‹ Exploration du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 23 sur 69 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Sinamané. — Navigation. — Moemba. — Générosité des Batokas. — Achat d'une pirogue. — Fourmis- lions. — Troupeau d'hippopotames. — Albinisme chez Phomme et chez l'hippopotame. — Entrevue avec Séquasha . — Manière de saluer. — Karioua. — Déjeuner interrompu parMambo KazaX. — Dîner gâté. — Banyals. — Rapides de Kébrabasa. — Danger coura par le docteur Kirk. — Manuscrits perdus. — Mort de l'un de nos ânes. — Délicatesse des Makololos.— Dîner chez Panzo. — Arrivée à Tété.

6 octobre. Les sujets de Sinamané paraissent avoir des vivres en abondance; car ils sont tous en très-bonne condition. Ils cultivent beaucoup de tabac, et en font des pelotes qu'ils expédient aux Makololos. Vingt de ces balles, pesant chacune trois quarts de livre^ s'échangent contre une houe. Ce tabac est semé dans les endroits bas et humides que Ton tr(^ve au bord du Zambèse; il est maintenant en fleur.

Sinamané ne peut nous vendre que deux pirogues ; mais il nous en prête trois autres qui nous conduiront jusque chez Moemba, où il suppose que nous trouverons à compléter notre flottille. Ses trois pirogues sont conduites par ses canotiers qui les lui ramèneront.

Le Zambèse a ici une largeur de deux cent cinquante yards ; il coule paisiblement entre des berges élevées, et se dirige au nord-est. En aval de l'Ile de Chilombé ses rives ont fréquemment une hauteur de seize à dix-sept yards, et se composent de galets et de gravier de roches ignées, quelquefois retenus par un ciment ferrugineux. Le lit du fleuve présente exactement la même composition. Comment se sont formés tous ces galets? Nous ne pouvons le comprendre; à moins que ce ne soit dans les puisards des failles profondes que nous avons vues plus haut. En amont de la cataracte, excepté les quelques roches qui sont près de la cascade, le fond du Zambèse est généralement sableux, ou bien formé d'un tuf tendre.

Pas un endroit humide qui ne soit couvert de mais, de tabac,

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de citrouilles, de chanvre ou de pastèques. La population, composée de Batokas, est assez nombreuse sur les deux rives du fleuve. Lorsque nous passons, les habitants nous saluent en frappant dans leurs mains. Un chef nous a même hélés, et, nous priant d'attendre, nous a fait apporter du sorgho et des citrouilles.

Moemba est propriétaire d'un flot fécond, appelé Mosenga. Le village se trouve dans cet îlot, dont la longueur est d'un mille.

On cite Moemba comme Fun des guerriers les plus braves du pays ; dans tous les cas c'est un grand parleur. Mais il donne aux étrangers plus que des paroles ; pour notre part nous en avons reçu du grain en quantité considérable, et la chèvre la plus grasse que nous ayons jamais vue ; on en aurait pris la viande pour du mouton. Les sujets n'ont pas été moins généreux; ils nous ont apporté deux grands paniers de sorgho et du tabac, comme tribut du village donné aux voyageurs.

L'un des canotiers de Sinamané, après avoir réclamé son salaire, est parti avant la fm de son engagement, et a fait courir le bruit que les Anglais avaient gardé les pirogues. Ce matin donc au point du jouf Sinamané est entré dans le village avec cinquante de ses grandes lances, tout décidé à s'en servir pour rentrer dans son bien. Moemba l'a raillé de cette fausse alerte. « Voici vos pirogues, lui a-t-il répondu; vos gens ont été payés, et les Anglais vont acheter mes canots. » Sinamané s'excusa brièvement : « On l'avait trompé, » nous dit-il ; et sur l'observation qu'il adressa au menteur, celui-ci, qui avait l'oreille trèsbasse, se hâta de disparaître. Néanmoins, comme Sinamané avait été généreux pour nous, et qu'il regardait les présents que nous donnions à Moemba, nous avons ajouté quelques perles à celles que nous lui devions ; et nous nous sommes quittés bons amis.

Ayant su que nous avions réuni les gens de Sinamané pour leur parler du Sauveur, et pour prier avec eux, Moemba s'est imaginé que la célébration du dimanche faisait partie du cérémonial de nos visites, et a réclamé la faveur d'être dimanche comme ses voisins. Il nous a demandé ensuite un peu de froment pour semence, et quelques graines d'arbres à fruits. Nous nous sommes empressés de répondre à ses désirs. L'idée de s'adresser directement à l'Être suprême, bien qu'elle ne leur soit

pas tout à fait étrangère, les impressionne assez vivement pour qu'ils ne l'oublient pas. Sinamané nous a dit qu'il priait Moroungo (c'est ainsi qu'il appelle Dieu), et qu'il lui donnait de la bière comme offrande. Il avait entendu parler de nous ; mais jamais il n'avait vu d'hommes blancs.

Nous avons remarqué avec plaisir la loyauté qu'a déployée Moemba dans le marché que nous avons fait avec lui. « Le prix qu'on lui offrait était élevé, disait-il; mais il ne pouvait se défaire que de deux pirogues. De ces deux-là, une seule était bonne, et il voulait bien nous la céder ; quant à l'autre, il ne pouvait pas la vendre, parce qu'elle avait la malice de chavirer et de jeter dans la rivière tout ce qu'on y avait mis. Seulement il nous prêterait ses deux grandes pirogues, jusqu'à ce que nous pussions en acheter d'autres.

