LA BELLE RIVIERE
;UNDI le 16, après un léger déjeuner, nous partons, décidés cette fois à rencontrer la Belle Rivière, appelée par les Montagnais Kouspegen. Le brûlé dans lequel nous avançons à grands pas se continue en avant de nous, et nous arrivons bientôt à une magnifique Tallée, dans laquelle se trouvent seulement
Ïuelques arbres isolés et quelques bosquets, lette vallée est légèrement ondulée et traversée dans sa longueur par un ruisseau.
C'est le point le plus favorable à la culture que nous ayons encore rencontré dans notre exploration. Le terrain est toujours sablonneux et le bois se compose principalement d'arbres verts, mai^ il n'y eut qu'une voix parmi nous pour reconnaître la beauté de cette vallée. Nous ne pouvons oublier
Sourtant que nous sommes à la recherche 'une rivière qui doit nous conduire aux premiers établissements, et c'est avec le désappointement dans l'âme que la nuit nous surprend sans que nous l'ayons rencontrée.
Depuis deux jours nous avons fait dix milles ; il faut donc que nous soyons dans une fausse direction, puisque la distance entre les deux rivières n'est que de six milles.
L'inquiétude s'est emparée du' camp et la soirée se passe péniblement avec la perspective des dangers à venir.
Mardi, le 17, nous abandonnons le brûlé et nous nous enfonçons dans le bois en auivant la direction de l'aiguille magnétique et en faisant Nord-Ouest. Nous arrivons ainsi sur le sommet dune haute montagne plantée d'épinettes élevées, que nous escaladons pour avoir une meilleure -me du pays environnant et découvrir s'il est possible quelque chose de cette malheureuse Belle Rivière vers laquelle nous marchons depuis si longtemps sans succès. Du haut de notre poste d'observation, nous eûmes sous nos yeux un tableau qui ne s'effacera jumais de notre ' mémoire. Le temps était parfaitement clair et nous donnait un horizon de huit à dix lieues tout rempli de montagnes j«téed là sans ordre et ne paraissant suivre aucun ordre général. Ici et là cet. océan de verdure semblait ouvrir ses hautes vague», ■ans doute pour donner passage à quelque
cours d'eau. A nos pieds, et dans la direo' tion Nord-Ouest, une large tache blanche indiquait la présence d'un lac. Mais à part ces incidents dans le tableau que noua contemplions avec une secrète terreur, nou»
ne voyions tout autour de nous qu'une succession non interrompue de hautes montagnes s'opposant à notre marohe,rendue pltis di£Scile encore par les nombreux obstacle»
d'une épaisse forêt. Ainsi nous avions à peine une journée de vivres et tout autour de nous semblaient se serrer plus nombreuses et plus grandes les difficultés qui noua séparaient de plusieurs jours des premièreshabitations. Nous ignorions complètement où nous nous trouvions dans le moment, et cette incertitude, plus désagréable que la réalité la moins désirable, pesait lourdement sur l'imagination de tous.
Nous nous mîmes bientôt en marche comme des hommes qui ne comptaient plus que sur leur vigueur pour sortir du bois, et qui se dépêchaient de franchir les distances les plus considérables pendant qu'ils en avaient encore la force et avant que le manque complet des vivres ne les eût exténués.
Nous arrivâmes ainsi sur les bords d'un grand la<5 faisant route et recouvert d'une glace assez forte pour nous porter Ce laè est un des plus beaux points de vue qu'il nous ait été donné d'admirer. D une largeur variant d'un quart à un demi-mille, il s'étend sur une longueur de quatre à cinq milles, encaissé dans une double chaîne de montagnes boisées, dont la pente rapide vient mourir sur ses bords. Ici et là un nombre considérable de petites îles sortent de l'immense nrppe d'eau comme autant de bouquets d'arbres habilement ménagés, variant de forme et de grandeur ; tantôt elles se baignent dans le cristal du lac. tantôt ellee^ s'élancent hardiment en crêtes de rochers mesurant leui hauteur dans le reflet dei:: eaux. Ici< une baie profonde, là une pointe allongée, varient les contours du rivage en formant un ensemble d'un rare pittoresque.
Mais la faim qui nona regari'e en face ne nons ^lermet pas de nf ■> arrêter, et nous tc'rnouà le dos à un de^ plus beaux points de vue que nous ayons rencontrés dans toute notre exploration.
Nous reprenons le bois, désespérant presque de rencontrer cette Belle Rivière que^ nous cherchions depuis si longtemps ; nous marchions sur un plateau élevé,lorsque notre, oreille crut distinguer un léger bruit interrompu de temps en temps par une légère brise. C'était comme le bourdonnementsourd d'un rapide, étouffé par l'éloignement.
Aprôs un instant d'hésitation, le bruit devenant plus distinot, nous en fîmes part à notre voisin, un des porteurs,qui nous répondit. " Ça se pourrait bien, on ne peut pas être loin à la fin." Nous marchâmes encore pendant une heure et nous n'eûmes bientôt plus de doute que nous arrivions à un cours d'eau considérable. Nous descendîmes un ravin profond en grande hâte et nous nous extasiâmes sur ce que nous appelâmes la Belle Rivière. En effet nous avions cru jusqu'ici qu'elle avait à peu près les proportions d'un grand ruisseau peu navigable, tandis que nous avions devant nous un cours d'eau profond et large, coulant majestueusement entre deux chaînes de montagnes séparées par une vallée assez large. A sa vue nous nous rappelions la rivière Chicoutimi ou la rivière Upika. L'espérance renaissait, car, sur une rivière comme celle-ci, nos radeaux auraient franchi en quelques heures la distance qui nous séparait des premières habitations, quelque considérable qu'elle fût.
