‹ Exploration de Québec au lac St. Jean [microforme]Chapitre 12 sur 21 · LA NAVIGATION EN BASEAUX · texte numérisé non relu

LA NAVIGATION EN BASEAUX

I PRES ce long repos du septième jour, pendant lequel nous fûmes forcément retenus dans le camp par un trèsmauvais temps, nous nous réveilla; mes lundi lo 2 novembre parfaite^

jnent disposés à entreprendre le passage di}

lac Jacques-Cartier en radeaux. Déjà nos

hommes étaient à l'œuvre importante de leur

construction, et leurs vigoureux coups de ha-

.«he répétés par le lac disaient l'empressement

qu'ils y mettaient afin de profiter du calme

plat dont nous jouissions et qu'un soleil magnifique dorait de ses premiers rayons.

Vu par une belle matinée de novembre le lac Jacques-Cartier offrait un tableau digne de figurer parmi les plus gracieux chefs, d'œuvre des peintres paysagistes. Cette belle nappe d'eau s'étcndant à un horizon de neuf milles, reflétait dans sa coupe de verdure les bois de sapin qui, descendant des montagnes voisines, venaient mourir sur ses bords. loi et là un rocher abrupte baignait ses pieds dans les profondeurs du lac, tandis que sa

oimealtière conronnée de quelqa3s épinettes rabougries semblait se oontempieravecorgueil dans le miroir des eaux. Le coloria le plus gai répandait ses teintes vives toutes inonàé&t de soleil sur cette nature sauvage, surprise en quelque sorte sur le fait et semblant s'indigner des bruits de l'activité humaine troublant sans scrupule des siècles de silence. Après les premiers regards donnés à tout ce qui nous entourait, noua allâmes suivre la construction des radeaux à quelque distance du camp. Le bois se compose entièrement de sapin etd'épinette de petite taille, en sorte que noua sommes obligés d'employer plusieurs arbres secs à la construction de chaque radeau. Cette construction est fort simple et se fait en plaçant quatre à cinq troncs d'arbres, longs de 10 pieds, les uns à côté des autres, et à les relier par trois traverses percées de fiches en bois pénétrant dans chaque bille. Quelques perches longues et sèches, pour être moins pesantes, sont appl^yée^ sur les traverses et élèvent le pont sur lequel s'assied l'équipage et se placent les vivres, pour être préservés de l'atteinte de l'eau. En raison de la rareté du bcHs , il était onze heures lorsque les deux radeaux furent prêts à nous recevoir au nombre de dix. M ais nous aperçûmes bientôt qu'ils étaient insuffisants et il fallut commencer la construction d'un troisième radeau, qui retarda notre départ jusqu'à deux heures. Vers midi une légère brise avait ridé la surface du lac et lèvent en augmentant toujours avait soulevé de petites vagues qui nous forcèrent à côtoyer le côté gauche du rivage où nous étions plus à l'abri. Toute lente qu'ttait notre navigation aidée de perches et d'avirons, elle Calait la vitesse d'un homme à pied snr un terrain sans embarras ; aussi arrivâmes-nous bientôt à la moitié de la longueur du lac.

' Là une pointe s'avançait au larg , qu'il nous étaitcertainementimpossiblededoubler sans mouiller notre biscuit et notre farine. Déjà les vagues baignaient de temps en temps le pont de. nos radeaux, et nous ne pouvions sauver nos vivres (ju'en les élevant sur nos raquettes. Pourtant nous étions compara- .tiven.ent à l'abri, et les vagues du large qu'il faudrait franchir en doublant la pointe auraient certainement avarié nos vivres dans qu'il fût possible de les renouveler. Nous relâchâuies donc vers trois heures et demie pour camper, en attendant le calme. Toute la nuit le vent s'éleva plus violent avec des brpuillards de neige, et il fut encore plus i4ipo>sible le lendemain de continuer notre navigation. Durant l'après-midi nous allâmes, sur. un des radeaux pêcher dans une

■petite baie voisine assez calme, mais sanssuccès. Au rese nos hameçons n'étaie. pa»

faits pour prendre le poisson de ce lao, dont la truite mesure, dit-on, de 2jf à trois pieds / de longueur.

