PI. XII
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Kg. fa.
jMirap fortifié qui protégeait la ville, non-seulement assigne une longue durée à l'occupation de Cydarae par les Romains , mais encore nous révèle des détails importants sur cette occupation.
Bien que cette inscription ait déjà été publiée dans l'Annuaire de la Société arclUologique de Comlaniine (1860-1861), je la reproduis ici. (Voir sur la planche ci-contre.)
M. Léon Régnier, membre de Flnstitut, auquel des connaissances spéciales assurent une incontestable autorité dans toutes les questions d'archéologie africaine, a bien voulu, sur ma demande, contrôler Tinterprétation de cette inscription telle qu'elle a été faite à Constantine par M. Cherbonneau. Voici son avis à ce sujet :
« L'inscription latine trouvée à Ghadâmès par M. Henri Duvey- « rier n'est pas du règne de Caracalla, mais de celui d'Alexandre <( Sévère (221-235). Les noms qui ont été effacés avec intention dans « l'antiquité sont ceux de ce prince et de sa mère Julia Mammxa. « Le nom de Julia Domna n'a jamais été effacé sur les monuments.
« Le monument a été élevé, non par un vexillaire, mais par une « vexillatio, c'est-à-dire par un détachement de la Légion///* Augusta « commandé par un centurion dont le nom a disparu, mais dont le « titre subsiste dans les sigles :
.>.LEG.E1VSDEM
(t c'est-à-dire :
Centurio Legionis ejusdem.
« Cette inscription est très-importante, parce qu'elle prouve que le terrice toire de la province de Numidie s'étendait alors jusqu'à Ghadâmès. n
D'après la nouvelle interprétation de M. Léon Régnier, l'occupation de Cydamus par les Romains aurait eu une durée minimum de 250 ans, et comme il n'est pas probable que le monument orné de cette inscription ait été élevé au moment de l'évacuation de la ville, on est autorisé à donner à l'occupation une limite beaucoup plus considérable.
La rectification de l'honorable membre de l'Institut, indépendamment du fait considérable qu'elle constate , — l'extension de la province de Numidie au delà de la zone des sables de T'Erg, — apporte une nouvelle preuve matérielle à l'appui de l'opinion unanime des indigènes, qui fait arriver la frontière actuelle de la province de Constantine jusqu'aux portes même de Ghadâmès.
De plus, elle fait pressentir que les Romains, pour leurs relations
commerciales avec l'intérieur du continent, avaient considéré la voie indirecte par Girta, Lambesse et Cydame, préférable à la voie directe par Sabrata ou Oea, car ce n'est pas sans motif sérieux que, maîtres de tout le littoral, ils ont rattaché l'administration de Cydame à celle de Lambesse et non à celle de toute autre métropole plus rapprochée soit de la Province d'Afrique, soit de la Tripolitaine. La ques^ tion de production ne doit pas être étrangère à ce choix.
Enfin, la subalternisation de Gydame à Lambesse implique que les Romains avaient pu surmonter les difficultés de la communication, car un détachement de la III* Légion Auguste, dont le dépôt était en deçà de l'obstacle des sables et de la chaîne de l'Aurès, ne pouvait pas être isolé de son quartier-général , des magasins et du siège administratif de la Légion.
Mes études personnelles sur 1' 'Erg, ainsi que celles plus complètes de la mission qui avait pour chef M. le lieutenant colonel Mircher, démontrent que, sur le parcours des différentes routes entre El-Ouàd et Ghadâmès, on pourra, avec des moyens plus puissants que ceux dont disposent les indigènes , multiplier les puits autant qu'on voudra.
D'autres traces de l'occupation romaine se retrouvent encore à Ghadâmès : ainsi , sur la place d'El-'Aouïna , j'ai vu des débris de chapiteaux et de colonnes, témoignage d'un luxe d'une autre nature. (Voir page 250 , figure 2 de la planche.)
Si je suis bien informé, la charpente de la principale mosquée de la ville est supportée par des colonnes romaines et les murs de l'édifice sont en matériaux de même origine. On comprendra que je me sois abstenu de chercher à constater ce fait.
Dans l'immense nécropole, dite le cimetière des Benî-Ouazît, on remarque des tombes de tous les âges, depuis l'époque païenne anté-islamique jusqu'à nos jours. Il est possible qu'on y retrouverait des inscriptions tumulaires romaines, si on pouvait fouiller les tombes les plus anciennes.
Ghadâmès est donc autorisée à revendiquer une origine antérieure à l'histoire, et tout porte à croire qu'elle n'a cessé d'être habitée depuis sa fondation.
Le général arabe 'Amrou-ben-el-'Aâçi , qui fit la conquête du Sud de la Tripolitaine sur les Romains *, obligea, dit la tradition, les habî-
i. J*ai rapporté de mon voyage la copie d*un livre d'histoire sur ces contrées
tants de Ghadàmës à embrasser rislamisme, et cette conversion forcée ne paraît pas s'être réalisée sans difficulté, car il y a encore aujourd'hui dans la ville une rue, celle d'El-Wahchi, appelée aussi la rue du NON, c'est-à-dire de ceux qui refusèrent d'accepter tout d'abord la religion de Mohammed.
Avant la conquête musulmane, quelle religion professaient les * Ghadâmèsiens : païenne ou chrétienne? On n*a malheureusement aucun renseignement précis sur la population de Ghadàmës dans ces temps reculés.
Au moyen âge, les doctrines hérésiarques de la secte des Ouahabites, qui paraissent avoir été embrassées avec tant d*ardeur par les Berbères, firent à Ghadâmès de nombreux prosélytes, et, pour les docteurs musulmans des rites orthodoxes, les Ghadâmèsiens ne sont pas encore aujourd'hui purs de l'accusation d'hérésie.
Sidi-Mohammed-el-Bakkây, de Timbouktou, qui était à Ghadâmès, de passage, en même temps que moi, avait résumé ses impressions sur l'orthodoxie des modernes habitants de cette ville dans le quatrain suivant :
Traduction mot à mot :
« Je n*ai pas va parmi les hommes qui surpassent, eu manque d'hospitalité, « (ceux de) Ghad&mës : aussi je n'emporte de chez eux que la certitude qu'en fait « de religion ils sont schismatiques. »
Les Ghadâmèsiens font partie de la section des Berbères que les géographes arabes appellent molâthemîn, c'est-à-dire les voilés,
au moment de la conquête musulmane. Il a été écrit par Aboû l"Abbfls-ben-Sa*î d cch-Gbemàkhi, et a pour titre Kitàb fi Sahâib-el-Gholoûb , ou Livre sur les conquérants. Je n'ai eu, jusqu'à présent, ni le temps ni la santé nécessaires pour le traduire, mais un jour viendra, je l'espère, où je pourrai extraire de cet ouvrage tout ce qail contient d'important.
parce que , comme les Touareg, Us portent un voile sur la figure. Mais, quoique voilés, quoique Berbères, ils ne sont pas Touareg, car ils diffèrent d'eux par leur origine, par leur dialecte, par leurs vêtements, par leurs habitudes urbaines, enfin par leur aptitude spéciale à Tindustrie et au grand commerce.
