CHAPITRE XI
Sémalemboué. — Nchomokéla. — Oui-dire de la mission de M. Moffat chez Mosiiikatsi. — Loi sur la chasse. — Moutagnes. — Ancien état du pays. — Paissance des anciens miracles. — Les Bahoués et les Baendaspezis. — Leur hospitalité. — Ancien plateau des Batokas. — Sébitouané. — Un caim. — Batokas. — Arboriculteurs. — Cimetières. — Mouavî. — Charme contre la tsétsé. — Désir de la paix. — Sorgho largement cultivé. — Ménestrel. — Instruments de musique. — Fumeurs de tabac. — La traite suit nos pas. — Tentative du gouverneur général du Mozambique pour fermer la Rovouma. — Séabenzo. — Nombre des éléphants tués chaque année. — Météore. — Chutes de Victoria visibles à une distance de phis de vingt milles. — Fièvre. — Moshobotouané. — Makololos rencontrés près des chutes.
9 juillet. Nous voudrions envoyer un présent à Sémalemboué ; mais impossible de trouver quelqu'un qui le lui porte , c'est une responsabilité que personne ne veut prendre. Nous autres, qui possédons l'écriture , nous ne pouvons pas nous imaginer à quel point il est facile d'être accusé de détournement , lorsqu'on n'a pas de reçu des objets dont on était porteur, et combien cette accusation estdifOcile à détruire.
On nous dit qu'une razzia aurait été faite par les Makololos, ou par les Ifatokas , et qu'elle se serait étendue jusqu'à la jonction des deux bras du Rafoué. Nos gens sont furieux, à la pensée que les maraudeurs vont fermer le pays qu'ils cherchent à ouvrir au prix de tant de fatigues et d'efforts.
£n aval du confluent des deux rivières, sur un banc de sable, gisent de nombreux hippopotames qui apparaissent au-dessus de l'eau, et produisent l'effet d'une masse de rochers noirs.
L'Ile de Kambadzo, appelée Nyangaloulé (un nom qui se retrouve à l'embouchure du Zambèse), renferme de magnifiques trachélms; ces arbres, que les indigènes appellent motsikiris, y sont en grande quantité. On remarque aussi quatre palmiers d'un aspect majestueux qui proviennent d'une seule et même souche
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Coulant entre des rives escarpées, bordées de terrains fertiles, le Kafoué nous rappelle un peu le Ghiré, bien qu'il ait moins de largeur et que le courant en soit moins rapide. Il paraît ici venir de l'ouest.
Le chef du village, près duquel nous sommes campés, nous envoie de la farine, de la volaille et des patates. Us ont ici les deux variétés de patates douces, larouge et la blanche. Plusieurs fois pendant ce voyage, nous avons éprouvé un besoin de nourriture végétale, une certaine faim pénible que ne pouvaient satisfaire ni la viande, ni la farine des indigènes, et qui allait toujours croissant jusqu'au jour où un plat de patates la rassasiait tout à coup. Il y a extrêmement peu de légumes dans cette partie de l'Afrique; les habitants vont chercher dans les bois diverses plantes dont l'usage leur est certainement nécessaire pour calmer ces espèces de faims-valles, que nous-mêmes avons ressenties.
1 1 juillet. Par suite du vent et du mauvais état des pirogues, notre passage du Kafoué a été beaucoup plus long qu'il n'aurait dû l'être . Ce n'est qu'à une heure avancée de l'après-midi que tout notre monde a été de l'autre côté de l'eau. Une fois, sur la rive droite, nous nous sommes trouvés chez les Bahoués. Les hameçons, de fabrique indigène, sont ici barbelés comme les nôtres; ailleurs la pointe du crochet est tout bonnement repliée vers la tige.
Nous avons passé la nuit dans un village situé à peu de distance de Pendroit où l'on franchit la rivière. Les habitants sont d'origine batoka, ainsi qu'une grande partie de nos hommes. Ils se donnent le nom de Balengis ou de Batongas, qui signifie indépendants, et parlent un dialecte qui diffère très-peu de celui des Bakoas, dont le territoire est placé entre le Kafoué et la Loangoua. Le chef du district, que l'on appelle nchomokéla (un titre héréditaire) demeure à l'ouest du village, où nous avons couché. Près de ce dernier endroit. est une colline sur laquelle sont enterrés les membres de la famille régnante.
Chaque fois que nous entrions dans le village, ou que nous en sortions, les femmes nous saluaient en battant des mains, et en murmurant un chant monotone et doux. Les hommes nous témoignaient leur respect en se frappant les hanches avec les mains.
Ces Batongas ou Balengis, cultivent le soi^ho sur une trèsgrande échelle ; ils en ont une espèce dont le chaume se courbe naturellement, de sorte que Tépi massif est incliné vers la terre. La récolte faite, le grain est empilé sur des échafaudages en bois, où Ton met également d'autres produits. Les hommes sont d'habiles chasseurs , et tuent les éléphants et les buffles avec des lances à la fois longues et pesantes.
12 juillet. Fait une halte de quelques minutes en face de l'tle étroite de Sikakoa, dont l'extrémité inférieure porte un village. Cet Ilot, d'après ceux qui l'habitent, serait à un mois de la principale résidence de Mosilikatsi. On leur a conté qu'un Anglais avait été voir ce chef des Matébélés, et lui avait dit qu'il était mal de tuer des hommes; que Mosilikatsi avait répondu qu'il était né pour cela; mais qu'il en t>erdrait l'habitude ; et que depuis lors il envoyait ses guerriers, non pas pour tuer comme autrefois; mais pour recueillir le tribut qui se composait d'ivoire et de cotonnade.
L'Anglais dont ils parlent est le révérend Moffat de Ruruman, qui a fondé une mission chez les Matébélés. de rapport oflfre de l'intérêt en ce qu'il montre avec quelle promptitude le sens des paroles du missionnaire, bien qu'imparfaitement rendu, a été transmis à une distance de trois cents milles. On ne sait pas en Europe combien la connaissance des efforts que l'on fait sur la côte pour la répression de la traite , s'est répandue dans l'intérieur de l'Afrique. •
A la hauteur de l'Ile boisée de Kalabi , nous avons trouvé une loi sur la chasse , dont l'origine remonte à une époque des plus reculées, et à laquelle nous avons dû nous soumettre. Un vieux buffle avait traversé le chemin à quelques pas de notre colonne. Il avait reçu la petite lance de notre guide dans la han* che, et s*éloignait à peine blessé, quand les balles de nos trois fusils l'ont tué roide. c II est à moi, » s'écria le guide. En effet, c'était lui qui l'avait touché le premier ; et suivant la coutume, l'animal appartient à celui qui a fait couler le premier sang. La même loi nous accordait l'épaule et le cuisseau d'un même côté, pour avoir achevé la bête.
Ce buffle était borgne et galeux. Ses cornes, réduites à l'état de moignons, n'avaient pas un pied de longueur; elles avaient dû s'atrophier quand les années lui avaient fait perdre la force
qui caractérise son sexe ; dix-huit ou vingt pouces d'une corne aussi épaisse, ne se seraient pas usées par le simple frottement contre les arbres * .
Le lendemain nous vîmes beaucoup de buffles rester paisiblement dans le fourré au milieu duquel nous passions. Il arrive souvent à ces animaux de ne prendre la fuiie que lorsque nous ne sommes plus qu'à cinquante ou soixante pas de l'endroit où ils se trouvent.
Toujours des montagnes à l'horizon ; quelquefois la rampe descend jusqu'à la rive, et nous avons des pentes à gravir. Parfois même l'éperon se relève, après avoir traversé le lit du fleuve, ainsi que le fait le chapelet de collines qui porte le nom de Moio. Ces montagnes sont généralement composées de roches ignées ou métamorphiques : schiste argileux ou trapp, avec porcellanitè et zéolithe. Dans la partie centrale du pays, où il n'a été soulevé ni syénite, ni gneiss, la roche dominante parait être le grès grossier de couleur grise, que nous avons désigné sous le nom de grès de Tété. Cette roche y repose encore par grandes masses horizontales ou légèrement inclinées. Aux endroits où l'action vulcanienne a puissamment agi, ce grès a été dressé par i'éruption des roches ignées ; il s'est durci, ou bien fondu, au point de contact avec ces dernières ; et la houille, qui se trouve ailleurs sous la strate non tourmentée, a cristallisé ou brûlé complètement. Ces roches pyrogènes forment souvent des dikes pareils, à celui qui se déploie devant l'entrée occidentale de la gorge de Kariba, et qu'on appelle Nakabélé. Nous avons rencontré fréquemment, dans le voisinage des roches d'éruption, un tuf calcaire tendre, comme si après l'action du feu, des sources brûlantes avaient déposé la chaux qu'elles renfermaient.
