IL LES DÉGRADE AUX COTES DE LA NOUVELLE-ANGLETERRE
loqué, dont il est resté presque estropié de la main, et la teste hachée de plusieurs coups de sabre, et ses autres camarades, pour avoir aussy esté bien battus et maltraités. Cela n'empescha pas que ledit Sagean ne sauvast deux de ses lingots d’or, qu'il avoit cachés dans ses cheveux ! et coupés en morceaux.
Ledit forban, après avoir retenu à son bord ledit Sagean et ses quatre camarades, eschappés du massacre, pendant l’espace de six à sept mois, et avoir mis plusieurs fois en délibération s’il les jetteroit à la mer, les dégrada enfin à la coste de la Nouvelle - Angleterre, dans un pays presque désert, entre Black-Point et Salt-River, à 48 lieues de Boston, ville capitale, sans leur laisser aucunes hardes qu’une chemise et un calecon à chacun, pieds nuds, quoyque ce fust au mois de Janvier, que les froids sont extraordinaires en ces climats, et que la terre estoit couverte de neige, et sans aucuns vivres, et il retint le petit Sauvage. Ce fut en ce misérable équipage qu'ils entreprirent de s’en aller audit Boston, vivant, par le chemin, de quelque morceau de viande et de quelque peu de bled d'Inde, que les Sauvages, nommés Soccouky, leur donnoient, plus charitables en cela, tout sauvages qu'ils sont, que ces impitoyables Anglois, et couchant le plus souvent dans les bois, où ils faisoient du feu par le frottement entre leurs mains d’un bois dur contre un bois mol, lesquels se trouvent en ce pais là ?.
La première ville qu’ils rencontrèrent dans leur chemin fut Pischadoua, port de mer, petite ville fortifiée seulement d’une palissade, à 20 lieues de Boston. Ensuite ils passèrent à une autre petite ville, nommée Salem, où il y a aussi un port de
1. Lesquels il avoit alors en abondance et qui lui ont bien servy depuis, 2. Du cèdre et de l’érable. (Note du ms.)
110 ANDKOS SECOURT MATHIEU SAGEAN.
mer et grande pesche de maquereaux, à 10 lieues dudit Boston. Ils trouvèrent dans ces deux villes quelques personnes. charitables, qui leur donnèrent quelques vieilles hardes et quelque morceau à manger, et enfin ils arrivèrent à Boston, après vingt-deux jours de la marche la plus pénible que l'on puisse s’imaginer, et presque morts de misère. Dans ce pitoyable estat, ils se présentèrent au Gouverneur, nommé Mylord Andros, à qui ayant conté leur infortune, il parut fort irrité contre le pirate, qui en estoit la cause, et touché de leur malheur. 11 leur fit donner de bonnes hardes et quinze schellings à chacun, au moyen duquel secours ils se furent loger dans une auberge pour se restablir un peu. Ils y furent bien et humainement traités, logés et nourris, moyennant deux schellings par jour par homme; et quand l'argent, qu'ils avoient de ce charitable Gouverneur, fut mangé, ledit Sagean eut recours aux Jlingots d'or, qu'il avoit cachés dans ses cheveux, et, en ayant coupé un morceau, il le vendit à un orfèvre pour la valeur de 162 escus, qui n’estoit pas la moitié de son prix, mais il n’osa se plaindre de cette injustice, par la peur que luy faisoit ledit orfèvre de lui faire des affaires.
Ils restèrent cinq semaines ou environ audit Boston, à se remettre de leur fatigue, et au bout de ce temps, ils demandèrent au Gouverneur la permission de s’en aller à New-York, où ledit Sagean avoit des connoissances. Ledit Gouverneur voulut leur persuader de s’enrôler pour aller avec luy à la guerre contre les Sauvages Abenakis et Acadiens; mais ledit Sagean ct ses camarades s’en défendirent, sur ce que ces deux |" nations estoient alliées des François, de quoy il parut assez | mescontent, et leur dit qu’ils n’avoient donc qu’à s’en aller hors de sa v‘'!e, et ce ne fut qu'avec beaucoup de, sine qu'il
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