‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 16 sur 69 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Situation de Zumbo. — Ruines de l'église. — Missions catholiques. Ma-Mbourouma. — Jujubes. — Tsétsé. — Maladie du docteur Kirk.

— Exploits de nos chasseurs. — Hyènes. — Oiseau du miel. — Un serpent. — Village abandonné. — Abondance de gibier. — Différence de saveur. — Paysage. — Fumée des herbes qui brûlent. — Le Ghongoué. — Bazizoulous. — Mis en péril par un rhinocéros. — Cynhyène.

— Familles déménageant. — Tombanyama. — Embouchure du Kafoué.

Passé tout un jour près des ruines de Zumbo. Les traitants qui, sans doute guidés par les jésuites, se sont établis ici dans l'origine, ont fait à la fois preuve de goût et de sagacité. Us ont choisi l'endroit le plus pittoresque, le plus charmant du pays, et ont eu raison de compter, pour s'enrichir, sur les avantages d'une pareille sitwtion. Elle les plaçait au confluent du Zambèse et de la Loangoua qui leur amenaient les produits dû nord et de l'ouest, et les mettait en face du Mani'ca, la contrée de l'or et de l'ivoire. Les Portugais d'aujourd'hui ont le droit, assurément, <l'être fiers de leurs ancêtres ; mais si dans les Champs-Élyséens ^s hommes honorables, qui ont tant fait pour le christianisme, ^'entretiennent parfois de leurs descendants, ce n'est certes pas

^^^c lin sentiment d'orgueil qu'ils doivent parler de ceux qu'ils

^'^^ en Afrique.

*^e l'église, près de laquelle gtt une cloche brisée, on domine U^Ux rivières. Le paysage est splendide : des champs de ver-

îiWT^> une forêt onduleuse, des collines charmantes, enfin de lies montagnes se dessinant au loin. Cette église n'est plus Maintenant qu'une ruine, et la désolation est descendue sur elle. L'oiseau sauvage, eflrayé du bruit de nos pas, s'envole en poussant un cri aigu. Des buissons épineux, ravagés par les termites, de mauvaises herbes, de grandes plantes, aux capsules hérissées et barbelées ont envahi la place. L'hyène immonde a souillé le sanctuaire, et le hibou dégorge sur les murailles croulantes les restes non digérés de son repas nocturne. Il est difficile de ne

pas s'attrister à la vue de cet abandon complet d'un endroit où l'Être suprême était adoré en commun ; à l'idée qu'en ce lieu où des voix humaines s'unissaient pour chanter ces paroles * < Tu es le roi de gloire, 6 Christ! > les indigènes ignorent même le nom du Sauveur. Une étrange superstition leur fait éviter ce lieu sacré ; ils s'en éloignent avec effroi, comme les autres fuient la peste.

A part les ruines qui s*y rencontrent, rien ici ne rappelle qu'une nation chrétienne y a eu jadis un comptoir important. Les indigènes sont aujourd'hui ce qu'étaient leurs pères au temps de Yasco de Gama. Leur langage, à moins qu'il n'y en ait des traces dans les archives du Vatican, n'a pas encore été écrit; et l'art de distiller les alcools, au moyen d'un canon d'arme à feu, est la seule chose que les naturels aient apprise des Européens. Si tous les descendants de la race étrangère disparaissaient de la contrée. Tunique témoignage de l'occupation portugaise se bornerait aux débris de quelques murailles de pierre et de boue, et à la croyance qu'il est permis à un homme de vendre son frère: croyance qui n'est pas indigène, car on ne la trouve que dans les lieux où les Portugais ont passé. •

Puisque les missionnaires qui étaient venus s'établir ici ne manquaient ni de zèle, ni d'intelligence, il serait du plus haut intérêt de savoir ce qui les a fait échouer dans la propagation de leur foi. D'après ce que nous avons observé dans cette région, nous croyons pouvoir dire que tout système qui sanctionne l'esclavage perpétue la barbarie. Les razzias d'hommes que font les Séquasha, et tant d'autres, tels que Simoêns qui a étendu ses courses sur le Zambèse jusqu'à la hauteur de Kariba, ont le même effet que les guerres provenant de l'ambition des chefs. Un district est dévasté; le lendemain c'en est un autre; le chasseur d'esclaves s'enrichit, et acquiert de l'influence. Pereira, le fondateur de Zumbo, se glorifiait d'être surnommé la Terreur.