Il est probable néanmoins qu'avant cette période éruptive, le grès dont nous parlons formait le bassin de grandes mers intérieures, dont les plages étaient couvertes des plantes qui ont composé la houille, et qui, à mesure que la terre s'est élevée, ont disparu pour faire place aux arbres siliciflés que nous voyons à la
1. La corne du buffle, d'un grain serré, plus solide que' toute autre, a une épaisseur de deux centimètres, et une largeur de trente centimètres à la base. « Vingt coups d*une bonne hache, portés par un homme exercé, dit Delegorgue, suffisent à peine pour la trancher. « {Note du trtiducteur.)
surface du sol. Peut-être à une époque où il y eut affaissement du terrain, par suite d'une convulsion volcanique, ces arbres ont-ils été submergés et soumis, par une haute température, à Faction d*une eau chargée de silice. Toujours est-il qu'un banc de houille, dont nous ignorons l'étendue, existe dans cette contrée, puisque le charbon apparaît près de la lave, ou du basalte qui est la principale roche du district de la chute du Zambèse, et qu'on le retrouve jusqu'à l'est de Tété.
Enfin, nous l'avons vu dans la Rovouma, et toujours sous le grès de couleur grise, avec ce trait caractéristique des arbres silicifiés. La quantité de beau minerai de fer que Ton y rencontre, et l'existence de ce prodigieux lit de houille présagent à cette région un avenir important. •
ikjuUkt. Nous quittons le Zambèse à l'endroit où il traverse la gorge de Kariba, formée par une chaîne de montagnes qui va du nord-est au sud-ouest. Près de l'extrémité supérieure des rapides du Rariba se trouve l'embouchure du Sanyati qui vient du sud, et qui, dit-on, arrose de ses sources les principaux Kraalsà bétail de MosUikatsi.
L'extrémité nord des montagnes ayant été doublée, nous avons établi notre camp près du village de Holoï. Cet homme généreux nous a donné deux pots de bière , deux volailles, trois énormes paniers de belle farine de sorgho, et a reçu notre présent avec gratitude. Il s'est levé, a fait quelques gestes, appartenant à la danse, et nous a dit, ou plutôt chanté, cette parole : « Motota I motota ! motota I > que nos gens nous ont traduite par un mot qui signifie je vous rends grâces. Il est allé, il y a quelques mois, faire une visite à Mosilikatsi, et nous a raconté qu'il avait vu les missionnaires : « Ces honunes, a-t-il lyouté, demeurent dans des wagons; ils ont dit à Mosilikatsi qu'ils étaient de sa famille ; qu'ils laboureraient la terre, et pourvoiraient à leurs propres besoins. Mosilikatsi a répondu : La terre est dpvant vous ; j'irai vous voir et vous regarderai labourer. »
Telle est effectivement la substance de l'entretien qui eut lieu quand M. Moffat présenta les missionnaires à son vieil ami. Le rapport de Moloï était donc exact ; et il prouve que la crainte de perdre leur territoire, en y admettant les étrangers, ne vient pas tout d'abord à l'esprit des indigènes. Au contraire,
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un chef qui a la bonne fortune d'en voir se fixer près de lui éveille plutôt l'envie des autres. Le ressentiment jaloux qu'inspire la présence de l'étranger est plus, dans le caractère de l'Arabe que dans celui de l'Africain; et tout voyageur qui respecte les femmes n'a rien à craindre, excepté dans les tribus qui font le commerce d'esclaves ; encore est-il bien rare qu'il y soit en péril.
On se figurerait que les païens, vivant dans une entière ignorance de la mécanique, doivent être frappés d'admiration par les effets merveilleux des machines, oi; par le spectacle imposant d'un vaisseau de guerre; et Ton croirait que les prodiges de la science et de l'industrie modernes fontnattre chez eux l'étonnement, le respect mêlé de terreur que les miracles ont inspirés jadis ; on aurait tort. Nous entendons bien les indigènes s'écrier, à la vue de ce q\ie la science noua permet d'obtenir : c Vous êtes des dieux, non des hommes, » mais le cœur n'est pas touché*. Si l'on veut entreprendre leur amélioration, il sera plus facile d'arriver au Ijut que l'on se propose en venant à eux dépourvu de tout ce qui peut exciter la crainte ou la convoitise. Les païens, qui ne connaissent pas la cupidité et la haine, développées trop souvent par le flot montant de l'émigration, prêtent mieux l'oreille au message du divin amour, quand il leur est apporté par des hommes qui partagent leur dénùment.
Nous voyons des troupes considérables de belles grues de Numidie. Les pintades sont toujours nombreuses; mais plus farouches, en raison de la guerre que leur font les indigènes, qui les tuent à coups de flèches, ou en leur jetant leurs massues, qu'ils lancent avec beaucoup de précision.
Hier le Mambo, ou chef de l'Ile Mochoué, a fait courir après nous; il voulait nous offrir un présent, et « entendre les pa-
1. C'est parce que ces prodiges, qu'ils attribuent à une main divine, sont eo dehors de leur existence, qu'ils en sont peu émus. « Pour eux, dit Darwin (et Bougainville avait fait la même remarque), un vaisseau de guerre est de la même espèce que les montagnes ; ils ne s'en préoccupent pas plus que des œuvres de la nature qui ne les affectent pas directement. » Pour être ému d'une chose il faut en sentir la grandeur ou l'utilité. C'est pour cela que tout ce qui répond à leurs besoins, tout ce qui apaise leurs souffrances ou diminue leur effroi les touche profondément; les seuls thaumaturges dont les religions aient consacré les miracles sont les guérisseurs de malades, les exorcistes, ceux dont la voix commande à la tempête ou ressuscite les morts. {Note du traducteur,)
rôles qui feront que le pays se reposera. » Nous nous sommes excusés (te ne pas lui avoir fait de visite en disant que les étrangers ne savaient point où ils passaient. Il nous proposa de nous adjoindre une députation qu'il veut envoyer à Sékélétou pour rétablir les bons rapports qui ont existé entre eux, et qu'une guerre récente a détruits. Nous lui avons répondu que nous ne savons pas si Sékélétou gouverne sagement, ou s'il écoute les vieux guerriers qui désirent lui voir suivre les traces de son père; et nous avons refusé sa proposition.
Le soir, comme nous étions campés en face de Tlle, des gens se sont présentés pour jouer du marimba, avec accompagnement de bàtODs frappant des cornes de buCQe. Sachant que la musique monotone et la danse peu gracieuse de ces parages ne tardent pas à nous fatiguer, nos Makololos ont renvoyé ces musiciens.
Depuis l'embouchure du Kafoué, la rive gauche et les lies du Zambèse ont une population nombreuse. La rive droite, au contraire, bien qu'elle soit également fertile, est entièrement déserte. Mosilikatsi ne permet pas i||ft*on s'y établisse, afin qu'il n'y ait là personne qui puisse donner l'alarme quand il envoie ses guerriers faire une razzia au delà du fleuve.
A partir du village de Moloï, les habitants, quoique Batokas d'origine, sont appelés Bahoués et Ba Séléas. Les riverains de la petite rivière du Losito se livrent en grand à l'extraction du sel, qui est pour eux l'objet d'un commerce important, et qu'ils vendent très-bon marché.
Nous traversons un pays fertile, couvert d'une forêt dépourvue de sous-bois, où nous accompagnent les Bahoués, dont nous recevons le meilleur accueil. Beaucoup d'entre eux sont appelés* par leurs compatriotes Baenda pézi ou Ya-tout-nu, parce qu'un badigeon d'ocre rouge forme leur unique vêtement. Quand nous nous arrêtons dans leurs villages ils nous saluent avec respect; les femmes nous adressent leur chant monotone et doux, et l'on nous régale de litingy bière nouvelle, qui n'ayant pas encore fermenté n'est pas enivrante; on l'appelle aussi makondé. Tous les hommes que nous voyons sont armés de lances massives; quelques-uns portent de grands boucliers en peau de buffle.
Les alentours des villages sont ordinairement défrichés et cultivés par place; mais on ne peut dire nulle part que le pays
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soit populeux. Dn voit dans chaque bourg des estrades sur lesquelles le sorgho en épi est amoncelé. Quand il est battu, le grain est empaqueté avec de Therbe, et ces paquets oblongs sont empilés dans des cadres de^bois.
Nous avons traversé plusieurs petites rivières, telles que la Mandora, la Lofia, la Manzaia, dont Teau est saumâtre; le Rimbé, le Chiboué, la Chésia, la Ghiloa, où se voient des fragments de houille, simples ruisseaux qui ne font à peu près que nous servir de boi:nes milliaires.