Quatre groupes distincts d'habitants constituent la population de • Ghadâmès :
Les Benî-Ouazît , Berbères, se prétendant nobles et descendants des fondateurs de la ville ;
l^s Benî'Oulid, également Berbères, également nobles, également anciens habitants de la ville ;
Les Oalâd'BellU, Arabes, nobles, originaires de Sinâoun, ville voisine ;
Les 'Atriya, mélange de nègres affranchis et des enfants de sang mêlé que les Ghadàmèsiens ont eus de leurs rapports avec des négresses.
Pendant longtemps, les Benî-Ouazît et les Benî-Oulîd ont été en guerre entre eux, et les quartiers qu'ils habitaient étaient isolés les uns des autres; aujourd'hui, quoique en meilleur intelligence, ils évitent réciproquement de prendre demeure en dehors du quartier de leurs tribus.
Les Oulâd-Bellîl n'ont qu'un rang secondaire dans une ville principalement berbère.
Les 'Atrîya, attachés en qualité de clients aux familles de leurs anciens maîtres, comme autrefois les affranchis chez les Romains, n'ont aucune influence, malgré leur grand nombre, car il leur est interdit, par les coutumes locales, de franchir l'échelon social qui les sépare de la classe noble.
Au Sud-Ouest de Ghadâmès est un plateau, celui de Dhâhara, où campent les Touareg qui viennent en ville. Quelques-uns même y sont à résidence fixe. C'est une sorte de faubourg targui.
Bien que les Ghadàmèsiens parlent l'arabe avec les Arabes qui fréquentent leur ville, le temâhaq avec les Touareg, hhaoussa avec leurs esclaves, ils font usage entre eux d'un dialecte berbère particulier qui tient le milieu entre celui des Nefoûsa et celui des Touareg. L'isolement absolu de leur ville explique la conservation d'un idiome propre.
CEJ^TRES COMMERCIAUX. 257
Les femmes n'ayant aucune relation avec les étrangers, ne parlent que le dialecte ghadàmèsien.
Elles sont rigoureusement cloîtrées. 11 ne leur est permis de sortir dans les rues que voilées et le soir seulement, pour aller chercher de Teau à la fontaine, pendant que les hommes sont à la mosquée. Mais, pendant le jour, les terrasses des maisons leur sont exclusivement abandonnées, et comme ces toitures communiquent toutes ensemble, elles peuvent se visiter entre elles, aller faire leurs emplettes, sans affronter des regards indiscrets. Cependant presque toutes sont instruites dans leurs devoirs de religion, prient aux heures prescrites et vont même à la mosquée, qui reste ouverte pour elles seules après la prière du Maghreb.
Le voile des habitants de Ghadâmès est toujours blanc; presque tous leurs vêtements viennent du Soudan, et ils choisissent de préférence ceux d*une couleur claire.
Le costume des femmes consiste en une longue gandoura, dalmatique orientale, qui couvre tout le corps, et leur coiffure en une sorte de diadème qui donne un air de grandeur à leur physionomie. Les femmes d'origine noble sont toujours voilées; les *Atrîyât seules sortent au dehors le visage découvert.
Comme les nomades Touareg, les Ghadâmèsiens sont souvent sur les routes pour leurs affaires: mais rencontre-t-on une ville, ces derniers saisissent, en vrais citadins, l'occasion qui leur est offerte d'aller chercher un abri sous un toit protecteur, tandis que les Touareg semblent tenir à honneur de ne jamais accepter l'hospitalité dans l'enceinte d'une ville, dans l'intérieur d'une maison. On dirait qu'ils craignent de ne pas avoir assez d'air à respirer ou assez d'espace pour se mouvoir, s'ils interposent quelque obstacle entre eux et l'immensité du ciel et de la terre.
Le caractère des Ghadâmèsiens est grave et réservé; il se ressent de la position exceptionnelle de leur ville au milieu d'un désert improductif qui les oblige à ne voir de la vie que le côté sérieux, et à s'ingénier à remédier par le commerce et l'industrie à l'extrême pauvreté et à l'isolement du milieu qui les a vus naître.
Leur aptitude au grand commerce est surtout digne de remarque. Il n'est par rare de trouver à Ghadâmès des maisons ayant des succursales à Kanô, à Katsena dans le Soudan, à Innbouktou sur le
Niger, à Rhât et à In-Sâlah dans le centre du Sahara , à Tripoli et à Tunis sur le littoral de la Méditerranée.
En voyant, au milieu d'un désert, dans une ville sans gouvernement sérieux, sans autres lois que celles du* Coran, sans garanties pour les personnes et pour les marchandises, sans routes autres que des sentiers dont la trace, comme celle du sillage du navire, se perd à l'instant du passage ; en voyant, dans de semblables conditions, des maisons de commerce embrasser des marchés si nombreux et si .différents, et à des distances aussi considérables, on se demande si le mirage saharien ne grossit pas un peu trop les objets et ne multiplie pas les relations. Cependant le doute ne peut être permis, car le contrôle le plus sévère démontre que le commerce du littoral méditerranéen avec l'Afrique centrale et les villes intermédiaires, sauf la portion dévolue au Maroc, est en presque totalité aux mains des Ghadàmèsiens ou de leurs correspondants.
La priorité et la fidélité des relations, le génie commercial, de grandes richesses acquises et multipliées par la plus sévère économie, une prudence consommée, des alliances solides avec les Touareg, ne suffisent pas pour expliquer comment une bourgade, isolée de l'univers par la solitude des déserts, a pu perpétuer, à travers tant de siècles et au milieu de tant de révolutions, des entreprises aussi considérables; il a fallu encore que le besoin de rapports entre le Nord et le Sud fût une nécessité impérieuse, et que le commerce, objet de ces rapports, fût lucratif, respecté et non soumis aux avanies et aux risques de perte qui ont valu aux pirates du Sahara la réputation dont ils jouissent parmi nous.
Je n'anticiperai pas, pour démontrer qu'il en est ainsi, sur une matière qui ne peut être traitée incidemment; cependant je crois utile de prouver immédiatement, par des faits authentiques, que les bénéfices du commerce saharien sont énormes, et que les risques sont à peu près nuls, si le commerçant se soumet aux coutumes respectées du pays.
Peu de temps après mon arrivée à Ghadâmès, je reçus la visite d'un marchand qui, à Kanô, avait prêté à M. le docteur Barth, lors de son retour deTimbouktou, de l'argent au taux fabuleux de 100 pour % pour quatre mois. L'ayant dérisoirement complimenté sur sa libéralité , il me répondit : « Mais , je ne lui ai demandé que ce que m'eût rapporté, dans le môme laps de temps, pareille somme em-
ployée en achat d'ivoire et sans courir l'ombre de chance de perte. »
Il est d'ailleurs accepté par tous les Sahariens, comme axiome proverbial, que, pour s'enrichir, il suffît de faire un voyage au Soudan.