Toutefois il y avait une ombre au tableau '; à un demi-mille plus bas, la vallée se resserrait et un rapide interrompait la navigation en remplissant l'écho des montagnes du bruit de ses eaux roulées en bouillonnant à travers un lit pavé de gros cailloux. Si la rivière était souvent interrompue par de semblables obstacles, l'utilité des radeaux deviendrait nulle. Pendant que nous discutions ainsi, un des hommes était occupé à plaquer un arbre le long du rivage, sur le-
3uel furent inscrits la direction suivie, la istancc approximative parcourue et le nom des explorateurs, avec la date du 17 novembre 1863. Ceci fait, nous allâmes camper aux pieds du rapide, dans une petite baie, où nous avions toutes les facilités désirables pour construire nos radeaux. Une profonde sécurité régnait dans le camp. Nous devions ôtre très-bas dans la Belle Rivière, et nos radeaux devaient nous transporter jusqu'au lac St. Jean. Dans le cas où nous rencontrerions quelque maison avant d'arriver au lac, nous ferions des approvisionnements pour continuer ensuite. Vu la certitude où nous étions de rencontrer les habitations le lendemain il était même question de faire un repas complet qui aurait absorbé le reste de nos vivres. Enfin le sommeil nous aurprit rêvant déjà la fin de nos misères.
LES BADE&UXEN SIVIEBE.
>E bonne heure mercredi le 18, nos sauvages se mirent à la construction de quatre radeaux. Chacun voulait rivaliser de vitesse dans la descente de la rivière, et comme nous avions
quelques rapides à sauter, il était important qu'ils ne fassent pas trop chargés, pour éviter les cailloux sur lesquels coulait une couche d'eau peu profonde. Cette fois nous adoptâmes une nouvelle construction. Lesradeaux se composaient de deux pièces de bois seulement, reliées par trois traverses percées de fiches en bois. Us mesuraient ainsi quinze pieds en longueur sur trois pieds de largeur. L'avant était relevé comme le patin d'un traîneau pour offrir moins de résistance à l'eau et pour glisser plus facilement par-dessus les cailloux,sur lesquels nou» jetterait le courant des rapides. Les deux pièces du radeau laissaient entre elles un espace de 18 pouces, recouvert seulement de quatre ou cinq branches sèches placées en travers et sur lesquelles nous nous asseyions en nous servant du bagage comme siège.
Dans cette position, perdre l'équilibre c'était prendre un bain certain, car en dehors de ce petit pont de 2 pieds sur trois nous avions de l'eau en avant, en arrière et des deux côtés. A dix heures, par un trèàbeau soleil, nous laissâmes la petite baie où nous avions construit nos vaisseaux, en prenant le courant de la rivière qui nous entraînait avec une rapidité de deux milles à l'heure. La gaieté revenait avec la certû tude de rencontrer bientôt les premières habitations, et en poussant au large chacun a répété : " Allons aux maisons." Bientôt une brise fraîche engouffre dans la vallée que nous descendons, et à l'aide de notre couverte, de nos perches et de nos cordes dé raquettes nous gréons d'un mât et d'une voile notre radeau, qui prend la tête de l'escadre. A chaque instant de nouveaux points de vue se présentaient à notre admiration,et chacun, fesait la remarque qu'on pouvait bien l'appeler la Belle Rivière. En effet, sur toute la distance des 6 ou 7 milles que nous avonsparcourus ce jour-là,nous avonr traversé une vallée magnifique avec des bas-fonds plantés de prairies naturelles et des collines d'une inclinaison très-modérée. Au reste la neige qui depuis la rivière Upika était devenue moins abondante, finissait de disparaître ici sous les chauds rayons du soleil qui dorait en ce moment le paysage. Un changement de température exceptionnel dans ce payset tout-à-fait à notre avantage nous favorisait depuis quelques jours fort heureusement ; car, avec les neiges ordinaires de cette saison, pas un de nous ne serait arrivé au lac, s'il faut en croire l'opinion de nos sauvages lesplus expérimentés.
Pendant cette joyeuse descente nous tirtmes un canard et un rat musqué. Nous»
fWiisionB Dftviguw aincd toute la nuit iusqu'à 'Oeque nous arrivions aux habitations, lor^ue le bruit d!un rapide se fit entendre à l'avant au grand désappointement général. Nous «pprooh&mes toujours jusqu'à ce que le bruit ■en grandissant noun avertit qu'il y avait danger à aller plus loin. A, notre grand ' regret nous dûmes mettre à terre sur la rive < droite, où nous trouvâmes un portage de canots bien débarrassé. C'en était fait de notre projet de souper ce jour-là aux maisons, ' et abandonnant nos radeaux au courant nous > nou-i enfonçâmes de nouveau dans le bois 'dont nous pensions être sortis pour toujours.
