‹ Exploration des affluents du Mississippi [microforme]Chapitre 282 sur 662 · MAUVAIS PASSAGES · texte numérisé non relu

MAUVAIS PASSAGES

çois dans le vent. Il nous dit que nous l'avions dépassé depuis longtemps et que nous estions dans le Vicux Canal. Ce fut pour lors que tout le monde de notre navire fut bien surpris, surtout le capitaine ct ledit pilote, qui croyoient estre bien au vent, Nous avons passé, sans le scavoir, bien des dangers, sans compter celuy où nous cstions, ne sçachant comment faire pour en sortir, car il estoit très dangereux de passer dans cet endroit sans pratique. Nous nous avisasmes de demander à ce forban, s'il n'en avoit pas un à nous donner. Il nous dit que non, et que, cependant, il avoit pris quelques jours auparavant un petit navire espagnol, que commandoit un nommé Clavié, de Bordeaux, lequel Clavié il avoit dans son bord, et qu'il le croyoit bon pratique dans ce mauvais passage. — Nous envoyasmes sur le champ chercher ledit Clavié. D'abord qu'il fut arrivé dans notre navire, nous luy dismes qu'il auroit la bonté de nous passer ce canal et de rester avec nous; cela luy fit de la peine, mais nous ne pouvions nous en passer. Le capitaine de notre vaisseau, le voyant expérimenté dans ces endroits, dit adieu au forban cet fit voile, confiant son vaisseau entre les mains dudit Clavié jusqu’au débouquement de ce canal. Il avoit bien raison de le faire, car nous vismes bientost son sçavoir, et qu'il nous sortit malgré tout le danger qu'il y a, haut à la main, de ce mauvais pas. Nous n’en fusmes pas sitost dehors que le capitaine de notre navire commenca à maltraiter ledit Clavié, et à avoir pour luy beaucoup de mauvaises manières. C'estoit bien triste pour un homme qui venoit de rendre un tel service, mais on ne pouvoit attendre autre chose d'un si mauvais sujet, et il falloit prendre patience, comptant pour-

tant bien en avoir justice au premier endroit, mais je crois

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1710-1721, LE NAVIRE TROP A L'OUEST, ù

qu'il aura eu lemesme sort que presque tous ceux qui estoient à bord, qui fut de mourir bien cruellement, comme je diray cy-après.

Estant donc hors de danger de ce costé là, nous fismes voile pour l’atterrage de la Louisiane, où vingt jours de route nous rendirent, et, le matin avant le jour, les pilotes, se faisant à terre par leur point, le dirent au capitaine et qu'il falloit sonder. Ledit capitaine dit de laisser courir et qu'il nv estoit pas encore. [l n'eut pas fini la parole, que le vaisseau toucha d'une force à faire trembler et récidiva plusieurs fois. Tout le monde crut que nous estions perdus; cependant le vaisseau, estant absolument tout neuf, ne s'ouvrit point, Ifarsoit beaucoup d'eau plus qu'à l'ordinaire; on revira sur le champ, d'abord pour courir au large. — Ce malheur estant passé ct le jour venu, on fit monter en haut des matelots pour voir s'ils ne verroient pas la terre; ils la virent eéflectivement, ct on fit courir dessus jusqu'à une certaine distance; apres quoy, l'eau manquant sous le navire, on reprit un peu du large jusqu'à quatre ou cinq brasses d'eau, voyant toujours la terre. Les ofliciers majors et mariniers dudit vaisseau se fasoient à terre plus de cent lieues dans P'Est de l'entrée de la Louisiane; cependant nous en estions à plus de cent dans l'Ouest, comme vous verrez cy-après. Cette méprise fit qu'ayant couru toujours dans l'Ouest, comptant, de moment à autre, voir l'entrécque nous cherchions, nous courusmes siloin dans cette aire de vent que la terre, à la fin, couroit au Sud- Ouest, et insensiblement au Sud. Les pilotes, examinant leurs cartes, S'aperçurent de leur bestise et virent que la Louisiane

couroit Est et Ouest, et que faisant le Sur Ouest et presque

ie Sud comme nous faisions, nous approchions de la l'era-

324 1719-1721. IGNORANCGEET MAUVAISE CONDUITE DU CAPITAINI

Cruz. Hs le dirent sur le champ au capitaine, et qu’il falloit, sans tarder davantage, revirer de bord et courir dans l'Est pour gagner ce que nous avions perdu; cela estoit si clair qu'il ne put en disconvenir. — J'oubliois de dire qu’en faisant la route, dont je viens de parler, sous avions ru une baye de 3 lieues de large à l'embouchure, devant laquelle nous nous arrestasmes pour y faire de l'eau, car il n'y en avoit déjà plus à bord. Nous mouillasmes donc devant cette baye et on envoya sonder avec ordre d'entrer dedans pour y faire plus commodément de l’eau; mais, n'ayant que sept à huit pieds d'eau de profondeur à l'entrée, on fut obligé de mouiller au large et d'envoyer la chaloupe et le canot pour y en faire. On n'en fit que huit à dix barriques, et mesme avec beaucoup de peine, car on n’en trouvoit point que de saumastre. Pour revenir à mon sujet, les pilotes luy ayant dit cela, nous revirasmes de bord, et, ayant couru quelques jours, nous regagnasmes la terre qui couroit Est et Ouest. — Nous continuasmes donc tousjours cette route jusques dans la baye, dont je viens de parler cy-devant.

Quand nous fusmes à peu près vis à vis l'embouchure de cette baye, le sieur Legendre, officier embarqué sur ce vaisseau pour venir à la Louisiane, et le sieur Clavié, capitaine du petit navire espagnol, que le forban, de qui j'ay parlé cy-devant, avoit pris, et lequel Clavié nous prismes pour nous passer le Vieux Canal, estant tous les deux derrière la dunette, s’aperçurent que le vaisseau labouroit le sable. Ils ne tardèrent point à dire ce qu'ils voyoient et en avertirent le capitaine, et qu'il seroit à propos, sans tarder d’un moment, de prendre le large, sans quoy il estoit visible que le vaisseau alloit eschouer. Il respondit à cela qu'ils toucheroient d'autres

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