L'tle et le rapide de Nankasalo, dont on qous avait parlé autrefois, n'ont aucune importance. Le rapide n'existe que d'un côté de Tîle, et a tout au plus huit cents yards de longueur. L'île de Kalouzi est l'un des nombreux endroits où nous nous sonunes arrêtés pour faire des observations astronomiques. Un poète, qui nous accompagnait, nous a quittés à Mozia. Enfin nous avons trouvé Tlle de Mochénya; puis celle de Mpa^i^dé, à l'embouchure du Zoungoué, où nous nous sommes éloignés du Zambèse.
Nous avons tâché de savoir si la nudité des Baendas Pézis était le signe d'un ordre particulier; on nous a répondu que c'était leur habitude. Ils ont toujours aimé cela, sans pouvoir dire pourquoi. La pudeur semble chez eux complètement endormie ; rien n'a pu la réveiller, ni les rires, ni les bons mots qu'ils inspiraient à nos hommes. Il* est évident qu'ils ne se sentaient pas plus indécents que nous tous ; mais quoi qu'on puisse dire en faveur de la nudité des statues, nous sommes frappés d'une chose : c'est que l'homme déshabillé est un animal très-laid. Si l'on voyait les gens dégradés de nos basses classes dans le même état, et sans la couleur noire qui produit l'effet d'une sorte de vêtement, il est probable que ce serait encore pis.
Dans leurs querelles entre gens de la même bourgade, les Bahoués ont soin de ne pas tuer leurs adversaires ; mais de viHage à village, ils sont moins scrupuleux. On dit que les vainqueurs se partagent le corps de l'un des ennemis restés sur le champ de bataille, et accomplissent certains rites sur ces fragments. Les vaincus réclament une portion du même trépassé, accomplissent sur elle les mêmes cérémonies, et de plus se lamentent de la perte de leur camarade; après quoi la paix est conclue, et les deux partis peuvent se visiter sans crainte.
Quelquefois la tête du partagé est placée dans une fourmilière où elle demeure jusqu'à dissection complète. Celui qui a tué rindividu prend alors la mâchoire inférieure et la porte en souvenir de sa victoire. Mais nous n'avons jamais vu cette pratique, dont le récit ne nous a été fait que par l'intermédiaire de notre interprète.
Ainsi qu'il a été dit plus haut, nous avons quitté le Zambèse à l'embouchure du Zoungoué, qu'on appelle- encore Mozamaou Déla. Remontant le cours de cette petite rivière, nous avons pris à l'ouest, puis ensuite au nord-ouest. Le lit sableux du Zoungoué dans cette saison est complètement à sec pendant les huit ou dix premiers milles. Des saules croissent néanmoins sur ses bords; l'eau commence bientôt à paraître dans les creux ; et l'on trouve à quelques milles plus loin une eau courante d'une fratcheur délicieuse. Comme dans beaucoup de rivières, à partir de Ghicova jusqu'à Sinamané, le schiste et la houille se montrent dans la tranche de la berge; et l'on voit çà et là de grosses racines de sligmaria, ou de plantes de la même famille.
Nous avons suivi le cours du Zoungoué jusqu'aux highlands des Batokas ; et gravissant les pentes rapides et rocailleuses de ces montagnes, formées de quartz rouge et blanc, nous nous sommes arrêtes à plus de trois mille pieds d'élévation. La fraîcheur de l'air, son action fortifiante, le bien-être physique et moral dont nous avons joui en cet endroit était quelque chose de délicieux; d'autant plus qu'en jetant ses regards dans la plaine on la voyait couverte d'une atmosphère épaisse , d'un éclat aveuglant , qui augmentait le prix de nos jouissances.
De ce point on a une vue magnifique de la vallée du Zambèse : comme une immense forêt parsemée de clairières, tant les parties cultivées sont peu de chose en comparaison du domaine sauvage.
29 juillet. La nuit s'est passée à une, grande hauteur audessus de la mer, au bord du Tyotyo, près du Chirébouéchîna ou Tabachéou, noms qui signifient tous deux montagne blanche. Ce malin, le sol était couvert de givre , et il y avait une feuille de glace sur les étangs.
Côtoyant la pente méridionale du Tabachéou, nous avons bientôt passé des montagnes sur le vaste plateau du Mataba. Regardant en arrière, nous avons vu dé Tautre côté de la vallée
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du Zambèse, à une distance de quelque trente milles, la grande chaîne qui, au sud-est, vient du Hachona, se dirige au nordouest, pour rejoindre la rampe dont les chutes de Victoria forment l'angle , puis se détourne et va se perdre au nord-est.
Il y a seulement quelques années ces vastes highlands étaient peuplées de Batokas; elles nourrissaient de nombreux troupeaux , et leur fertilité récompensait largement le cultivateur. Aujourd'hui les zèbres, les antilopes et les buffles profitent seuls de ces gras pâturages ; et l'on ne voit plus un homme sur cette terre où il y avait des multitudes. Depuis mardi matin, jusqu'à samedi soir, allant du Tabachéou à Moachemba, qui n'est plus qu'à vingt et un milles des chutes, nous avons traversé cons* tamment des villages en ruine et pas vu un seul individu.
Les Batokas ont été chassés de leur riche territoire par les invasions de Sébitouané et de Mosilikatsi. Plusieurs tribus de fiéchuanas et de Basoutous, qui fuyaient devant les Matébélés, atteignirent le Zambèse au-dessus des chutes. Venant d'un pays où il n'y a pas de rivière, aucun d'eux ne savait nager. Une de ces tribus, celle des Bamangouatos, voulut traverser le fleuve, et demanda des pirogues à l'un des chef batokas. Gelui-ci.'donna l'ordre de passer les hommes et les femmes dans des canots distincts, et de les déposer dans des tles différentes, où les hommes furent condamnés à mourir de faim, tandis que les femmes étaient réduites en esclavage.
Sékomi, chef actuel des Bamangouatos, et qui alors n'était qu'un petit enfant, parvint à s'échapper, gr&ce à la pitié d'un Batoka. Cette action généreuse parait avoir fait sur lui une impression ineffaçable; car bien que d'une nature peu sensible, il ne manque jamais de s'enquérir de la prospérité de son bienfaiteur.
Avec son habileté ordinaire, Sébitouané déjoua les projets des traîtres, en insistant de la façon la plus polie pour avoir leur chef à ses côtés, et en l'y conservant jusqu'à l'instant où le dernier de ses hommes et de ses bœufs furent déposés sur l'autre rive. Le passage terminé, il donna au chef plusieurs lôtes de gros bétail, et les anneaux de ses propres épouses.
Une fois le Zambèse franchi, les Makololos, qu'on appelait alors Basoutos, se trouvaient en face de tous les Batpkas. Aujourd'hui ils nous montrent avec orgueil l'endroit où, sur les bords du Lékoné, leur chef ayant groupé ses guerriers, mis derrière eux
les enfants, les femmes et le bétail, résista, avec une poignée? d'hommes, à l'attaque des hordes nombreuses qui Tentouraient.
Les Batokas prirent la fuite devant cette phalange aguerrie par des années de combat; et plus tard, Sébitouané justifiait les conquêtes qu'il avait faites chez eux, en disant qu'ils avaient attaqué un fugitif qui ne leur avait fait aucun mal.
Selon toute apparence, les Batokas n'ont jamais été une race guerrière. Il y a quelques jours, comme nous traversions leur pays, nos yeux tombèrent sur un grand calrn dont l'origine nous fut expliquée de la manière suivante par notre guide : « Une fois, nos ancêtres allaient pour se battre avec une tribu des environs ; mais arrivés là, ils s'arrêtèrent ; et s'étant assis, ils se mirent à délibérer. Après de longs discours, ils furent tous d'avis qu'au lieu d'aller tuer leurs voisins, et de se faire tuer euxmêmes, il serait plus sage d'élever un grand tas de pierres comme protestation contre le tort qui leur avait été fait; puis quand le tas de pierres fut achevé, ils revinrent tranquillement chez eux. »
Des gens d'humeur aussi pacifique ne pouvaient pas résister à Sébitouané , encore moins aux Matébélés , qui finirent par éloigner les Makololos. Toutefois , ayant voulu poursuivre ces derniers, les Matébélés furent vaincus à leur tour. Attirés dans une île du Zambèse par des chèvres que Sébitouané y avait mises, ils ne surent pas en sortir; et, affaiblis par le jeûne, après qu'ils eurent mangé les chèvres , ils ne purent se défendre contre les Makololos, qui adoptèrent les femmes et les enfants. Une armée considérable et pourvue de canots fut alors envoyée par Mosilikatsi pour venger cette défaite; mais Sébitouané, ayant réuni tout son peuple et tout son bétail dans une tle, les défendit si bien que personne ne put en approcher. Démoralisés par cette tactique, affaiblis par la fièvre et la faim, les Matébélés redescendirent près des chutes ; et de cette armée nombreuse, cinq hommes seulement retournèrent dans leur pays.
