‹ Exploration de Québec au lac St. Jean [microforme]Chapitre 15 sur 21 · LE LAC ST. JEAN FAR LE PERE DE OUEN EN · texte numérisé non relu

LE LAC ST. JEAN FAR LE PERE DE OUEN EN

;A vue du Lac St. Jean nous met en mémoire celle des grands lacs du Haut-Canada. Par un calme plat rien n'est imposant comme cette im mense nappe d'eau douce dont l'horizon s'étend à l'infini. Tout autour une large grève de sable fin oflFre au voyageur un chemin facile, une route toute faite pour la colonisation de ces terres incultes. Ici et là pourtant, les montagnes voisines avancent jusque dans les i aux du lac et interceptent cette voie de communication ouverte par la nature. Nous ne saurions donner une idée plus exacte de cette partie du pa^s qu'en empruntant aux relations des pères jésuites, le.s descriptions (|u'en donnent ces pionniers de la civiliautii n, au moment où pour la première fois, ils pénétraient jusqu'au lac St. Jean. L'appréciation qu'ils fout des difficultés du pays est exacte et cadre parfaitement avec colles que nous avons culS ii vaincre de Quv bec à la rivière ,

Metabetchouan. A part quelques ri'sidences de colons échelonnées depuis l'embouchure de la belle rivièrejusqu'à la pointo bleue ,. les bords du lac St. Jean sont absolument les môme- qu'ils étaient aux premiers jours de la colonie Aussi les descriptions qui suivent sont-elles rigoureusement exactes.

Deuant que de conclure ce Chapitre, ie diray deux mots d'vn voyage que fit le P.

de Quen nans le pays de la nation duPoroespic.

Ayant appris que quelques Chrestiens estoiont nialadcs en ce quartier-là, il s'y fit jconduire par deux Saunages auec des peines épniiuantables, voicy ce qu'il nous en a récrit: le m'embarquay le 11 de luillet, dans vn petit canot d'écorce, nous trauaillasnies cinq iours durant, depuis le point du iour iusqu'à soleil couché, ramai s tousiours contre les courants ou contre des torrens, qui nous fitisoient bander tous les nerfs du corps pour les Burmonter; nou»

auons r.'ncontré en ce voyage dix sauts ou dix portages, c'est à dire 4ue nous nous^^

aommes desembarquez dix fois pour passer d'vne riuiere à vnc autre, ou d'vn courant trop rapide à vne autre partie du fleuue plus nauigable. Dans ces portages, dont quelques-vns sont d'vne lieuë et demie, les autres d'vn quart de lieuë, il faut porter Bur son dos ou sur sa teste, et le batteau et tout son équipage par des chemins qui n'ont esté faits que pour des bestes Sauuagcs, tant ils sont affreux ; il faut franchir des montaignes, passer des précipices cachez dans l'abysme des forests. Nous changeasmes trois fois de riuieres. La première où. nous embarquâmes se nomme la Sagné ; c'est vn fleuue profond, il n'y a nauire qu'il ne portast, il a quatrevingts brasses en plusieurs endroits, et pour l'ordinaire, il hausse ou baisse de dix à vingt pieds ; il est assez large, ses riues sont escarpe es de montaigses affreuses, lesquelles se vont abaissans à 15 ou vingt lieues de son emboucheure où il reçoit dans son sein vn autre fleuue plus grand que luy, qui semble venir de l'ouest.

Nous voguasmes encore dix lieues au delà do ce rencontre d'eaux, qui fait comme vn beau lac, les vents qui se pourmenent sur cettit riuiere, sont tres-froids au m illieu de l'Esté mesine, parce qu'elle est bordi e de montaigncs et qu'elle est exposée au Norouest et souuent au Nord.

De cette riuiejre nous passasmes à vne nutre appelL e KinSgamiS, laquelle se décharge dans le Sagnc par des courants et par des précipices aflreux. Nous fismes vne lieuë et demie trauersant vne moiitaigne et vne vallée pour l'aller trouuer en vn lieu nauigable, elle est bien moins rapide que le Sauné, serpentant à l'Ouest, au Sud et au Nord-ouest, elle fait un lac qui a plus de quinze lieues de long et quasi dcmi-lieuë de largo