De bonne heure, mercredi le 4, nous nous préparions à partir par un temps douteux, lorsqu'on s'aperçut que le vent, pendant la nuit, avait détaché un des radeaux, qu'il fallut remplacer. Cette nouvelle cause de retard nous retint jusqu'à onze heures, où nous nous embarquons pour terminer le reste du trajet D'épais brouillards de neige nous enveloppaient de temps en temps en nous cachant complètement les bords dn lac, que nous siKvions pourtant de bien près, Après deux heures de navigation pénible contre un vent de l'Est, nous mîmes pied à terre sur un banc de sable à la tête du lao.

Un aviron solidement planté reçut une inscription indiquant notre passage et la direction de notre course d'après l'aiguille magnétique. Quelques instants après nous, étions en marche pour la rivière Chicoutimi.

LA KIVIEBE OHICIOUTIia.

Les plus grandes difficultés de, l'exploration allaient commencer en laissant le lac Jacques Cartier, que nous avions atteint en suivant toujours un sentier plaqué quelque peu de barrasse. A l'avenir nous n'avions plus la moindre indication, et quels que fussent les obstacles à franchir, il nous faudrait suivre notre course guidés par la boussole seule. Aux premiers pas faits dans la ' forêt des difficultés sans nombre se dressèrent sur notre marche, nous donnant un aspect de l'avenir qui nous attendait. Les branches des fourr^ s épais semblaient se serrer les unes contre les autres et s'entrelacer pour s'opposer à notre passage. La hache seule pouvait vaincre leur résistance opiniâtre, et encore semblaient-elles se soulever de terre pour embarrasser nos pieds à chaque pas. Luttant avec énergie, nous nous fîmespourtant un passage, et arrivés à un petit coteau, nous vîmes devant nous avec un indici le plaisir, un brûle de deux ans s'étendant au loin et nous offrant un che-'^fmin facile. luinn diatement les pas se ' tirent plus longs et plus pronipts,et de colline en colline nous traversâmes un plateau 1. gèreiuent accidents; et la nuit nous surprit sur le penchant d'une coulée où nous campâmes près d'un ruisseau..

Rien n'est triste comme ce grand brûle dans lequel nous nous trouvons. Ili ne resta plus de l'ép isse forêt avec sa verte et fraîche parure que des troncs d'arbtes joa-

chant le sol et que la main à «l'hiver a reoouvertB d'un linceul d'une éclatante blanoiheur. Pour compléter la pénible illusion qui s'empare alors de l'&me aux souvenirs qu'elle éveille, de grands sapins noircis et dépouillés de leurs rameaux se dressent comme autant de mausolées au-dussus de ce vaste champ de la mort. On dirait toute une génération d'hommes attendant dans un morne silence le réveil du dernier jour.

C'est en vain que nous cherchons une branche verte pour tapisser notre camp ; il nous faut dormir sur la boue. La terre légèrement remuée se dégèle peu à peu par la chaleur du feu, et l'humidité qui s'en échappe se fait bientôt sentir. D'un autre côte, la brise du soir en descendant la colline s'engouffre dans notre tente, accompagnée d'une épaisse fumée. Nous passons ainsi une nuit de douze heures, la plus pénible sans contredit de toute l'exploration.