Mais si les Batokas n'ont jamais aimé la guerre, ce sont de braves chasseurs de buffles et d'éléphants. Ils s'approchent sans crainte de ces animaux formidables, et les tuent à coups de lance. Les Banyaïs, qui pendant longtemps ont intimidé les traitants portugais, étaient stupéfaits de l'audace avec laquelle nos Batokas se jetaient sur l'éléphant. Chisaka, un métis rebelle,
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ayant autrefois engagé un corps de cette tribu, ravagea toutes les villas des environs de Tété. Ces maraudeurs portaient le nom de Basimilongoués ; plusieurs de nos hommes ont trouvé parmi eux quelques-uns de leurs parents.
Sininyané et Matenga, deux des nôtres, firent également partie d'une expédition portugaise contre Mariano; on les avait entraînés en leur disant que nous étions arrivés, et que nous les appelions à Senna. Mais ils prirent la fuite quand ils eurent découvert qu'on les avait trompés, et \u tuer à côté d'eux un officier, plus un grand nombre d'esclaves.
Les Batokas se sont élevés jusqu'à certains usages qui appartiennent à Tétat civilisé. Ils cultivent les arbres fruitiers, et ceux dont la graine est oléagineuse. Non-seulement nulle tribu voisine n'a jamais planté ni les uns ni les autres, mais il i^'en est pas qui s'abstienne d'abattre les arbres dont ils récoltent les fruits. Nous avons vu au contraire dans l'ancien pays des Batokas des vergers plantés en lignes, et où les arbres n'avaient pas moins de deux pieds de diamètre. Le grand Mosibê, qui porte une fève recouverte d'une pellicule rouge, et qui, dit-on, engraisse ceux qui la mangent, y avait probablement passé deux cents étés. Il a paru d'autant plus curieux à iiotre botaniste qu'il est allié à une espèce que l'on ne trouve qu'aux Indes occidentales. Nous avons rencontré là le Motsikiri, qu'on appelle quelquefois Mafouta; il donne une sorte de graisse concrète, et une huile qui s'exporte d'Inhambané.
On raconte que deux voyageurs batotas descendirent anciennement jusqu'à la Loangoua; qu'ils y trouvèrent l'arbre au maçao, c'est-à-dire au jujube, et qu'ils en rapportèrent des noyaux jusqu'aux chutes du Zambèse, où ils ne manquèrent pas de les planter. On voit encore deux jujubiers en cet endroit, les seuls qui existent dans cette région.
Enfin les Batokas ont des cimetières permanents , établis à l'ombre des grands arbres touffus, ou sur le flanc des montagnes, qui alors deviennent sacrées. Ils révèrent les tombeaux de leurs ancêtres, en décorent le chevet en y plantant les plus grandes dents d'éléphant, et parfois les entourent du plus bel ivoire.
Quelques tribus jettent leurs morts dans la rivière pour qu'ils soient mangés par les crocodiles; ou bien les cousent dans des nattes, et les placent sur les branches d'un baobab. Il en est
d'autres qui les portent dans un lieu retiré, que défend une végétation épaisse, et où ils deviennent la proie des hyènes; mais les Batokas les enterrent respectueusement, et tiennent désormais pour sacré l'endroit où ils ont creusé leurs fosses.
Ainsi que toutes les tribus de cette contrée, les Batokas ont
recours à l'épreuve du mouavi ; mais chez eux elle peut être
subie par procuration, et un coq prend souvent la place du.
prétendu sorcier. Nous avons reçu, près de l'embouchure du
Kafoué, la visite du Mambo, ou chef de Tendroit, qui venait
nous apporter un présent. Il voyageait avec quelques-uns de
ses vassaux ; ses compagnons et lui avaient le front barbouillé de
farine, et une gravité exceptionnelle se remarquait dans leurs
manières. Accusés de sortilège peu de temps avant notre pas-
^^ge, Ils avaient accepté le jugement de Dieu, et se disposaient
^ boire le môuavi. C'était dans ce but qu'ils se rendaient a la
Montagne sacrée de Nchomokéla, où leurs ancêtres avaient reçu
ià sépulture. Après avoir adjuré les esprits invisibles de venir
^^tester l'innocence de leurs enfants, ils avalèrent le poison; et
"-^yant vomi, ils furent déclarés non coupables.
Il est évident qu'ils croient à la vie future ; la persuasion que
^sprît du défunt sait parfaitement ce que font ceux qui lui sur-
'^^ï^t^ et qu'il est satisfait ou irrité de leurs actes, est générale
^'ïiî eux. Le propriétaire d'un grand canot refusa de nous le
^di*^ parce qu'il appartenait à l'esprit de son père, qui l'aidait
et ^^^®r l'hippopotame. Un autre, au moment où l'affaire allait
p ^^Uclue, vit un gros serpent sur une branche, et retira sa
(/jj ^^:> en disant que son père venait protester contre la vente
^ktx r^ fallu que certains chefs batokas fussent doués d'initai^ J^ - Le territoire de l'un d'eux, situé à la partie occiden- Hom ^ pays, était défendu au sud par le Zambèse; à Test et au l'anj^ ^^T un marais impraticable, où il y avait de l'eau toute vasi^^^ - ^^ frontière du couchant était la seule qui permît Tincrevi^^ sur une étendue d'un mille ; le chef conçut le projet de aba\^^^t> un canal profond et large qui partirait du marécage, et trovi^^^^ait au Zambèse. Notre homme exécuta son plan et se l'h^^l^ enfermé dans une île, où ses bestiaux purent tondre de\|^^^ en toute sécurité, et ses grains mûrir à l'abri des marau-
216 LE ZÂMBÈSE
Un autre chef, mort il y a déjà longtemps, chercha le moyen de guérir les bœufs et les vaches piqués par la tsétsé, et crut ravoir découvert. Moyara, son fils, nous a montré la plante dont il faisait usage (plante inconnue à notre botaniste), et nous a dit la manière de préparer la drogue. On prend Técorce de la racine de cette plante, on y ajoute (ce qui fera la joie des homœopathes) une douzaine de tsétsés qu'on a préalablement fait sécher, on pile ensemble Técorce et les mouches, et on les réduit en poudre. Celle-ci est administrée à la bête, qui en outre est fumîguée par le reste de la plante qu'on lui brûle entre les jambes. Il faut continuer ce traitement jusqu'à ce que les derniers symptômes du mal aient disparu. Moyara nous a dit avec franchise que tous les bestiaux traités par ce moyen ne guérissaient pas; t car, a-t-îl ajouté, il y a des animaux, ainsi que des hommes, qui meurent en dépit de toute médecine. Maïs quand par malheur un troupeau a été piqué par 1k tsétsé, le remède de mon père Kampa-Kampa sauve quelques-unes des bêtes ; tandis que si on ne l'emploie pas, elles meurent toutes infailliblement. »
Avant de nous communiquer son moyen, il nous a fait promettre de ne le donner à personne, de ne pas même nous en servir tant que nous serons dans le pays; en cas de malheur, c'est lui qui doit soigner nos bœufs. Une fois au loin nous pourrons faire usage du remède ; puis en voyant la guérison , nous devrons penser à Moyara, et lui adresser un présent.
Dans tous les lieux où nous passons nos gens proclament que nous désirons que les tribus vivent en paix, et que nous ferons tous nos^efforts pour que Sékélétou empêche ses sujets de faire des razzias chez leurs voisins. Les gens d'ici ont beaucoup souffert de ces maraudes. A tous les reproches qu'ils ont adressés à Moshobotouané, qui est leur compatriote, mais rallié à Sékélétou, celui-ci a toujours répondu : « Les Makololos m'ont donné une lance; pourquoi ne m'en servirais-je pas? » C'est lui qui, d'une vitesse remarquable, a servi de guide à Sébitouané quand il a fait la conquête du pays.
Cette réputation de pacificateurs nous vaut partout une hospitalité généreuse. DepuisFembouchure du Kafoué, nos gens vivent tous dans l'abondance. Les indigènes nous apportent leur plus belle farine; ils y joignent des chapons gras, destinés à lui donner du goût ; d'énormes pots de bière et du tabac « pour nous
^ le cœur; puis des citrouilles et des fèves,.pour que nous L!5 rassasiés avant de nous endormir. >
11 nous est arrivé souvent, depuis le Kafoué jusqu'au Zoungoué, de passer en un jour auprès de plusieurs villages. Les habitants de ces bourgades nous envoyaient le soir des députations chargées d'aliments qui nous étaient offerts. • Ils ne pouvaient pas permettre à des étrangers de passer devant leur demeure sans rien prendre. » U n'est pas rare qu'on nous hèle d'une case dont les gens nous aperçoivent ; on nous prie d'attendre un instant, et l'on s'empresse de nous apporter de la bière.
