TRISTE VIE DE BELLE-ISLE
jours sans manger, ne buvant que de l’eau et la rejetant de mesme sans aucun effort. Ils me disoient d'en faire de mesme, et que cela estoit bon. Je passay de cette manière tout l'été avec eux, sans qu'ils me fissent autre mal que celuy de me laisser tout nud.
Le commencement de l'hiver estant venu, nous partismes tous pour gagner dans le fond de la baye joindre une bande de leurs gens qui les y attendoit. Au bout de sept à huit jours nous y arrivasmes ; nous ne faisions que trois à quatre lieues par jour. Ce fut là que je commencçay à estre maltraité beaucoup plus qu'auparavant. Quand ils avoient besoin d’eau ou de bois, ils me commandoient d’en aller chercher. Au commencement je leur disois d’en aller chercher eux-mesmes, car j'entendois un peu leur langue; la seconde fois que je leur dis cela, il y en eut un qui me donna un soufflet de toute sa force. Je vis pour lors qu'il falloit obéir sans répliquer; j'allois donc leur chercher du bois ma charge. D'abord que je fus revenu, il y eut une femme qui me dit d'aller quérir de l'eau; jy fus d'abord. Depuis qu'ils eurent commencé à me maltraiter, je ne pouvois dire une parole qu'ils me donnoient un soufflet ou un coup de baston ou me frappoient de ce qu’ils trouvoient sous leurs mains. Et les grands comme les petits me battoient, et ceux qui me frappoient le plus estoient ceux que je caressois davantage.
Voyant la triste vie que je passois avec les Sauvages cet qu'ils ne me vouloient pas mener chez les Blancs, qu'ils disoient estre là près, je m'avisay de leur dire que j'estois ravi de rester toute ma vie avec eux, que cependant, s'ils vouloient porter une lettre que j'allois escrire, chez le blanc de qui ils
m'avoient parlé, ils seroient bien récompensés, et qu'ils ne
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