Si ce fléau des villages n'est pas dépouillé par un gouverneur avide, sa fortune est dispersée par ceux qui lui succèdent; et la chasse recommence d'autant mieux qu'il faut se réenrichir. Les missionnaires d'autrefois, ainsi qu'une foule d'honnêtes gens le faisaient à leur époque, toléraient ces enlèvements d'esclaves, qui amènent infailliblement la guerre. Ne serait-ce pas

là le motif du peu de sympathie qu'ils ont trouvé chez les ind igènes, et du peu d'effet qu'a produit leur parole?

28 Juin, Départ de Zumbo. Le gibier est d'une extrême abondance, et les lions sont nombreux. L'un de ces derniers, entrain de dévorer un cochon sauvage, est mis en fuite par Mbia, qui s'empare des reliefs du repas, et en fait son profit. Les lions ont un goût particulier pour la chair du porc et du zèbre, et détruisent beaucoup de ces animaux.

Arrivés dans l'après-midi au village de Ma - Mbourouma, chef féminin qui demeure actuellement de l'autre côté du Zambèse. On nous dit qu'elle a pris la fuite en voyant son fils et d'autres enfants mis à mort par Séquasha. « Mais quand son cœur sera guéri, ajoutent ceux qui nous parlent, elle reviendra dans son village habiter parmi son peuple. » Elle demande toujours aux traitants noirs dontles canots remontentle Zambëse s'ils n'ont pas de nouvelles de l'homme blanc qui a passé avec des bœufs. < Il est tombé dans la mer, lui répondent- ils; mais nous appartenons à des gens de la même race. — Oh ! non, réplique-t-elle ; inutile de me dire cela ; il ne prend pas d'esclaves, et il désire la paix : vous n'êtes pas de sa tribu. >

Cette réputation d'être opposé à l'esclavage produit tant d'effet sur eux tous, qu'il est certain qu'un missionnaire dont les yeux se fermeraient sur les maux résultant de la vente de l'homme n'acquerrait aucune influence.

Ici, nous quittons le Zambèse, et nous remontons la vallée qui conduit à la passe de Mbourouma, autrement dit de Mo* hango.

Les nuits sont froides ; aujourd'hui, 30 juin, au lever du soleil, il n'y avait pas 4* de chaleur.

Nous traversons un village qui comptait vingt grandes cases. Séquasha y est venu après avoir tué Mpangoué; il a fait main basse sur les femmes et les enfants, et pris tous les vivres, excepté un énorme panier de son, qui avait été mis de côté, suivant l'usage, pour servir en cas de disette. La bande du ravisseur a brisé toute la vaiselle, les grandes cruches à eau , et les pierres à moudre le grain.

Le bouazé et le bambou se voient maintenant sur les collines; mais le jujubier, sans aucun doute apporté de l'Inde, ne s'étend pas plus loin. Depuis Tété, nous avons mangé partout de ses

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fniitSy qui ont un peu la saY«urdes pommes, d'où le nom de maçaas que leur donnent les Portugais. Ils sont ici plus gros qu'à l'ordinaire , bien qu'à deux pas le jujubier disparaisse. Pas de manguiers non plus à partir de cet endroit» Zumbo étant la dernière station que les Portugais aient eue sur le Zambèse.

Jamais les tsétsés n'ont été plus nombreuses, ni plus fatigantes. Elles nous suivent quand nous sommes en marche, et nous bourdonnent autour de la tète comme un essaim d'abeilles. Pleines de ruse, elles se posent sur vous si doucement que vous ne vous doutez de leur présence qu'au moment où elles vous dardent leur suçoir aigu. La douleur est vive; mais eUe passe bientôt, et ne laisse après elle que la démangeaison désagréable produite par les cousins. On se rappelle que la tsétsé tue invariablement tous les animaux domestiques, à l'exception de la chèvre et de l'âne, et que sa piqûre est sans danger pour l'homme et pour les animaux sauvages. Nous avons été lardés tous ces jours-ci par cette mouche, ainsi que nos baudets, sans qu'il en soit résulté rien de fâcheux ni pour les uns ni pour les autres.