Notre voyage ressemble à une marche triomphale ; nous entrons dans les bourgades et nous en sortons au milieu des acclamations des villageois. Les hommes frappent dans leurs mains ; les femmes nous saluent en chantant, et répètent de leurs voix aiguës : < La paix I la paix I • ou bien : c Nous dormirons! »
Un jour que nous entrions dans un hameau d'où l'on n'était pas venu à notre rencontre, notre guide appela les habitants : c Pourquoi, leur dit-il, ne battez-vous pas des mains, et ne saluez-vous pas quand il vous arrive des hommes qui vous apportent la paix î »
A la fin de la journée, c'est une chose commune de voir les gens du village venir travailler à notre camp. Les uns, armés de houe, aplanissent la terre; les autres vont chercher de l'herbe sèche, et retendent soigneusement où l'on mettra nos lits; tandis que leurs camarades abattent des buissons avec leurs petites haches, et nous en font rapidement une clôture pour nous abriter du vent. Si l'eau est un peu loin, ils vont nous en chercher, et profitent de l'occasion pour nous rapporter du bois.
Les Batokas ont la passion de l'agriculture. Nous avons trouvé près de leurs villages des séries ininterrompues de champs de sorgho d'une grande largeur, dont la traversée nous prenait des heures de marche. Nous voudrions déterminer d'une manière plus positive l'étendue de ces champs ; mais c'est impossible : le cadre où ils sont placés est tellement vaste que, dès l'instant où vous les voyez d'assez haut pour en saisir l'ensemble, ils se noient dans le paysage, et n'y forment plus que des mouchetures. Toutefois, relativement à la population, leur étendue fait le plus grand honneur à ceux qui les cultivent.
218 LE ZAHBÈSB
Les Batokas ont de nombreux greniers qui font paraître leurs villages plus considérables qu'ils ne le sont réellement. Quand les eaux du fleuve se sont retirées, ils emballent leur grain avec de rherbe, qu'ils enveloppent d'une couche d'argile, et vont cacher ces ballots dans les lies sableuses, afin de les protéger contre les attaques des souris et des hommes. Il leur est difficile de le conserver longtemps à cause des charançons ; et quelque abondante que soit la récolte, il fatit tout consommer dans l'année. Gela explique l'énorme quantité de bière qui se brasse dans le pays.
La bière de ces Batokas n'a pas l'aigreur, ni les propriétés enivrantes de la boala ou du pombé qu'on fait en d'autres endroits; elle est douce, très-nutritive, et n'a que le degré d'acidité voulue pour être agréable, l'ous les gens du pays sont potelés ; et bien qu'ils fassent copieusement usage de ce liting ou bière douce, nous n'avons jamais vu un seul cas d'ivresse parmi eux.
Les hommes et les enfants recherchent avec ardeur l'occasion de gagner quelque chose, et travaillent pour le moindre salaire. Nos gens leur font porter leurs fardeaux pour quelques grains de verre par jour; et à ce prix-là ils en trouvent plus qu'ils n'en veulent. Notre ex-cuisinier, aussi avare que sale, avait un pantalon de matelot qui n'était pas neuf quand on le lui avait donné. Après s'en être servi jusqu'à le mettre en guenilles, il a loué un homme qui, pour une de ses jambières trouées, lui a porté son lourd bagage du matin jusqu'au soir. Le lendemain, un autre porteur a fait le même travail pour la seconde jambière; et ce qui restait de la vieille culotte, sans les boutons, a payé la troisième corvée.
Ainsi que dans les autres portions de l'humaine famille, des hommes d'une capacité remarquable ont surgi de temps en temps parmi les Africains. E s'en est trouvé dont la sagesse et les lumières ont excité l'admiration dévastes provinces; d'autres qui, par la ventriloquie, par leur adresse à lancer le javelot ou à tirer de l'arc, ont fait l'étonnement de leurs compatriotes. Mais, en l'absence de toute espèce d'écriture, la notion des faits antérieurs s'est effacée , et l'expérience acquise n'a pas pu se transmettre aux générations nouvelles.
Eux aussi ont eu leurs bardes, ils en ont même encore ; mais
la tradition ne conserve pas leurs épanchements. L'un de ces ménestrels, un véritable poëte , autant que nous pouvons en juger, nous a suivis pendant plusieurs jours. Dans tous les endroits où nous avons fait halte, il a chanté nos louanges en des strophes faciles et harmonieuses, formées de vers blancs composés de cinq syllabes. Tout d'abord le chant n'avait que quelques lignes; mais chaque jour, Fauteur recueillant de nouveaux détails sur nous, allongeait son poème; et notre éloge a fini par devenir une ode d'une assez belle longueur. Quand la distance où il était de chez lui Tobligea de nous quitter, il nous en exprima tous ses regrets ; et il retourna dans ses foyers, après avoir touché, bien entendu, le prix de ses louanges, non moins utiles qu'agréables.
Un autre enfant d'Apollon, moins bien doué il est vrai (encore un Batoka), fait partie de notre escorte. A la veillée, pendant que les autres jasent, font la cuisine ou dorment, il redit ses poèmes, ou il raconte tout ce qu'il a vu chez les blancs, et ce qu'il a remarqué sur la routç II en résulte que tous les soirs quelque chant nouveau s'ajoute à son odyssée. L'improvisation d'ailleurs lui est facile : jamais il ne reste court; si le mot lui échappe, il ne s'arrête pas pour cela, il remplit la mesure d'un son particulier qui n'a pas de sefis, mais qui conserve le rhythme. En récitant ses poèmes, il s'accompagne sur la sansa(c)f instrument pourvu de neuf touches en fer, que .l'on frappe avec le pouce, tandis que les doigts en maintiennent la boîte. La partie creuse et décorée fait face à l'artiste. Les gens qui ont le goût de la musique et ne sont pas assez riches pour acheter cet instrument, le remplacent, ou plutôt s'en font un avec de grosses tiges de sorgho dont ils forment la caisse; ils fabriquent les touches avec des éclats de bambous. Le son est faible mais n'en paraît pas moins ravir l'exécutant. Quand on ajoute à la sansa une calebasse, en guise de table d'harmonie (a), elle est naturellement plus sonore. On y met des fragments de coquille et des morceaux d'étain qui joignent leur cliquetis aux accords du virtuose ; enfin la calebasse est ornée, comme on peut le voir dans la gravure suivante (6).
En réfléchissant à la nudité qui a valu aux Baendas-Pézis le nom qu'ils portent, nous avions pensé qu'elle pouvait être le signe d'un ordre analogue à celui des Francs-maçons. Ce devait
220 LE ZAMBËSE
être une erreur; les Africains n'ont pas de société secrète. II existe, il est vrai, dans l'Angola des espèces de irërea que les Portugais désignent sous le nom d'Empacasseiros; mais cette association ne donne & ses membres que le droit de manger les uns chez les autres, quand l'occasion s'en présente. Pour y être admis, il faut avoir tué un empacasso (buffle ou gnou), et l'avoir fait avec adresse. Cette condition est à peu près la même que celle qui est exigée pour entrer dans les bandes où les jeunes Malcololos sont formés et circoncis. A partir de leur admission, tous les individus qui composent ces bandes sont entre eux sur le pied
JÉB'
Mirant de laUe d'harmonie ; b, extérieur de la calebasse décor* d'arabesque» et d« ligures; c, sansa proprement dit.
d'une égalité parfaite; ils restent soumis à la discipline du corps dont ils ont fait partie, et seraient punis dans le cas où ils feraient preuve de couardise'. D'après ce que nous avons vu dans cette région nous ne croyons pas que la franc-maçonnerie pût y produire aucun bien.
Un noble écliantillon des Baendas-Pézis vint ua jour nous voir, et gagna notre estime, bien qu'il n'eût pour tout vêtement que sa pipe dont le tuyau, de deux pieds de long, était entouré d'un fil de fer poli. II nous apportait un présent qui té-
!■ Voir Ecplonutoiu datu ràfrigut amtralf, p. 166.
moignait de sa générosité. Dieu Tavait fait nu, disait-il ; c'était pour cela qu'il n'avait jamais voulu mettre aucun habit. Ce raisonnement est le même que celui de certaines gens de notre connaissance qui mangent avec leurs doigts , et qui justifient leur malpropreté en disant que les mains ont précédé les fourchettes. Notre Baenda revint le jour suivant, et cette fois avec sa fenune et sa fille. Elles apportaient chacune un pot de bière afin que nous pussions boire avant de partir. Aussi avenantes, aussi modestes que pas une de celles que nous avons vues en Afrique , ces femmes étaient bien vêtues, même parées, comme le sont d'ailleurs toutes les femmes des Batokas. Il en est dont les oreilles sont entourées d'anneaux d'étain, souvent jusqu'à neuf à chaque oreille.