Les meilleurs canots sont faits avec une espèce d'acacia épineux. Cet arbre est maintenant à graine; les indigènes en font bouillir les gousses, et en mettent la décoction dans leur bière, dont elle accroît les propriétés enivrantes. Bien que les fèves que contiennent ces gousses soient très-astringentes, on les mange dans les temps de disette.

Nous abordons au village de Makondé pour y acheter une pirogue. Toute la population est en fête : dansant et buvant de la bière extra-forte. Un pot de cette bière enivrante nous est immédiatement apportée. Le chef est silencieux: il a un orateur qui parle, qui trafique pour lui, et qui s'en acquitte avec zèle ; le brave homme paraît très-désireux de montrer son habileté dans les deux genres.

On voit au bord du fleuve une quantité de petites estacades ; elles ont pour but de mettre les femmes à l'abri des crocodiles, lorsqu'elles vont puiser de l'eau. Les Portugais n'ont pas encore eu cette précaution, bien que tous les ans beaucoup de femmes de Senna et de Tèté soient saisies par les monstres. La vie de ces malheureuses est si peu de chose pour leurs maîtres que l'idée ne viendrait pas à ceux-ci d'élever une palissade pour les soustraire à cette horrible mort. Nous en avons parlé au curé de Senna, offrant de lui donner vingt dollars s'il voulait, après la messe, faire une quête à cette intention. Pour toute réponse il a haussé les épaules en souriant ; et la chose en est restée là.

Nous voyons tous les jours de belles grues couronnées que les indigènes appellent mahouang^ d'après le cri qu'elles font entendre Elles commencent à s'apparier. Des oies dont l'aile est armée, et qu'on nomme ici machikoué, sont très-communes, et vont par bandes nombreuses ; leur ponte a lieu, dit-on, au mois de mars. On voit aussi des couples d'oie égyptienne, et quelques-unes à protubérance sur le bec, de celles qui dans l'Inde portent le nom d'oie à crête. L'oie d'Egypte a maintenant des petits ; ces oisillons suivent leur mère avec tant d'exactitude qu'ils ont l'air de faire partie de sa queue. A terre, le mâle et la femelle font semblant d'être blessés, à l'instar des pluviers et des vanneaux, et se traînent avec effort devant le chasseur pour le détourner des jeunes. L'autruche a recours au même moyen; mais pai^un des quadrupèdes ne l'emploie; c'est en combattant qu'ils défendent leurs petits.

En quelques endroits, les berges sont parsemées de trous qui conduisent à des nids de guêpiers. A notre passage, il en sort des oiseaux par centaines. Quand l'espèce à poitrine rouge est perchée sur les arbres, ceux-ci ont l'air d'être couverts àe feuilles de corail.

1 1 octobre. Ceux de nos hommes qui font la route à pied sont arrivés ce soir. Des gens du pays leur portaient leurs fardeaux. Un villageois leur avait donné une chèvre, un autre des volailles et du maïs. Ils commencent à croire que ces gens-là ont un cœur. Au début, comme toutes les personnes qui ont des torts à se reprocher envers ceux dont ils parlent, nos hommes avaient mauvaise opinion des Batokas; ils les blâmaient de leur haine pour les Makololos, et les accusaient de tuer ceux-ci chaque fois qu'ils le pouvaient. Autrefois des bandes de Batokas soumis et de Makololos se sont abattues sur les villages que nous traversons, et l'inimitié des victimes pour les auteurs de ces razzias n'aurait rien d'extraordinaire. Il y a quelques jours, nous voyons accourir Moloka dans un grand désespoir : Ranyeu, son domestique, avait disparu la veille, et il était sûr que les Batokas l'avaient tué. Quelques minutes après, ledit Ranyeu se présente, accompagné de deux Batokas, qui, l'ayant rencontré à la nuit close, vaguant à l'aventure et ne pouvant retrouver son chemin, lu^ avaient donné à souper, à coucher, et nous le ramenaient, en lui portant son fardeau.

1 2 octobre. Un pays sauvage et montagneux, magnifiquement boisé; des forêts sur les deux rives, mais fort peu d'habitants. Les plus grands arbres sont en général des acacias épineux, d'une taille élevée et d'une forme superbe. Dans les bourgades près desquelles nous passons sans nous arrêter, l'alarme se répand, et les hommes courent sur la berge, la lance au poing. Aujourd'hui nous avons prié l'un de ces coureurs d'aller dire à Mpendé que nous arrivions. Gela a suffi pour apaiser toutes les craintes. Mettant pied à terre nous sommes allés déjeuner près d'une grande lie qui renferme deux villages, et se trouve en face de Tembouchure du Zoungoué. C'est là qu'il y a deux mois nous avons quitté le Zambèse.

Mpendé n'a pas de canots à vendre ; il le regrette, et nous en prêtera deux avec plaisir. Il sous envoie une citrouille cuite et une pastèque. L'homme qui nous les apporte a une déviation latérale de l'épine dorsale. Nous avons souvent rencontré des bossus ; mais c'est la première fois que nous remarquons ce genre de difformité.