L'eau est rare dans la passe de Hbourouma, excepté à l'époque des pluies. Nous avons cependant rencontré de belles sources dans le lit, maintenant à sec, du Podébodé, qui descend toute la gorge , et renferme de distance en distance de petits bassins où l'eau séjourne. Le docteur Kirks'étant trouvé gravement malade, il nous a fallu passer deux jours au bord de ce lit desséche. Notre compagnon avait déjà eu plusieurs accès de fièvre, et il avait observé que quand nous étions sur les hauteurs il allait bien, tandis que lorsque nous descendions dans la plaine il grelottait, malgré la différence de température qui se trouvait alors plus chaude de treize ou quatorze degrés. Il a essayé ces jours-ci de divers médicaments, dont on vante l'efficacité, afin de s'assurer par lui-même de l'effet qu'ils pouvaient produire. Ens'arrêtant près de l'un des bassins du Podébodé, il est devenu aveugle tout à coup, et a été pris d'une telle faiblesse qu'il a été obligé de s'asseoir. Nos gens ont fait promptement un lit d'herbe; et nous y avons couché notre pauvre ami avec la tristesse poignante que peut seul se figurer celui qui a eu des malades dans un pays sauvage. Nous craignions qu'il ne se fût superdrogué en faisant ses expériences. Cependant nous lui avons administré nos pi-

Iules. Le troisième jour il monta celui de nos ânes qui voulut bien le permettre ; le sixième il avait repris ses forces, et marchait aussi vite que les autres. Nous avons souvent observé que le changement de lieu est un bon moyen d'amener la guérison ; et que plus un homme a d'énergie» plus il a de chance de ne pas mourir.

Approvisionnés d'eau par les mares du Podébodé, nous avons descendu celui-ci jusqu'à son embouchure, où nous avons rejoi nt le Zàmbèse .

Quand un chasseur indigène traverse un lieu aride , il sait , par les bétes qu'il rencontre, où il peut espérer de trouver de Veau. La présence de l'oryx, du springbok, du duiker» ou de l'éléphant, ne prouve pas du tout qu'elle soit prochaine; ces animaux ont un parcours immense, et il est possible qu'ils soient à des vingtaines de milles de l'endroit où ils s'abreuvent. 11 en est autrement du pallah, du buille» du rhinocéros et du zèbre; leur piste donne toujours l'assurance qu'il y a de l'eau dans les environs, car ils ne s'en éloignent jamais de beaucoup. Mais lorsqu'au milieu du calme solennel des bois, le chant joyeux des oiseaux frappe votre oreille, soyez sûr que l'eau est voisine Pendant les deux jours que nous avons passés dans la gorge de Hbourouma, sous un grand tamarinier, nous avons entendu une quantité de petits oiseaux dont les chants agréables, et tout nouveaux pour nous, se mêlaient au roucoulement des pigeons, et partaient des branches qui se déployaient au-dessus de l'eau vive.

En chassant, nos hommes sont tombés sur un immense troupeau de buffles, qui reposaient dans les grandes herbes sèches, et ils ont attaqué la bande avec furie. Jusque-là ils avaient cbossé àr la lance ; dans leur ardeur quelques-uns oublièrent de mettre des balles dans leurs mousquets, et s'étonnèrent de ce que les buffles ne tombaient pas. Celui qui a tué l'éléphant que ^ous avons partage avec Sandia logea ses quatre balles dans autant de buffles, et tira ensuite avec du plomb qu'il avait pour chasser la pintade. Les remarques originales, et pleines de gaieté, auxquelles donnent lieu ces petites aventures nous . produisent l'efifet du joyeux babil des enfants. Toujours est-il que Mbia et Mantlanyané ont tuô chacun leur buffle. Les deux '^^tes sont dans le meilleur état de graisse ; la viande ressemble

vraiment à d'excellent bœ&f, auquel s'ajoute un fumet 4e venaison.