Mais voici d'autres faits qui éclairent encore mieux la question :
M. le capitaine de Bonnemain ,, dans le compte rendu de son voyage à Ghadâmès en 1856, dit : « La plupart des caravanes qui « arrivent à Ghourd- Taferiest (environ moitié chemin entre El-Ouâd « et Ghadâmès) ont l'habitude d'y déposer, à ciel ouvert, une partie a des provisions qui doivent leur servir pour le retour; il n'y a pas « à craindre que d'autres voyageui^s songent à s'en emparer.
« Au retour, ajoute M. de Bonnemain, la caravane reprit les vivres « qu'elle avait déposés à son passage. »
Sur la même ligne, mais par un chemin différent, en 1860, j'ai aussi trouvé des marchandises ainsi confiées à la garde de Dieu.
M. Ismayl-Boû-Derba, entre Ouarglâ et Rhât, a, comme M. de Bonnemain, déposé et retrouvé des provisions de retour à mi-chemin ; comme moi, il a remarqué en route des ballots abandonnés par d'autres caravanes.
Sur les routes de Mourzouk et de Rhât au Soudan , tous les voyageurs européens ont rencontré sur leur passage des charges de marchandises attendant le retour de leur propriétaire pour être rendues h destination.
Dans les caravanes, disent tous les indigènes, il n'y a pas de bêtes de somme de rechange. Quand un chameau vient à périr ou se trouve dans l'impossibilité de continuer à porter son fardeau, on laisse sa charge sur la route, avec la certitude de la retrouver intacte, attendît-on une année pour venir la chercher.
Je ne cite pas ces faits pour en tirer la xîonclusion que toutes les routes sahariennes offrent plus de sécurité que les routes européennes. Non. Il y a dans le Sahara des roules protégées par des populations auxquelles les caravanes paient un faible droit de passage pour prix de leurs services. Ces routes, généralement suivies par les caravanes, offrent les exemples de sécurité que je viens de rapporter. D'autres, celles qui traversent des territoires en proie à l'anarchie, ne sont plus dans les mêmes conditions; les caravanes fortes et armées, seules, peuvent les parcourir, cx)m me les navires
pourvus de moyens de défense peuvent, seuls , fréquenter certaines mers.
L'industrie, ai-je dit, est aussi un des éléments d'activité de Ghadàmès. En effet, on y trouve tons les corps de métiers qu'exige l'isolement de la ville : tailleurs, tisserands, cordonniers, tanneurs, forgerons, selliers, bijoutiers, menuisiers, maçons, et ces professions sont généralement exercées de père en fils dans la même famille. Déjà, au xi« siècle, Ghadàmès était renommée pour le travail des cuirs ^ et elle a conservé cette réputation justement méritée, car nulle part, en Afrique, on ne fait d'aussi bonnes chaussures.
L'industrie agricole, quoique limitée à la culture des jardins compris. dans le mur d'enceinte de l'oasis, occupe un certain nombre de bras, l'isolement de la ville obligeant ses habitants à y pratiquer la culture la plus intensive possible. Les engrais et les irrigations n'y sont pas négligés.
Les eaux d'irrigation sont fournies par des puits et par la source qui donne des eaux alimentaires à la population.
Le débit total de la source est divisé, sur une rotation de treize jours, en 925 dermîsa, subdivisées elles-mêmes en 6,&75 qâdoûs, qu'un fonctionnaire répartiteur distribue à tous les ayant droits d'après un règlement municipal religieusement observé.
Le qàdoûs étant la 500« partie du volume des eaux fourni par la source dans les 2k heures, correspond à une part journalière de 2" 53* du débit total, soit, en nombre rond, trois minutes.
La dermîsa se composant de sept qâdoûs, représente 20" !!■ du volume total fourni en treize jours, soit 20" 11* répartis sur 18,720",
La dermîsa arrose, en moyenne, une superficie indéterminée couverte de 64 dattiers*, à l'ombre desquels sont cultivés d'autres arbres et toutes les plantes maraîchères que consomment les habitants de l'oasis.
Toutes les eaux d'irrigation appartiennent au gouvernement, qui en aliène la jouissance perpétuelle aux familles propriétaires des jardins. La dermîsa est louée 80 riâl sebili par an, soit 55 fr. 20. L'en-
^ ■ i. Voir : Description de V Afrique, par un anonyme, texte arabe publié à
Vienne , par M. A. de Kremer, 1851.
2. D*après les habitants, le nombre des palmiers de Toasis s'élèverait à 63,000, mais j'ignore si cette estimation est le résultat d*an dénombrement régulier, ancien 9)1 moderne.
semble des eaux rapporte donc à TÉtat environ 50,000 fr. par an*.
L'usufruitier d'une dermîsa ainsi que ses héritiers en disposent comme s'ils en étaient propriétaires, sous la réserve qu'à l'extinction de la famille du tenancier le droit de libre disposition fait retour à rÉtat.
Cette sage mesure, conforme aux règles de l'islamisme sur l'appropriation des eaux, a pour but de prévenir l'accaparement d'un produit naturel indispensable à tous et inséparable de la terre qu'il doit féconder.
Les eaux de la source sont recueillies dans un vaste bassin, de construction ancienne, assez étendu et assez profond pour qu'on y puisse nager à l'aise; de ce bassin, elles sont réparties dans l'oasis^ par cinq canaux également de construction ancienne.
En langue temàhaq , cette source porte le nom d!arhechchoùf, mot dont la racine est la même que celle de arhôchchâf, crocodile; non que le crocodile y ait jamais existé, mais parce que le nom temôhaq du crocodile signifierait Vanimal des sources ou des eaux vives.
L'étude des terrains environnants et des puits de l'oasis, ainsi que la température* élevée des eaux de la source, paraissent à M. Vatonne des indications suffisantes pour faire espérer qu'avec un sondage de 120 mètres on pourrait atteindre la nappe qui alimente la source actuelle et augmenter dans des proportions considérables le volume des eaux de Ghadâmès et des environs.
Je m'assode volontiers à ces espérances, non-seulement pour Ghadâmès, mais encore pour beaucoup d'autres points du Sahara.
Pour Ghadâmès en particulier, la question des relations commerciales avec l'Algérie serait bien simpliûée, si, à la limite de notre frontière, des forages artésiens permettaient d'y établir une coloniie'. de Souâfa, succursale d'El-Ouàd, le plus avancé de nos marchés dans le Sud-Est.
Un entrepôt de marchandises françaises, installé dans cette colonie, offrirait au commerce de Ghadâmès beaucoup de produits qui lui manquent aujourd'hui , et entre autres ceux d'Alger et de l'industrie orientale des Maures d'Alger.
1. Ces cbiffireft sont ceux qui m'ont été donnés en 1860. Ceux foamis, en 1862 , à M. le lieutenant-colonel Mircher, sont plus élevés.
2. Voir, pour la température et Tanalyse des eaux de la source , liv. I, chap. iii , pages 34 et 32.
En attendant que Tavenir réalise ou démente ces espérances, je reviens à l'état actuel du principal centre commercial de la ïripolitaine.
La physionomie de la ville de Ghadâmès répond très-bien au degré de développement industriel et commercial de ses habitants, à leur richesse, à leur intelligence et à leur moralité.
