CHAPITRE PREMIER
Je range dans cette catégorie les points d'arrivée et de départ des grandes caravanes, des caravanes de long cours, à l'exclusion des points secondaires, dont les opérations peuvent être comparées à celles du cabotage, parce que, si les Touareg ont des rapports journaliers avec les grands centres, ils n'en ont presque aucun avec les petits.
Je n'embrasse dans ce chapitre que Tétude des rapports sociaux des Touareg avec ces centres, et non la question commerciale, réservée pour un second volume, dont la publication ne se fera pas attendre.
S l*^ — GhadAmès.
La vrlle de Ghadâmès, quoique située dans les terres de parcours des Touareg Azdjer et quoique relevant socialement de cette peuplade indépendante , est aujourd'hui incorporée politiqiiement dans la Tripolitaine, conséquemment dans l'Empire Ottoman.
Les nécessités de son commerce l'ont obligée à subir la double loi du maître du port maritime avec lequel elle opère, et des maîtres de toutes les routes par lesquelles elle importe ou exporte ses marchandises.
Ghadâmès est une ville fort ancienne : la tradition et l'histoire l'afllrment; les ruines de différentes époques et de différentes civilisations trouvées dans son enceinte confirment, en les complétant, les renseignements que nous ont transmis à ce sujet les auteurs grecs et latins.
Le choix de l'emplacement de cette ville fut déterminé par la présence d'une source d'eau douce des plus abondantes presque à égale
distance de quatre points que nous trouvons être des centres d'habitation fixe de rhomme, dès les premiers âges de l'histoire :
Djerma (Garama), dans le Sud-Est;
Ouarglâ , dans TOuest-Nord-Ouest ;
Gâbès (Tacape) et Tripoli Ifiea), dans le Nord, sur le littoral méditerranéen.
De plus, cette source placée entre deux barrières que les sables opposent à la circulation: les dunes de T'Erg, dans l'Ouest, les dunes d'Édeyen dans le Sud-Est , était située sur la grande voie commerciale de la Méditerranée à la région mystérieuse de la Nigritie, voie dont la fréquentation était consacrée par le temps et sur laquelle circulaient des produits alors fort recherchés.
Il fallait tous ces avantages de position pour décider des hommes entreprenants à venir s'établir au milieu de la plus aride des solitudes, loin des points plus favorisés auxquels ils ont dû, doivent et devront toujours demander les denrées nécessaires à leur consommation.
D'après les habitants de Ghadâmès, l'origine de leur ville remonte au temps d'Abraham.
L'Ég^'pte était en pleine prospérité à l'époque des patriarches bibliques et Ghadâmès a conservé jusqu'à nos jours un bas-relief que j'y ai découvert et qui ressemble trop aux productions si caractérisées des anciens Égyptiens pour qu'on puisse lui assigner une autre origine. On en jugera par la planche ci-contre. (Fig. n® 1.)
Ce fragment, ainsi que d'autres objets que Ton met à nu, de temps à autre, en creusant les fondations de nouvelles maisons, semble être la preuve qu'il florissait là, dès la plus haute antiquité, une civilisation sœur de celle des rives du Nil , quoique moins avancée et moins parfaite.
Pline nous apprend qu'au commencement de l'ère chrétienne et dans la contrée où se trouve aujourd'hui Ghadâmès vivaient des Liby- Égyptiens *, c'est-à-dire des Libyens d'origine égyptienne.
Le témoignage de Pline, confirmé par le bas-relief libyco-égyptien
1. Dans rintérieur de l'Afrique, dit Pline, du côté du Midi, au-dessus des Gétules, et après avoir traversé des déserts, on trouve d*abord des Liby-Égyptiens, puis les Leuc-Éthiopiens ; plus loin des nations éthiopiennes... Tous ces peuples sont bornés du côté de l'Orient par de vastes solitudes, jusqu'aux Garamantes, aux Augyles et aux Tro^odytes.
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Fig. 19 et 20.
si
ce
dont je reproduis le dessin exact, semble donner quelque valeur à la tradition locale : car, pour que des colons égyptiens soient devenus Libyens au commencement de notre ère, plusieurs générations avaient dû se succéder dans le pays.