De bonne heure, jeudi le 5, nous di campons fatigués de la nuit, et en suivant toujours le brûlé, nous arrivons bientôt à la rivière Chicoutimi. Ici elle coule des eaux tranquilles recouvertes d'une glace assez épaisse pour nous porter. Nous la suivons donc sur tout son parcours et traversons ainsi une val ée d'un demi-mille, de largeur moyenne, bordée de hautes montagnes, qua nous aurions été fort peines de traverser, si la rivière Chicoutimi ne nous eût fourni un passage facile. Ici encore des alluvions recouvertes de prairies naturelles offrent des ressources fourragères considérables et une exploitation facile. Des .pistes nombreuses de loutres se dessinaient sur la neige qui recouvre la glace depuis le matin. Vers midi nous prîmes un instant de repos, à l'abri d'un gros arbre, isolé au milieu des prairies. Dans une mare voisine quelques canards se jouent hors de notre portée. Nous repartons bientôt, et toujours en suivant la rivière, nous franchissons la haute chaîne de montagnes qni entoure le lac Jacques Cartier. Mais bientôt la rivière prend un cours plus rapide et son pont de glace s'amincit sensiblement ; ce n'est qu'avec hésitation que nous choisissons un passage souvent entre deux mares dans lesquelles nous voyons les eaux profondes de la rj.vière Chicoutimi passer rapidement. A chaque pas la glace se fendille et .ploie ; à chaque coup de hache légèrement donné pour sonder sa force, le taillant s'enfonce et l'eau rejaillit. De fait la glace n'a .foa un pouce et nous nous étonnons de la itrouver si forte avec une aussi faible épaisseur. Mais le bois offre tant d'obstacles à

notre marche, et il est si agréable de suivre les bords gracieux d'une rivière, aue nous persistons à garder la glace jusqu à ce que des rapides nous forcent à la 1 isser. Noua suivions alors la rive Est et il fallait traverser à l'Ouest. . Pendant que nous avancions avec précaution pour tenter un passage et que nous étions arrivés au tiers du chemin, un de nos sauvages se hasarda au «pas de course à quelques pie> Is de nous. La glace, en se ployant derrière lui, décrivit une courbe d'un pied, et nous pensions le voir s'abîmer, lorsque son pied droit s'enfonça jusqu^à la cheville mais pas ass z vite pour perdre l'équilibre, et il arriva sain et sauf de l'autre côté, n'ayant eu que la peur. Cette expérience n'était pas faite pour nous rassurer ; pourtant nous avançâmes encore, et quelques instants après nous avions également franchi sans accident ce pont peu sûr.

Le reste du parti ne voulut pas se hasarder, et ce ne fut qu'après avoir coupé de jeunes arbres et en avoir fait un pont solide qu'ils se décidèrent à traverser. Pendant ce temps, une loutre nageait silencieusement dans une mare à quelques pas de nous, derrière une pointe. Un de nos sauvages en l'apercevant s'empara du fusil et s'embusqua pour la tuer, mais le coup ne porta pas Elle mesurait bien une longueur de quatre pieds, et sa fourrure, du plus beau noir, se montrait quelque peu sur le dos.

Nous étions tout préoccupés de sa vue et nous avancions ncgligemment sur la glace, à quelque distance du bord, pour la mieux voir,lorâque nous enfonçâmes complètement dans la rivière. Un arbre heureusement se trouvait à notre portée, et à l'aide de ses branches, nous nous tirâmes de l'eau, un peu froide à cette saison. Au reste, c'était la troisième fois que la glnce se brisait ainsi sous nos pieds depuis notre départ, mais les immersions antérieures n'avaient été que partielles. Nous avions encore une heure de marche, et pendant que le parti traversait la rivière sur le pont dont nous avons parlé,nous changions d'effets. Nous fûmes fort surpris en posant les pieds sur la glace de n'en pus sentir beaucoup le froid. Au reste cela nous met en mémoire un bain de neige que nous prîmes un jour, avec un de nos amis, un étudiant norvégien, sur les hauteurs du Simplon. Partis à quatre heures du matin pour traverser les Alpos, nous avions franchi presque toutes les hauteurs, et depuis une heure nous étions dans les neiges, accablés de fatigue. Près de la route s'élevait un mur de soutènement couronné de larges pierres, toutes chauddi

MHS les rayons d'un soleil de juin ; à ses pieds un immense bano de neige, dont la vue seule nous rafraîchissait. Assis sur ce mur, nous le considérions avec des regards de convoitise, lorsque l'idée nous vint de nous Y plonger. Un moment après, le bain de neige que nous avions pris nous donnait une nouvelle vigueur, et la réaction de bienêtre que nous en éprouvâmes nous indemnisa largement de la sensation de froid intense du premier contact.

