‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 22 sur 69 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Départ de Sêshéké. — Ambassade envoyée à Sinamané. — Leshoré et son équipage. — Mobita et ses rameurs. — Deux poissons du Zambèse. — Renouvellement du jardin de Mosi-oa-tounya. — Chutes de Kalounda et de Moamba. — Désir déplaire des indigènes. — Hospitalité des Batokas. — Fruits indigènes. — Arbre oléifère, — Arbres de l'Inde au centre de l'Afrique. — Golongoué. — Grande chaleur. — Cors aux pieds. «—Le Longkoué. — Soufflets des bohémiens en Afrique. — Étain. — Ilot de Ghilombô. — Costume des indigènes. — Sinamané et ses grandes lances.

17 septembre 1860. Départ de Séshéké. Nous descendons le Zambèse dans les canots de Pitsané et de Leshoré. Pitsanéest chargé par Sékélétou de planter une haie autour du verger de rile, et de recueillir une partie du tabac que doivent les tribus situées en aval de la cataracte. Leshoré nous sert de garde d'honneur, et en même temps rempliraune mission diplomatique auprès de Sinamané. Celui-ci ne paye aucun tribut à Sékélétou; mais comme il lui a juré foi et hommage, on lui demande de servir d'avant-garde contre les Matébélés, dans le cas où ils franchiraient le Zambèse pour attaquer les Makololos. D'autre part, ayant dit que nous voulions acheter des canots pour descendre le fleuve, Leshoré doit nous recommander à Sinamané, et le prier de nous rendre tous les services qui seront en son pouvoir.

Il fauf avouer que les rameurs de Leshoré, qui appartiennent sans exception aux tribus serves, ont besoin de toute notre charité pour être considérés avec indulgence. Dans chacun des villages où nous entrons, leur maître commence par crier aux habitants : « Ayez Tœil sur ce que vous possédez, et veillez à ce que mes larrons ne vous le prennent pas. »

Deux jeunes Makololos, accompagnés de leurs serviteurs, viennent avec nous pour voir si lé Kébrabasa peut être franchi, et pour rapporter les médicaments dont Sékélétou a besoin.

Nous avons en outre une demi-douzaine d'habiles rameurs, commandés par Mobita, l'un de ceux qui faisaient partie de notre escorte en 1853; ils nous aideront à manœuvrer nos pirogues, et nous suivront jusqu'à Tété. Enfin quelques hommes, partis par la voie de terre, conduisent six bœufs que nous a donnés le chef des Makololos. La disette est grande, nous l'avons déjà dit, et si l'on pense à la cherté des vivres, on voit que Sékélétou nous a généreusement traités.

Pendant le jour, les canotiers ont l'habitude de ramer près de la rive, dans la crainte de heurter les hippopotames; mais la nuit, ces animaux se rendant au pâturage, on les rencontre généralement près du bord, et nos hommes tiennent le milieu du fleuve.

Le vent qui, dans cette saison, commence sur les huit heures du matin et remonte le Zambèse toute la journée, en soufflant avec force, retarde singulièrement notre marche. Nos pirogues sont dans un piètre état; elles prennent Teau et sont si peu profondes que, lorsque le chenal se porte d'une rive à l'autre, les rameurs n'osent pas le suivre de peur d'être submergés. Tous ces canotiers de l'intérieur s'effrayent dès que la houle est un peu forte; mais quoique timides, ils sont loin d'être maladroits. Les nôtres ont été bien surpris quand, plus tard, ils ont vu la mer ; et bien étonnés de l'admirable façon dont les riverains du Nyassa manœuvrent leurs pirogues sur les flots agités du lac, et parmi des brisants où nul bateau ne résisterait.

18 septembre. — Campé hier au soir sur la rive gauche du Majilé. On a tué un bœuf; ce matin il n'en restait pas une once.

Ramakoukané et Moloka, nos deux jeunes Makololos, n'ayant jamais voyagé, tiennent à leurs douces habitudes. Au moment de s'endormir, ils ont appelé leurs domestiques et ont fait étendre leurs couvertures sur leurs augustes personnes, n'oubliant pas surtout de se faire couvrir les pieds. Ce service parait être l'un de ceux que l'épouse makololo doit rendre à son mari; et les étrangers reçoivent parfois cet honneur. L'un des nôtres, s'étant éloigné du camp, se rendit au village de Nambohoué pour y passer la nuit. A peine était-il couché, qu'à sa grande surprise, les deux femmes du chef vinrent déployer son kaross, et l'étendre soigneusement sur lui.