Quittant ce fleuue nous allâmes chercher au trauers des bois, la riuiere appellée des Sauuagcs KinSgiimichich ; elle a son lit dans vne terre, ou vne vallée toute plate nui rcgiirde le Nord; ses eaux profondes, fort larges et toutes calmes, elles se répandent en quelques endroits par ties aulnes et par des brossailles qui nous importunoient au dernier point. Nous auions nauigé contre le courant de l'eau dans les deux précédentes riuieies, nous commancasmes icy à descendre dans le lac Piouagamik, sur les riues duquel habite la nation du Porc-Ep c que nous cherchions. Ce lac est si grand qu'à peine en voit-on les riues, il semble estre d'vne figure ronde, il est profond et fort poissonneux, on y pcsche des broebets, des perches, des saumons, dcstruittes,

des poissons dorés, des poissons blancs, des carpes et quantité d'autres espèces.

Il est enuironné d'vn plat pays, terminé par des hautes montaignes éloignées de trois ou quatre ou cinquc lieues de ses riues ; il se nourrit des eaux d'vne quinzaine de riuieres ou enuiron, qui serucnt de chemin aux petites nations qui sont dans les terres pour venir pescher dans ce lac, et pour entretenir le commerce et l'amitié qu'elles ont par entr'cUes. Nous voguasmes qulque temps sur ce lac, et enfin nous arriuasmes au lieu où estoient les Saunages de la nation du Porc-Ëpic. Ces bonnes gents nous ayans apperceus, sortirent de leurs cabanes pour voir le prqmier François qui ait iamais mis le pied dessus leurs terres. Ils s'estonnoient de mon enterprise, ne croyans pas que iamais l'aurais eu le courage de franchir tant de diflBcultez, pour leur amour. Us me re- / ceurent dans leurs cabanes comme vn homme venu de Ciel : l'vn me donnoit vn petit morceau de poisson sechû à la fumée, l'autre vn peu de chair boucanée ; le Capitaine me fit présent d'vn Castipitagan de Castor, c'est à dire d'vne peau de cet animal, ouuerte seulement par le col, en sorte qu'on diroit que le Castor est tout entier : Voila, me dit-il, mon Père, pour adoucir les fatigues de ton chemin ; nous ne te çaurions exprimer la ioye que nous ouons de ta venue ; vne chose nous attriste, tu vien en vne mauuaise saison, nous n'auons pas de rets povr pescher de poisson, et les eaux sont trop grandes pour prendre le Castor. Il ne faut point parler en ce pays-la, ny de pain, ny de vin, ny de lit, ny de maison.

LE LAC ST. JEAN EN 1652. E lac que les Saunages appellent Piagou yami, et qno nous avons nommé le Lac de Sainct lean, faitle pays do la nation du Porc-Epic. Il est esloigné de Tadousac de cinq ou six iournoes. On s'embarque pour y monter sur le fleuue de Sagné, et quand on a vogué quelque temps sur ce fleuue, il se présente deux chemins, l'vn plus court, mais tres-fascheux ; l'autre plus long, mais vn petit plus doux, ou pour mieux dire vn peu moins rude ; car à parler sainement ces chemins ne semblent pas f lits pour les hommes, tant ils sont aflreux. La cause de cette diflicultc, prouient de ce que le fleuue du Sagno, qui a bi n 80 brasses de prolondeur au res de Tanoùssac, est fort inégal dans son lit, il est tout barré de rochers en quelques endroits, en d'autres il est tellement reserré, qu'il fait des courans

si rapides, qu'il est insurmountable à ceux que le nauiguent : si bien quil faut mettre pied à terre, pour le moins dix fois par le plus court chemin, et quatorze par le plus long, pour aller do Tadoussac au Lac de Sainct lean.

Et ces endroits s'appellent des portages, d'autant qu'il faut porter sur ses espaules tout lé bagage, et le nauire mesme, pour aller trouuer quelque antre fleuue, ou pour éuiter ces brisans et ces torrens, etsouuent il faut faire plusieurs lieues chargés comme des mulets, grauissans sur des montagnes, puis descendans aueo milles peines et auec milles craintes dans des vallées et parmy des rochers, ou parmy des broussailles, que n'ont connues que des animaux immondes.

Enfin à force de peine et de trauail, on trouue ce Lac, qui paroist d'vne figure ouale, et de cinquante lieues d'estcndue ou «nuiron. Il est enflé par dix riuicres qui remplissent son basin, et qui seruent de «hemin à quantité de petites Nations respanduës dan ces grandes forests, qui viennent trafiquer auec les Saunages qui habitent vue partie de l'année sur les riuieres de ce Lac ; lequel se descharge par quatre ou cinq Canaux, qui ayaiis courru séparément quatre on cinq lieues, se rejoignent ensemble pour faire vne seule riuiero, que nous appelions Sagné ; laquelle se vient dégorger dans la grande riuiere de sainct Laurens auprès de Tadoussac.