Les maisons vastes, bien aérées, blanchies à la chaux, sont sou* vent à plusieurs étaglss.
Les rues sont presque toutes couvertes, pour leur conserver le plus de fraîcheur possible.
Dans les rues principales, des boutiques de détail, boutiques à la façon de Berbèrie, bien entendu, consistant en un étal et uo siège pour le débitant , pourvoyent aux besoins journaliers des cita^ dins.
Un marché hebdomadaire, qui se tient tous les vendredis sur la place d'El-'Aouîna, supplée, par des apports étrangers, aux approvisionnements quotidiens des boutiquiers ordinaires. Là, comme sur la plupart des marchés de consommation deTintérieur, les denrées sont vendues à l'encan. L'importance de ce marché varie suivant les saisons, les arrivées ou les départs des caravanes. Pendant mon séjour, on y vendait, par marché, environ 300 moutons destinés à la boucherie.
Des boucheries, des boulangeries et des biscuiteries, à l'usage de la population flottante, remplacent pour les étrangers les abatages et la fabrication de pain qui, pour les habitants sédentaires, s'effectuent dans l'intérieur de chaque famille.
Des fontaines, dans chaque quartier, donnent abondamment l'eau à tous.
Enfin, ce qui ne se voit dans aucune autre partie du Sahara, l'ensemble des plantations de palmiers est entouré d'un mur de défense, en ruines, il est vrai, sur plusieurs points, quoiqu'il porte des traces de différentes reconstructions. ( Voir la planche ci-contre.)
Sans doute , Ghadâmès, ville souvent réédiûée, n'offre ni la régu larité ni le confortable des cités européennes modernes ; mais dans le jugement que je porte sur son assiette, je ne puis raisonnablement que la comparer aux autres centres sahariens, et je n'hésite pas à lui accorder un rang distingué entre toutes ses rivales.
Les principaux quartiers de la ville sont : In-Djoûra, Taskô, Tin-
CENTRES COMMEaCIAUX. 3Ô8
Guezzîn, Taferfar, El-Aouîna ou Benî-Màzigh, Amaendj, Aydrâr, Djer-Essân et Oulâd-Bellîl.
7,000 habitants environ peuplent ces divers quartiers.
La population flottante varie avec les départs et les arrivées des caravanes.
Une seule grande porte donne accès dans la ville, ce qui rend la surveillance des entrées et des sorties plus facile.
A l'époque de mon séjour à Ghadâmès (1860), l'autorité politique et administrative des Turcs y était représentée par un moûdîr, assisté d'un kaououâs.
La fonction de moûdîr correspond à celle de k^^d des tribus algériennes.
La force publique mise à la disposition de cette autorité supérieure consistait en quelques Arabes du Djebel-Nefoûsa , quelquefois au nombre de quatre seulement, envoyés en corvée pour trois mois, par le kâïmakâm du Djebel, duquel Ghadâmès dépendait. Pour empêcher cette garnison temporaire de rentrer dans ses foyers avant l'expiration du délai fixé, le moûdîr était obligé de prendre en gage ses fusils.
La mission de ce simulacre de gendarmerie, sans armes, était de garder la porte de la ville, de prêter main-forte au chef de la douane, pour l'acquittement des droits, et de servir de chaouch ou agents de police au moûdîr.
A la fin de 1862, quand une mission française s'est rendue à Ghadâmès pour y conclure un traité de paix avec les Touareg, cette ville ayant été, par un édit de la Porte Ottomane, placée sous le régime de la liberté commerciale, la garde protectrice de la douane avait été supprimée avec elle, et Ghadâmès offrait le spectacle, peut-être unique dans le monde, d'une ville relevant d'une autorité étrangère représentée par un seul agent, le moûdîr.
Mais, depuis, cet âge d'heureuse quiétude a disparu. Le kaîd algérien, 'Aly*Bey, ayant franchi les dunes de F'Erg avec une troupe (goûm) de cavaliers Souâfa et Rouâgha, pour venir faire escorte aux missionnaires officiels à leur retour, la paisible population de Ghadâmès s'est crue menacée de conquête et a obligé le gouvernement de Tripoli à prendre des mesures pour la défendre au cas de nécessité.
Au moûdîr a succédé un pacha; une garnison de Turcs (redîf).
envoyée. d'Europe et renforcée de cavaliers du Sàhel [hacki-bouzouk]^ est venue occuper la place.
Désormais Ghadâmès est devenue le chef-lieu d'un kâïmakâmlik saharien relevant de Tripoli, et embrassant, dans sa circonscription , une partie du Fezzàn.
Cette organisation, fondée sur la peur, n'est-elle que transitoire? Je rignore. Quoi qu'il en soit de craintes sans motifs *, je ne puis que me réjouir de voir un nouvel élément d'ordre introduit dans le pays.
De 1850 à 1858, le gouvernement anglaisa entretenu à Ghadâmès un vice-consul, probablement en vue de surveiller le commerce desnègres. Ce consulat est aujourd'hui supprimé, ainsi que celui de Mourzouk.
La création d'une agence consulaire de France, beaucoup plus nécessaire, est à l'état de projet depuis plusieurs années. Elle ne tardera pas, sans doute, à être installée, car les intérêts des Touareg, devenus aujourd'hui nos alliés, ainsi que ceux de notre commerce, réclament cette institution.
La cité est administrée par un cheikh, avec le concours d'une assemblée libre des notables {djema*a), suivant les anciennes coutumes municipales des Berbères.
Ce fonctionnaire, nommé par l'autorité politique locale, est le véritable magistrat de la ville.
La justice est rendue, au nom du sultan de Constantinople , par un kâdhi, qui reçoit son investiture de l'autorité judiciaire de Tripoli.
Un imâm est le chef de la religion , en même temps que le suppléant du kâdhi.
L'instruction publique est représentée par un mouderris ou maître d'école.
En 1860, le moûdîr seul recevait un traitement de l'État.
La garde n'était ni payée ni nourrie.
Le cheikh , le kàdhi et l'imâm n'avaient d'autres honoraires que ceux inhérents à leurs fonctions et payés directement par les administrés.
Le maître d'école et les amîn des corporations avaient, pour toute rétribution, la jouissance d'une portion d'eau.
1. Pendant quinze jours., les Turcs de Tri poU ont cru qu* 'Aly-Bey s'était emparé de Ghadâmès , et on affirmait que des Français déguisés , venus avec lui, construisaient un fott près du bassin de la source.
Dans 6es condidoDs, le budget des dépenses s'élevait à 3,500 fr., chiffre du traitement du moûdîr.
Le budget des recettes, non compris les produits de la douane et des locations d'eau, s'élevait à 2,500 mitkhal d'or, soit 30,937 fr. 50 c, au taux du change de l'époque.
11 parait que, nonobstant la levée des droits de douane, l'impôt mobilier et immobilier a aussi subi une réduction, car, d'après M. le lieutenant-colonel Mircher, en 1862, il avait été fixé à 21,000 francs seulement.