282 « LE ZÂMBÈSE

Le ngouési, un beau poisson aux écailles argentées, aux nageoirels rougeâtres, est fort commun dans le Zambèse. Il pèse de quinze à vingt livres quand il a toute sa taille ; ses dents sont découvertes et disposées de telle sorte que, quand elles se rejoignent, l'hameçon est tranché comme avec des pinces. D'un appétit vorace, il avale souvent le kono-kono, poisson dont les nageoires dorsales et pectorales sont armées de véritables scies de plus d'un pouce de longueur, et qui paraissent couvertes d'une sécrétion mordante, car la blessure qu'elles font est excessivement douloureuse. Ces épines dentelées sont mobiles dans la cavité où elles s'enchâssent; mais redressées par celui qui les porte, elles ne peuvent se replier qu'avec son consentement : on les brise avant de les faire céder. Le nom de konokono, qui signifie coude-coude^ a été donné à ce poisson en raison de la ressemblance que ses nageoires déployées auraient avec les coudes d'un homme qui se les éloigne du corps. Il arrive fréquemment au kono-kono d'étendre ses nageoires dans l'estomac du ngouési, et de percer les flancs du rapace dont il n'est pas rare de voir flotter le cadavre. Le kono-kono aboie distinctement quand on le retire du fleuve.

Nos canotiers ne manquent jamais de ramasser le poisson mort qu'ils aperçoivent, quel que soit l'état dans lequel ils le rencontrent. La mauvaise odeur n'y fait rien ; le poisson est mangé ; et l'eau qui a servi à le faire cuire est avalée comme bouillon. C'est une chose curieuse que, dans maintes parties de l'Afrique, on garde le poisson comme nous le faisons des bécasses ; et qu'il ne soit trouvé mangeable que quand il est faisandé .

D'après nos rameurs, les iguanes font leur ponte en juillet et en août ; et les crocodiles en septembre. Les œufs restent pendant un mois ou deux dans le sable où ils ont été déposés ; et les jeunes sortent de la coquille lorsque la saison des pluies est sérieusement engagée. Les canotiers nous affirment qu'il arrive souvent aux crocodiles d'étourdir leur proie à coups de queue, et de se poser sur elle jusqu'à ce qu'elle soit noyée. Un jeune crocodile que nous avons pris s'est, en effet, servi de sa queue pour se défendre, et de manière à nous faire penser que l'opinion des indigènes est exacte. Ces derniers croient aussi qu'en bouchant les yeux du monstre on lui fait lâcher prise. On a vu

des crocodiles se réunir pour tuer un individu de leur propre espèce, et le dévorer ensuite.

Quelques pécheurs jettent les arêtes de poisson dans la rivière ; mais dans la plupart des villages de pêche, on en voit des tas en différents endroits. Les habitants de ces bourgades marchent impunément sur ces débris ; les Makololos, dont la plante des pieds est moins dure, ne le feraient pas sans se blesser. Ils nous expliquent le fait en nous disant que les pécheurs ont un charme qui les^ protège contre les arêtes, et qu'ils ne veulent pas le leur donner ■.

Nous avons campé dans l'tle de Mparira, dont l'étendue est de quatre milles de long sur un de large, et qui a pour chef Mokompa. Celui-ci était à la chasse depuis la veille; sa femme l'a envoyé chercher, et il est arrivé le lendemain avant notre départ. Profitant de la grande sécheresse, il avait fait mettre le feu aux roseaux, entre le Ghobé et le Zambèse, de manière à refouler le gibier dans l'endroit où ses gens étaient à l'affût, la lance au poing. Il avait tué trois buffles, cinq éléphants, et en avait bless S plusieurs qui lui avaient échappé.

Nos bouviers nous dirent le soir que les bœufs avaient été piqués par la tsétsé. A les entendre, il y avait déjà une grande différence dans la mine des pauvres bêtes. Il fallut donc tuer un bœuf; c'était le second. Un troisième tomba le jour suivant dans une fosse à prendre les buffles ; et le troupeau fut réduit de moitié.

