LES SAUVAGES COLPORTENT UNE LETTRE DE BELLE-*ISLE
craignissent rien; qu'à preuve de cela je resterois avec eux pendant que deux de leurs gens iroient porter cette lettre, et que, s'ils n'étoient pas bien contents de la réception qu'on leur feroit, je me soumettois à tout le mal qu'ils voudroient me faire. Ils me dirent d'abord que j'escrivisse, et qu'ils la porteroient avec plaisir. Pour cet effet, je déchiray un morceau de papier blanc qui estoit au bas d'une lettre, car nous en avions mis quantité à terre avec nous qui estoient pour ce pays-cy. Je coupay une plume avec un mauvais couteau, et je fis de l’encre avec du churbon et de l’eau. Avec cela j'escrivis, adressant ma lettre au premier Blanc, luy exposant tout ce qui m’estoit arrivé et le triste estat où j'estois réduit, et que je le priois de m'ailer chercher aussitost ma lettre reçue, et de me prester un cheval et de faire mille caresses à ceux qui porteroient ma lettre, sans quoy ma vie n'estoit pas en seureté.
Quand j'eus escrit, je dis aux Sauvages s'ils vouloient partir, ils me dirent que ouy. Je leur donnay donc cette lettre avec nos brevets, que j'avois toujours conservés avec moy; pour toutes les autres lettres, ils ne voulurent pas les prendre. Ils mavoient promis que, sous quinze à vingt jours, iis m’apporteroient response ; tout ce qu'ils me disoient estoit par dérision. Ces vingt jours estant passés, je leur dis: « D'où vient que les Sauvages, quiavoient apporté cette lettre, ne reviennentpoint?» Ils me dirent que ce qu’ils avoient fait :’estoit pour se moquer de moy et que je les prenois pour de grandes bestes de s'exposer, en portant cette lettre, à estre maltraités. Cependant la lettre estoit partie, mais c’estoit pour l’aller faire voir à toutes leurs nations. C'est la manière de ces gens là, quand ils
ont quelque chose, qu’il faut que tous leurs gens le voyent. VI,