Monté dans son propre canot, Mpendé est venu avec nous jusqu'à ce que nous ayons trouvé l'occasion d'acheter une belle pirogue. Nous avions donné pour celle-ci douze rangs de perles bleues à facettes (perles à collier), douze autres rangs de grosses perles bleues du volume d'une bille, et deux yards de calicot ëcru. C'était largement payé, du moins nous le supposions. Mais nos perles n'étaient plus de mode ; celles que Ton porte maintenant, bien qu'elles soient moins jolies et moins fines, auraient été préférées. Bref, au moment de conclure, le propriétaire nous dit que ses entrailles étaient émues au sujet du canot, et qu'il fallait ajouter quelque chose pour calmer leur émotion. Il n'y avait pas moyen de résister.

Les agents de Séquasha, que noys rencontrons ici, font de bien meilleures affaires ; ils ont acheté dix grandes pirogues neuves au prix chacune de six rangs de perles blanches de qualité inférieure, ou de quatre yards de calicot ; et avec une bagatelle ont eu assez d'ivoire pour les remplir. Enfin, ils ont commencé leur achat d'esclaves, opération à peu près neuve dans cette contrée, et qui ne tardera pas à changer le caractère des habitants. Ces agents sont d'un embonpoint exceptionnel ; on voit qu'ils vivent dans l'abondance. En tournée conmierciale, pas un esclave ne

s'épargne la bière, ni aucune des bonnes choses que peuvent acheter les marchandises du mattre.

Les fourmis-lions abondent dans les endroits sableux, sous les arbres touffus, alors même que Ton ne voit pas de fourmis. Toujours en embuscade, ces patientes créatures ont beaucoup à faire dans cette maison où les vents soufflent avec violence. A peine le piège est-il en état, qu'une bouffée le remplit de sable; l'ouvrier répare le désastre, la tempête revient; et ainsi de suite jusqu'à l'heure où tombe le vent.

La température du Zambèse s'est accrue de 5^ 5/9 depuis le mois d'août; elle est maintenant à 26^ 6/9. Celle de l'air, après le coucher du soleil, est encore de 35* 5/9; et le voisinage de l'eau étant l'endroit le plus frais, nous y plaçons nos lits, malgré les crocodiles. La différence .qu'il y a entre le climat de l'Afrique et celui de l'Inde, c'est que dans ce pays-ci l'air se rafraîchit et devient vivifiant longtemps avant que le jour reparaisse; c'est là sans doute ce qui nous permet de rester impunément au soleil, chose qui dans l'Inde serait fatale. La sécheresse de l'air doit aussi contribuer pour beaucoup à la rareté des coups de soleil; nous avons dit ailleurs qu'en vingt-deux ans de séjour en Afrique, nons n'en avions jamais rencontré un seul cas, bien qu'on y voie rarement 4es coiffures protectrices qui sont en usage dans l'Inde.

Dans les endroits où l'eau est au plus bas, nous trouvons parfois de petits rapides, qui probablement n'existent pas pendant le reste de l'année.

19 octobre. Campés le 16 en face de l'embouchure du Boumé, petite rivière qui vient du sud, nous avons passé le jour suivant près de l'tle de Nakansalo, descendu les rapides du même nom, et gagné ce matin les rapides plus sérieux de Nakabélé, qui se trouvent à l'entrée de la gor^e du Kariba.

Les Makololos ont admirablement conduit les pirogues , et nous ont fait traverser avec beaucoup d'adresse louverture du filon de basalte. Il y avait à l'entrée de la passe plus de trente hippopotames ; un banc transversal occupe en cet endroit les deux tiers du lit du fleuve,»déjà fort rétréci. Les hippopotames nageaient dans la portion d'eau tranquille située en amont de la muraille. Plusieurs de ces animaux étaient dans le goulet; et nos canotiers n'osaient pas s'aventurer parmi eux, affirmant

qu'il y a toujours dans la bande un mauvais coucheur qui se fait un malin plaisir de renverser les canots.

En face de nous, deux ou trois gamins, postés sur les rochers, lançaient des pierres aux hippopotames, et les atteignaient parfois à la tête. Il paraissait facile d'exterminer toute la troupe. Nous avons tiré dessus dans Tespoir de l'éloigner; mais les balles rebondissent souvent sur le crâne de l'hippopotame, et ne lui produisent pas plus d'effet qu'une tape sur le nez d'un collégien. L'une des bétes a néanmoins été tuée, et a suivi le fil de l'eau , accompagnée d'une quantité de gens qui couraient l£ long du bord. Un indigène se trouvant sur la rive gauche, nous a hélés pour nous dire qu'un homme de son village savait comment on invoque les dieux du Kariba; il nous conseillait de , louer cet homme, afin qu'il priât pour nous pendant que nous franchirions les rapides ; car sans cela nous étions sûrs d'être noyés tous. Pas un d'eux ne s'aventurerait dans cette gorge périlleuse sans avoir fait son offrande au docteur des eaux, c'est-àdire au prêtre du fleuve pour en obtenir des prières. Nos gens ont demandé à cet homme s'il y avait une cataracte à la sortie de la passe. Il a refusé de répondre, disant qu'on était trop loin, qu'il fallait venir de son côté pour qu'il pût se faire entendre. Les canots se sont dirigés vers lui ; mais au moment où nous arrivions, il a pris la fuite.