NOIBE DERNIEBE GALETTE, OUS avancions à grands pas dans ce portage de canot, probablement fréquenté depuis des siècles par les tribus indigènes du pays, s'il fallait en juger par le sentier profondément battu que nous suivions. Ici et là pourtant quelques branches -embarrassaient le passage et indiquaient qu'il «vait été moins fréquenté depuis quelques années. Nous avancions toujours en iiuus étonnant de la longueur du rapide que nous évitions, bien persuadés que nous déboucherions bientôt sur le bord delà rivière, ' lorsqu'après une demi-heure de marche nous arrivâmes au contraire sur les bords jd'un grand lac dont nous ne pouvions mesurer l'étendue. Quelle cruelle déception I Au lieu de la rivière qui devait nous conduite aux premières habitations, un lac in- ■oonnu dans les profondeurs de la forêt!
Peut-être faisions-nous fausse route. Ce portage était-il autre chose qu'un chemin connu des indigènes pour aller chasser dans les lacs intérieurs? Nous l'ignorions. Etaitce un raccourci pour passer d'une rivière à une autre ? Nous l'ignorions encore. Mais <se dont nous ne pouvions douter c'était que nous étion'< encore replongés dans le bois, «ans la perspective d'en sortir avec deux .repas seulement de vivres.
La surface du lac était glacée à l'extrémité où nous nous trouvions, mais' pas assez |>our porter. Les sauvages étaient dispersés iSur le rivage pour en sonder la force, et nous même nous consultions la glace, cachés par un taillis épais, lorsque nous entendîmes une ' "vive altercation à quelques pas de nous. Déjà nous avions surpris des expressions de mé- •!«ontentement parmi nos sauvages depuis ïquelques jours. L'inquiétude avait jeté un malaise général dans tout le camp, et un •de nos porteurs avait déclaré un jour à ses .compagnons qu'il se débarrasserait bientôt de
son paquet, ^u moment qu'il n'yaarat^ ploa de vivres, pour gagner plus tôt les habitations. Un autre avait manifesté l'intention d'oublier au départ un certain 8ao<de petit pbmb pesant 28 Ibs., et dont une trentaine de coups de fusil tirés dans tout le voyage ne diminueraient guère le poids. Aussi éooutfimes-nous avec attention ce qui se disait entre quatre de nos sauvages, à cette heure critique où le découragement renaissait plus fort que jamais. " Qu'allons>noua faire" disaitl'un? ." On devraitmarohertoute la nuit et ne nous arrêter que lorsque nous aurionsdesvivres" répondait l'autre. " Ona beau arrêter; la faim n'arrête pas elle," répondait un troisième, " eton n'a plus rienà manger." " Si on savait où ouest seulement, reprit le quatrième; mais il peut y avoir loin d'ici aux maisons." Nous entendîmes alors un gros jurons puis une exclamation de colère: " Que c'est de valeur d'être pris de même.".... Un moment de silence suivit pendant lequel nous fûmes tentés de nous esquiver pour n'être pas vu mais nous tenions à connaître tout le danger de notre position et nous restâmes blottis dans notre cachette. " £h bien, mes enfants" campons encore ce soir, " dit enfin le chef de la bande. ''Demain moi je neoampe plus, reprit un des sauvages ; je profite des forces qui me restent pour arriver aux maisons." Et ils se séparèrent pour commencer les travaux du campement. La soirée fut triste et chacun semblait regarder l'avenir avec crainte.
De bonne heure, jeudi le 19, toutlemonde était sur pied interrogeant le ciel pour savoir quel temps nous aurions et disposés à faire une bonne journée de marche. Il ne nous restait de tous nos approvisionements, sous lesquels pliaient dix porteurs pesamment chargés à notre départ, que trois livres de farine et ^ livre de lard, pour 10 hommes. Les apprêts de ce léger dojeùner ne furent pas longs, et le cuisinier dit en fesant son paquet remarqua qu'il n'aurait pas beaucoup d'ouvrage au souper. E n efiiet nous avions complètement épuisé nos vivres et consumé notre dernière galette. Nous avions fait notre dernier repas.
UNE KUIT SANS SOUFEB.
N très beau temps favorisa notre marche sur la rive gauche du lao, que nous suivîmes sur une distance de quatre à cinq milles. loi et là nous rencontrions des renverâs .
- v^ qui nous forçaient de dévier de notie Y route ; toutefois nou> comptions sur a
le portage à l'autre bou^ du lao qui, ei|pfé- }
Btf^liORAtlON IXE QVEBBO AU LAO 9f': JEAN.
rions-noofl, noas ramèn«rait à la riTière. Le bèîs que nous traveraionB était jrfanté d'es' aenoes feuillaes et aaaei foarni de gibier pour noas permettre de taer en un seoT jour presqu'autant de pièees que nous en avions altattu pendant tout le reste du voyage.
Chaque perdrix en tombant assurait le repas de deux hommes pour lo soir ; aussi tous avaient-ils les oreilles et les yeux ou-* Terts an moindre bruit qui trahissait la prësenoe du gibier. Nous fîmes tant et si bien que huit perdrix et trois lièvres nous assurèrent amplement deux bons repas. Nous avions donc 24 heures devant nous et la confiance générale s'en accrut d'autant.
A travers mille obstacles, nous arrivons enfin au portage du bout du lac, et nous nous dépêchons dans l'espoir qu'il va nous conduire à la rivière que nous avions laissée le jour précédent. Nouvelle déception; nous n'arrivons qu'à un second grand lac dont nous suivons cette fois la rive droite.
Efl côtoyant le rivage nous apercevons qudques arbres coupés à la hache. C'est une pointe de quelques pieds qui a éte^ abattue pour faciliter le relevé du lac; en e£Fet un jalon est encore là, enseveli il *-st vrai dans le» broussailles, mais enfin il est là, et il indique un arpentage fait il y a dix ans.