Une troupe affamée d'hyènes gémissantes, alléchées par l'odeur, ont vagué toute la nuit autour du camp avec l'extrême désir de mordre à nos buffles. Ces animaux sont heureusement d'une insigne lâcheté, et n'attaquent jamais ni hommes ni bétes, excepté quand ils les surprennent endormis ou malades, ou dans toute position qui les empêche de se défendre. Avec un bon feu nous ne sommes nullement inquiets de la présence de ces hyènes. Un morceau de viande, suspendu assez haut, est attaché au-dessus d'une lance très-courte, solidement fichée en terre; l'hyène veut saisir la viande, elle saute et s'empale en retombant sur le fer de lance.

Quel oiseau extraordinaire que le coucou indicateur! Où a-t-il appris, ainsi que tous les autres membres de sa famille, que tous les hommes, blancs et noirs, aiment le miel? Dèsque le cher petit vous aperçoit, il accourt et vous invite de tout son cœur à venir auprès d'une ruche. Il s'envole dans la direction voulue, se perche sur un arbre, regarde en arrière pour voir si vous le suivez, repart quand il en est sûr; et d'arbre en arbre vous guide jusqu'à l'endroit où il y a du miel. Si vous n'acceptez pas son invitation, il renouvelle ses instances, et met autant d'ardeur avons entraîner au logis des abeilles, que les autres oiseaux en déploient pour l'éloigner de leurs nids. Si ce n'est en marche, nos hommes ne manquent pas d'écouter son appel, et le lui eipriment par un sifflement spécial, qui signifie, d'après eux : « Fort bien ; pars devant ; nous te suivons. » Jamais il ne les trompe; c'est toujours à une ruche qu'il les conduit; bien que, parfois, elle soit assez mal approvisionnée.

Cette habitude singulière prend-elle sa source, comme le dévoûment du chien, dans une profonde affection pour Thoaune, ou n'a-t-elle d'autre motif que de profiter des reliefs que lui abandonne le preneur de miel? En général c'est l'inlérét qui, chez les bêtes, est la cause des services rendus, comme par exemple chez le gardien du buffle et du rhinocéros. L'herbe est tellement haute qu'on s'approcherait toujours de ces animaux sans en être aperçu. L'oiseau qui est perché sur la bêle, voit le danger; il bat des ailes, jetttf des cris perçants, et fait prendre la fuite au colosse, qui de la sorte échappe à l'ennemi dont il

n'avait pas soupçon. Mais le petit guetteur est payé de sa vigi* lance par les insectes que lui fournit la peau de son protégé. Dans d'autres cas c'est le chasseur lui même qui avertit sa proie, et lui donne ainsi une chance de salut. Le serpent à sonnettes, excité par la vue de sa victime, ne peut pas plus se défendre d'agiter sa crécelle, que le chat de remuer la queue à l'approche d'une souris, ou le naja de se faire un gottre démesuré quand il songe à donner la mort.

Les serpents sont nombreux dans la goi^e de Mbouroima Nous les voyions se chauffer au soleil; mais ils se glissaient au milieu des feuilles, et disparaissaient à notre approche. Un matin, nous avons observé un de ces reptiles d'une espèce horriblement venimeuse, qu'on appelle ici Kakoné. Il élait de petite taille, placé au bord du chemin sur un buisson où il reposait horizontalement, et digérait le lézard dont il avait déjeûné. Bien que très en vue, la couleur, et les lignes de son corps le faisaient tellement ressembler à une petite branche, que plusieurs de nos hommes, à qui nous demandions pourtant s'ils ne voyaient pas là quelque chose , ne le distinguaient pas des broussailles.

Quelques-uns de nos gens entrevirent aussi dans ce défilé un autre serpent, d'espèce très-rare, et d'allure tellement rapide que les indigènes vous disent en en parlant : < Qui le voit passer a sa fortune faite. »

Campé la nuit dernière près du village de Mpangoué, le malheureux hôte de Séquasha. L'endroit est délicieux : en face do vous se déploie le Zambèse; derrière le bourg dévasté sont de grands jardins, ayant pour fond un demi-cercle de collines, qui s'éloignent -en s' échelonnant, et vont rejoindre les montagnes bleuissant à l'horizon.

Notre sentier laisse ces montagnes sur la droite, et franchit plusieurs petits cours d'eau, entr'autres le Séloli, qui suivant toute apparence, va plus loin que le pic dominant du Ghiarapéla. Ces petites rivières, qui nous semblent permanentes, ont souvent des huttes sur leurs rives. Malgré cela on ne peut guère dire que le pays soit habité.