Nous avons abordé et franchi la montagne pour jeter un coup d'œil sur le Kariba avant d'y engager nos pirogues. Le courant y était très-fort; à différentes places on y voyait des brisants; miis le canalest presque droit et n'offre pas de cataracte; il fut donc décidé que nous risquerions l'entreprise.

Pendant ce temps-là nos hommes se sont rendus au village, où on leur a donné de la bière et du tabac. Le prêtre qui sait invoquer le dieu des rapides est venu les reconduire avec plusieurs de ses amis, et a témoigné quelque surprise de nous voir franchir impunément ce pas difficile sans son intervention.

Ceux des indigènes que nous avions laissés à la poursuite de l'hippopotame avaient fini par le rejoindre, et s'en étaient emparés à une couple de milles au-dessous de la gorge; ils Pavaient fixé à une roche, et nous attendaient sur la rive, assis à côté de la bête. Comme le courant était d'une grande force, et la berge trop rocailleuse pour que nous pussions y camper,

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nous avons pris Thippopotame à notre remorque et dit aux villageois de nous suivre ; que nous leur donnerions de la viande. Mais les crocodiles mordaient si fort à la béte, que nous avons été forcés de la livrer au courant pour ne pas voir chavirer le canot. Il a fallu descendre tellement loin avant de trouver un endroit où Ton pût s'arrêter^ que les indigènes ont supposé que nous ne voulions pas partager rmnimal ; et ils ont repris le chemin de leur village.

Nous avons passé deur nuits à l'endroit où lliippopotame a été dépecé * . Grande occupation pour les* crocodiles qui n'ont cessé de happer dans l'ombre ce qui était resté dans la rivière, et de fouetter l'eau avec furie au moyen de leurs queues puissantes.

Des deux côtés de la gorge, les montagnes ressemblent beau* coup à celles du Kébrabasa : même dislocation des strates, qui sont redressées et tordues dans tous les sens ; pas un endroit où la couche soit plane. Bien que le Zambèse soit resserré entre ces montagnes sur une assez grande longueur, on n'y trouve pas d'autres rapides que ceux dont nous avons parlé, et qui sont à l'entrée de la passe. L'eau est unie à la surface, et paraît très-profonde. Nous n'avons rencontré dans tout ce défilé qu'un seul individu ; le sol y est trop pierreux pour être mis en culture.

Quelques rochers qui émergent de l'eau près de la sortie du Kariba ressemblent de loin à un fort. L'entier bouleversement de pareilles masses atteste à première vue une effroyable convulsion, à laquelle sont dues probablement les failles du Kébrabasa, du Kariba et du Mosi-oa-tounya. Ce bouleversement est postérieur à la formation du terrain houiller, puisque celuici a été soulevé et redressé en même temps que les autres. Rien de semblable ne se produira sans doute avec le calme actuel des opérations de la nature.

Sortis de la montagne, nous nous sommes arrêtés auprès du Pendelé, petit cours d'eau qui a son embouchure à quelques milles au-dessous de la gorge. A l'extrémité inférieure de la

1. C'était une femelle, et une béte grasse. Elle avait dix pieds de long et quatre pieds un pou^ de hauteur. Un jeune mftle que nous avons tué il y a quelque temps mesurait quatre pieds trois pouces au garrot, et neuf piads sept pouces à\x muffle à la naissance de la queue.

passe du Kariba, du côté du couchant^ s'élève le mont Palabi ; la chaîne à laquelle il appartient se continue sur F autre rive du fleuve et se dirige au sud-est.

Un vieux chef hospitalier, nommé Chikoumboula, et qui est vassal da Nchokoméla, souverain d'un district étendu, nous a apporté ce matin de la bière, un grand panier de farine, quatre volailles, et une brique de sel, « pour leur donner bon goût, » suivant sa propre expression. II nous dit que les éléphants désespèrent ses villageois en mangeant les cotonniers. Mais ses sujets ont l'air fort à leur aise.

La semaine dernière, le même jour, ils ont pris trois buffles dans des fosses ; comme ils n'ont pas'pu tout manger, le reste de la viande est tombé en pourriture. Cette nuit, le vent ayant tourné, a soufflé de cette charogne vers notre camp. Un lion, plus afiamé que délicat, remuait cette masse putride, et tout en se gorgeant de cette proie immonde, a grondé jusqu'au jour, au grand détriment de notre sommeil. Le gibier est d'une abondance extraordinaire, surtout à partir d'ici jusqu'en aval du Kafoué. Il en est de même sur l'autre rive, où il n'y a pas d'habitants.