L'un de nos compagnons est grand amateur de femmes. Chaque jolie fille qu'il aperçoit le met en extase. « Oh! qu'elle est belle! jamais je n'en ai vu de pareille I Je voudrais savoir si elle est mariée. » Et il la regarde avec amour jusqu'à ce qu'elle ait disparu. Il a déjà quatre épouses, et il compte bien en augmenter le nombre avant peu ; mais il n'a qu'un enfant. Ce mormonisme ne paraît pas rassasier ceux qui le pratiquent; il

1. Les espèces de poisson, toujours au dire de nos rameurs, sont plus variées en amont des chutes de Victoria qu'en aval. Parmi ceux qu'on trouve au-dessus de la cataracte, ils citent le mpofou, le mô, le nijnjé, le ngouési, la moshona, le nemboué , le séio , le lobotou, la lobangoua, le motomé, le nimbélé, lelitoré, la léshouala^ou ndombé, la linyonga, la mpala, le joroungo, la likeya, la moshiba, leboundo, le sito, la minga, le lisinjé. Ils ajoutent le moumbo, qui est le mohoumboué des Bashoubias, et qui paraît être une espèce de scie; enfan la likala, ou nala, le lépidosirène de la vallée des Barotsés.

284 LE ZÂMBÈSE

conduit à un état qui y s'il n'est pas maladif, est vraiment méprisable.

Moshobotouané, le chef batoka, nous a reçus de nouveau avec son hospitalité ordinaire; il nous a donné un bœuf, de la farine et du lait. Nous sommes allés. revoir la cataracte; et nous avons planté une quantité de noyaux dans Tile ; mais la haie ne sera pas entretenue et les hippopotames détruiront notre plantation. Mashotlané nous accompagnait et a pris part au travail. La puissance de ce sous-chef est tellement grande qu'il paraît ne plus reconnaître l'autorité souveraine. Au lieu de donner des vivres aux messagers de Sékélétou, ainsi que la coutume l'exigeait, nous lui avons vu prendre devant eux de la viande dans un pot , et la passer aux gens de sa suite. C'est pour cela probablement que Sékélétou lui avait ordonné de se rendre à Linyanti. Il n'a pas seulement insulté M. Baldwin, il a renvoyé les marchands griquas; mais l'impunité lui est acquise.

Ici, comme à Séshéké, les habitants n'ignorent pas quelquesunes des menues fraudes de la civilisation. L'autre soir, nous avons eu du lait qui tenait plus du Zambèse que d'une vache. Le dessus du panier s'est trouvé quelquefois d'une belle farine, et l'autre moitié remplie de son. Acheter des œufs est toujours une opération chanceuse. L'idée que les indigènes se font d'un bon œuf est d'ailleurs si opposée à la nôtre, qu'il est difficile de s'entendre. Pour que ces gens- là mangent un œuf avec plaisir, il faut que le poulet y soit déjà formé.

27 septembre. — Partis de Mosi-oa-tounya, nous allons camper à côté de Bakouini. Cette bourgade est construite sur une crête de terre meuble et rouge, oti l'on fait d'énormes récoltes de sorçho et d'arachides. Il y a près du village beaucoup de magniflques mosibés. Machîmisi, le chef de l'endroit est riche en bétail, et possède un grand cœur. Il nous a tenu compagnie pendant deux jours pour nous servir de guide.

Nous suivons le Zambèse de beaucoup plus près que nous ne l'avons fait en venant; d'aussi près, à vrai dire, que ses bords rocailleux nous le permettent. Cependant, nous l'avons quitté à deux reprises différentes avant d'arriver chez Sinamané; la première fois pour aller visiter Kalounda, une forteresse naturelle, située à quelques milles au-dessous de la grande cataracte, et dont on nous avait beaucoup parlé; la seconde, pour aller

voir une autre chute du Zambèse que l'on appelle Moômba ou Moamba. Les Hakololos ont délogé autrefois les Batokas de leur retraite de Ralounda ; mais la fissure, ou toute autre chose, qui paraissait faire de ce point un lieu inattaquable, se trouvant sur la rive droite, nous n'avons pas pu la voir.

La crevasse qui produit les Chutes de Victoria se continue jusqu'ici; les roches y sont de la même nature; mais peutêtre moins usées par le temps, et présentent des parties stratifiées par masses d'une énorme puissance. Le pays que nous traversons est couvert d'un tuf volcanique, ayant l'aspect scoriacé, et pourrait être appelé Katakauména.