Nous laissâmes bientôt la rivière Chiooutimi pour prendre la direction Nord- Ouest jusqu'à la rivière Upica que, d'après les calculs des chefs de l'expédition, nous devions atteindre dans quatre jours de marohe.

DE LA BIYIEBE CHZCOTJTIHI A LA RIVIERE UHKA.

I ES difficultés qui se présentent d'abord en laissant la rivière Chicoutimi nous firent comprendre que nous n'avancerions qu'à petites journées. Il fallut absolument qu'un de nos sauvages se mît en avant, la hache à la main, pour nous ouvrir un passage à travers la forêt.

A chaque instant, nous étions arrêtés et la nuit nous surprit à quelque distance seulement <^e la rivière. Nous avions compté sur de grands brûlés qui devaient nous conduire d'ici jusqu'à la rivière Metabetchouan. Mais nous n'en avons pas encore rencontré, et devant nous, s'étend tout un océan de verdure avec ses vagues représentées par des montagnes et des collines s'étendant jusqu'à l'horizon.

Vendredi le 6, après plusieurs heures de marche pénible, nous voyons un petit brûlé sur notre droite qui ne fait pas route et que,

Îar conséquent, nous ne pouvons suivre, les hommes sont harassés de fatigue et trempés par la neige qui à chaque pas se détache des arbres et tombe comme une avalanche sur chacun de nous. Tout le monde est silencieux et chacun fait sa journée de travail comme une corvée et non plus avec la gaieté qui nous accompagnait au départ. Les difficultés semblent croître à mesure que nous nous enfonçons dans ce bois touffu et accidenté. Pour ne pas dévier de notre routr, nous ne suivons plus les gorges des montagnes, qui nous évitaient leurs aspérités, mais nous allons droit devant nous, tantôt dans des ravins profonds creusés par un cours d'eau prenant quelquefois la forme d'un lac, tantôt nous raisons des montées rapides, aux pieds desquelles les porteurs hésitent en toisant du regard la hauteur qu'ils ont à franchir, et

une fois au sommet, ils s'arrêtent épuisés et: haletants sous le poids de leur lourd fardeau. Pendant que la neige les recouvre dé la tête aux pieds, de grosises sueurs descendent sur leur visage amiaigri et disent éloquemment les efforts de courage et dé volonté que vient de leur coûter cette ascension pénible. Pourtant, à peine avonsnous fait quelques pas sur ce plateau si bien gagné, qu'il nous faut redescendre dans ■ un nouveau ravin, pour remonter encore ; jusqu'à ce que la nuit vienne mettre une fin à ces pérégrinations de haut en bas et de bas qn haut, faites pour éprouver les voyageurs les plus robustes et les plus déterminés

Toute la journée du samedi le 7 se passe encore à ce métier de galérien, et sur le . . soir nous arrivons à un ancien brûlé, qui f-rnous promet pour les jours suivants moins de difficultés et de plus longues journées de marche. Il était temps, car nos hommes commençaient à se désespérer. Nous campons sur le flanc d'unfe colline plantée ici et là de jolis bosquets, et la vue s'ét«nd au loin dans un rayon de plusieurs milles. Dimanche le 8, nous passons la journée entière dans le camp, occupés aux travaux ordinaires du septième jour. Pendant que les uns réparent à l'aiguille les accidents de la semaine, les autres bandent leufs plaies ou • prépai'ent de l'écorce à fumer. C'est qu'en même temps que les vivres, les approvision- ; ncments de tabac s'épuisent avec une rapidité effrayante. Le sauvage prévoyant fait, alors par économie autant que par goût un mélange d'écorce de bois rouge râpée avec son tabac. Ce bois rouge forme de petits taillis dans les bas-fonds humides, où on le trouve généralement avec les aulnes. En passant le dos d'un couteau sur les branches, l'écorce se détache en longs filaments suspenlus ici et là par leurs extrémités. La branche ainsi dépouillée est plantée en terre près du feu du bivouac, inclinée à 45 degrés, de manière à exposer ces filaments à:

l'action de la chaleur qui, en quelques minutes, les dessèche complètement. Recueillis dans le creux delà main, ils tombent en poudre sous le moindre froissement. C'est alors que le sauvage ouvre son sac à tabac et l'emplit jusqu'à la gueule de cette poudre qui prend le nom de " Nespipamique." Après un premier essai déclaré satisfaisant l'emploi de ce mélange devint bientôt général dans tout le camp. Lorsque durant la journée nous rencontrions un taillis de boia^ rouge, chacun se chargeait d'un petit fagotdc branches, et après le repas du soir, le f«a

du bivouac était entouré d'une petite forêt plantée en branches de bois rouge, en quantité suffisante pour rapprovisionnement des jours suivants.

NOIBE FXBSONUSL DE SAUVAGES.

I U nombre de notre personnel 'de sauvages, nous avions des célébrités dans plus d'un genre que nous ne saurions

pa'^ser sous silence, pour l'intérêt de

notre compte-rendu. Au premier rang était le chef Huron bien connu comme le chasseur et le trappeur le plus renommé de Lorette ; tout le monde a nommé Simon.

Combien de récits intéressants ne nous a-t-il pas faits deses longs voyages et de ses chasses heureuses. A eux seuls nous ferions unvolume. Pour ceux de nos lecteurs qui désirent une belle fourrure,qu'ils lui fassent leur commande et ils ne seront pas trompés dans leur attente. Son fils, grand gaillard de vingt-huit ans plein de foi ce et de bonne volonté, marche sur les traces de son père.

Moïse Picard, également de Lorette, est «n des hommes les mieux trempés que nous ayons encore vus. Toujours d'une humeur égale quelles que fussent les difficultés de la route, il portait son fardeau un sourire sur les lèvres, et chaque fois qu'un faux pas l'entraînait dans une chute, un joyeux éclat de rire nous avertissait de sa mésaventure, dont il était le premier à s'amuser. De lui-même il s'était chargé de la cuisine, et chaque soir il était le dernier à entrer sous la tente, retenu des heures entières par ses devoirs de cuisinier.

Certes, après une longue journée de marche pénible, lorsque chacun est occupé dans le eamp à faire sécher ses efifcts trempés à la chaleur d'un grand feu, on conviendra

Sue c'est presque de l'héroisme que de rester ehors, par une nuit froide qui glace des vêtements déjà mouillés^ dans le seul but de surveiller le repas du soir. Bien plus d'une 'fois nous avons éprouvé de vives sympathies pour ce malheureux cuisinier qui se donnait tant de mal. Moïse est par excellence le fabricant de raquettes du village de Lorette. Sa position de fortune ne lui permet pas de contracter avec le gouvernement, mais c'est lui qui expédie Touvrage du contracteur,et nous ne saurions trop le recommander aux amateurs désireux de se procurer une bonne paire de raquettes t«lles qu'elles se font sur commande.

Jean Baptiste est un Âbénaquis établi à Lorette, où il excelle à tanner les peaux de éaribou et d'orignal. C'est tout un art. Nous Be saurions donner une idée plus avanta-

geuse de son habileté comme chasseur qu'en disant qu'il est l'associé de Simon. Comme caractère c'est un homme précieux en même temps qu'un porteur infati^ble.' ': ■s^

Thomas Joseph, jeune Mio-mac âgé de ^K trente ans, est un homme hors ligne. D'une ' rare intelligence et d'une stature moyenne mais robuste, c'est à la fois un vigoureux porteur et un guide sur. Mieux que tout autre il suivait la direction de l'aiguille aimantée, et son bras armé de sa hach* nous a frayé un chemin à travers l'épaisse forêt du Luc Jacques Cartier aux bords de la rivière Metabetchouan. Peut-être a-t-il sauvé l'expédition, mais au prix de sa propre perte. Le premier en avant, chaque coup de hache donné pour nous ouvrir un passage le recouvrait d'une avalanche de neige. Du matin jusqu'au soir nous l'avons vu sous son manteau blanc ; frissonnant de froid et contractant peut-être une maladie mortelle. Sous ses vêtements trempés il passait encore une heure aux travaux du campement ; et bientôt une toux des plus fatiguantes lui apprit qu'il avait trop fait. Souffrant, presque sans nourriture, il continua pourtant à la tête de la colonne ; mais ses traits s'amaigrirent, et avant d'arriver au terme de notre voyage, sa voix s'était éteinte et ses forces épuisées. Il était méconnaissable. ,