La sécheresse oblige tous les animaux à venir boire au Zambèse. Une heure de promenade sur la rive, soir ou matin, nous montre un pays littéralement couvert de bétes sauvages : des troupeaux immenses de pallahs, des quantités de waterbucks, de zèbres, de buflles, de coudons, de potamochéros, d'élans et de singes. Des francolins, des pintades, des légions de tourterelles attirent le regard dans les endroits boisés ; et des pistes fraîches indiquent le nombre d'éléphants et de rhinocéros qui se sont abreuvés pendant la nuit. A peine si quelques milles séparent les troupeaux d'hippopotames que nous voyons dormir sur les hauts-fonds, le corps presque entièrement sorti de l'eau, et ressemblant à des rochers noirs groupés dans la rivière. Dans les endroits où on les chasse beaucoup, ces animaux deviçnpent d'une méfiance proportionnelle aux dangers qu'ils redoutent; mais ici personne ne les inquiète, et ils reposent en toute sécurité. Us ont cependant la précaution de ne jamais s'endormir qu'au ras de l'eau profonde dans laquelle ils se précipitent à 14 moindre alarme. Un coup de fusil tiré au milieu de ces dormeurs fait surgir toute la bande ; ils regardent devant

eux avec un air de surprise et d'hébétement qui leur est particulier, et ne plongent qu'après la seconde détonation.

 quelques milles au-dessous du village de Chikoumboula nous avons rencontré un hippopotame blanc ; nos hommes n'en avaient jamais vu. 11 était d'un blanc rosé, tout à fait de la nuance des albinos, et paraissait être le père d'une nombreuse famille ; car un grand nombre des individus qui composaient le troupeau étaient marqués de larges taches de couleur claire. L'éléphant blanc n'est pas autre chose qu'un albinos, présentant dans son espèce la même particularité que cet hippopotame. Un peu au-dessus du Rariba, nous avons observé pareille aiTection de la peau chez beaucoup d'habitants de deux petites bourgades. La même influence parait avoir agi sur l'homme et sur la bête.

Un hippopotame de couleur sombre se tenait à l'écart comine s'il avait été chassé de la bande, et mordait la rivière en secouant la tête horizontalement avec frénésie. Mordre Teau de cette façon équivaut chez l'hippopotame aux claquements de porte d'un homme en colère. Quand la femelle a deux petits de la même portée, on prétend qu'elle tue l'un d'eux.

Nous avons touché à l'île de Kalabi, située en face de l'endroit où Touba Mokoro a sermonné le lion qui voulait manger notre buffle. Les ancêtres des habitants de cette tle, qui est admirablement boisée, avaient du bétail; la tsétsé, disent les insulaires, s'est emparée du pays depuis que les bœufs ont été enlevés par les maraudeurs. Personne ne peut dire où cet insecte éclôt; à une certaine époque il disparaît complètement, et revient tout à coup sans qu'on sache d'où il arrive. Nous sommes d'autant plus surpris de cette ignorance que les indigènes observent la nature de très-près.

Un hippopotame solitaire a choisi pour demeure la baie où nous avons débarqué, et où les femmes de l'fle vont puiser de l'eau. De jolis petits lézards, dont la queue est rouge et bleu clair, courent parmi les rochers, prenant çà et là des mouches et d'autres insectes. Ces créatures inoflfensives, mais qui inspirent de la répulsion à qui n'y est pas habitué, rendent service à l'homme en détruisant beaucoup de termites.

24 octobre. Nous trouvons Séquasha au-dessous *du Kafoué, dans un village où il est avec le gros de sa bande. D'après ce

qu'il nous dit, ses gens, parmi lesquels sont d'excellents chasseurs, lui ont tué deux cent dix éléphants dans cette tournée. Le nombre des animaux que nous voyons tous les jours rend la chose très-possible. Il nous raconte qu'après avoir atteint le Kafoué, il est allé au nord dans le pays des Zoulous, dont les ancêtres vinrent autrefois du sud, et fondèrent une sorte de république.

Séquasha est le plus grand voyageur portugais que nous ayons rencontré ; il se vante de parler douze dialectes différents. Le malheur veut qu'il ait peu de chose à dire sur les pays et sur les peuples qu'il a visités; et qu'on ne puisse pas avoir une grande foi dans ses paroles. Mais quand on songe à la manière dont il a été élevé , à l'impossibilité d'acquérir la moindre instruction dans le milieu où il a toujours vécu , on est étonné de l'intelligence dont il fait preuve, et des saillies qui parfois lui échappent.

Au nombre de ses marchandises se trouvent plusieurs horloges américaines d'un prix fort minime. L'article est peu avantageux dans une région où personne ne s'inquiète de la valeur du temps. Mais chose plus grave, il avait remonté ses malheureuses horloges devant un chef banyal, qui, tout effrayé des sons mystérieux qu'elles produisaient, vit dans ces machines autant d'engins de maléfices mis en œuvre pour attirer une foule de maux sur son peuple et sur lui-même. Le pauvre marchand fut accusé de sortilège, et condamné à payer une forte amende en cotonnade et en grains de verre.

Séquasha prétend qu'il n'est pas l'auteur dumeurtre de Mpangoué. D'après lui cette affaire se serait passée entre ses esclaves et Namakousourou, qui, en buvant de la bière avec ses hommes, les aurait décidés à tuer le chef. C'est parce que, dit^il, le meurtre a été commis par ses gens, que son nom s'y est trouvé mêlé ; mais il était absent quand la chose a eu lieu. Cette version n'est pas venue à l'esprit de son associé. Celui-ci a cherché, au contraire, à justifier le crime en disant qu'ils n'avaient fait que remettre le pouvoir à celui qui le méritait.