La quantité de gibier va toujours croissant. Comme exemple de ce que l'on rencontre dans les endroits où l'arme à feu est inconnue, nous citerons ce que nous avons vu aujourd'hui, 3 juii-

let 1860. Au point du jour des éléphants ont passé à moins de cinquante yards de nos feux; ils suivaient le lit desséché d'une petite rivière, et se rendaient au Zambèse. Partis quelques mi* nutes avant le gros de la caravane, nous sommes tombés sur une bande de pintades; nous en avons abattu plus qu'il n'en faut pour le dîner ; et laissant à notre chef de cuisine et à ses aides le soin de les ramasser, nous avons continué notre route. Des francolins partaient devant nous; des tourterelles, que nous faisions lever par centaines, s'envolaient à grand bruit et se réfugiaient sur les arbres. Les pintades, les francolins, dont nous voyons trois variétés, les tourterelles, les canards et les oies forment le gibier plume de cette région. Au lever du soleil, de nombreux pallahs permirent à la longue file de nos hommes d'approcher d'eux à une distance d'environ cinquante pas. Mais ayant assez de viande, nous les avons laissés partir, sans même les inquiéter. Peu de temps après nous étions en présence d'une troupe de v^aterbucks, dont ici la chair est plus sèche, et le j[)elage beaucoup plus foncé que près de la côte. Notre bande et la leur se sont regardées mutuellement; et nous les avons quittés pour voir courir vers le flanc brûlé des collines une troupe de coudous femelles, où se trouvaient un ou deux mâles aux cornes magnifiques. Nous ne tirons plus sur les antilopes. Nos gens ont tant mangé de viande qu'ils ont engraissé. Maintenant ils sont difficiles; la venaison leur déplaît, c'est trop sec; ils n'en veulent plus, et nous demandent des pintades, qui sont autrement savoureuses.

Sur les huit heures la tsetsé est venue bourdonner autour de nous, et a commencé à nous piquer le cou et les mains. Comme nous pensions à déjeuner nous avons rencontré des buffles, qui paissaient au bord du sentier. Ils ont pris le galop ; nous avons tiré tous les trois. Celui qui était en avant, ayant été frappé, s'est séparé de la troupe, et s'est arrêté au milieu des arbres ; mais il est dangereux de poursuivre un buffle en pareil cas, et nous avons passé notre chemin.

C'est la perte des animaux blessés qui rend les armes à feu si destructives, et qui avec le temps leur fera anéantir les bêtes sauvages. La petite balle conique est, à ce point de vue, plus meurtrière que Tancienne balle ronde ; tout animal chez qui elle pénètre, et qui souvent n'est pas tué sur le coup, meurt plus

tard sans aucun profit pour le chasseur, qui dès lors cherche une autre victime.

Après le déjeuner on s'est dirigé vers un étang; deux éléphants étaient au bord de l'eau. Derrière ces monarques de la solitude se voyaient, à distance respectueuse, une troupe de zèbres et une dewaterbucks. Aussitôt qu'ils nous eurent éventés les éléphants décampèrent ; mais les Zèbres ont laissé venir la tète de notre colonne à quatre-vingtâ pas de leur bande. Vieux etjeunes ont alors pris le petit galop, et se sont éloignés avec grâce. La curiosité du zèbre lui est souvent fatale. Loin de ressembler à l'antilope plongeuse, qui part comme un trait, sans regarder derrière elle, sitôt qu'elle a flairé ou vu le danger, le zèbre a l'habitude d'examiner le chasseur. Il n'est pas rare que le plus beau de la troupe soit tué par nos hommes qui, tout à coup, se sont épris de la chair de cet animal, et nous déclarent que c'est la reine des viandes.

Sur les plaines gazonnées qui se déploient entre nous et la rivière, des antilopes d'espèces différentes paissent tranquillement ou se reposent. Les cochons sauvages abondent* et vont et viennentpendant le jour; mais ils sont tellement farouches qu'il est rare qu'on puisse les approcher. A la moindre alarme, ils dressentleurpetite queue mince, prennent le trot, et s'enfuient droit devant eux, le corps aussi ferme qu'une locomotive sur des rails.