D'après la description qu*on nous avait faite des cascades de Moamba, nous pouvions nous attendre à quelque chose de saisissant. On nous avait dit que pendant la saison pluvieuse , il s'en élevait des colonnes de fumée, comme aux grandes cataractes. Mais en regardant au fond de Tabtme, où le fleuve comprimé roulait ses eaux d*un vert sombre, les deux cascades que nous avons aperçues à quelque mille pieds de profondeur nous ont paru bien insignifiantes après celles de Mosi-oa-tounya. 11 est évident que Pitsané, voyant l'enthousiasme que nous causait les Chutes de Victoria, a voulu accroître notre plaisir par une seconde merveille ; mais un Mosi-oa-tounya suffit à un continent.

Les Africains ont uu aimable désir de plaire, et disent souvent ce qu'ils supposent devoir vous convenir plutôt qu'une vérité dépourvue d'ii^érét. Que l'on demande à un Makololo si les montagnes qui entourent les lieux où il a passé son enfance sont élevées, le désir de vous être agréable, joint au vague souvenir qu'il a conservé de la chose, lui dictera une réponse affirmative. Il en sera de même à l'égard de l'or, de la licorne, ou des hommes ayant une queue.

Les sportsmen anglais, bien que tireurs de premier ordre dans leur pays , manquent de prime abord tous les animaux qu'ils chassent en Afrique ; le fait est notoire. L'horizon est tellement vaste, l'air si pur, le soleil si éblouissant, qu'il faut du temps pour apprendre à juger les distances. « Est-elle blessée? » demandait un gentleman à son noir compagnon , après avoir tiré sur une antilope. « Oui; la balle lui a été droit dans le cœur. » Ces blessures mortelles n'ayant jamais de fâcheux résultats pour la bête qui les recevait, le chasseur pria un

286 LE ZÂMBËSE

ami d'expliquer à son homme que, dans tous les cas , il préférait la vérité. « Il est mon père, répondit Tindigène, et je pensais qu'il aurait été mécontent s'il avait su que jamais il ne touche ranimai. > Mais si grand que soit ce défaut chez les hommes libres^ il est bien autrement grave dans toute la race servile. C'est à peine si Ton peut décider un esclave à traduire fidèlement une phrase quelconque. Ce qu'il y a de plus merveilleux dans le voyage de MM. Speke et Grant, c'est qu'il ait pu être accompli avec des esclaves.

La route que nous suivons actuellement nous fait rencontrer plus de Batokas que celle que nous avions prise à travers les highlands, et nous fait avoir avec eux des rapports journaliers. II n'est pas besoin que l'heure du souper soit venue pour qu'ils nous offrent des aliments. Une fois nous nous reposions, vers midi, à l'entrée d'un hameau ; la vieille femme du chef alluma bien vite du feu, et mit de l'eau chauffer pour nous faire de la bouillie.

Honunes et femmes se distinguent par des traits plus arrondis que ceux des tribus voisines ; et l'habitude qu'ils ont de se faire arracher les incisives supérieures donne à leur visage un caractère particulier. La nuance de leur peau, qui est assez claire, témoigne de l'élévation du pays que beaucoup d'entre eux habitaient jadis. Quelques-uns, cependant, sont aussi foncés que les Barotsés et les Bashoubias de la vallée du haut Zambèse.

Si étrange que cela paraisse, il n'en est pas moins vrai que, dans toutes les peuplades que nous avons visitées, nous n'avons jamais vu une seule personne qui fût réellement noire. Partout c'est le brun qui domine; il est de nuance différente, et souvent d'une teinte de bronze, à reflets brillants , que pas un peintre, excepté M. Angus, ne paraît avoir le don de saisir.

La couleur foncée de la peau vient probablement en partie du soleil, en partie d'une propriété du climat , ou du sol, qui jusqu'à présent nous est inconnue. Un fait analogue se produit chez la truite et chez d'autres poissons, dont la couleur se modifie suivant les cours d'eau ou les étangs dans lesquels ils séjournent. Les blancs de notre petite caravane ont été beaucoup moins brunis, dans cette zone, par des années d'exposition au soleil, que nous ne l'avons été jadis, ainsi que notre famille;

ET SBS AFFLUENTS, 287

par le voyage de Kuruman au Gap^ voyage qui n'avait duré que deux mois.

On ne sait pas encore ce qui^ dans le climat, favorise le développement de la matière colorante de la peau et des cheveux ; mais la couleur n'est pas toujours un effet de la race; car on a vu chez des personnes qui habitaient depuis longtemps un pays chaud, des cicatrices provenant de blessures, ou de furoncles» être beaucoup plus foncées que le reste du corps.