A partir de chez Tombanyama, le Zambèse est plein d'îles, où une quantité de buffles sont attirés par l'herbe tendre et par les jeunes roseaux. L'un de ces buffles a été tué le 27. Il a tonné pendant la nuit, et, comme il arrive en cas d'orage, bien que

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celui-ci fût éloigné, la viande s'est gâtée si vite qu'au matin elle n'était plus mangeable. La faim, quand il n'y a pas à choisir, fait paraître doux ce qui est amer; et cette venaison faisandée a néanmoins servi. Une décomposition rapide de la viande se produit également si Ton attache celle-ci aux branches d'un papayer; quatre ou cinq heures suffisent pour la corrompre ; une heure ou deux l'attendrissent.

28 octobre. Campés dans une île voisine du Podibodi. Trois hommes de Ma-Mbourouma nous ont apporté de la farine et des volailles. Voulant faire preuve de savoir-vivre, et nous témoigner leur respect, ils se sont frappé la cuisse d'une main tandis que de Tautre ils nous tendaient leur présent. Puis, s'asseyant en face de nous, ils ont battu des mains, ont recommencé à se frapper la cuisse, en faisant leur cadeau à nos hommes ; et ont répété les mêmes claquements en recevant le nôtre, ainsi qu*à leur départ. Tout cela avec le plus grand sérieux. On voit les mères enjoindre à leurs enfants de battre des mains, et leur montrer comment il faut s'y prendre, de même que chez nous on enseigne les bonnes manières.

29 octobre. Ce matin, après trois heures de navigation, nous sommes arrivés aux montagnes de Mbourouma, où le Zambèse se rétrécit de nouveau , et présente un rapide vaguement accusé : deux courants contraires formés par des rochers , situés au milieu du canal.

Impossible d'agir plus noblement que ne l'ont fait ici les hommes de Sékélétou. Nous étions entrés dans la passe sans l'avoir préalablement examinée , et les vagues du courant central commencèrent à nous envahir. Avec le plus grand sangfroid , n'hésitant pas une seconde, deux Hakololos sautèrent dans le fleuve pour alléger les pirogues, et donnèrent l'ordre à un Batoka de faire de même, « attendu, disaient-ils, qu'il fallait sauver les blancs. — Je ne sai3 pas nager, répondit le Batoka. — Tu te tiendras au canot, » reprirent les autres ; et immédiatement l'homme sauta dans l'eau. Restant à côté des pirogues, les nageurs les guidèrent jusqu'au bas du rapide, et les amenèrent près de la rive, où elles furent vidées. Un bateau aurait passé là sans accident; mais notre plat-bord ne s'élève pas à un pied au-dessus de la ligne de flottaison. Grâce au courage de nos braves compagnons, rien n'a été perdu.

Ce rapide est presque en face de l'extrémité occidentale des montagnes de Mbourouma ou de Karivoua. Il s'en trouve un second bientôt après ; on dit qu'ils n'existent ni l'un ni l'autre lorsque les eaux sont grandes. Cette fois l'écueil étant plus fort, nous avons fait décharKer les pirogues, et transporter leur contenu à environ cent yards. Mesuré au moyen d'un bâton, qui a franchi un espace de cent pieds, le courant nous a donné une vitesse de six nœuds, rapidité qui dépasse de beaucoup celle des autres endroits du Zambèse dont nous avons pris note.

Au rapide de Karivoua, lorsque les nageurs avaient amené le dernier canot, celui-ci ayant fait une pirouette, fut ressaisi par le courant. Tous les hommes à ^exception d'un seul, lâchèrent le bord afin de n*étre pas entraînés Le malheureux qui tenait toujours, fut porté au milieu du fleuve, et descendit plus vite qu'il n'aurait voulu. Aujourd'hui ce fut le contraire : il lâcha quand il aurait dû tenir, et devint aussitôt la proie d'un tourbillon qui l'engloutit. Ses camarades ayant lancé une pirogue un peu plus bas, le rattrapèrent au moment où il reparaissait pour la troisième fois. On le sauva, bien qu'il fût déjà glacé.

Très-inférieure comme scènerie à la gorge du Kébrabasa, celle-ci néanmoins nous la rappelle. Une bande noire et brillante y court également sur les rochers à deux pieds environ au-dessus de Teau. Quelques-unes des montagnes ne portent pas un brin d'herbe ; nous sommes, il est vrai, à la fin de la saison s^che, succédant elle-même à une sécheresse excessive ; mais de beaux arbres verts émaillent les autres versants. On voit quelques antilopes sur les pentes rocailleuses, ainsi qu'un petit nombre d'hommes qui sont couchés, et qui boivent de la bière.

Les défilés de Karivoua ont une longueur d'environ trente milles, et finissent au mont Roganora. Deux rochers, qui aujourd'hui s'y élèvent à douze ou quinze pieds au-dessus de Teau, doivent être submergés à l'époque des crues, et peuvent alors être dangereux. Quant à nous, c'est le vent qui nous met en péril, attendu que la moindre vague entre dans nos pirogues.

!•' novembre. Nous revoici à Zumbo. Nos gens traversent à gué la Loangoua, et n'ont d'eau que jusqu'aux genoux.