Nbus avons maintenant la première indication du passage d'un blanc, mais nous ne savons encore où nous nous trouvons. Nous ne voyions pas de ligne de townships ; par conséquent ce relevé doit être un arpentage isolé, à cent milles peut-être des premières habitations ; à trois heures et demie nous arrivons à la décharge de ce second lac, q e nous traversons sur une chaussée de castors Et) suivant toujours le bord nous rencontrons un nouveau portage da s lequel nous nous enfonçons, comptant bien cotte fois atteindre la rivière. La nuit nous surprend et nous sommes obligés do camper dans le beis. Le cuisinier contre àoa attente a beaucoup à faire, et la chaudière reçoit les trois perdrix et deux, lièvres qui foraient le repas du soir. Il est certain que si notre chasse nous approvisionnait aussi bien tous les jours, nous pourrions vivre longtemps à ce régime; mais vienne le mauvais temps et nous ne tuerons rien, i/inquié^ tude existe toujours.
Nous décampons le lendemain après avoir consommé le leste du gibier, et un ciel de- plomb avec une pluie torrentielle jettent le découragement dans toute la troupe au moment du départ. Nous suivions toujours le portage tracé dans un ruisseau uesseché, au fond d'un ravin assom-
bri par les hautes montagnes qui le bordent et le couvert épais des gros arbres. Tou^è^ ooup le ciel se couvrit de gros nuages qii{> rc{mndirent des ténèbres profondes tout autour de nous. La pluie tombait par torrents et descendant des collines dans le ruisseau servant de portage, l'inondait com* plètement. Nous ne pûmes y tenir ; comme nous marchions le second à la tête de la colonne, nous nous arrêtâmes sous un gros arbre vert pour éviter le gros de l'orage.
Nbus vîmes tous m s porteurs passer successivement devant nous, ruisselants d'eau et de sueur, mais ne s'arrêtant pas, poussés par le besoin d'arriver et par la crainte d'être laissés en arrière. Jamais nous n'avions vit' de scène plus sombre, de misère plus vraie.
Le dernier de la colonne était passé, et malgré la continuité de la pluie, dont nous /étions déjà trempé au r ste, dépassant les retardataires, nous atteignîmes la tête de la colonne arrêtée à la berge de la rivière^ que nous avions retrouvée., l'endant un.
mille, nous descendîmes le cours d'eau pavé de gros cailloux jusqu'à ce que nous arrivions aux eaux navigables, où nous commençâmes la construction de nouveaux radc;mx.
Deux de nos sauvages, Thomas et Nicolas^ étaient complètement épuisés et ne pouvaient donner un coup de hache ; il fallut donc que les cinq autres fissent à eux seuls tout l'ouvrage. Nous bâtîmes ainsi irois radeaux, dont le nôtre était le plus grand, et pour cette raison recevait quatre passagers, tandis que les deux autres n'en recevaient que trois. Pendant que nos deux sauvages ( tuient à la construction de notre radeau^ nous avions allumé un feu sur la grève, aii»
mente par les copeaux,et tout en réchauffant nos membres glacés par la pluie froide, nousfiisions sécher leurs paletots et le nôtre en les tendant sur des branches plantées dans le Siible autour du feu. Dans l'après midi la pluie cessi), et à deux heures, au moment du départ, nous avions à peu près s< ché nos vêtements en les brûlant à plusieurs endroits.
Nous nous embarquâmes, et le courant nous entraîna avec une rapidité réjou ssante de plusieurs milles à l'heure. Nous descendîmes ainsi quelques rapides en luttant de vitesse et sans acdidnit. Tout allait pour le mieux lorsqu'un grand^uit nous avertit qu'un nouvel obstacle se présentait sur notre route. C'était un rapide long et dangereux, que le premier radeau ne voulut pas descendre sans en avoir préalablement vu les difiicultés. D'ailleurs Thomas et Nicolas qui mou. aient ce radeau, ne poH-
so
vaient aller plus loin tant ils étaient épuisés et transis. Il était quatre heures et nous eûmes ordre de mettre à terre. Perlonnellement nous étions d'avis de continuer aussi loin que possible par le magnifique clair de lune qu'il faisait, et nous ne «comprenions pas l'opportunité de otimper si tôt lursque nous n'avions rien pour souper.
Toutefois nous arrêtâmes, bien décidé à ne
£lus camper avant d'arriver aux premières abitaaons.
Après avoir soigneusement attaché nos radeaux aux arbres du rivage, les travaux du campement commencèrent. Jamais nous n'oublierons cette soirée, dont chaque détail était bien fait pour laisser dans notre âme un long souvenir. Près du feu que nous Tenions d'allumer était agenouillé Nicolas, assis sur ses talons les coudes appuyés sur ses genoux et le visage caché dans ses mains. Il faisait pitié à voir, et devait être le pre-* mier à succomber dans ce voyage de misère.
Pas un mot ne s'échappait de ses lèvres, mais sa poitrine exhalait une plainte incessante, dont les sons intérieurs nous donnaient lefrisson,oarnousne pouvions oublier que de lui à nous il n'y avait que la distance de deux ou trois jours. Assis sur un tronc d'arbre et se tenant à l'écart, l'œil vitreux, Thomas, son fils, regardait tout av(t-3 une expression indéfinissable de peine et «. ' iocnement. Il semblait qu'il fût surpris de se prouver si faible, lui le plus vigoureux porteur du parti, lui toujours le premier en avant, dont le bras de fer taillait avec tant d'habileté et de force dans la forêt. Il était là immobile, incapable de mouvement et sa hache, devenue inutile dans ses mains, servait en ce moment à ses compagnons moins ^épuisés.