Nous n'avions pas fait un mille depuis la rencontre des éléphants et des zèbres, quand trois bufflions, accompagnés de leurs mères, sortirent du fourré et se promenèrent dans la plaine. Des singes, qui se tenaient à la lisière de la forêt, se replongèrent dans l'épaisseur du bois en entendant les chants sonores de Singéléka ; et de vieux mâles hargneux, apercevant notre bande, l'insultèrentjde leurs aboiements irrités. Toute l'aprèsmidi nous avons revu des buffles et d'autres animaux; et nous campons sur un terrain sec et élevé, d'où un éléphant, un vieux solitaire, est parti i notre approche.

Les nuits sont chaudes, et n'offrent guère moins d'intérêt que les jours. Un nouveau monde s'éveille, et se répand au dehors, plus nombreux que l'autre, à en juger par le bruit

1. Wild pigt. Probablement des chœropotamos. {Note du traducteur,)

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qu'on entend. Les lions et les hyènes rugissent autour de nous; quelquefois même d'assez près pour que cela soit désagréable, bien que jamais ilsfi'aîent pénétré dans notre cercle. Des oiseaux inconnus chantent avec douceur, tandis que les autres crient d'une voix aigre et perçante, comme sous l'impression de la crainte ou de la colèi%. Des bruits d'insectes arrivent à l'oreille : des sons d'une étrangeté surprenante. L'un de ces chants, attribué par les indigènes, à un grand coléoptère, ressemble à des coups harmonieux et rhythmés frappés sur une enclume. Quant aux autres ils sont indescriptibles. Une fois nous avons vu un petit lémur sauter de branche en branche avec Fagitité d'une grenouille; il gazouillait comme un oiseau, et n'était pas plus gros qu'un rouge-gorge.

Bien qu'ils soient nombreux, il est rare que les reptiles nous inquiètent; nous n'avons eu dans tout «le voyage que deux hommes qui en aient été blessés, encore d'une façon bénigne ; l'un a été mordu, à ce que l'on croît, par un serpent, l'autre piqué par un scorpion.

L'incendie des herbes a commencé, et produit cette atmosphère brumeuse et bleue qui porte le nom de famées dans l'Afrique occidentale, et caractérise ce qu'on appelle en Amérique l'été indien. Pendant toute la soirée des torrents de feu couvrent les flancs des montagnes sur des milles d'étendue. La hauteur où elle est placée ferait croire que cette ligne ardente flamboie dans le ciel. Tout s*éteint pendant la nuit.

6 juillet. Nous campons sur la rive gauche du Ghongoué, petite rivière d'une largeur de vingt yards qui traverse les montagnes que nous avons à notre droite. Une fraction des Bazizoulous du sud, conduite par Dadanga, sont venus s'établir ici tout récemment, et paraissent en bons termes avec les Makoas, propriétaires du sol. Ces nouveaux venus se spnt bâti un village, où il y a plusieurs maisons carrées*. Ils cultivent le coton, ainsi

1. Observation plus intéressante qu'elle ne le piiatt. On sait qu'en Afrique toutes les cases des indigènes sont rondes. On n^avait pas encore trouvé d'exception à cette règle jusqu'au Londa, où Livingstone a vu les premières maisons quadrangulaires {Explorations dans V Afrique australe, p*323. Hachette, Paris, 1859). Le capitaine Burton a retrouvé la ligne droite sous le parallèle de Zanzibar; mais il est possible qu'elle y soit d'importation arabe. Chose curieuse : de tous les nids d'oiseau, le seul qui soit carré, celui de l'ombrette, se rencontre précisément ie midi de l'Afrique; où la demeure de Thomme est exclusivement circulaire.

(^o(e du traducteur).

(lue tous les habitants de cette province ; mais d'une variété que nous n'avons pas encore vue en Afrique -, la soie en est très-longue, la capsule beaucoup plus grosse que dans les espèces que nous rencontrons ordinairement, et les graines sont adhérentes comme dans le coton de Fernambouc.

