CRUAUTÉS, — DESCRIPTION DU PAYS
m'avoit frappé fit la même chose, et me donna, de plus, un coup de pied dans les reins qui me jeta à la renverse. Je tombay évanouy et je fus un quart d'heure sans connoissance. Je crus pour lors qu'ils m'alloient tuer; cependant ils ne me touchèrent pas davantage. Nous passasmes dans cet endroit-là la nuit. Là, ils résolurent, dès le matin, de nous en retourner où ils avoient laissé leurs femmes. Nous partismes effectivement dès qu'il fut jour ; ils marchoient avec leurs chevaux d'une force extraordinaire. C'est tout ce que je pouvois faire, allant à toutes jambes, que de les suivre, oint à ce qu'ils m'avoient donné ma charge de bœuf à porter.
Le second soir de marche, nous arrivasmes à une petite rivière pour y coucher. J’estois si fatigué que je n’en pouvois plus. Aussy me laissay-je tomber comme un homme mort en arrivant, etje m'endormis sans m'esveiller jusqu’au lendemain qu'il falloit partir pour nous rendre à leurs femmes, où nous arrivasmes sur les quatre heures du soir. D'abord que les femmes sceurent que leurs hommes avoient tué un de leurs ennemis, elles se mirent à danser de joye pendant deux jours sans discontinuer d’un moment, tenant à la main un os ou un ongle d'un de leursennemis que leurs hommes avoient tué.
Je dois ne pas oublier le pays que j’ay veu dans ce voyagelà. Dès le matin que nous fusmes partis pour aller à la chasse aux bœufs, comme j'ay dit cy-devant, nous tombasmes dans des prairies magnifiques, et j'en ay veu de cette espèce quarante à cinquante-cinq lieues, où est le plus beau pays du monde. La terre y est noirastre; il y vient des herb d'une hauteur prodigieuse et en abondance, marque certaii que la terre est bonne. J'ose assurer que, quoy que je ne sois
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