Les Baendas'Pézis, nous l'avons dit plus haut , se frottent le corps avec de l'ocre rouge. Quelques-uns prennent de l'écorce intérieure de différents arbres , et en tressent des bandelettes d'environ deux pouces de large. Après s'être rasé le derrière de la tête ainsi que le tour des oreilles , qui se trouve dénudé sur une largeur d'un pouce, ils enduisent d*un mélange d'ocre rouge et d'huile les cheveux qu'ils ont sur le crâne, et les entourent de leur bandelette, ce qui produit Teffet d'un joli petit bonnet de police.
Quelques rangs de perles conmiunes, un peu de fil d'archal autour des bras, l'indispensable pipe, et la petite pince de fer avec laquelle il tient le charbon, quand il veut l'allumer, forment tout le costume du plus élégant des Va-lout-nu.
Les autres facultés semblent assez développées chez ces Baendas-Pézis ; mais ni les remontrances, ni les sarcasmes ne les font rougir de leur état. Il est probable que le moindre vêtement éveillerait leur pudeur. Des fillettes d'une dizaine d'années, qui jusqu'alors avaient été peu vêtues, ayant été choisies à Kolobeng pour garder nos enfants, on les habilla de pied en cap. Au bout d'une quinzaine elles se couvraient bien vite la poitrine si l'on traversait la pièce où elles couchaient. Parmi les Zoulous, plus le tablier est petit plus la honte est grande quand
par hasard il se dérange.
Le tabac est largement cultivé, pendant l'hiver, sur la rive gauche du Zambèse; et peut-être n'y a-t-il pas au monde de plus grands fumeurs que les habitants de cette région. La pipe ne
222 LE ZâMBÈSE
leuF scMrt guère des lèvres; mais jamais fumeurs plus polis ne se sont rencontrés en chemin de fer. Quand ils viennent nous apporter leurs présents, bien qu'ils soient chez eux, pas un n'allumerait sa pipe avant de nous avoir demandé si cela ne nous déplaît pas.
Ils ont une manière de fumer qu'ils prétendent supérieure à toute autre, et que nous soumettons au jugement de nos amateurs de tabac. Après avoir aspiré la fumée, comme tout le monde, ils en rejettent la partie la plus grossière; puis une brusque inhalation leur en fait ressaisir et avaler, comme ils disent, la véritable essence, l'esprit même de la plante qui, par la méthode habituelle, est complètement perdu.
Le tabac batoka jouit dans le pays d'une extrême faveur ; il est certain qu'il est à la fois d'une très-grande force et d'un prix trèsminime. Pour quelques grains de verre on en donne une charge qui doit approvisionner tmt fumeur raisonnable au moins pendant six mois. Il est tellement fort qu'il occasionne des maux de tète au seul fumeur que nous ayons dans notre bande; mais cette qualité le fait rechercher des naturels qui viennent de très-loin pour en acheter*.
Aucun voyageur ne semble avoir pénétré chez les riverains du Zambèse au delà du Rariba. Nous avons demandé au chef de Koba, si quelque tradition ne mentionnait pas la visite d'un étranger. « Non, m'a-t-il répondu; nos pères sont morts sans nous avoir dit qu'ils avaient vu des hommes comme vous. C'est pour moi un grand honneur de voir aujourd'hui ce qu'ils n'ont jamais contemplé. » Quelques autres, faisant allusion à l'habitude qu'ont les vieillards de raconter des faits surprenants, se sont écriés : « Nous sommes les véritables anciens. Nous savons maintenant des choses plus merveilleuses que nos ancêtres ; car nous vous avons vus. »
Le seul récit où il soit question de la venue d'un étranger dans ces parages, se rapporte à Simoëns, qui a remonté le Zambèse jusqu'à Sanyati, mais s'est arrêté à la gorge du Kariba. Sui-
1. Cette prédilection pour le mal de tôle n'est pas exceptionnelle, comme on pourrait le croire ; le capitaine Burton l'a retrouvée sur la route de Zanzibar au Tanganyika. Dans certaines parties du midi de l'Afrique on ajoute à la bière diverses racines qui la rendent détestable, mais lui communiquent cette précieuse faculté d'alourdir le cerveai^ (Note du traducteur.)
vant les indigènes, et d'après ce que nous a dit lui-même le compagnon de ce brigand, le voyage de Simoëns fut une razzia continuelle, dans le genre des tournées de Séquasha. Ainsi que les Boers, et tant d'autres que nous avons connus, cet homme, dont le souvenir est toujours vivant à Tété, se prévalait de ses conquêtes en représentant ceux qu'il avait pillés comme étant des Landines, avec qui les Portugais se trouvaient alors en guerre. Quand on lui eut dit que c'étaient des Bahoués, de la nation des Batokas, il répondit simplement : « Us étaient nus, ce qui me les a fait prendre pour des Matébélés. » Après avoir amassé, avec Taide de ses bandes, d'énormes quantités d'ivoire et d'esclaves, Simoêns fut tué sur les bords du Zingési, près du village de Mpendé, où l'attaquèrent les forces combinées des vassaux de Gtiisaka.
Mais si avant nous les trafiquants n'avaient jamais pénétré jusqu'ici, des esclaves» appartenant à Séquasha et à son associé, ont suivi la trace de nos pas, et sont venus chez les Bahoués peu de temps après notre passage. Ces misérables, ayant dit qu'ils étaient nos enfants, ont acheté une grande quantité d'ivoire au prix infime de quelques grains de verre par défense, ils ont en outre fait l'acquisition de dix grandes pirogues neuves, qu'ils ont payées chacune six rangs de perles rouges ou blanches, ou bien deux brasses de calicot écru; enfin ils ont emmené un lot de belles jeunes filles qui ne leur ont pas coûté plus cher.
Nous étions convaincus depuis longtemps que le cabinet de Lisbonne s'était rendu coupable, peut-être sans intention, de duplicité à notre égard. Des ordres officiels, ainsi que nous l'avons dit, avaient été envoyés de Portugal aux fonctionnaires de la province pour qu'ils eussent à nous seconder de tout leur pouvoir; mais ces ordres ne devaient pas être exécutés sans réserve. D'après ce que noug avons observé il est évident que des instructions particulières sont venues en contrecarrer l'effet. Il est possible que ces instructions aient dit tout simplement qu'il fallait nous surveiller ; mais dans un endroit où presque tout le monde, depuis le gouverneur jusqu'au déporté, fait lecommerce^d'esclaves, de tels ordres ne pouvaient se traduire que de cette façon : « Veillons à ce que nos agents les suivent de près, afin d'étendre le cercle de nos affaires. » Nous étions tellement persuadés qu'en ouvrant cette région, où pas un Portugais n'a-
vait osé pénétrer jusqu'alors, nous nous faisions les instruments involontaires de la traite, que si notre parole n'avait pas été donnée de reconduire chez eux nos anciens compagnons nous aurions quitté le Zambèse, et gagné la Rovouma, ou pris toute autre voie qui nous aurait menés dans Tintérieur. Ce fut avec un amer chagrin que nous vîmes exploiter par les traitants le bien que nous aurions voulu faire.
Nous avons su plus tard qu'aussitôt qu'il fut décidé que nous nous rendrions à la Rovouma, le gouverneur général du Mozambique, le senhor d'Almeida, partit pour Zanzibar, et s'efforça d'obtenir du sultan qu'il prit cette rivière pour ligne de démarcation entre ses États et les possessions portugaises. Mais cette tentative, qui avait été faite d'après les renseignements que nous avions donnés dans une note lue à la Société géographique de Londres, fut heureusement déjouée par le colonel Rigby, consul des États britanniques à Zanzibar; et le gouverneur général dut se contenter du cap Delgado pour frontière nord de la province portugaise.
La brise vivifiante du plateau des Batokas nous dispose mieux que jamais à écouter la voix des oiseaux. 11 est possible que cela tienne à la fraîcheur de la température, mais leurs accents nous paraissent plus variés qu'ils ne le sont d'ordinaire. Un joli petit oiseau noir, à épaules blanches, que nous n*avons pas vu ailleurs, probablement un tisserin, se pose sur les brindilles les plus élevées des grands arbres, et nous jette sa mélodie, comme si au milieu de ces villages déserts il était joyeux de revoir la figure de l'homme. Il va d'un arbre à l'autre, et chante en volant, bien qu'il ne s'élève pas comme l'alouette. Résistant à la gelée, il pourrait être une acquisition intéressante pour les amateurs d*oiseaux et les sociétés d'acclimatation.
L'indicateur n'est pas le seul oiseau du pays qui soit attaché à l'homme. En différents endroits, où la veuve et la lavandière sont tenues pour sacrées par les indigènes, elles s'approchent de nous sans crainte. Si nos petits oiseaux étaient moins persécutés par nos gamins, l'affection qu'ils ont pour l'homme se montrerait davantage.