L'érection du moùdîrît en kàïmakâmlik, avec des charges inconnues jusque-là, aura probablement fait augmenter la part d'impôt de Ghadâmès, car les Turcs ont pour habitude de mettre au compte des populations les dépenses que leur protection occasionne.
Quel que soit l'avenir réservé au nouvel ordre de choses, la force de l'habitude, comme celle de la nécessité, maintiendra l'administration intérieure de la ville aux mains des notables commerçants du pays et le gouvernement des relations extérieures au pouvoir des chefs Touareg, car, sans une alliance intime des maîtres des routes et des propriétaires des marchandises qui alimentent le commerce de la place, Ghadâmès, déjà en décadence depuis l'abolition de la traite, ne tarderait pas à devenir une ville morte, inhabitable môme pour ses habitants, en raison du haut prix de toutes les denrées de consommation.
En vain le drapeau de la Porte Ottomane, dans les circonstances solennelles, est hissé à Ghadâmès, sur une maison à loyer qu'y occupe un gouverneur turc; en vain l'acquittement volontaire d'un faible impôt, tribut religieux autant que politique, semble sanctionner la reconnaissance d'une autorité étrangère : Ghadàmèsiens et Touareg Azdjer, unis entre eux par les liens du sang et de l'intérêt, se considèrent réciproquement comme faisant partie de la môme confédération. En frères associés à la môme entreprise, les uns, maîtres de l'espace, forts, actifs, protègent sur les routes les convois de leurs clients; les autres, maîtres de la fortune et des relations qui permettent d'acheter des vivres et des vêtements au dehors, donnent libéralement à leurs protecteurs ce qui est nécessaire à leur existence.
La sollicitude et les égards des commerçants de Ghadâmès pour les Touareg, grands et petits, révèlent combien est intime l'union des deux populations.
Que chaque maison de commerce pourvoie aux besoins de la famille de son protecteur particulier et prévienne môme ses désirs: rien de plus naturel que la réciprocité des services rendus.
Mais là ne se bornent pas les bons offices des citadins envers les nomades.
Un chef targui tombe- 1- il dans la misère, la corporation des marchands l'invite à venir habiter la ville , l'entretient et le nourrit.
L'un des Touareg, homme libre ou serf, vient-il en ville pour ses affaires, le repas de l'hospitalité lui est donné pendant toute la durée de son séjour.
Des mendiante se permettent-ils d'enfoncer les portes d'une maison qui ne s'ouvrent pas assez vite, on s'excuse de n'avoir pas deviné qu'ils étaient Touareg.
Par extraordinaire, des Touareg ont-ils quelques démêlés avec l'autorité turque, aussitôt les notables habitants interviennent pour éviter tout conflit en prenant à leur charge la responsabilité des fautes commises, et l'autorité s'associe à la prudence de^ habitante.
Ghadàmès, nominalement vassale de la Porte Ottomane, obligatoirement tributaire de Tripoli pour ses besoins commerciaux, est donc bien plus une ville neutre qu'une ville d'État, et si elle était mise en demeure d'arborçr le drapeau d'ime nationalité, tout l'obligerait à adopter celui des Touareg.
De cette situation, je conclus que la convention commerciale signée à Ghadàmès le 26 novembre 1862, par les principaux chefs des Touareg Azdjer et les délégués du gouvernement général de l'Algérie, engage aussi bien la corporation des commerçante de Ghadàmès que les Touareg eux-mêmes, quoique la convention n'en fasse pas une mention spéciale, mais les deux parties contractantes l'ont explicitement compris ainsi.
S II. — RhAt.
Rhât est une ville berbère, indépendante des Touareg, quoiqu'elle soit assise au milieu jie leurs campemente et quoiqu'elle relève de leur protectorat.
Sa position, au débouché de la gorge d'Ouaràret et de la vallée du Tânezzoûft, sur la grande voie commerciale de Tripoli au Soudan, en un point riche en eaux de sources et en terres susceptibles de
culture, semble Tavoir prédestinée au rôle qu'elle joue au milieu de populations nomades.
D*aprës la tradition locale, la fondation de Rhât daterait de quatre ou cinq siècles au plus , ce qui explique le silence des auteurs arabes du moyen âge à son sujet.
Mais la môme tradition lui donne pour fondateurs une tribu berbère noble, les Ihâdjenen, avec le concours des Kêl-Rhâfsa, des Kêl-Tarât, des Tél-Telaq et des Ibakammazôn, également Berbères, mais d'origine moins noble que les Ihâdjenen.
La coopération des Kêl-Rhâfsa à la restauration de la ville moderne permet de lui assigner une origine ancienne et de retrouver l'emplacement d'un des centres de population vaincus par les armées romaines dans l'expédition de la Phazanie.
En effet, Pline {Hist. natur., Lib. V, c. 6) nous apprend, d'après les auteurs du temps, que parmi les peuples, les villes et les lieux dont la conquête a valu les honneurs du triomphe à Cornélius Balbus, figure le nom de Rapsa, qualifiée oppidum.
V oppidum des Romains était une ville, avec enceinte fortifiée, dans une position stratégique.
Sans doute, cet oppidum commandait le 4>apaY^ Fapapuxvrixi de Ptolémée, comme Rhât moderne commande VAghelâd d'Ouarârel.
Les noms ont changé, mais les hommes et les choses sont restés les mêmes. Les gens de l'antique Rapsa, les Kêl-Rhàfsa de l'époque moderne, trop faibles pour défendre par leurs seules forces une position qui peut à juste titre être considérée comme une des clefs du plateau central du Sahara, auront du s'associer avec les seigneurs Ihâdjenen et leurs serviteurs, pour restaurer leur ville sous un nom dont l'étymologie nous échappe, Kêl-Rhât, gens de Rhât, mais qui doit être emprunté à des circonstances locales, car trois des portes de la ville, contre l'habitude, portent le nom commun de Tœmelrhàt, et une quatrième celui de Tafelrhât.
Une exploration spéciale permettrait peut-être de retrouver dans les constructions modernes de Rhât des traces de l'ancienne Rapsa; il est regrettable que la jalousie superstitieuse de ses habitants n'ait pas encore permis de rechercher si l'emplacement de Yoppidum des Romains était là , ou dans quelque autre ville du voisinage habitée jadis par les Kêl-Rhâfsa.
La petite confédération à laquelle la Rapsa des anciens dut sa
résurrection porta d'abord le nom deKêl-Rhât, qu'elle conserva jusqu'à ce jour, concurremment avec le nom arabe de Rhâtïa. Mais ce n'est pas leseul changement à noter dais l'histoire de cette petite agglomération.
Les Ihàdjenen, frères consanguins des Touareg, liés d'une étroite amitié avec eux, ont longtemps conservé leur autonomie sous le protectorat dévoué de leurs puissants alFiés. La bonne harmonie entre deux pouvoirs indépendants l'un de l'autre s'explique, d'un côté, par la répulsion instinctive des Touareg pour l'habitation dans les villes, par le besoin qu'ils avaient d'un centre commun d'intérêts, et, de l'autre côté, par la nécessité qu'il y avait pour les Ihàdjenen d'être en relations amicales avec des peuplades les environnant de toutes parts et pouvant ouvrir ou fermer les routes aboutissant à leur ville.