Un buffle a été tué dans l'Ile, située en face du village de

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Pangola ; notre balle s'est logée dans la rate. Il avait déjà été frappé au même endroit ; car ledit oi^ne renfermait une balle de fer. La blessure était entièrement guérie.

Une grande quantité de pistia stratiotesy cette lentille d'eau que nous avons vue sur le Chiré, flotte sur la T/)angoua. Beaucoup d'habitants sur la rive droite de cette rivière; et malgré cela du gibier en abondance.

2 novembre. Ce matin, pendant que nous déjeunions, le Mambo Kazaï, que nous ne connaissions pas, est venu avec un certain nombre d'hommes , ayant des mousquets et de grandes cornes remplies de poudre, nous demander le prix du bois qui avait fait cuire nos aliments. Nous lui avons dit que nous étions Anglais. *c Vraiment I a-t-il répondu, je croyais que vous étiez Bazoungous » (c'est-à-dire Portugais), et il s'excusa de sa méprise.

Le nom de Bazoungous ou d'Azoungous, s'applique à tous les étrangers de nuance claire, ainsi qu'aux Arabes, voire aux esclaves commerçants lorsqu'ils sont habillés. Ce terme qui doit venir de Zoungay visiter ou errer, signifie probablement visiteurs, et désigne les Portugais, seuls étrangers que ces peuplades aient jamais vus. Comme nous ne désirions nullement passer pour des gens de cette nation, bien au contraire, nous avons ajouté pour faire sentir la différence, que les Anglais n'ont pas d'esclaves, qu'ils ne vendent et n'achètent personne, et font tous leurs efforts pour qu'on ne trafique pas des noirs.

De là nous sommes allés fÊure une visite à notre ami Mpendé. Il a mis une case à notre disposition, et en a fait couvrir le sol de nattes complètement neuves. Quand nous avons dit que nous étions pressés par l'approche de la saison des pluies, un vieux conseiller nous a demandé si la pluie allait venir, el si on en aurait beaucoup. Voici l'époque où elle commence d'ordinaire, avons-nous répondu ; cette masse de nuages qui se dirigent du côté de l'ouest annonce habituellement sa venue prochaine; mais nous ne savons pas plus que vous la quantité d'eau qui tombera. Il est des gens qui profitent de la crédulité qu'ils supposent aux indigènes pour obtenir un succès provisoire. Mais les Africains ont en général assez de pénétration pour savoir à quoi s'en tenir; et le voyageur qui s'imagine les tromper ne fait d'autre dupe que lui-même.

Lors de la dernière sécheresse, on a accusé Mpendé, d'avoir éloigné les nuages ; il a été condamné pour ce fait à payer au Pondoro une amende considérable.

4 novembre. Il y a eu tempête cette nuit , après quoi, le vent ayant tourné subitement, a descendu le cours du fleuve; et nous avons eu de la pluie, accompagnée de tonnerre. Ce matin la température de Tair et celle de l'eau avaient baissé. Le Zambèse s'était refroidi de 4* 4/9 ; il se trouvait encore à 25» 5/9. Le tonnerre a duré toute la journée; Teau est devenue très-bourbeuse et a grandi de plusieurs pouces.

Ici les hippopotames sont d'une extrême défiance, vu qu'on les chasse avec des armes à feu. Nous en avons tué un qui était sur un banc de sable; et nos hommes l'on conduit près de la rive pour le dépecer plus aisément. C'était une jeune bête, en parfaite condition ; chacun de nous se réjouissait à l'idée d'en étendre la graisse, en guise de beurre, sur sa galette de sorgho, lorsque notre cuisinier, auquel nous avions donné l'ordre d'aller nous couper un morceau de choix, vint nous apprendre que la bête avait disparu.

Voici ce qui était arrivé. Des Banyaïs avaient aidé nos gens à faire échouer l'hippopotame, et leur avaient assuré que l'eau était basse partout. Croyant à cette assertion, et se trouvant gênés par la corde qui retenait l'animal, nos hommes la détachèrent. Ils parlaient et criaient le plus fort possible, quand tout à coup le festin rêvé glissa dans un trou profond, ce qu'avaient espéré les Banyaïs. Tous nos gens s'étaient mis à l'eau pour rattraper la bête; l'un avait saisi la queue, un autre un pied, un troisième avait pris la gigue. Hais, « par Sébitouanél » rien n'avait pu la retenir. Au lieu de viande grasse, et de tartine savoureuse, il fallut se contenter d'un poulet maigre; et nous fûmes bien heureux de l'avoir.

Cependant l'hippopotame se retrouva le lendemain matin à un mille au-dessus de l'endroit où il avait glissé. Les Banyaïs s'assemblèrent sur la rive, et nous contestèrent l'animal : « il pouvait avoir été tué par un autre. » Bref, nos hommes en prirent un morceau, et leur abandonnèrent le reste pour n'avoir pas à se disputer avec eux.

