LÉ CHRONOMÈTRE
suivants, en revenant à la Mission, ils assistèrent aux cérémonies religieuses avec le plus profond recueillement',
Nous avons nous-même éprouvé plusieurs fois combien il est aisé de se rendre maître de l'esprit des Indiens. Pendant que nous explorions le Rio del Sacramento, nous étions accompagné d’un matelot anglais et de quatre rameurs Mokelem. nès, auxquels nous avions promis de donner, lors de notre retour à San Francisco, des mouchoirs rouges et de la poudre. Un soir, au moment de camper, tandis que notre matelot s'était éloigné ‘dans l'intention de tuer quelque antilopeou quelque castor pour notre souper, nos Indiens étaient occupés à rassembler du bois et des feuilles sèches pour allumer du feu. Déjà dans la journée deux d’entre eux m'avaient demandé de leur donner, celui-ci un couteau, celui-là mon chronomètre, supposant, au bruit que faisait le balancier, qu'il renfermait quelque esprit bien puissant ou quel- . que grande médecine, et mon refus n’avait pas laissé que de les mettre d'assez mauvaise humeur. Aussi n'étais-je pas sans quelque appréhension de leurs projets. Tout en amarrant la chaloupe, je les voyais, accroupis autour du bois sec, frotter
‘Voir : Vida del R. P. Ugarte, Mexico, 1752, vol. I, pag. 22.
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ET L'ALLUMETTE CHIMIQUE. 5n8 les branches les unes contre les autres, mais si lentement qu'il était impossible que ce mouvement produisit des étincelles. M’adressant alors au chef de la troupe :
— Pourquoi, lui dis-je, n'allumes-tu pas le feu ?
— Parce que tu ne nous donnes pas le couteau et l'animal renfermé dans Ja boîte (il désignait le chronomètre).
Pendant qu'il parlait, je tirai, sans qu'ils me vissent, de la giberne attachée à ma ceinture, une allumette chimique, et la tenant le long de l'index de ma main droite qui était gantée, je la frottai rapidement sur la couverture que portait un des rameurs, en ayant l’air de le frapper et en disant : « Eh bien, je l’allumerai moi-même! »
J'approchai rapidement l’allumette enflammée- des feuilles sèches et l’éteignis entre mes doigts : la flamme s'éleva aussitôt. Les Indiens stupéfaits firent un pas en arrière, poussant un cri et plaçant leur main devant leur bouche, signe qui chez eux exprime la surprise.
M'avançant vers le chef la main étendue vers lui et sans gant : « Tu vois , lui dis-je, que je « n'ai pas besoin de toi. »
L’Indien épouvanté recula en s’écriant : « Hom- « bre! no me enciendas! » Homme ! ne M'ALLUME pas!
384 . INFLUENCE CIVILISATRICE … Je. n’ai nul besoin d’ajouter que.ces Indiens, convaincus que j'avais le pouvoir de les brûler si bon me semblait, se montrèrent pendant le reste de l’expédition aussi dociles qu'ils avaient été rétifs auparavant.
Les magnifiques résultats obtenus par les Jé-
suites dans la Nouvelle France, et par les Missionnaires espagnols qui étaient parvenus à réunir plus de trente mille néophytes dans leurs Missions de la Haute Californie seulement, prouvent du reste qu’il est facile d’attirer les Indiens par les présents, de leur faire comprendre les avantages d’un travail modéré, et de les retenir par la bienveillance. Dans les déserts les plus reculés de l’Amérique, les voyageurs sont souvent surpris de rencontrer des croix de bois grossières élevées par les indigènes. Ceux-ci, depuis les temps les pluséloignés de la conquête, gardent un souvenir de vénération pour les missionnaires, pour ces hommes qui, contrairement à tous les autres blancs, ne leur ont jamais fait que du bien, et les ont continuellement protégés. Aussi
la nation qui ne tendrait pas à détruire les Indiens, c’est-à-dire à employer à leur égard les moyens dont se servent les États-Unis contre ceux des Florides, devrait, avant tout, en-
voyer au milieu d'eux des Missionnaires qui
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DES MISSIONNAIRES SUR LES INDIENS. 385 pussent continuer l'œuvre de civilisation si admirablement commencée par les Jésuites et les Franciscains espagnols. Parmi ces tribus, comme . chez tous les peuples non encore policés, l’autorité militaire seule ne saurait produire aucun résultat durable. La croix de bois de quelques pauvres religieux avait conquis plus de provinces à l'Espagne et à la France qué l'épée de leurs meilleurs capitaines !
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Imp. par Bougeard
Publie par Ardus Bertrand
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