Thomas Joseph est fixé à la Pointe-Lévi 4.

et est reconnu comme le plus habile fabricant de canots d'écorce de l'endroit. Pendant ses jours de repos il nous a fait des ^' gaines pour nos couteaux de chasse, en bois ' de sapin, reliées avec des racines d'épinette appelées " watap." Son père, Nicolas Joseph, âgé de soixante ans,a été le meilleur coureur de son temps et conserve encore quelque chose de la vigueur de sa jeunesse.

11 était plus spécialement chargé de lever ^ notre tente, avec son tapis de sapin. Jacques Launière, Mic-mac également de la Pointe- Lévi,complétait notre personnel de sauvages, et à cause d'une infirmité aux mains et aux pieds, était moins robuste que ses compa* gnons. Tel était notre personnel au moment où les difiicultés les plus sérieuses commencèrent. Ce jour-là, désirant nous habituer aux raquettes, nous fimes une excursion durant l'après-midi sur les collines du voisinage, d'où nous pûmes avoir une excellente vue du pays. La neige, profonde d'un pied, était très fatiguante et chargeait considérablement nos raquettes. Nous pûmes prévoir les difficultés qui nous attendaient dans le cas où la neige augmenterait et nous forcerait à nous servir de nos raquettes.

EXP^iORATIf:)?^ I)E QIPPBO AU LAC ST. JEAN-

LkVPrajfjtxftnLA..

UNDI le 9, poijm décampons de boape l^eure, et puiyi|tnt l'iiuUpatibn de la bou^^le Qous traye sons un ancien brûl^, que nqus percions dans l'apj[;â»tinidi. tie lendemain, nous suivons enoore la hauteur des terres où nous nous trouvons, et le mercredi 'nous commençons à descendre sensiblement.

Xtes vues que nous avons indiquent une inclinaison générale, bien que tout le pays ne Mit Qu'une succession de montagnes jusqu'à l'horizon, où nous croyons voir la chaîne 4e la rivière Upika. Nous nous enfonçons enoore dans la forêt, et chaque fois que nous descendons du haut d'une montagne dans im profond ravin nous espérons y trouver la rivière sur les bords de laquelle nous devrions être arrivés d'après les calculs des «befs de l'expédition. I^ais, au désappoint«^ent général, nous ne trouv.*ns que d'étroits ruisseaux et que des lacs de plus ou moins d'étendue. Le jeudi se passe à éprouver les mêmes désappointements, mais nous descendons toujours et le bois de la forêt est plus facile à traverser. La région exclusive des épinettes est passée; nous rencontrons plus de bouleaux, même des merisiers, et bientôt de petits érables batar ds, gros comme le doigt. L'inquiétude se met dans le camp. Les vivres ne chargent plus les porteurs et nous calculions arriver à la rivière Upika samedi dernier.

Le vendredi, le découragement augmente avec le désappointement. Evidemment nous avons fait fausse route. Notre boussole, le seul instrument que nous ayons, nous a trompés ; les attractions locales y sont probablement pour quelque chose. C'est avec de pareilles pensées que nous nous endormons. Au réveil ^imon se plaint d'un iour de reins pénible et qui lu force à prendre un bâton pour aider sa marche.