Jacques, notre infirme, tenait bon, ainsi que Simon et son fils, Moïse, et Jean Bapiiste. Les tentes étaient levées lorsque Simon, fils, nous arriva en boitant; il venait de s'ouvrir avec sa hache une large blessure sur le haut du pied, entre les deux premiers doigts. Encore un blessé au moment où nous avions besoin de toutes nos forces I Sur nos sept porteurs il ne nous restait donc pour ainsi dire que trois hommes valides, et encore Simon soufi'rit-il encore de ses reins ~et d'une blessure au bras. Tout semblait s'opposer à notre sortie de la forêt.
Lorsque la nuit vint envelopper de ténèbres notre camp découragé, le plus morne silence régnait parmi nous. Le feu du bivouac n'écluirait plus ces fraîches figures, si rieuses au départ, et qui chaque soir 4ittendaient gaiement le souper, dont les gros
bouillons, en s'élevant au-dessus du pot-aufeu, réjouissaient les oreilles et les yeux des voyageurs. Le cuisinier avait renoncé à ses fonctions, faute de matériaux, et après cette longue journée de marche, de pluie et de fatigues, nous n'avions qu'une dernière
Îincée de thé pour nourrir dix hommes.
Usons-le, le cœur nous saignait en contemplant l'expression de désappointement marquée sur les traits amaigris de ces hommes habitués aux plus rudes travaux, mais non à se passer de' souper, la faim venue, et elle était arrivée depuis quelques heures avec son cortège de tiraillements d'estomac. Depuis longtemps, les rations avaient été diminuées, et au moment où elles manquaient complètement, les hommes, comme on l'a vu, étaient déjà en partie épuisés. En prenant notre dernière tasse de thé, la discussion s'engagea sur le nombre de jours que nou^ pouvions vivre ainsi sans manger.
" Jeorois, disait M. Neilson, qu'on peut vivre comme cela trois ou quatre joars en mavchant, mais après cela on ne doit pas aller loin." " C'est le deuxième jour, répondit Simon, qu'on souffre le plus, après cela on affaiblit,mais on ne souffre pas beaucoup. Si on savait seulement où on est." " Moi je crois, reprit M. Neilson, qu'on est encore bien haut dans la rivière et qu'on sera peut-être deux ou troisjours avant d'arriver à la rivière des Aulnets. Si on peut rencontrer des maisons là, on est bien sûr d'y arriver. Mais, qui sait, peut-être bien qu'on ne rencontrera pas de maisons avant d'arriver au lac, et alors il nous faudra trois ou quatre jours de plus. On aurait, je crois, )lus court à trouver les maisons en allant à 'Est ; il ne doit y avoir que quelques miles d'ici au lac Kenogomichiche." " On fera mieux, répondit Simon, de suivre la rivière, maintenant qu'on l'a x>n est bien sûr qu'elle descend vers le lac, et il faut toujours qu'elle ait un bout sûrement. Toujours que, si le bon Dieu veut nous prendre, il a son ombelle à cette heure ; mais sûrement il n'est pas assez mauvais pour nous faire tous mourir de faim."
Telle était en effet notre seule espérance de salut, et de bonne heure les couvertes se refermèrent sur les dormeurs, qui s'efforcèrent de se convaincre de la vérité de cet axiome : "Qui dort dîne."
DESCENTE D'UN OBOS BAFIDE. E 'très-bonne heure, samedi le 21, nous
sommes prêts à partir après une nuit de repos, tourmentée peut-être par
plus d'un songe. Sur le feu bout à
gros bouillons dans une petite chaa-
EXPLOK VTION Dl QUEBEC AU LAC gf %aN.
dière une perdrix unique tuée la veille, con- .stituanl tout le déjeuner de 10 hommes. La tirerons-nous au sort ou comment la diviserons-nous? Nous proposons un moyen qui est accepété, les hommes se partagent le bouillon, et nous avons la perdrix :\ trois.
Oinq minutes plus tard le déjeuner était 'fini, et au point du jour nous étions déjà sur nos radeaux, prôts à tenter la descente d'un gros rapide, long d'un quiirt de mille, dont nou9 entendions la voix bruyante. Il était passable, avait) dit Jeun Baptiste, et nous étions décidés à risquer un peu pour continuer notre route en radeaux. Il ne pouvait plus être question d'en construire de nouveaux, et disonsle, entre la perspective de mourir de faim ou de mourir dans un rapide, nous préférions personnellement la dernière. Aussi nous offrîmes- nous de sauter n'importe quel rapide avec un de nos sauvages, de manière à permettre aux autres radeaux de nous suivre, chaque fois qu'il n'y aurait pas d'aceident. Mais la proposition ne fut pas acceptée.
Une fois au large le courant de plus en plus fort nous entraîna promptement vers le rapide devant nous. Les trois radeaux se suivaient à cent pas l'un de l'autre de manière à ne pas se nuire, et les deux plus habiles sauvages guidaient le premier, en suivant les sinuosités de ce qu'on pouvait appeler le chenal.