Le vingt-deuxiesme de May, nous trauer- .sasmes le Lac, par vn temps le plus .doux et le plus agréable du monde, l'auois pensé périr dans ce Lao deux ans auparauant. Vne tempeste s' douant tout à coup, remplit nostre petit batteau et nous ietta à deux doights de la mort. Nous fismes huiot lieues comme des gens qui sont aux abois, combattans pour la vie, contre les flots- Si deux mariniers qui me conduisoient n'eussent eu de la force et de l'industrie, les ondes nous auroient seruy de sepulchre. Dieu qui commande avx vents comme il luy plaint, les enchaisna dans ce dernier voyage. Nous voguions doucement dans vn calme agréable sur des eaux, qui frappées des rayons du Soleil, nous paroissoient belles comme vn crystal liquide. Et comme nous estions plusieurs canots de compagnie, ie prenois vn grande plaisir dans les âiners discours de nos Sauages.

Vne femme entr'autres raconta ce qui suit ; Il y a dix Lunes ou enuiron, que trauersant oe Lao,' vne tempeste nous accueillit, les vagues nous esleuoient sur des montagnes d'eau; moy qui n'estôia pas encore bap-

tisée, ie voulus prier Dieu dans ma crainte, ayant appris des Chrestiens qu'il estoit bon, et que tout le monde lui pouuoit parler, ie prononçay ces paroles : Voila qui va mal que nous mourrions icy abysmez dans les eaux. Toy qui gouuernes le Ciel et la terre, la mer et les lacs, et les riuieres, ne nous sanueras-tu pas de ce naufrage ? Vn Chrestien me reprit tout sur l'heure, et me dit: Ta parole n'est pas droicte, il ne faut point dire: Voila qui va mal que nous mourrions, ne nous tireras-tu point du danger? Ta langue s'est écartée de son chemin, il falloit dire : Mon Dieu, nous mourrons quand tu voudras, dispose de nos viea aussi bien dessus l'eau que dessus la terre, tu es le maistre : si tu prends cette pensée, qu'ils eschappent ce danger, nous l'échapperons ; si tu ueux que nous mourions icy, nous ne laisserons pas de t'aymer. Voila vne petite oraison bien saincte. Au reste, cette bonne femme adjoustoit, qu'elle trembloit toujours sur les eaux douant son baptesme ; mais depuis que les eaux sainctes auoient passé sur sa teste, qu'elle ne craignoit plu- d'estre noyée. — i

Le vingt-troisicsme, nous arriuasmes où estoit le gros des Saunages. Si tost que nous fusnies apperceus, tout le monde sorti de sa cabane. Ils me recourent auec vne ioye et vne affection qui s'explique moins par la bouche, qu'elle n'est sensible au cœur. Le Capitaine fait mettre tout le monde en campagne, pour me bastir vne Eglise et vne maison. Les ieunes hommes vont abattre les poultres et les cheverona, c'est à dire de longues perches. Les femme apportent des planches, c'est à dire des escorces pour couurir ce Palais. Les filles vont chercher des tapisseries pour orner nosti'e Alcoue; ce sont des branches de sapin fort belles, dont ills tapissent le pas de leurs cabanes. Vn si grand nombre d'ouuriers, si lestes et si experts en leur art, et si affectionnez à leur ouurage, bastirent en vn moment vn Palais à Nostre Seigneur, qui aubit plus de rapport à celuy de Bethlehem qu'au Tabernacle dont saiûot Pierre forma l'idée sur le mont de Tabor. ,

Mais finissons ce Chapitre. Le Père, ayant fait toutes les fonctions d'vn charitable Pasteur et d'vn Ouuiier Euangelique, dans l'espace de douze iours que ses conducteurs lui accordèrent, remonta dans son nauire d'escorse, emportant les cœurs de ses oUailles. Il repasse auec ses Nochers sur ses brisées. Il loge dans les mesmes hostelleries. Il trouue par tout le mesme lict, dressé depuis la naissance du monde,

•I.V Hp

■iw.»

'Ci'!»

iirl>

Page 1