L'inquiétude du vieux chef, qui dit trèssérieusement au départ : "Eh bien I si je ne Quis pas capable de suivre, vous me laisserez, " n'est pas faite pour faire taire les craintes de tout le monde. On forcé la marche et nous arrivons vers midi aux bords d'une pi'ofonde vallée, dont la desc'ente rapide se fait moitié sautant, moitié glissant. Est-ce encore un ruisseau, ou bien un lac, (QU bien encore la rivière Upika ? Nous héritions encore dans nos suppositions, lorsque nous traversons un étroit ruisseau. Nouvelle Réception, nous disions-nousen avançant de jquelques pas à travers les ombrages de ^ jttas-fond, lorsque nous arrivâmes sur les .^rds d'une magnifique rivière, coulant ses

eaux profondes et tranquilles entre «fi* double chaîne de montaîrnes eMarpées;

c'était la rivière Upika.

VNB XABOHE FOBCEE LE DIXAVOHX.

OUS fîmes une halte aux piedi d'un gros arbre, et pendant qa« le cuisinier nous préparait }• régal extraordinaire d'une tasse de oa^é en l'honneur de la rivièf* Upika, sur les bords de laqueU* nous étions enfin arrivés, nos bûcheurs travaillaient activement à la.oon;itruction d'un radeau pour nous traverser avec le bagage. A trois heures nous étions de l'autre côté et commencions à gravir U haute montagne servant de berge à la rivière. En mettant pied à terre il fallut immédiatement commencer l'ascension 4* cette pente, trop rapide pour recevoir les paquets du bagage. Ce n'était qu'en 1^ appuyant derrière les arbies que nous pouvions les déposer un instant eu les déchargeant du radeau. Nous ne comprenons pas comment un chemin pourrait être tracé dans cet endroit ; mais probablement qu'en remontant la rivière de quelques milles nous trouverions quelque gorge de montagn* facilitant un passage. Après une heure d'une ascension aidée des mains et des pieds, nous arrivâmes presqu'au sommet sur un petit plateau, où nous campâmes aux pieds d'un rocher à pic qui se trouvait sur notre gauche. La soirée se passe en probabilités sur notre situation. Nous ignorons complètement à quel point de la rivièi^ Upika nous nous trouvons. Sommes-nous à son embouchure ou à sa source ? Nous Yu gnorons complètement; les opinions sont partagées. Mais ce dont nous sommes certains, c'est que depuis le lac Jacques Cartier jusqu'ici nous avons mis deux fois plus 4^ temps que nous n'en avions calculé, et qu'il nous, est impossible de nous rendre au pos^ de la rivière Metabetchouan sans manquer de vivres. Aussi est-il décidé que le lendemain, bien qu'un dimanche, soit employé A marcher et non plus au repos. Quelques réflexions sont faites sur les dimanches précédents qui ont été perdus dans un repos qui nous met aujourd'hui en danger de ne jamais arriver, et après que les chefs eurent décidé, vu l'urgence de sauver l'expédition, d'abandonner leurs instructions et de descendre la première belle rivière pour rencontrer les premiers établissements à l'embouchure 'de la rivière des Aulnets, nous attendîmes le lendemain dans un profond, aoinmeil.

sxpi<oïiA.TioN m (^vm^o au lao st. j^èah.

. Dimanche le 15, après un chi^let matij^al, nous dëaampons à la hâte et atteignons bientôt le sommet de la beige sur le penchant de laquelle nous étions oàmpés. Là une vue magnifique du pays à plusieurs lieues nous donna l'espérance de franchir dans la journée la distance de six milles qui nous séparait approximativement de la première bielle rivière, appelée en montagnais Kouspagen. Nous marchions à grands pas, poussés par le danger dans un bois facile.

l^n ancien brûlé qui fesait route et que I nous voyions au loin nous conduisit à travers -T un pays légèrement accidenté jusqu'au soir. Kous traversâmes plusieurs lacs et plusieurs ruisseaux complètement inconnus comme tout ce qui nous entourait et, enfin nous descendons dans une vallée profonde où nous rencontrons un lac considérable, sur les bords duquel nous campons sans avoir rencontré que nous sachions la belle rivière. Comme il ne nous restait plus que quelques livres de lard et de farine, pendant que les hommes campaient, nous allâmes pêcher sur la glace du lac, mais sans résultat ; aussi fûmes nous convaincus que lorsque nous n'aurions plus que la pêche des lacs pour moyen d'alimentation nous pourrions manquer de tout.