La rivière peut avoir ici deux arpents de largeur ; elle coule ses eaux profondes de 5 à 6 pieds, en décrivant une double S, sur une largeur do 20 à trente pieds.
Partout ailleurs sur ce lit de roches l'eau mesure tout au plus deux pieds et demi de profondeur. De gros cailloux sont parsemés sans ordre même dans les eaux profondes; les uns sont à fleur d'eau, les autres montrent leurs têtes arrondies, sur lesquelles se brise le courant en une chevelure de blanche écume. Il n'y a que le plus grand sang-froid et de vigoureux avirons qui permettent de conduire un radeau à travers ces nombreux obstacles. Là où le canot d'écorce bondit de vague en vague sous la
Îilus légère impulsion, le ladeau est entraîné ourdement, et ce n'est qu'à force de bras qu'on pput le ramener lentement dans la Donne direction.
Déjà les deux premiers radeaux étaient dans le rapide lorsque nous entrâmes en plein courant. Notre radeau était le dernier, parce qu'étant le plus long et le plus chargé, il était aussi le plus difficile à conduire. Mes trois sauvages parurent hésiter, mais
C'^tftli « prostière fois >4ions un rapiae aussi con-
' ■ trop tar qf nous Qesr
SI nible. et ir ^ avions peine à croire que nou-ii arriverioma sans accident jusqu'au bas. Lu courant d^ eaux profondes, en partant du milieu de la rivière, tournait subitement à gauche en s'approchant du rivage, et nous avions heureusement franchi cette distance, au milieu des cris jetés par l'équipage, soit pour guider la manœuvre, soit pour s'encourager lorsque nous avions franchi un mauvais pas, lorsque Jacques placé à l'avant s'écria d'une voix que la crainte faisait vibrer : " On s'en va sur un caillou," et en même temps il tâchait à force d'avirou de l'éviter. Mais le courant nous entraînait avec une trop grande vitesse, la distance était trop courte; aussi presqu'en même temps levait-il les brus au ciel en disant : " nous voilà dessus ! Nous voilà desBusl" £t en effet notre radeau était bientôt à cheval sur un cailloux à fleur d'eau mesurant trois pieds de diamètre à son sommet. Il arrive ordinairement alors que le courant, prenant le radeau de flanc,le roule sur le côté en le débarrassant de sa charge, dont la sûreté est compromise.
Car dans un rapide de deux pieds d'eau, une fois qu'on a perdu pied il est impossible de se relever. C'est une descente forcée de caillou en caillou, et rien n'est dangereux, même pour le meilleur nageur, comme les vilains coups qui en sont le résultat nécessaire.
An moment où l'avant s'engageait ainsi, Moïse, placé à l'arrière, plantait vigoureusement sa perche le long du radeau, pour l'empêcher de tourner, et immobiles nous attendions le résultat de ses efforts. Mais entraîné par le courant, l'arrière du radeau commença à céder en brisant comme un fétu de paille la perche qui le retenait Ifèa lors, au milieu de la confusion, chacun se porta vers l'avant qui se trouvait à vingt et quelques pieds du rivage environ, deux de mes sauvages, Simon fils et Moïse, s'élançant vers les branches qu'ils atteignirent bientôt. Nous attendions que le radeau commençât à rouler avant d'en faire autant bien décidé à ne l'abandonner qu'à la dernière extrémité. Comme nous l'avons déjà dit, c'était notre planche de salut et nous étions prêts à risquer quelque chose pour la conserver.
L'arrière du radeau heureusement, après avoir décrit un demi-cercle, resta échoué par son avant. Il était tourné bout pour bout.
Jacques qui était resté avec nous invectiva un peu ceux qui nous abandonnaient ainsi,
pnis se mit à l'œavre pour nousdëohouer et oontinaer notre desoente. Disons-ie, en yorant bôodlr autour de nous les vagues noires d\in rapide profond de six pieds, nous perdions un peu de notre assurance et nous n'aidinns qu'à demi ee pauvre infirme, dans l'habileté duquel nons n'avions pas beaucoup oonflanoe. Nous n'étions encore qu'an commencement du danger et nous n'étions séparés du rivage que par une vingtaine de pieds de distance ; tandis que
S lus bas le chonail s'approchait du miheu e la rivière en décrivant une S, et s'il nous arrivait par malheur d'échouer aussi loin du bord,Dien sûr que nous n'en reviendrions pas. Aussi hésitions-nous à continuer ou & gagner terre de suite. Tout en aidant un peu Jacques notre sang froid revenait singulièrement, nous regardions les eaux du rapide avec m'oins de respect pour leur puissance, et chaque fois qu'en enfonçant notre perche la force du courant la fesait glisser malgré nous sur le lit de la rivière, nODs recommencions sans nous arrêter à co qite ce fait avait de significatif. Depuis unedemi-heure Jacques,debout sur le caillou qni nous retenHit et les pieds dans l'eau, avançait le radeau ligne par ligne au moyen de son aviron employé comme levier entre la roche et le bois. De notre côté placé à l'avant,nous l'aidions en poussant de bonne foi lors(]iie Jacques brisa son aviron ; nouvelle difficulté : il ne nous restait plus que le nôtre et nous n'étions pas disposé à nous en départir ; nous avions plus de confiance dans nos bras que dans ceux de notre infirme. Nous décidâmes de partir quand même,et que placé à l'avant nous dirigerions le radeau. Pendant tout ce temps les autres radeaux s'éloignaient et avaient disparu derrière une pointe de la rivière. Laissés en arrière, au milieu d'un rapide, nous éprouvions un secret besoin de rejoindre au plus tôt le reste de l'expédition. Au reste, dans ces circonstances il est impossible de secourir ceux qui ont la maladresse d'être en danger et nous ne comptions que sur nousmêmes.