Dès le début, la cité de Rhât s'est d'ailleurs signalée par une constitution administrative et gouvernementale fort simple, mais trèsbien entendue :
Pour les affaires intérieures, une municipalité élective, issue de la tradition berbère, administrait sans contrôle;
Pour les affaires extérieures, un cheikh héréditaire, sorte de sultan, comme ceux deTougourt, d'Ouarglà etd'Agadez, gouvernait, sous le titre d'amghâr, et défendait l'indépendance des Ihàdjenen.
La tradition a conservé les noms de ces anciens sultans; les voici dans l'ordre chronologique :
Khammadi ,
Ahmâdou ,
EI-Hâdj-Mohammed-Settaqa,
El-Hàdj-Arhdâl ,
Arhdâl,
El-Hàdj-Khatîta,
El-Hâdj-Bel-Qàsem , qui régnait au commencement de ce siècle,
Enûn, Mohammed-Ould-Arhdâl.
Mohammed-ould-Ardhâl devait clore la série des sultans d'origine Ihàdjenen pure, par application d'une loi locale sur les successions à laquelle les Ihàdjenen doivent la fondation d'une dynastie et Rhât le développement de sa prospérité, mais qui, par un retour des choses d'ici-bas, pourra bien faire perdre à cette ville son indépendance, si . ce n'est sa fortune.
Dans le Sahara, les tribus d'origine berbère, suivant l'ordre de succession en usage, sont ou Ebna-SÎd {fils de leur père) ou RenÎ-Oum- MÏA {fils de leur mère).
Les Ihâdjenen étaient Benî-Oummïa et, à Rhât, comme chez les Touareg, comme dans d'autres tribus berbères, la transmission du pouvoir n'a pas lieu, ni d'après la loi musulmane, ni d'après la coutume générale des autres peuples, en ligne directe, du père au fils, mais par voie indirecte, du défunt au fils aîné de sa sœur aînée.
Dans le Livre suivant, exclusivement consacré aux Touareg, cette loi sera l'objet d'un examen tout particulier; toutefois, je dois dire, avant de passer outre, que, par ce mode de succession, les Rerbères Benî-Oummïa croient mieux assurer la transmission du sang. En effet, la sœur, fille d'une mère consanguine, transmet certainement à son fils une parcelle du sang de son frère, quel que soit le père, tandis que l'épouse infidèle introduit un sang étranger dans la famille.
Comme complément de cette loi, les mariages avec des étrangers sont interdits, mais quand les familles s'éteignent, résultat presque inévitable des alliances trop rapprochées; quand les seuls survivants sont des femmes, il faut bien que ces femmes aillent chercher des époux en dehors de la famille.
C'est ce qui est advenu aux princes Ihâdjenen. La sœur de Mohammed-Ould-Arhdàl a du se marier avec un riche négociant du Touât, et de ce mariage est né un fils, El-HâdjrAhmed-Ould-es-Saddîq, et à la mort du dernier amghàr, le fils du touâti s'est trouvé, par droit de naissance, cheikh héréditaire de Rhât.
Depuis longtemps, les descendants des fondateurs de Rhât étaient en minorité — tant il est vrai que des nomades se perpétuent difficilement dans l'enceinte d'une ville — et ils avaient été remplacés par une nouvelle génération d'enfants issus du mariage des Rhâtiennes avec les nombreux marchands de Ghadâmès, du Touât, de Sôkna et de Djâlo, venus à Rhât pour profiter des avantages de son commerce.
Quand s'est produit le fait nouveau d'un fils de touâti arrivant au pouvoir, les nombreux étrangers, composant aujourd'hui la grande majorité de la population de la ville, ont trouvé tout naturel qu'un étranger comme eux fût le souverain du pays, et El-Hâdj-Ahmed fut accueilli avec faveur. Toutefois, il ne prit que le titre de cheikh et non celui d'amghâr.
Mais cette substitution d'an Arabe touâti à un Berbère ihâdjeni
blessait Tamour-propre berbère des Touareg, et, depuis lors, à de bons rapports entre les Rhàtiens et les Azdjer a succédé une rivalité dont les causes sont nombreuses.
L'avènement du ûls d*un Arabe à Tautorité souveraine dans une ville berbère devait surtout blesser les chefs des Oràghen, véritables sultans du pays.
Il y a deux siècles environ, les Imanân, rois des Touareg du Nord, avaient à peu près usurpé le pouvoir des amghâr Ihâdjenen dans la ville de Rhât et tenaient ses habitants sous le joug de leur oppression.
Une révolution, dont les détails seront racontés ci-après, mais faite par les Orâghen, détrôna les Imanân et permit à la ville de Rhât de recouvrer son ancienne indépendance sous la protection de ses libérateurs.
De plus, il y a cinquante ans environ, sous le règne de Tamghâr Bel-Qâsem, Rhât fut inopinément attaquée par une armée du sultan du Fezzân, qui, déjà alors, convoitait la domination ou la destruction de la rivale du commerce de Mourzouk.
Rhât, réduite aux seules forces de ses habitants, eût peut-être succombé, mais les chefs des Orâghen vinrent à son secours et, sous leur bannière, les Fezzaniens, battus par les Adzjer, laissèrent entre les mains de leurs vainqueurs 2,000 chevaux chargés de bagages, ce qui ne les engagea pas à renouveler leur audacieuse entreprise.
Après cette victoire,, comme après celle qui avait mis en leurs mains le pouvoir des Imanân, les Orâghen auraient pu s'emparer de Rhât et y commander en souverains. Ils ne l'ont pas fait, par respect des droits héréditaires des Ihâdjenen.
11 ne pouvait donc pas leur convenir de voir les destinées d'une ville affranchie par eux, défendue par eux, et de la prospérité de laquelle dépend la leur, passer aux mains d'étrangers, ûls d'Arabes, c'est-à-dire d'hommes auxquels les Berbères reprochent d'être toujours prêts à accepter toutes les dominations, pourvu qu'on leur donne un beau burnous dMnvestiture.
Rhât est loin d'avoir comme ville l'importance qu'elle a comme marché, car elle compte à peine 600 maisons et /i,000 habitants; mais elle s'agrandit tous les jours, par la création de villages voisins qui, par leur accroissement successif, pourront devenir de nouveaux quartiers de la ville primitiv<a. L'un deux, Tâderâmt, est à 600 mètres
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D'après un dessin de M. H. Duveyrier.
du mur d'enceinte de Rhât; l'autre, Toûnîn, est à 800 mètres environ. Toûnîn, de fondation toute récente (douze ans) , compte déjà 500 habitants : c'est là qu'est le château particulier d'El-Hâdj- Ahmed-Ould-es-Saddîq.
Rhât, Tâderàmt, Toûnîn, marquent trois côtés d'un vaste espace sur lequel se tient le grand marché annuel, source de la fortune de cette contrée.