Les nouveaux venus ont apporté ce cotonnier de leur pays, dont les montagnes s'aperçoivent du point élevé où nous sommes. Ils se disent enfants du grand chef Rouanyakarombé, dominateur de'tous les Bazizoulous. Les géographes portugais ont désigné cette tribu sous le nom de Morusurus; et les montagnes qu'elle habite aujourd'hui, ont été, à ce que l'on présume, le pays de Ghangamira, ce vaillant chef dont, suivant l'histoire, aucun Portugais n'osa jamais approcher.

D'après ce que l'on raconte, les Bazizoulous semblent être de braves montagnards; ils ont beaucoup de bétail, et se servent de boucliers. Plus près du Zambèse, les Sidimas habitent la plaine. De ce côté-ci, de même que sur l'autre rive, les Babimpés occupent les hauteurs, à deux jours de marche du fleuve, dont les Hakoas possèdent !e bord ou les environs.

Nous avons été bien reçus parle chef de ces Bazizoulous, qui s'est montré affable et hospitalier. Pendant la nuit un troupeau de buffles a parcouru les jardins, et a mis nos gens en émoi , triomphe que les lions n'ont pas souvent ootenu.

La course du lendemain nous a fait francnir la terrasse supérieure, et traverser une jongle épineuse. Si la marche est difficile dans les endroits où il n'y pas de sentier, elle est encore plus embarrassante quand des pistes d'animaux coupent la forêt dans tous les sens. Hier, nous avons été pris dans un de ces labyrinthes. Comme nous étions séparés les uns des autres, un rhinocéros poussa un renâclement furieux, et chargea le docteur Livingstone au moment où il ramassait un fruit qu'on appelle morula. Il n'y avait pas entre eux la longueur de la bête, quand cette dernière s'arrêta brusquement. Dans sa fuite, le docteur eut sa montre accrochée par une branche ; il se détourna pour la ressaisir, et vit son rhinocéros, qui était une femelle, toujours à la même place. Elle demeurait là, avec son petit, comme si une main invisible l'eût arrêtée au milieu de sa course. Lorsqu'il fut à cinquante pas de la bête, supposant que ses compagnons venaient derrière lui, le docteur l^ur cria de prendre

garde à eux. Sur quoi ranimai proféra un grondement sonore, et s'enfuit d'un autre côté. Jusqu'ici le docteur allait et venait sans arme, désormais cela ne lui arrivera plus.

Un jappement particulier venait d'une partie de la jongle; Charles Livingstone voulut savoir ce que c'était^ et découvrit une bande de chiens sauvages, qui après avoir tué un buffle, s'en disputaient les restes. Le chien sauvage des colons du Gap, Yhyœna vmatica, ou cynhyène, a la tête forte et les mâchoires puissantes, les oreilles longues, la robe noire tachetée de jaune, et la queue terminée par une touffe de poils blancs. 11 chasse de compagnie, forme des meutes, et poursuit la béte avec persévérance, jusqu'au moment où elle est forcée.

Les Balalas du Ralahari ont autrefois apprivoisé le cynhyène, et Font employé comme chien courant. Un homme intelligent de Kolobeng se rappelait avoir vu dans son enfance une meute de ces animaux revenir de la chasse avec leurs maîtres, qui les conduisaient comme un troupeau de chèvres, et les mettaient dans une fosse par mesure de sûreté.

Un élan a été abattu cette après-midi par le docteur Kirk ; c'est le premier que nous ayons tué. Il était en parfaite condition, et remarquablement gras; mais bien que d'un excellent aspect, la viande a sérieusement incommodé ceux qui en ont mangé beaucoup^ surtout les parties grasses. Les indigènes des contrées giboyeuses, qui connaissent bien les animaux sauvages, ont mauvaise opinion de la graisse d'élan, de pallah, de zèbre, de cochon et4'hippopotame. Ds ne la rejettent pas néanmoins, le climat faisant naître un appétit très-vif pour tout ce qui est nourriture animale ; mais ils prétendent qu'elle occasionne des ulcères et donne la lèpre, tandis que la graisse du bœuf ou de mouton est complètement inoffensive, à moins qu'elle ne provienne d'une bête malade.