Enfin notre radeau fait mine de partir ; nous le plaçons aussi droit que possible dans le courant ; Jacques se place à l'arrière en même temps qu'il fait un dernier efifort pour nou9 lancer, et nous voilà à flot. Le regard en avant pour deviner le chenal et les obstacles à éviter, nous nous mimes sérieusement à l'œuvre avec notre unique aviron.pour conduire sûrement notre radeau, emporté par la rapidité du courant. Nageant tantôt à droite, tantôt à gauche, nous
avions gagné le large et nous tournions aitbitement encore pour décrire la secondfccourbe du chenal, lorsque nous renoon* trames six ou sept gros cailloux à fleor d'eau et à peu de distance les uns des autres. Ils étaient échelonnés sur notre passage de manière à ne pouvoir éviter les uns sans donner sur les autres. — " Tiens bon !" orifimes-nous à notre compagnon après avoir passé deux ou trois de ces cailloux et aU moment où nous allions frapper un des suivants, " Nous voilà sur un caillou t " Une des billes de notre radeau frappe et nous crûmes un instant qu'il allait s'ouvrir. Lea fiolicsdebois plièrent, l'eau cduvrit entièrement l'avant du rade <u,à la hauteur de nOB genoux, puis il continua sa lourdes marche sans accident plus grave. Deux ou trois fois encore nous hcurtfiraes le lit rocailleux de la rivière, mais pas aussi fortement, et après avoir tourné encore une fois à droite et de nouveau gagné le large, nous nous trouvâmes dans un bassin profond où nous n'avions plus à craindre de nouvelles rooheiï.
Un quartd'heure après, nous arrivions gatment à une pointe où étaient arrêtés les deux radeaux qui nous précédaient. Nous placions fièrement le nOcre à côté, satisfaits de l'avoir descendu à travers des di£Scultéfr peu communes. Pourtant tout ce danger, toute cette fatigue, d'autant mieux sentie que nous n'avions rien mangé depuis vingtquatre heures, étaient perdus. Une chute considérable grondait un peu plus bas et nous forçait à renoncer pour la dernière fois, à nos radeaux. Nous ^ommes bien décidés à n'en plus construire et à faire le reste du trajet.à pied ; nos hommes, du reste, sont trop épuisés pour entreprendre un travail aussi pénible.
NOVS ABANBONlrOllS £N FABTIB LE BAOASB, ,j^.^jv, OUS nous enfonçâmes encore dans le bois en suivant un portage asses bien débarrassé, et bien décidés cette fois à ne pas nous éloigner de la rivière, dont nous descendions la rive gauche Nous pasttfimès une chute taillée dans le roc vif. Uti instant après, la rivière étant navigable pour les canots d'écorce, le portage s'arrêtait, et 1 nous fallut nous frayer un chemin dans les taillis. Nous rencontrâmebientôt une montagne, dont les borda cscars pés, baigni s par la rivière, ne nous permettaient plus de suivre le rivage et nous forçaient à faire une montée escarpée, d'autant plus fatiguante que nous étions épuisés et sans nourriturfe. Arrivés au sommet, oa
'«aggéra l'idëe de monter dans un arbre pour explorer le pays voisin ; mais chacun, désirant conserver ses forces pour la marche, refusait de se livrer à un exercice aussi fatiguant, lorsque Moïse se dévoua. Arrivé à la tfito d'une grande dpinotto, chacun de ses renseignements furent écoutés avec le plus grand intérêt. — " Je vois à dix lieues en avant," nous dit-il ; " ce n'ost que des montagnes comme celles qu'on a traversées.
— C'est le même bois. — Je ne vois pas d'abattis ni de maison. — Il n'y a pus de signe de monde. —Je ne vois pas de lac. — Je crois qu'on est encore bien loin des maisons."
A chaque nouvelle rt^ponse fuite à nos questions, le découragement devenait plus grand, et chacun se regardait avec un silence éloquent. La torturo luorale était en ce moment tout ce qu'elle pouvait être pour des hommes qui n'ont d'autre perspective que de mourir de faim dans la forêt.
Si alors nous avions été pourvus d'une bonne carte du pays, donnant le relevé exact des rivières, des instruments nécessaires pour déterminer notre position, nous aurions su où nous étions, et cette certitude auruit fait cesser toute crainte imaginaire. Mais nous n'avions rien de cela, et tout ce dont nous étions certains, c'était que, depuis trente-et-un jours que nous étions entrés dans le bois, nous n'avions pas encore rencontré âme qui vive, que les distances parcourues ne s'accordaient pas avec notre carte et que nous étions égarés. L'uvenir n'était donc pas rassurant, et comme nous n'avions pas un instant à perdre, nous nous mîmes en marche sans retard, comme des hummes convaincus que leur vie est au bout de leurs pieds. Les blessés et les traînards nous suivaient en trébuchant. Après être descendu une colline, nous sommes arrêtés par un cours d'eau trop profond, trop rapide et trop large pour être passé à gué et qui, en se décharge^mt sur lu rive gauche de la rivière, s'oppose à notre passage. " Tout s'en mêle pour nous retarder," dit alors Simon, avec un accent de mauvaise humeur très-accentué. " Il va falloir remonter ce cours d'eau jusqu'à ce qu'on puisse le traverser; qui sait jusqu'où cela va nous mener. Le bagage nous fatigue pour rien, on fera mieux de le laisser ici." En effet notre batterie de cuisine était inutile du moment que nous n'avions plus de vivres. Les raquettes étaient de trop. Les hommes ne voulaient plus o:tmper, ils laissèrent donc leur tente. En un mot tout le biigage qui n'était pas strictement indispensable ou qui pouvait
gêner la marche Ait mis en tas, recouTort avec Boin et abandonné, jusqu'à ce aoe nous pQssions les envoyer chercher plua ,,-u tard. Il y a quelque chose de souveraine»
ment inquiétant dans cet abandon du, bagage dans une exploration hasardeuse.