Séabenzo, le chef que nous avons trouvé près du Tyotyo, est venu avec nous sur les plateaux ondulés des highlands. Gomme il n'avait pas de vivres, nos hommes non plus, nous avons tué un
éléphant. A moins que la viande ne fasse réellement défaut, ou ^'on n'ait la fièvre de l'ivoire, on ne peut y songer sans ^^*^gret. Ces nobles animaux, qui à l'état domestique pourl'&ient être si utiles, sont, je le crains bien, destinés à disparaître ^vant qu'il soit long-temps. Mais dans l'entraînement de la ^basse on oublie tout; et nous avons pris part à l'attaque avec ^on moins d'ardeur que ceux qui ne pensaient qu'à la graisse ^* ^ la chair de la bête.
Les ouvrages du capitaine Harris et de Gordon Gumming
^liferment tant de détails sur ces massacres d'animaux qu'on
5 étonne de voir presque tous les livres, qui depuis lors ont paru
^w^ l'Afrique, souillés de pâles imitations des récits de ces grands
J^^asseurs. Les uns nous disent avoir échappé à des périls qui,
^près la connaissance que nous avons des animaux de cette
^^^^, exigent de nous beaucoup de charité pour croire que ^' 9ui en parle les a jamais courus, même en rêve; les autres
^^^s racontent des faits qui vous amèneraient à conclure que
pï^opQp^Qii des bouchers de naissance est aussi grande dans le
^Î^Uocàe-Uni que celle des cabaretiers dans la ville de Glascow.
7*près la quantité d'ivoire que l'on amèuQ fur les différents
P^ïûts d'où il s'exporte, on à estimé à tfepte mi|le le npmbre ^^^PHantsqui sont tués chaque année\
,|.g3j ^^«^s la note suivante, que nous devons à Tobligeance de M. Simmonds, il ^jp^jp2^^stion que de IMvoîre importé dans les îles Britanniques ; celui qu'on éi^^ -*** ^*^^^^ ®^ **" royaume de Siam, et qu'on envoie en Chine; celui qui, TlQis^^*^^ ®* ^® ^* ^^^® orientale d'Afrique est vendu dans l'Inde et aux Ëtats- > ^nfin l'ivoire des possessions françaises n'est pas compris dans ce tableau :
^ tout genre {dents d'Héphant^ de morse et d! hippopotame) importé dans
le Royaume-Uni de 1856 à 1863.
Qaintaai. Valant. Llrrea.
**^ pour chaque année. 10,721 332,533
tonnes p-^^^^tion des dents de morse et d'hippopotame est i peine de dix à douze
an; il n'y a donc pas lieu de s'en occuper relativement aa calcul
226 LE ZÂMBÈSE
Les grandes oreilles des éléphants que retracent les anciennes médailles romaines , prouvent que les animaux représentés sur ces médailles étaient originaires d'Afrique. Or il est probable qu'ils avaient été apprivoisés par les nègres de l'intérieur ; on ne voit huile part qu'un Européen de cette époque ait osé l'entreprendre; et chose singulière, depuis les Romains et les Carthaginois, l'éléphant africain n'a plus été domestiqué, bien qu'on lui croie plus d'intelligence qu'à l'espèce asiatique.
Celui, ou plutôt celle que nous avons tuée dernièrement, faisait partie d'une troupe d'éléphantes placées à la lisière d'une forêt située près de Motouta. La femelle dont il s'agit était la plus rapprochée de nous. Trois balles, dont une explosible, lui furent logées dans le corps. Une de ses compagnes, de moins grande taille, se retourna, et se mit à nous charger ; mais elle rebroussa chemin en se voyant tant d'ennemis, ets'éloigna avec les autres. La bande s'arrêta à deux reprises différentes pour attendre la blessée, qui n'était plus capable de la suivre, et ne l'abandonna à son triste sort que lorsque la fuite devint d'une nécessité impérieuse. Notre éléphante, malgré ses trois balles, franchit un mille et demi (plus de deux mille quatre cents mètres), puis s'arrêta et s'appuya contre un arbre. Quelques-uns de nos hommes s'en étant approchés, lui envoyèrent toute la charge de leurs mousquets. Elle agita sa trompe, se posa doucement sur un genou, puis sur l'autre, courba lentement les deux jambes de
que nous avons à faire. La difficulté est de savoir à quel poids nous devons réduire la moyenne do la dent d*éléphant. Si les cargaisons de différentes provenances ne nous donnent qu'un chiffre de 20 ou 25 livres ^ celles de Zanzibar et du Mozambique s'élèvent k 60 ou 80. En portant la moyenne à 30 livres, ce chiffre nous donne environ 40 000 défenses, ou 20000 éléphants. Si maintenant on y ajoute l'exportation des autres marchés on peut largement estimer à 30000 le nombre des éléphants détruits chaque année pour leur ivoire.
Nous avons cité plus haut ce chiffre de trente mille; mais, règle générale, le^ éléphants ne perdent pas leurs défenses ; nous n'en avons jamais trouvé que des morceaux qui provenaient de dents brisées en arrachant des racines d'arbre. Ainsi toute défense apportée au marché appartenait à un éléphant qui a cessé de Tivre; et si l'on pense au nombre d'éléphanteaux détruits avant que leurs dents soient d'aucune valeur, il est probable que le nombre des éléphants tués chaque année s'élève à 40 000. Nous avons bien vu qu'en certains endroits la moyenne du poids des défenses est de 60 livres; nous ne parlons pas des dents monstrueuses qui en pèsent de 130 à 150, on en a cité de plus de 200 livres; mais nous rappellerons que le marché de Zanzibar, dont l'exportation ne fait pas partie du tableau que nous avons donnée reçoit annuellement 20000 défenses.
^^ière, et tomba morte. C'est maintenant avec douleur que ^us écrivons ces lignes *.
j ^^ cri de joie partit de la bouche de nos hommes. Le reste de
^^nde accourut; et poussant des cris sauvages, ils dansèrent
f^^onde triomphale autour de la victime.
îj ^yant pas eu de viande depuis trois ou quatre jours,
t^»^^^^yaient pouvoir manger à eux seuls] tout l'éléphant, et
^^^^^ut pas disposés à en donner la moindre part aux gens de
©K^^zo. Mais après s'être gorgés toute la nuit, et bien qu'en
A»^. ^hant au docteur d'avoir assez peu de sens pour ne pas
fei* li jusqu'à ce que la dernière bouchée fût dévorée, ils
^ân donnèrent plus des trois quarts de la béte à Seabenzo, au-
^^el nous fîmes présent des deux défenses.
^^ trompe de l'éléphant d'Afrique est tellement massive à ^ P<^îtit d'insertion, placé à la partie supérieure de la face,
i' Ce»»
elle 2^ '^^ femelle était d'une taille ordinaire; nous l'avons mesurée avec soin,
^^ ^ donné les chiffres suivants :
Ba^j^^ Pied». Poaces
Circo^^^ prise au garot 8 2 1/2
lotï -i^f^^*^ «"ence du pied de devant 3 7
D*vi.^^^'^^r de la trompe depuis la pointe jusqu'à l'oeil 6 10
De l«^^*i^ àl'autra 1 2 1/2
De i>^^ï^ au conduit auditif 1 3 1/2
De l*^-*^* * la mâchoire inférieure 1 4 3/4
^ti^.^^ * -^ Â l'insertion de la queue 9 10
^ei^i j ^ v^r de la queue 3 4 1/2
^«Hj j ""^^3 ^*xonférence, prise au milieu de la poitrine 6 0
^^ o^^T^ ^ ^^conférence de l'abdomen 7 11/2
^^ i*» w ^" Pi®<* d® devant 5 1
Du
auditif au bord externe 2 9
^ î^^,^' de Toreille prise diagonalement 4 3
x^^^^^^omen au pied de derrière 3 3 1/2
Du ?^X^
^ . de derrière à la croupe 7 6
'^oni d*un fœtus d^éléphaiit arrivé à terme y ayant quatre placentas ,
-^ pourvus de cotylédons :
P«Ait^ Pieds. Pouces.
^^^ïcc^:^C^^^ prise au garot ^ ^
^ E^ \^^^-^^rence du pied de devant 1 1
^^ ^K^^'^^ de derrière à la croupe 2 5
^^ ^K:S^^^^ * de la trompe à l'extrémité de la queue 6 0
^« l^ ^;;^^%.t de la trompe jusqu'à l'œiL 1 ^ 1/2
^«>^^^1 auméat auditif. .' 0 7 1/2
Deirx^ ^^ ^t auditif au bord externe de l'oreilie 1 3 1/"^
ï^ftit^ ^^ ^^ irconférence de la poitrine 1 '^
^^ c^^^T^'^^irconférence de l'abdomen 1 \^'^
^ur du cordon ^ *
228 LE ZÂMBÈSE
qu'elle en fait paraître le front convexe. Tranchée à sa naissance elle est assez lourde pour, que d'après nos compagnons, il n'y ait dans leur tribu que deux ou trois hommes qui puissent la soulever.