Mais à Ghadâmès il n'y a pas que des ruines libyco-égyptiennes : à 250 mètres environ, au Sud-Ouest de Toasis, sur le plateau d'El- Esnâmen (les idoles), on remarque des ruines 5iii gen^ris, postérieures à répoque égyptienne et antérieures à l'époque romaine et auxquelles je n'ai pu assigner de caractère, avant d'avoir visité en détail les ruines de l'ancienne capitale des Garamantes. Aujourd'hui le doute n'est plus permis pour moi : les débris auxquels les indigènes donnent le nom d'idoles, parce que leur construction est due à des peuples idolâtres, ces débris, dis-je, composés des mêmes matériaux, liés entre eux par un même ciment, appartiennent à l'époque garamantique, époque d'une civilisation indigène qui a laissé plus d'une trace dans le Sahara.
M. Vatonne, membre de la mission de Ghadâmès (1862), dans son remarquable Mémoire déjà cité, nous fait connaître un autre monument de la môme origine.
« Une autre construction analogue, ditril , est assez éloignée des « six idoles; elle se trouve à un des angles du rempart de Ghadâmès, « du côté Nord-Ouest. C'est une tour carrée, en matériaux du pays, « grès, gypse et dolomie ; les pierres ont été choisies de forme plate ; « on y a fait entrer quelques briques. L'une de ces pierres plates, en « grès rouge, nous a été apportée par un indigène et donnée comme a provenant de cette tour. Quelques caractères étaient tracés dessus ; « nous les reproduisons sans savoir quels ils sont ni IHntérét quHls « peuvent avoir. A la partie inférieure, il y a une chambre dans {( laquelle on pénètre par une porte basse. Dans le fond, il y a une « saillie de mur formant banquette sur laquelle on peut s'asseoir ou u s'étendre; au-dessus est un emplacement qui a dû être voûté. u La voûte est aujourd'hui détruite; il y a une ouverture ou sorte de « fenêtre par laquelle nous avons pu pénétrer. La destination de « cette tour, dont la construction doit remonter à une époque très- « reculée, est complètement inconnue des indigènes. A côté de celle (t encore debout, il y a les ruines d'une autre petite tour dont les « débris sont épars sur le sol. D'autres inscriptions ont-elles été trouce vées en ce point? Nous l'ignorons, mais il nous a été dit que le
(f vice-consul anglais se rendait très-souvent à cette tour; peut-être tt y a-t-il trouvé quelque chose de plus intéressant que la dalle qui « nous a été donnée. »
Je cite ce passage du Mémoire de M. Vatonne parce que sa description me rappelle celle du Qeçîr-el-Watwat ou châtelet des chauvessouris de Djerma-el-Ked!ma, et constate l'origine commune des deux monuments et de leurs similaires. (Voir la planche d*El-Esnâmen , cicontre, et celle du Qeçir-el-Watwat, page 279.)
Quant à l'inscription trouvée dans la tour décrite par M. Vatonne, elle est bilingue : moitié en caractères grecs , moitié en caractères inconnus, peut-être ceux de la langue garamantique. Dans la partie grecque de l'inscription on lit distinctement les mots suivants :
EAKAREAI ENZVAN^^EV,
soit elkaredi enzulnuchen, qui n'ont aucune signification en grec, mais qui peuvent être la transcription de mots étrangers en caractères grecs.
Ce petit détail offre beaucoup d'intérêt à l'archéologue, car il témoigne d'un certain contact , à Ghadâmès , entre la civilisation grecque et une civilisation indigène inconnue de nous. A quoi eût servi une inscription grecque dans une ville où nul Grec n'aurait pu la lire ?
Mais les Égyptiens, les Garamantes et les Grecs ne sont pas les seuls parmi les grands peuples de l'antiquité qui aient laissé à Ghadâmès des indices certains de leur passage.
Par Pline, nous savions qu'au nombre des lieux subjugués par les armes romaines, sous la conduite de Cornélius Balbus, figuraient les villes importantes de Cydamus et de Garama ; par un passage des Fastes capitolins, nous savions que cette expédition avait été entreprise en l'an de Rome DCCXXXIV (19 avant J.-C.), mais nous ignorions si la ville de Cydamus avait été occupée par les conquérants, si leur occupation avait été temporaire ou durable.
Une inscription romaine *, enfouie jusqu'au moment de la découverte que j'en fis en 1860, à la porte des jardins, en venant de la Zàouiya de Sîdi-Maâbed, et probablement placée à l'entrée du
1. Cette inscription a été envoyée à Tougourt, pour de là être expédiée au Muséum d'Alger, mais elle ne parait pas être encore arrivée à destination.