La chevelure des Africains, d'après les micrographes, n'est pas de la véritable laine; elle est composée de poils de la même nature que les nôtres, avec cette différence que la quantité de pigment qu'elle renferme est bien plus considérable. Il n'est pas rare de trouver en Europe des cheveux plus noirs que ceux des Africains, ni de rencontrer en Afrique des individus à cheveux roussâtres, et qui ont le tempérament nerveux-sanguin des variétés de race jaune.

On voit peu de femmes agréables dans les villages batokas, situés près de la frontière; car toutes les jolies filles épousent des Makololos.

Nous avons trouvé une de ces bourgades ornée d'une tête de crocodile, plantée au bout d'une perche. Le monstre avait pénétré dans l'enceinte où les femmes vont puiser de Teau, et en avait saisi une. Bien vite accourus, les hommes avaient tué le crocodile, et mis sa tête au bout d'un pieu comme ils y mettaient jadis la tête d'un criminel ou celle d'un étranger.

De même que chez toutes ces tribus, l'amour du clan est trèsprononcé parmi les Batokas. En route, ceux de nos hommes qui appartiennent à cette peuplade restent toujours ensemble, et ne manquent'jamais de s'entr' aider.

L'art de suivre la piste des animaux blessés fait partie de l'éducation des Batokas; ils n'y excellent pas moins que les Bushmen, et grimpent également bien aux arbres, habitués qu'ils sont dès l'enfance à la cueillette des fruits sauvages.

Nous traversons un pays rocailleux, pays de montagnes où abondent les cours d'eau permanents, parmi lesquels se fait remarquer le Sindi, qui conviendrait entre tous pour les irrigations. Arrivés au bord de cette rivière, comme nous revenions de la cascade de Moamba, nous n'avons plus trouvé nos hommes, qui étaient partis en avant. C'était un dimanche ; mais le chrono-

288 LE ZAMDÈSE

mètre étant dans les bagages, il fallut absolument les rejoindre ; et nous nous en sommes cruellement ressentis toute la semaine. Commandement divin à part, le repos hebdomadaire est de toute nécessité pour Thomme.

1*' octobre. Campés sur la rive du Kalomo. La chaleur est beaucoup plus grande que lorsque nous avons franchi cette rivière au mois d'août dernier. A trois heures, le thermomètre placé à Tombre, et à quatre pieds du sol, a marqué 38^ centigrades et 3/9. La cuvette mouillée n'en a donné que 16 1/9; ce qui fait vingtdeux degrés de différence. Cependant, malgré l'extrême sécheresse de l'atmosphère, bien que depuis plusieurs mois il ne soit pas tombé une goutte d'eau et qu'il y ait à peine de rosée pendant la nuit, une quantité d'arbres se parent de feuilles nouvelles, aux teintes diverses, tandis que les autres se couvrent littéralement de fleurs.

Le mosibé, le motsintséla, le mochenjé milo, le boma, et d'autres arbres fruitiers du pays, se voient toujours près des anciens villages batokas. Notre botaniste reconnaît dans le milo, et le mamosho-mosho deux arbres de la famille des cinchonas. Il ne fait aucune différence entre le mosibé et le copaifera hymenœfolia de Cuba, dont on ne sait que fort peu de chose. Le mosibé ne se trouvant pas sur le versant maritime des ghattes qui entourent l'Afrique, ni sur la côte orientale, la rencontre que nous en faisons dans cette région lointaine, ainsi que de différents arbres originaires de l'Inde, est très-intéressante en ce qu'elle montre combien les migrations des plantes offrent encore d'inconnu. Le boma, qui est un vitex, est proche parent d'un arbre de Madagascar. Il porte des noix * dont on extrait une huile d'excellente qualité, et croît abondamment dans ces parages, ainsi qu'auprès du lac Nyassa. Le mamosho-mosho est le meilleur fruit du pays ; mais comme tous les fruits nous plaisent, nous ne saurions dire si, en général, les Européens l'estimeraient autant que le font les indigènes. La partie comestible est peu développée, ainsi qu'il arrive pour tous les fruits sauvages.

1. Oil-nuty littéralement noix oîéagintuse. C'est probablement une drupe analogue à celle des autres vitex ; sans doute un fruit dont la portion charnue est insignifiante relativement au noyau, et dont la chaire coriace peut en effet prendre le nom de brou. Nous avons conservé le mot noix parce qu'il indique l'aspect du fruit, et la prédominance très- marquée du noyau sur la paitie pulpeuse. (j^t,^ du traducteur.)