La ville a une forme circulaire. Au centre se trouve une petite place nommée Eseli, de laquelle rayonnent six rues qui divisent la cité en six massifs de maisons et vont aboutir à six portes ouvertes darîs le mur irrégulier qui sert d'enceinte.
Trois des portes sont désignées sous le nom de Tâmelrhât, qui est celui d'un quartier, une quatrième s'appelle Tafelrhât, la cinquième est Bàb-Kelâla, la sixième est Bâb-el-Kheïr.
La construction dominante de la ville est le Mesid ou école ; l'unique mosquée a un minaret assez élevé.
Les maisons sont à deux étages comme celles de Ghadâmès, mais dans des dimensions moins vastes.
Vue du dehors, Rhât semble et est en effet bâtie sur un petit mamelon qui domine le pays circonvoisin du Sud-Sud-Est au Nord- Nord-Ouest. Elle est elle-même dominée, à peu de distance du mur d'enceinte, par les derniers contreforts de Koukkoûmen, petite ligne de collines, entre le Tasîli et l'Akâkoùs, qui sépare la vallée d'Ouarâret de celle du Tànezzoûft. (Voir la planche ci-contre.)
L'eau abonde autour de Rhât, et c'est à cette circonstance, comme à sa position au débouché d'un large col, que cette localité doit l'avantage d'avoir toujours été recherchée par des populations sédentaires.
Les plantations de dattiers forment au Sud des bois ou des groupes de jardins isolés, dont quelques-uns, ceux d'iberkân et de Temattîn, sont à 2 et 3 kilomètres.
Plus au Sud encore se trouve la petite ville targuie d'El-Barkat, qui a une existence indépendante.
La population de Rhât est aujourd'hui un mélange de toutes les populations qui, depuis sa fondation, s'y sont donné rendezvous dans un intérêt commercial : blancs, noirs, métis, hommes libres, esclaves, Arabes, Berbères, gens du Sud, gens du Nord, gens de l'Est, gens de l'Ouest.
Les femmes seules représentent la tribu primitive des Ihâdjenen, et comme le droit berbère leur réserve, même dans le mariage, l'administration de tout ce qu'elles possèdent, elles seules disposent, en qualité de propriétaires, des maisons, des sources, des jardins, en un mot, de toute la richesse foncière du pays. Ce fait a contribué à conserver à Rhât sa physionomie propre, ses mœurs, son idiome particulier.
11 en est résulté aussi, au profit des femmes, un développement d'intelligence et un esprit d'initiative qui étonnent au milieu d'une société musulmane.
Le costume des Rhâtiens est, en général, celui des Touareg : voile, blouse, longs pantalons, vêtements de couleur provenant du Soudan.
La langue de Rhât, quoique parente de celle des Touareg, constitue cependant un dialecte à part.
Comme chez les Touareg, la femme est respectée.
Comme chez tous les Berbères, Tesprit municipal est développé au plus haut point.
Tout en conservant des traces aussi importantes de leur origine berbère, les Rhàliens ont largement emprunté aux nègres leurs superstitions; ils croient aux sorciers, amchsahhâr, et leur attribuent le pouvoir de préserver des balles, du fer, des maladies, de la dent des bêtes fauves; mieux encore, de métamorphoser un homme en une bête quelconque.
Beaucoup de Rhâtiens, ennemis des chrétiens, ennemis surtout des Français, coupables d'avoir conquis une terre de l'Islam, avaient crié, tempêté, juré, avant mon arrivée, que, si je foulais le sol de leur territoire, ils me feraient regretter mon imprudence.
Parmi eux, quelques-uns, les plus audacieux, voulurent voir de leurs yeux ce chrétien tant redouté, tant maudit.
Grand fut leur désappointement : le chrétien était un jeune homme, parlant une langue qui leur est familière, causant de tout, s'enquérant de tout, passant son temps à écrire, à dessiner, à obser\-er les étoiles.
A leur rentrée en ville, ces visiteurs avaient de l'infidèle, cause de tant d'agitation, une opinion toute différente.
Il n'en fallut pas davantage pour me transformer en sorcier aux yeux des plus récalcitrants. N'avais-je pas, d'ailleurs, guidé par mes observations météorologiques, prédit des changements de temps?
Aussi El-Hâdj-el-Amîn, cheikh actuel de la ville, Thomme le plus opposé à ma venue à Rhàt, prit-il toutes les précautions pour éviter mon regard : il craignait que je ne l'ensorcelasse.
Rhât a tenu à poser vis-à-vis de moi, chrétien, en ville musulmane, fanatique de sa religion. On serait dans une grande erreur, si Ton imputait cette attitude à une ferveur religieuse exceptionnelle. Il n'en est rien. La religion n'est qu'un masque, l'intérêt est le seul mobile de cette conduite.
Le Cheikh-el-Hàdj-el-Amîn , dévoré d'ambition, pétri d'intrigues, a forcé son frère aîné, El-Hàdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq, le successeur du dernier amghàr, à lui abandonner la souveraineté de la ville. Cela ne lui suflit pas. Il voudrait qu'une investiture de la Porte Ottomane vînt ratiûer, en sa personne, la substitution, sur le trône de Rhât, d'un Arabe à un Berbère, d'un touàti à un ihàdjeni, d'un frère cadet à un frère aîné encore vivant, et, dans ce but, depuis qu'il est au pouvoir, il travaille à amener les Turcs à Rhât, d'abord pour faire consacrer son usurpation, ensuite pour n'avoir plus à compter avec les Oràghen, ses voisins.
L'éventualité possible de l'occupation de Rhàt par les Turcs est envisagée par les Tonàreg comme un des plus grands malheurs qui puissent leur arriver : nobles et serfs y perdraient le plus net de leurs moyens d'existence , car le monopole du protectorat du marché de Rhàt donne aux premiers une partie des revenus qui les font vivre, et aux seconds des transports pour leurs chameaux. Puis, il n'est pas de targui, petit ou grand, qui n'ait, en quelque sorte, le droit d'exiger, de temps à autre, des Rhàtiens, soit un déjeuner, soit un dîner, soit quelque bagatelle, et dans un pays où tout manque, c'est là une ressource in extremis qui n'est pas dédaignée.
Il est vrai que les^ rapports fraternels qui existaient autrefois entre les Ihâdjenen et les Touareg ont cessé , et que les Rhàtiens ont souvent aujourd'hui de légitimes motifs de se plaindre des avanies et des exigences de leurs voisins, mais l'appel fait aux Turcs* par le cheikh actuel de la ville ne me paraît pas une solution heureuse, car leur arrivée à Rhàt, fût-elle possible devant la résistance des Touà-
1. Depuis la conclusion d*un traité de commerce entre la France et les chefs Touareg, le cheikh de Rh&t, appuyé par une partie des habitants de la ville, a renouvelé avec plus d*ardeur ses instances près des Turcs pour Tannexion de Rhàt à la Tripolitaine.
27i • TOUAREG DU NORD.
reg, aurait pour résultat immédiat de ruiner le commerce local.