Les éléphants commettent d'affreux ravages parmi les bouquets d'arbres que nous trouvons sur le plateau. Ils cassent les grosses branches aussi aisément que nous rompons un brin de céleri ; et souvent ils arrachent des arbres de belle taille pour l'unique plaisir d'employer leur force.
Pendant notre séjour à Motounta, un splendide météore éclaira la totalité du ciel. L'observateur, qui l'avait derrière lui, se retourna, et vit persister les raies lumineuses, pendant plusieurs secondes, sur la ligne qu'avait suivie le météore. On attribue ordinairement cet effet à l'impression produite sur la rétine par le corps étincelant; mais dans le cas actuel cette impression n'aVait pas eu lieu, puisque le météore avait passé derrière l'observateur ; et cependant les raies ont été nettement aperçues. Le rayonnement des planètes et des étoiles réclame aussi une explication différente de celle qu'on en donne habituellement.
Des arbres fruitiers, des figuiers banians gigantesques, des meules plus ou moins usées, des cercles de pierres, sur lesquelles étaient posées les caisses de sorgho, indiquent la place où il y avait autrefois des villages. Le seul motif que l'on assigne à l'abandon de cette belle contrée est la peur de la voir envahie de nouveau par les Matébélés.
Le terrain s'incline maintenant à l'ouest, et descend peu à peu vers la vallée des Makololos.
 deux jours de marche du village batoka le plus rapproché des Highiands, nous avons rencontré des chasseurs qui mettaient le feu à l'herbe sèche, afin d'attirer le gibier par la végétation nouvelle, qui paraîtra dès que l'incendie aura fait la place nette. Ici, nous en avons déjà fait la remarque, l'herbe est excellente pour le gros bétail. Nous voyons nos hommes manger une de ces plantes herbacées, dont les feuilles d'un brun rougeâtre , sont finement dentées en scie. Elle a exactement la même saveur que la racine de réglisse, et porte dans le pays le nom de Kézou-Kézou.
La tsétsé, que les Batokas appellent ndoka, n'existe, pas
sur ce plateau, bien que les buffles et les éléphants y abondent.
Un petit piège, amorcé avec une souris, et destiné à prendre la genette, est d'ordinaire la première chose qui nous annonce que nous approchons d'un village. Mais c'est le chant du coq, le bruit du pilon à farine, ou les cris joyeux des enfants qui nous apprennent que les cases ne sont plus qu'à une distance de quelques pas, tant elles sont bien cachées par les arbres.
4 août. Nous arrivons à Moachemba, le premier des villages batokas soumis à l'autorité de Sékélétou ; et nous apercevons distinctement les colonnes de vapeur qui s'élèvent des chutes, bien que nous en soyons encore à plus de vingt milles. On nous dit que les pluies ayant manqué cette année, la récolte est perdue, et que de Séshéké à Linyanti la faim est très-grande. Nos hommes reçoivent ici la confirmation de quelques-uns .des rapports qui leur ont été faits sur leurs familles par les Batokas des montagnes. La femme de Takelang a été exécutée pour crime de sorcellerie, comme toujours, par Mashotlané, le chef du village de la Cataracte. Les deux épouses d'Inchikola, croyant qu'il était mort, se sont remariées; et Masakasa apprend avec un vif déplaisir qu'il y a deux ans, sur la nouvelle qu'il avait été tué, ses amis ont jeté son bouclier dans le gouffre des chutes, ont exterminé ses bœufs, et ont fait une orgie funéraire en son honneur. Il a l'intention de les renier. < Quand ils viendront me saluer, dit-il, je leur répondrai : Masakasa est mort; il appartient à l'autre monde, et n'est pas ici. S'il était là, vous le sentiriez bien ; car il puerait maintenant. »
Les tristes nouvelles qu'on nous avait données du résultat de la mission fondée à Linyanti par le révérend Helmore nous sont également confirmées. Plusieurs des missionnaires, ainsi que les indigènes qu'ils avaient amenés de Ruruman en qualité de domestiques, ont succombé à la fièvre ; et les autres sont partis.
Nous avons passé toute la journée du 7 près du village du vieux chef batoka, appelé Moshobotouané, l'homme le plus corpulent que nous ayons vu en Afrique. C'est un accès de fièvre très-grave de Charles Livingstone qui nous a retenus. Le malade a pris une dose de nos pilules fébrifuges ; le lendemain il a pu marcher pendant trois heures ; et le neuf, après avoir fait les
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huit milles qui nous séparaient des chutes, il s'est livré jusqu*au soir à l'exercice fatigant d'admirer ce qu'il avait sous les yeux. Nous étions déjà dans la même vallée que Linyanti ; et la fièvre de Charles était la même que celle qui traitée seulement, ou plutôt mal traitée avec un peu de poudre de Dover, fut si fatale au pauvre Helmore; fièvre dont les symptômes, pour les personnes étrangères à la médecine, ont tout à fait l'apparence de ceux d'un empoisonnement.
Nous avons fait un cadeau à Moshobotouané, et lui avons dit en même temps ce que nous pensions de ses razzias sanglantes chez les Batokas, dont il est le frère. Une remontrance produit plus d'effet quand elle est précédée d'un acte bienveillant. Moshobotouané ne prit certainement pas la nôtre en mauvaise part, ' ainsi que l'a témoigné le présent qu'il nous a fait à son tour, et qui consistait en un bœuf accompagné d'une abondante provision de farine et de lait. Il possède un troupeau considérable de bêtes bovines, et dévastes herbages sur les bords du Lékoné. On se figure être chez soi, même ici, en voyant ces bœufs et ces vaches pâturer dans les prés. La tsétsé habite les arbres qui forment, au couchant, la lisière des prairies de|Moshobotouané ; que le bouvier se relâche un instant de sa surveillance, et le troupeau, en s'égarant de ce côté, serait entièrement perdu.
Les femmes, dans ce village, sont plus nombreuses que les hommes; conséquence inévitable des expéditions du chef. L'épouse de Sima, une Batoka, est venue à la rencontre de son mari ; elle lui apportait les meilleurs fruits de la contrée pour lui témoigner la joie qu'elle avait de son retour. Sima est justement le seul de la bande qui ramène une femme de Tété, celle qu'il a obtenue de Chisaka par son talent de danseur. D'après nos idées, l'ancienne épouse aurait dû être peu satisfaite en se voyant une rivale, et surtout plus jeune qu'elle ; mais elle lui a fait bon accueil, et l'a emmenée chez eux, tandis que le mari restait avec nous.
Comme nous allions au village des Cataractes nous avons rencontré plusieurs vrais Makololos. Ils sont d'une teinte moins foncée que les autres ; ont la peau brune, mais d'un ton chaud et riche. Ils parlent lentement, d'une manière délibérée, et prononcent distinctement chaque parole.
A peine étions-nous arrivés, que Mashotlané, le chef du vil-
^e, s'est dirigé vers le hangar où[nous nous trouvions. Un petit
S^ÇOD portait devant lui son tabouret, siège bas, et à trois pieds,
^^ lequel il s*est assis d'un air digne. Il a promené ses regards
autour de lui pendant quelques secondes, les a arrêtés sur nous,
^^ a prononcé le mot rouméla (bonjour ou salut). Puis il nous a
offert de la viande bouillie d'hippopotame, en a pris un morceau,
^^ A passé le reste aux gens de sa suite qui ont tout mangé. Quant
^ S6S razzias chez les voisins, il les a excusées en disant que les
*tokas, lorsqu'il était allé chez eux pour recueillir le tribut,
^ avaient attaqué, et lui avaient tué quelques hommes. Les motifs
9^ ils allèguent pour justifier leurs maraudes sont très-souvent
^^ iQéines que ceux que donne César dans ses Commentaires.
®*i est peu qui avouent, comme le vieux Moshobotouané, qu'ils
^9uent leurs voisins parce qu'ils en ont le pouvoir et qu'ils
^wexit être vainqueurs.
^^Us avons retrouvé ici Pitsané, qui en 1854 est venu avec
'^^ ^ Saint-Paul de Loanda. Il est chargé par Sékélétou d'ache-
^l^ois chevaux à des marchands griquas qui sont venus de
,/^^^ïian, et qui voudraient avoir neuf grosses défenses pour
^^i^e de leurs misérables bêtes.
- ^^s la soirée, au moment où régnait le calme le plus pro-
. ^> Takelang, celui dont la femme a été exécutée comme sor-
.^^> a déchargé son mousquet et s'est écrié : « Je pleure mon
/^^^e; ma cour est déserte; je n'ai plus de foyer.» Puis il a
^^^ des cris lamentables.
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