ses eaux montent d'vn costé, et descendent de l'autre. La mesme chose se remarque au grand fleuue de S. Laurens; quand la mer, dans son flux, entre dedans, il enfle bien, mais il ne laisse bas de couler tousiours, en bas iusquesàvn certain terme, ou on voit monter le flux, et descendre le reflux de six en six hevres ; cela prouient de ce qu'il est plus rap.de et plus violent vers son emboucheure, qu'es endroits plus hauts et plus esloignez ; en sorte que le flux, ou le flot (comme parlent les Matelots,) ne peut refouler le courant de l'eau en cet endroit. La seconde merueille est que quoy que nous soyons à trente lieues ou enuiron, au-dessus de Tadoussac ; neantmoins l'eau est icy haute en mesme temps, et de la mesme marée qu'à Tadoussac ; ce qui ne se trouue pas dans les autres riuieres, qui grossissent successiuement, par le flux de la Mer, plus tost es lieux plus voisins de la Mer, et plus tard es lieux plus esloignez et qui sont plus auant dans les terres.
Le sixième, nous arriuous de bonne heure à Chegoutimisj lieu remarquable pour estre le terme de la belle nauigation, et le commencement des portages, c'est ainsi que nous appelions les lieux ou la rapidité et les cheutes d'eau obligent les Nautonniers de mettre à terre, et de porter sur leurs espaules leurs Canots et tout l'équipage pour
gagner le dessus du Sault. Nous commencasmes donc en ce lieu-cy de porter réciproquement nos petits vaisseaux, qui nous auoient portez iusqu'alors, cella, prés d'vne lieuë de chemin. Après quoy nous rencontrons vne riuiere, sur laquelle nous vogasmes quelque temps ; mais il fallut dés le lendemoin se charger de nostre bagage par qnatre fois, et deux autres le iour suiuant. Nous entrons en suite dans vn Lac fort estroit, long d'enuiron neuf lieues ; les Sauuages l'appellant le long Lac. Vne de ses riues nous a donné giste pour la nuit de neufiéme iour ; giste qu'on trouue icy par tout, basty des mains de la nature ; il est généralement commun aux hommes, aux Cerfs et aux Orignaux.
Nous nageons le iendemain sur ce Lac " auec grand courage, le chemin estant beau ; mais nous ne fusmes pas longtemps sans en trouuer le bout. Il fallut se charger vne autre fois de nostre bagage, que nous remismes à demi-lieue du lac dans nos Canots pour nauiger à l'ombre sur vn ruisseau ; les branches d'arbres des deux riues faisant comme vn berceau naturel, en s'entrelassant les vnes dans les autres, nous donnoient plus de peine par leur embarras, que de plaisir par leur ombrage. Nous ne fusmes pas marris d'estre contraints de quitter ce filet d'eau, qui auoit peine de nous porter, et qui nous en donnoit aussi beaucoup ; ce fut pour entrer dans vne riuiere vn peu plus enflée, ou l'eau ne nous manqua pas en toutes façons ; car les grosses ondeés de pluye qui tomboient sur nos testes, nous era fournissoient plus que nous n'en auions souhaité ; cette pluye nous accompagna quasi tousiours iusqu'au Lac de S. lean, qui est le terme de la nauigation des François, personne n'ayant encore osée passer outre, soit que les chemins soient désormais trop rudes, soit qu'ils ayent esté inconnus iusqu'a présent.
Ce Lac est d'vn bel aspect, parsemé de quelques Isles vers son emboucheure ; après lesquelles il estend doucement ses eaux sur vn beau sable, qui le termine tout en rond, tirant vn peu sur l'ouale : il a sept à huit lieues de diamètre. Il paroist comme couronné d'vne belle forest, qui met ses riuages à l'ombre, et de quelque costé qu'on le regarde, il fait comme vne scène verdoyante et comme vn beau théâtre naturel de vingt lieues de tour. Il n'est pas bien profond, veu la quantité de ruieres qui s'y dégorgent, et qui le deuroient grossir dauantage puis qu'il n'a qu'vne décharge, qui fait le fleuue du Saguené, dont il est la source.
Nos Sauuages, charmez de la beauté de ce lieu, en voulurent i >ûir pendant sept ou huit iours, soit pour prendre vn peu de repos après les fatigues passées, soit pour se préparer aux futures, qui sont incomparablement plus grandes, et telles, qu'ils commencèrent à douter icy si nous les pourrions surmonter. C'est pour cela qu'ils nous conseillent de ne pas passer outre, nous asseurant que les chemin ses toient tout-à-fait effroyables ; ils nous disent que ce ne sont que des précipices, oûles François se doiuent bien attendre d'y faire naufrage, puis qu'eux-mesmes, qui sont rompus des leur ieunesse, en ces sortes de nauigations, ne laissent pas de s'y perdre quelquefois. Ce ne sont pas, disent-ils, de> rapides ordinaires, mais des gouffres, barrez des deux costez de hauts rochers, plantez à pic sur la riuiere, au milieu desquels, si l'on vient à manquer seulement d'vn coup d'auiron, on se va briser sur vn escueil ou se précipiter dans vn abysme ; que les plus hardis d'entr'eux auoûent que la teste leurtournens, et qu'ils en demeurent tout le iour dans l'estourdissement. le veux bien croire qu'il y ait de l'amplification dans leur récit ; mais certes, ce que auons veu est au-dessus de tout ce qu'on en peut penser.