On comprend dès lors pourquoi les chefs des Touareg, bénéûciaires de ce commerce, se sont montrés aussi favorables «à une alliance française. Ils ont le sentiment instinctif que, de tous les gouvernements avec lesquels ils peuvent être en relations, celui de T Algérie est le seul assez éclairé et assez puissant pour sauvegarder leurs intérêts menacés.
Ainsi , à Rhàt, il y a deux partis en présence : celui des Turcs et celui des Français, représentant tous deux des intérêts rivaux; le parti français, composé de la grande majorité des Azdjer et de quelques marchands de la ville, est le plus puissant. Grâce à son appui, j*ai pu arriver sous les murs de RhâtS y séjourner quinze jours, lever une esquisse du plan extérieur de la ville et de ses environs, recueillir tous les renseignements dont j'avais besoin, faire toutes mes observations, malgré les imprécations du parti adverse.
Inutile de dire, je crois, que les gouvernements d*Alger et de Tripoli sont étrangers à la création de ces deux partis nés des circonstances et d'intérêts en conflit. J*en ai trouvé la preuve dans Taccueil qui m'a été fait à Mourzouk, ainsi qu'aux Touareg qui m'accompagnaient, et dans une lettre que le pacha de Tripoli a écrite aux Rhâtiens pour les engager à m'accueillir convenablement.
Peut-être les deux gouvernements amis devront-ils intervenir de leur influence réciproque pour faire cesser pacifiquement les rivalités qui divisent les Rhâtiens et les Touareg. La France, puissance chrétienne, aurait un beau rôle à jouer, en prenant l'initiative au Maroc, à Tunis, à Tripoli, à Timbouktou môme, d'une sorte de médiation générale, à l'effet de résoudre toutes les difficultés qui tiennent en conflit toutes les peuplades du Sahara, les unes vis-à-vis des autres.
Le commerce en gros pour les riches, en détail pour les pauvres, est la principale source de richesse des Rhâtiens ; cependant l'industrie y a quelque importance, quoique limitée aux besoins de la localité. On y fait des pelleteries, des vases en bois, des montures ou des étuis pour armes : poignards, sabres, fusils, etc., etc.
1. Malgré mon grand désir d*entrer dans Rhàt pour visiter la vîUe, j'ai dû m'abstenir par respect pour rémir des Touareg, Ikhenoûkhen, qui, pour rien au monde, n'aurait consenti à exposer son hôte aux avanies d*un fanatique. Campé avec lui sur le marché même de la ville, dont la police appartient aux Tou®, je n'avais à redouter aucun danger.
Les principaux commerçants de Rhàtsont : El-Hàdj-el-Amln, cheikh de la ville, dont la richesse paraît considérable; Ei-Hâdj-Ahmed, frère aîné et prédécesseur du cheikh actuel/fondateur de ïoùnîn, qui peut devenir une rivale de Rhât; un jeune marchand, originaire de Djerba, nommé Yoûnis, fort entreprenant.
El-Hàdj el-Amîn , protecteur avoué de la zâouiya de la confrérie d'Es-Senoûsi , contiguë à la ville, et foyer d'un fanatisme exalté, est le chef du parti hostile à l'extension de l'influence française.
El-Hàdj-Ahmed conserve une sage neutralité entre les partis.
Yoûnis, dévoué à notre cause, aurait déjà tenté d'ouvrir des relations entre Rhât et Alger, si le Cheikh-el-Hâdj-el-Amîn ne menaçait de l'expulser de la ville.
S III. — MODRZOUK.
Mourzouk est la capitale du Fezzân, groupe d'oasis au Sud de la Tripolitaine , érigé, depuis 18/»1, en kâïmakâmlik de l'Empire Ottomai^.
Je n'aurais à m'occuper ni de Mourzouk, ni du Fezzân, si tout ne se liait dans la vie saharienne, si d'importantes fractions des Touareg Azdjer, quoique indépendantes des Turcs, n'étaient comprises dans le kâïmakâmlik du Fezzân, notamment celles qui habitent l'Ouâdi-el- Gharbi et l'Ouâdi-'Otba, aux portes mêmes de Mourzouk ; si je n'avais à appeler l'attention sur Djerma, la Qarama des anciens, et sur une civilisation antérieure à la conquête romaine, dont le type se trouve à Djerma; si, enûn, je n'avais à constater, par l'exemple du Fezzân, que le Sahara n'est pas un pays à exploiter comme source de revenus gouvernementaux, mais à féconder par l'ordre, la paix et des institutions libérales.
Le Fezzân actuel comprend des oasis et des terres de parcours.
Dans les oasis, on distingue les groupes du Sud qui représentent l'ancienne Phazania, et un groupe au Nord, celui d'El-Jofra, qui a pour capitale Sôkna, sous la dépendance de laquelle se trouvent deux villes isolées : Fogha et Zella.
Le groupe des oasis du Sud a eu successivement pour capitale :
Djerma, sous les Garamantes;
Garama, sous les Romains ;
Trâghen, sous la dynastie des Nesoûr;
Zouîla, sous les conquérants arabes;
Mourzouk, sous les dynasties des Oulàd-Mehammed et des Karamanli, sous 'Abd-el-Djelîl et sous les Turcs.
Les Oasiens, tous sédentaires, habitent des villes et des villages au milieu de forêts de dattiers; ils appartiennent, en très-grande majorité, à un type nègre que j'appelle sub- éthiopien; quelques-uns sont Teboû, également nègres; d'autres sont Touareg, blancs ou de sang mélangé.
Les terres de parcours sises entre les oasis sont occupées par trois grandes tribus arabes, savoir :
Les Hotmân et les Megâr-ha, qui rayonnent autour de TOuâdi-ech- Chiâti, dans les dunes d'Edeyen, la Hamâda de Mourzouk et une partie de là Hamâda-el-Homrâ ;
Les Rîah, qui campent alternativement dans la Hamàda-el-Homrâ et dans les massifs volcaniques de la Soda et du Hàroûdj.
La capitale des Garamantes se retrouve, sous le nom de Djermael-Qedîma, au Sud de la Djerma moderne, dans une sorte de baie que forme la montagne de TAmsàk. Le principal caractère de ces ruines nous est transmis par le Qeçîr-el-Walwat ou châtelet des chauves-souris.
La capitale des Nesoûr est représentée par les ruines de Yancien château de Trâghen, qui ont quelque rapport avec celles de Djerma-el- Qedîma.
De la Garama des Romains , il ne reste plus aujourd'hui qu'un monument carré, très-bien conservé, au milieu de pierres de taille, couvrant une superficie de 60 mètres environ , ainsi qu'un amas de pierres de taille très-étendu au Sud de la Djerma moderne. (Voir la planche ci-contre).
Zouïla, ville de Chorfâ, est le chef-lieu de la Cherguîya.
Mourzouk, capitale actuelle, est le siège du kàïmakâmlik.
La tradition, d'accord d'ailleurs avec l'histoire, nous apprend ce qui suit :
Les plus anciens habitants des oasis étaient des Berâouna , nom sous lequel les Arabes confondent tous les nègres du Bornou , aussi bien que les Teboû.
La dynastie la plus ancienne qui ait gouverné les Berâouna est