CE QiriL KOUS BESTATT DE VIVBES.

A question des subsistances, de toutes celles qui se présentent dans une exploration à travers un pays aussi difficile que celui que nous traversions, mérite certainement la plus haute considération. Toute la région des hauteurs que -nousavions parcourues était pauvre en gibier; pendant plus de 15 jours nous n'avions pas brûlé une amorce. Nous n'avions pas apperçu l'aile d'une perdrix ou le pied d'un lièvre. D'un autre côté y eût il du gibier, la saison des premières neiges n'était pas faite pour nous permettre de le chasser. Les caribous et les orignaux dont nous avions TU quelques pistes ne pouvaient certainement pas se courir avec un pied de neige, et nous en étions réduits à nos propres ressources. Pas le moindre fruit dans la forêt ; au contraire tout n'était partout que froid, que neige et que pluie. Quelles que soient les misères du bois, elles sont facilement surmontées, du moment que les rations, sont suffisantes. Mais retranchez les rations, et dans quatre jours le meilleur homme, dans le plus beau bois, durant la plus belle saison, uera dans un état voisin de l'inanition. A plus forte raison les conditions très-défavoj-^les dans lesquelles nous nous trouvions

devaieat^es nous faire tout craindre de l'épuisement des vivres.

Aussi, dans le but d'éviter un résultat aussi flicheuz, avions-nous depuis douce jours supprimé le repas du midi. Le déjeûner avant le d<^p%rt et le repas du soir avaient suffi. Malgré cela, nos approvisionnements s'épuisaient, et il fallut même diminuer la ration de chaque repas. Notre cuisinier voyant où nous en étions, veillait à l'économie la plus stricte, et rien de ce qui pouvait nourrir n'était perdu.

En résumant la situation, nous avions franchi à peu près les trois-quarts de la route, mais nous avions épuisé la pre^e totalité des vivres. Voyons plutôt j agv^épart nos approvisionnements étaient comme suit:

Lard salé 3001bs.

Biscuit 4501bs. .,

Thé, sucre, pois, etc 601bs

Farine 751b8.

Tentes, cuisine, bagage, etc. . . 1 251b6.

lOOOlbs.

Aujourd'hui, après 25 iours de marche, il ne nous restait plus que les approvisionnements qui suivent, et nous ne savions pas la distance qu'il nous restait à franchir.

Lard sale 51bs.

Grain de biscuit 51bs.

Thé ilb.

Farine 151bs.

25^1bs.

Telles étaient nos ressources lorsque nous nous mîmes en marche, lundi le 16, en cherche de la première Belle Hivière dont nous espérions notre salut. Mais une fois sur cette rivière, quelle distance avions-nous à franchir avant d'arriver à la rivière des Auloets? Nous l'ignorions. Fourrions-nous descendre le courant sur des radeaux, ou nous faudrait-il suivre le cours de la rivière le long de ses berges abruptes et jonchées d'obstacles? Nous l'ignorions encore. Quelle distance nous séparait de cette Belle Bivière qui devait nous guider aux premiers établissements ? Nous l'ignorions toujours. Pis que cçla, nous ignorions s'il y avait des établissements à l'embouchure de 'la rivière des Aulnets, et plus d'une fois pendant ces longues soirées du bivouac, où nous envisagions les probabilités de notre délivrance, nous entendîmes l'assertion non contredite que nous ne rencontrerions très-probablement les premières habitations que sur les bords du lac St. Jean. £n un mot, nous avions devant nous la perspective de dix jours de

marche avant de pouvoir nous ravitailler, et nos vivres étaient à peu près épuisés. Dans ces circonstances le pas et les figures s'allongent démesurément, et si d'un côté nous franchissions de longues distance, poussés par la crainte, l'imagination ne marchait pas moins en .dessinant sur toute sa route des tableaux d'épuisement et de mort.

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