Nous rencontrons souvent des familles qui changent de domicile, et dont les membres s'en vont comme nous à la file les uns des autres : le mari en tête, ne portant guère que son arc et ses flèches, son sac, sa hache, et sa lance. Derrière lui viennent ses fils, également armés, et joignant à leurs armes quelques menus paquets. Ensuite la femme et les filles, pesamment chargées des ustensiles de ménage qu'elles portent sur leurs têtes. Ces gens nous regardent* sans crainte, et n'ont aucune des manières

rampantes que Ton voit communément dans les pays à esclaves. Quand nous avons tué quelque gros animal nous leur donnons avec plaisir un quartier de venaison.

Dans chaque village de superbes trophées de chasse, cornes de buffle et d^ntilopes, sont accrochés aux branches, ou mis au pied de l'énorme figuier de la place publique. Nous avons trouvé * là quelques-unes des plusT belles têtes de buffle que nous ayons jamais vues : après avoir complété le cercle, les cornes en recommençaient un second. Ce pays-ci offrirait des trésors à un amateur de ce genre d'objets.

9 juillet. Après avoir passé près de quatre villages, nous déjeûnons chezTombanyama, un de nos anciens amis qui occupait jadis une tle du Zambèse, et qui habite maintenant la terre ferme. Les buffles avaient pris l'habitude de lui manger ses récoltes, et de provoquer ses hommes; il a trouvé plus sage de leur céder la place. Il a maintenant une basse-cour bien montée : des pigeons en nombre considérable, et de fins chapons gras, dont il nous a donné Tun des plus beaux, auquel il a joint lïn panier de farine.

Les habitants de cette région ont du sel en abondance que leur fournit la pleine, et qu'ils extraient par la méthode qu'on emploie au bord du Chiré.

Le métis, qui chasse l'éléphant et l'esclave de compte à demi avec Séquasha, est actuellement dans les environs. Il a eu grand'peur en nous voyant, et nous a parlé d'une voix si émue, que nos hommes l'ont remarqué, ainsi que les habitants du lieu. Ses craintes venaient de la conscience de ses crimes; car nous n'avons rien dit qui pût motiver sa frayeur; et ce n'est qu'au moment de partir que nous avons fait allusion au meurtre de de Hpangoué. Il a défendu son associé en disant que Séquasha avait soutenu la bonne cause, et remis le pouvoir à qui de droit, Mpangoué n'étant qu'un usurpateur. Il a éprouvé néanmoins un grand soulagement quand il nous a vus partir.

Cette après-midi nous sommes arrivés à l'une des bourgades frontières de Kambadzo, qui habite ordinairement l'Ile de Nyampungo ou Nyangaloulé, située à l'embouchure du Kafoué. Précisément Kambadzo est ici; il est venu voir ses sujets, et tout le monde s'est mis en goguette pour lui faire honneur, n y a eu festin, musique, danse et libations. Les hommes et les

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femmes ont pris un peu trop de bière ; mais n'ont point excédé la mesure qui permet d'être poli.

Après nous avoir regardés, l'épouse du chef a dit à ceux qui l'entouraient : « Des marchands noirs sont venus dans ce pays, disant qu'ils étaient Bazoungous ; mais voici la première fois que nous voyons des hommes blancs. »

Kambadzo a bientôt apparu ; il nous a exprimé ses regrets de ce que nous arrivions quand il n'y avait plus de bière; cependant il allait voir s'il n'en restait pas une petite potée quelque part. C'était pure politesse ; il savait parfaitement qu'on avait tout avalé. Nous sommes donc partis pour le Kafoué ou Kafoujé, où nous accompagne le plus intelligent des lieutenants de Kambadzo.

D'une rampe élevée, située immédiatement en aval de l'embouchure du Kafoué, la vue des deux rivières et delà riche contrée qui se déploie à vos regards, est d'un effet splendide. En se retournant, on voit au nord et à l'est, la grande chaîne de montagnes, dont nous avons suivi la base. Elle est partout couverte d'arbres qui se montrent même sur le Ghiarapéla, le Morindi et le Ghiava, sommets élancés qui dominent tous les autres. Au dernier de ces pics, c'est-à-dire au Chiava, la rampe se détourne vers le nord-ouest, et nous apercevons au loin les montagnes où Sémalemboué gagna nos cœurs en 1855.

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