CHAPITRE XIII
Condition des fugitifs et des captifs chez les indigènes. — Village de Molélé. — Disette. — Tianyané. — Pokou. — Consulté sur la valeur des chevaux. — Mparira, village de Mokompa. — Abeille sans aiguillon.
— Les voyageurs prennent un canot pour aller à Séshôké. — On essaye de leur faire faire quarantaine. — Messagers. — Éducation des indigènes. — Poste au bétail. — Ville ancienne et ville neuve de Séshéké.
— Sékélétou. — Rien de tel que le bœuf. — Visiteurs. — Lèpre de Sékélétou et ses conséquences. — Thé et conserves venus de Benguéla.
— Pas d'ivoire, pas de commerce d'esclaves. — Effet des ordres de Sékélétou. — Mode. — Commerce de chevaux. — Courses particulières.
— Cavalerie domestique. — Grain. — Pas de légumes. — Pas de fruits.
— M. Helmore. — Démembrement de la mission.
Côtoyant le Zambèse, que nous remontons toujours, nous traversons le Lékoné à son embouchure, située à çeu près à huit milles de Ttle de Kalaï, et nous nous arrêtons à une bourgade qui se trouve en face de l'ile de Choundou. Namboué, le chef de ce village, est Tun des Matébélés qui ont eu à fuir la colère de Mosilikatsi, et se sont réfugiés chez les Makololos. Pendant la visite qu'il nous a faite, ses jolies épouses, au nombre d'une demi-douzaine, sont venues et se sont assises derrière lui. Nous les avons beaucoup amusées en demandant à leur mari si elles ne se querellaient jamais; à quoi le monstre a répondu : < Oh! oui, elles se disputent sans cesse. i>
Chez les peuplades de la côte un fugitif est presque toujours vendu. Ici, l'homme qui vient chercher asile conserve le rang qu'il avait dans son pays. Les enfants des captifs jouissent même de tous les privilèges des enfants du vainqueur. Le révérend Thomas, qui est étabH[près de Mosilikatsi, a trouvé le même système chez les Matébélés.
« Celui, dit-il, qui a été capturé dans une razzia, jouit dès son arrivée dans la tribu des privilèges de Tenfant, il en prend le litre et considère, à tous éçards, son maître et sa maîtresse comme ses nouveaux parents. Non-seulement il est presque
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leur égal, mais il peut les quitter, et aller où bon lui semble, pourvu qu'il ne sorte pas du royaume. Sa qualité est celle de serf; toutefois la position qu'il occupe, surtout dans le pays de Mosilikatsi, n'éveille pas l'idée d'esclavage. Avec de l'ordre et de l'activité, il peut devenir maître à son tour, et acquérir plus de richesse et de puissance que celui qui l'avait fait captif. »
L'habitude qu'ont les guerriers de ces tribus, au retour d'une razzia, de troquer leurs prisonniers pour du grain ou du bétail, pourrait faire croire que l'esclavage existe dans toute sa rigueur chez les peuplades du centre. Hais M. Thomas, après avoir observé, ainsi que nous l'avons fait nous-mêmes, l'état social de ces tribus, dit avec raison, c Le maître africain ne demande pas la ponctualité, la promptitude, l'adresse, le travail, la perfection qu'exige le mettre civilisé. En Europe la grande affaire est le bon emploi du temps; ici, à quoi peut-il servir? >
À part l'affreux gaspillage de vie humaine qui se fait dans les razzias, la servitude qui en résulte n'a pas ce cachet odieux, qu'elle prend tout de suite chez les Européens. C'est peut-être un défaut d'éprouver ce genre de nostalgie qui vous porte à comparer h situation des pauvres que l'on a sous les yeux, avec celle des déshérités du pays natal ; mais on ne peut pas s'en empêcher. Quand nous voyons avec quelle facilité les classes les plus humbles trouvent ici leur subsistance, il nous est impossible de ne pas nous rappeler toute la peine que nos pauvres se donnent pour arriver à ne pas mourir. Avec quelle ardeur et quelle timidité ils recherchent le plus dur travail ! combien chez nous le combat de la vie est rude ; tandis qu'une si belle portion de la terre est déserte , et n'a pas l'emploi auquel le Créateur Ta destinée.
Dimanche, 12 août 1860. La journée se passe au village de Molélé, un grand vieillard batoka, qui est très-fier d'avoir été l'ami de Sébitouané. Pour venir chez lui, nous avons traversé des bois où abonde le gibier de toute espèce. On laisse se détruire les dents d'éléphants cpil décorent les tombeaux; et les crânes que les anciens chefs batokas mettaient sur des pieux pour orner leurs villages, n'ayant pas été renouvelés, tombent maintenant en poussière *.
1. Voir Explorations dans V Afrique australe (Hachette, Paris, 1869), p. 580.
Nous commençons à voir les signes de la disette dont on nous a parlé ; les sujets de Molélé vont dans les endroits marécageux, arracher les racines de tsitla, et se nourrissent du cœur des jeunes palmiers.
Le village, situé au versant d'une rampe boisée, domine une grande étendue de prairies et de marais qui se déploient au bord du fleuve. Des troupeaux de buffles et d'antilopes aquatiques^ pâturent dans le jour en toute sécurité, sachant qu'ils ont dans les roseaux des marécages un abri où ils peuvent se réfugier en cas de péril. Un peu plus loin abonde le charmant petit ourébi ou tianyané ^ ; et des troupeaux de gnous bleus ou gnous rayés {catoblepas gorgon) nous amusent par leurs cabrioles fantastiques. Ces gnous ont l'air beaucoup plus féroces que le lion lui-même, et n'en sont pas moins très-timides. Nous n'avons jamais pu en faire approcher un seul en agitant un mouchoir rouge, i^uivant la prescription. 11 est possible que le rouge n'excite leur fureur que lorsqu'ils sont blessés ou chaudement poursuivis. Des bandes de léchés ou léchouésaniment.la prairie; et de concert avec les gracieux pokous, dont la taille est plus petite, et les formes plus rondes^ ils courent vers les parties herbeuses du marécage.
Nous nous sommes aventuré à nommer le pokou antilope Vardonii en souvenir du major Yardon, «m homme de grand cœur qui a voyagé en Afrique ; mais nous pensons que quelque