L'un de nos hommes a tué, à coups de lance, un congre de quatre pieds sept pouces ; le cou a dix pouces et demi de tour ; cette énorme anguille est appelée ici mokonga.

3 octobre. Deux vieux Ijufïles d'une humeur féroce ont été tués aujourd'hui. Nos volontaires apprendront peut-être avec plaisir que les balles produisent par fois peu d'effet. L'un de ces buffles ayant reçu une balle explosive de Jacob, tomba sur le coup; deux autres balles l'atteignirent et lui firent perdre une grande quantité de sang ; néanmoins il se releva d'un bond, et chargea l'un de nos hommes avec tant d'impétuosité que celui-ci n'eut que le temps d'escalader un arbre, où il arriva bien juste, grâce à l'extrême vitesse de sa course. L'animal furieux se mit à frapper l'arbre à coups redoublés, et avec tant de force qu'il semblait devoir le briser, ou tout au moins se fendrea 1 tête. II s'arrêta, fit quelques pas en arrière, attacha sur l'homme ses yeux étincelants, et se rua de nouveau contre l'arbre, comme s'il avait eu Tespoir d'en faire tomber son ennemi. 11 fallut deux autres balles explosives, et cinq grosses balles de nos fusils rayés, pour qu'il mourût.

Ces deux vieux buffles avaient associé leurs misères, et vaguaient de compagnie. Ils avaient le cuir malade, dénudé par endroits, une sorte de lèpre ; et leurs cornes atrophiées ou usées n'offraient plus que des moignons. Le premier fut tué raide par une balle explosive ; tandis que son camarade eut tant de peine à mourir. Il y a une si grande différence dans la ténacité de la vie chez les animaux de même espèce, qu'on se demande où peut se trouver le point vital. Nous avons vu un buffle, dont une balle de gros calibre avait traversé le cœur, vivre assez longtemps pour que les deux trous fussent bouchés par des caillots solides et adhérents à la plaie.

On dit que près de chez Sinamané, à une journéQ|en amont de son village, le Zambèse traverse un massif de montagnes appelé Gorongué ou Golongoué ; et l'on nous dépeint la crevasse par où s'écoule le fleuve comme effrayante à voir. Le pays est tellement rocailleux que nos compagnons ont peur du surcroît de fatigue qui résulterait de cette course; nous ne pouvons pas le leur reprocher, si, comme il est probable, le chemin qu'il faudrait prendre est encore pis que l'endroit où nous sommes.

Ce n'est pas seulement la difficulté de se traîner sur ces rochers

noirs, pareils à des scories ; mais les arbres étant presque sans feuilles, ne préservent pas du soleil, et la chaleur atteint les dernières limites de ce qu'un blanc peut supporter. Il y a trente neuf degrés à Tombre ; un thermomètre, placé sous la langue, ou sous l'aisselle, marque chez nous 37*^ 5/9, presqu'un degré de plus que chez nos hommes où il indique 36® 6/9. Toutefois, grâce à nos souliers, nous marchons plus facilement qu'eux sur le terrain brûlant. Parmi ceux qui portent des sandales, un grand nombre ont des cors au talon et sur les côtés du pied, à la place où frottent les courroies. Nous avons trouvé également des durillons à la plante des pieds, chez des individus qui n'avaient aucune espèce de chaussure. Enfin il n'est pas rare de voir des orteils retroussés ou déviés, comme s'ils avaient été luxés par une pression violente. En Europe nous aurions attribué cela, sans hésiter, aux modes vicieuses que nous imposent des cordonniers pervertis.

Le Longkoué ou rivière du Quaï (rivière du tabac) , conune l'appellent les Makololos, vient du pays de Mosilikatsi, et va se jeter dans le Zambèse, au-dessus du Golongoué. C'est la confirmation de ce qui a été dit par M. Thomas; à savoir, qu'une partie des cours d'eau qui prennent leur source chez les Matébélés se dirigent à l'est vers le Ghaché, qui est un affluent du Limpopo ; tandis que les autres descendent à l'ouest, et de là vont au nord pour rejoindre le Zambèse. Avant la déchirure qui s'y est produite, le massif de Golongoué formait probablement le batardeau qui convertissait toute la vallée de Linyanti en un grand lac.