Il nous rappela absolument une traversée orageuse durant laquelle nous faillîmes être coulé bas pendant une tempête, qui avait déjà mis cinq pieds d'eau dans notre vaisseau. Après une nuit pendant laquelle nous pensions sombrer & chaque instant, nous fûmes témoin au point du jour de l'opération peu rassurante de sauver le vaisseau en perdant la cargaison : quatorze cents barils de fleur otaiont jetés à la mer. Cette opération nous la répétions, mais cette fois, dans la forêt, dont le silence effrayant ne nous fesait pas une impression moins vive que le bruit incessant des vagues se brisant avec rage sur les flancs de notre vaisseau.
L'épuisement de trois de nos sauvages était assez considérable pour nous faire craindre qu'ils ne restassent en arrière dans la marche forcée que nous allions faire, et nous leur proposâmes de rester avec le bagage, en attendant le secours que nous leur enverrions du moment que nous aurions atteint la première habitation. Mais aucun d'eux ne voulut y consentir, et ils se mirent à notre suite en trébuchant à, chaque obstacle.
Nous remontâmes ce malencontreux cours d'eau jusqu'à ce ((ue son lit se rétrécît assez pour nous permettre de le traverser sur une grande épinette, que nous abattîmes sur le bord du rivage et qui nous servit de pont. Nous redescendîmes l'autre rive du cours d'eau jusqu'à son embouchure où nous reprîmes hotre marche en descendant la rivière.
UNCHANTIXIt.
EPUIS une heure nous marchions à grands pas, bien décidés à ne r ous arrêter qu'aux premières maisons, lorrqje le courant de la rivière que nous suivions devint tout-à-fait na' vigable. M. Neilson suggéra l'à-propos du construire de nouveaux radeaux pour assurer notre descente sans fatigue ; mais les sauvages placés à l'avant de la colonne étaient décidés à se rendre à pied et à ne plus perdre une demi-journée à faire des radeaux, pendant que la famine continuait son œuvre d'épuisement. Aussi continuèrent-ils eur marche sans répondre mais aussi bans s'arrêter. Nous étions rendus au " sauve qui peut/' qui ne reconnaît plua
d'autorité. Us continuaient donc leur marche et nous suiviors, le troisième à la tête de la colonne, lorsque nous apperçûmes à, travers les branchages du rivage,età quelque distance dans le bas de la rivière, en avant de nous, un canot d'écorce monté par deux hommes. " Un canot ! un canot ! ," criâmes-nous de suite comm'^ un naufragé crie : " terre ! ! terre !!..." et de toutes les poitrines s'échappait un grand cri d'appel en même temps que les bras faisaient des gesticulations dans l'air. Aussitôt les figures rayonnent, les paroles se croisent, les pas s'allongent démesurément, et chaque fois que le terrain le permet c'est une course effrénée en avant du canot qui doit nous informer de l'endroit où nous sommes. Cinq minutes après nous étions dans un chantier en construction et nous rencontrions les premières figures, du lac St. Jean. On nous regardait avec une surprise presqu'égale à la nôtre. " Bonjour monsiciur ! Sommes nous loin de la rivière des Aulnêts ici ? " demandons-nous au premerqui se présente. "Oh oui ! vous êtes loin, pour le sûr." "Estce que nous ne sommes pas sur la Belle Rivière." "Sur la Belle Rivière ? pardon, vous
êtes sur la rivière Metabetchouan." ** Ce n'est pas possible. I" " Oui ! vous êtes à.
quatre avilies du poste." Le reste du parti arrivait en ce moment et la surprise fut générale. " On peut remercier le bon Dieu si on est ici," résuma Simon. "Si on avait ea un peu plus de vivres, au lieu de descendre la rivière on l'aurait traversée et on aurait été se perdre d. ns le nord. Aussi bien, si la ne ge nous avait pris, nous étions touspris. On peut dire qu'on i'a échappée belle." " Vous allez toujours entrer et prendre une bouchée" dirent les hommes du chantier en nous introduisant chez eux. Il était midi et leur dîner nous fut servi. Jamais nous n'eûmes meilleur appétit et jamais nous ne fîmes un meilleur dîner. La soupe aux pois et au lard avec les patates bouillies et le paip, assaisonnés de la gaieté générale, disparurent avec une étonnante rapidité. Nous étions sauvés. A une heure nous prîmes le chemin de chantier conduisant au poste, et à quatre heures nous étions chez Alonsieur Fraser, où nous fûmes entourés de tous les soins possibles. Nous étions rendus à notre destination, à l'embouchure de la- Rivière Metabetchouan,