Maintenant, depuis les Chutes de Victoria jusque chez Sinamané, le pays est en pente; et la surface du sol y est plus bas qu'à Séshéké. Mais une différence considérable de niveau a dû se produire par le dépôt de tuf qui a recouvert les fonds plats de Séshéké et de Linyanti, dépôt dont la masse tendre n'a pas été troublée. Le cours des rivières qui descendent du territoire des Matébélés, ainsi que des hautes terres des Batokas^ et qui ont leur embouchure à droite du Kalomo, prouve que, relativement à ces contrées, la grande vallée des Makololos forme toujours une dépression. Par la route que nous avons prise, aucune différence de niveau n'est appréciable au moyen du baromètre.

5 octobre. Après avoir franchi plusieurs côtes, nous nous arrè-

tons au village de Simariango. Les soufflets qu'emploient ici les

forgerons différent un peu des sacs de peau de chèvre que nous

voyons ordinairement, et ressemblent davantage à ceux qu'on

trouve à Madagascar. Ils se composent de deux caisses en bois, de

forme circulaire etde petite dimension, dont la partie supérieure

est couverte de cuir. Ils auraient Tair de tambours si la peau, au

lieu d'être tendue, ne constituait au contraire un véritable sac.

Le soufflet comprend deux de ces tambours, un tube est adapté

à chacune des caisses, et l'air y est chassé par la pression du

cuir que l'on fait mouvoir au moyen d'un bâton, placé au milieu

de la poche. Le forgeron, que nous voyons travailler, nous dit

que l'étain qu'on emploie dans ces parages, et dont on fait des

bracelets, vient de chez les Marendis, peuplade qui demeure au

nord. Jusqu'à présent nous n'avions jamais entendu dire qu'il y

eût de l'étain dans cette région.

Notre chemin nous fait descendre le lit d'un ruisseau appelé Mapatizia, dans lequel se trouve beaucoup de carbonate de chaux lamellaire, etde schiste calcaire; vient ensuite le grès gris de Tête, qui ordinairement recouvre la houille.

6 octobre. Arrivés à l'îlot de Chilombé, qui appartient à Sinamané. Le Zambèse forme ici une large nappe, et son cours est tranquille. Nous sommes reçus par Sinamané lui-même, qui nous fait bon accueil. Jamais dimanche n'a été plus agréable à des gens exténués.

Sinamané est un homme actif, de couleur peu foncée ; à la fois le plus énergique et le plus habile des chefs batokas que nous ayons vus. Il était indépendant il y a peu de temps encore; mais il a envoyé son adhésion à Linyanti ; et comm.e Sékélétou ne lui demande pas autre chose que de refuser des pirogues aux Matébèlés, dans le cas où ceuK-ci voudraient attaquer les Makololos, il est probable qu'il ne trahira pas son serment. Léshoré, ainsi que nous l'avons dit, a pour mission de ratifier cet offre de vassalité; de demander pour nous à Sinamané les pirogues qu'il pourra nous fournir, et de lui donner l'assurance que jamais Sékélétou n'a autorisé, et n'autorisera Moshobotouané à enlever les bestiaux des populations dont Sinamané est le chef. Ce message a été également communiqué au chef agressif des Chutes, sur lequel il produira bon effet. Nous voyons maintenant beaucoup de gens des deux sexes

d'un physique avantageux. Le costume des femmes est absolument pareil à celui des Nubiennes de la haute Egypte ; il se compose d'une frange de six à huit pouces de haut, attachée à la ceinture et formant jupon. Les matrones y ajoutent une peau taillée comme les pans de l'ancien frac des dragons anglais. Les toutes jeunes filles portent le tablier dont nous donnons la gravure ; il est orné de coquillages, et n'a de franges que par devant.

Des Batokas, se disant Makololos, et parmi lesquels se trou-

Ceinture de jeune fille.

vait notre ami Masakasa, vinrent ici autrefois avec l'intention d'enlever quelques jeunes femmes. Mais le chef, à leur grande surprise, les attaqua avec une telle furie, que les survivants ont été fort heureux de pouvoir s'enfuir, et ont gardé une crainte salutaire des grandes lances de Sinamané. Pour son compte Masakasa dut jeter ses armes, son bouclier, ses vêtements, afln de courir plus vite ; et revint chez lui moins fier, mais plus sage qu'il n'en était parti.

ET SKS AFFLUENTS. S93

Page 1