Un beau waterbuck a été tiré dans la gorge deKakololé, au pied du mont Manyéréré. Il roula au bord de la crique près de

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laquelle il passait; un énorme crocodile placé en embuscade le saisit, et le plongea dans l'eau qui était profonde. Bien que frappée mortellenjent, l'antilope fît un effort désespéré, tratna le crocodile sur un espace de quelques yards, et s'arracha de la gueule du monstre. Au lieu de regagner la rive, elle se jeta dans le fleuve, et le traversait à la nage quand un nouveau crocodile se mita sa poursuite; mais une balle envoya celui-ci au fond deTeau. Le vs^aterbuck nagea encore quelque temps; puis il inclina sa belle tête ; son corps se retourna : il avait cessé de vivre; l'une des pirogues le trafna jusqu'à terre.

Nous remarquons au-dessous du Kakololé, toujours à la base du mont Manyéréré, plusieurs filons de houille qui apparaissent sur la rive droite du Zambëse, et que nous n'avions pas vus en venant.

Chitora, le chef de Chicova, nous reçoit avec son hospitalité ordinaire. Sa douce bonté enchante nos hommes, qui, assurément, ne la considèrent pas comme une preuve de faiblesse. < Quand ils viendront en maraude manger les moutons des Banyaïs, pour les punir de leur conduite dans l'affaire de l'hippopotame, ils se promettent bien de faire dire à Chitora de ne pas prendre la fuite; car ils sont ses amis, et ne voudraient pas faire de mal à un homme qui a si bon cœur. »

Voici quelques renseignements recueillis sur le Zambèse en en descendant le cours. Du village de Sinamané à Ransalo, ce fleuve, qui n'a souvent dans ce trajet qu'une largeur de 250 à 300 yards, celle de la Tamise au pont de Londres, est bien plus navigable que de Tété à Senna. 11 y est profond, et son cours est paisible. Au Rariba, un peu au-dessous de Kansalo, un dike de basalte, appelé Nakabélé, traverse le fleuve, et présente une ouverture qui n'est dangereuse que pour les pirogues. En aval du défilé de Karilja, et à partir du Kafoué, le Zambèse a au moins un demi-mille de large; il est calme et renferme beaucoup d'Iles sableuses. Vient ensuite le rapide du Karivoua, d'une longueur d'environ cent yards, avec une vitesse d'à peu près six nœuds à l'heure. Excepté à l'endroit des cataractes, c'est la partie la plus vite du Zambèse. De Zumbo au Chicova, le fleuve est large et d'une navigation facile.

Le Chicova, dont on a fait quelquefois un royaume, quelquefois une cataracte, est tout simplement un district de la rive gauche

du Zambèse ; il comprend une plaine fertile, située sur la rive droite. Autrefois les deux rives étaient bien cultivées; aujourd'hui elles n'ont plus d'habitants.

Sortis du district de Chicova, nous sommes entrés dans le , Kébrabasa, où nos pirogues ont descendu nombre de milles, jusqu'à ce que la gorge se fût réduite à une largeur de cinquante à soixante yards. La navigation devint alors difficile et dangereuse Depuis l'époque où nous avons examiné les rapides, une baisse de quinze pieds dans les eaux du fleuve a développé de nombreuses cataractes. Au centre d'un canal étroit apparaît aujourd'hui une cloison rocheuse qui divise le courant, et forme un horrible écueil, dont les cavernes tournoyantes s'ouvrent tout-à-coup, et se referment de même. Deux de nos pirogues avaient passé là sans accident. Celle du docteur Livingstone venait ensuite ; et prise en flanc malgré tous les efforts des pagayeurs, était poussée droit à l'abime dont la gueule était ouverte. « Voyez où ils vont ! Voyez I » s'écriaient les autres qui se préparaient à nous secourir, quand un craquement se fit entendre : le canot du docteur Kirk venait d'être jeté contre un éperon de la gorge par un bouillonnement soudain et mystérieux du fleuve, bouillonnement qui se produit à intervalles irréguliers. Cramponné à une saillie du roc, mister Kirk luttait contre l'action aspirante de l'eau, qui devait avoir quinze brasses de profondeur; tandis que, se tenant aux mêmes rochers, le timonnier sauvait la pirogue. Pendant ce temps-là celle du docteur Livingstone dérivait toujours vers la gueule tournoyante, qui heureusement se referma comme la pirogue y arrivait.

Quelques-uns des objets qui étaient dans le canot du docteur Kirk y sont restés; mais ce qu'il y avait de plus précieux est perdu: un chronomètre, un baromètre ; et, à notre grand chagrin, son livre de notes, plus les dessins qu'il avait faits des plantes et des fruits de l'intérieur.

Nous avons quitté le fleuve, malheureusement trop tard; et le reste de la gorge a été franchi à pied. Jamais nos hommes n'avaient rien vu de si périlleux ; leur frayeur était au comble ; Ils porteraient, disaient-ils, tous les bagages plutôt que de s'aventurer dans cet affreux Kébrabasa. Mais la fatigue d'un jour de marche sur les rochers brûlants les a fait changer de ton ; et le soir ils regrettaient les pirogues. Ils pensaient qu'on aurait pu

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les traîner au-dessous des points dangereux, puis les relancer et continuer la route par eau.

L'un de nos ânes est mort de lassitude près de la Louia. Bien . que nos hommes mangent du zèbre et du couagga, qui appartiennent à la même famille, ils ont été choqués à l'idée de manger notre baudet. < Ce serait, disaient-ils, comme si on mangeait l'un de nous autres; car un une vit avec l'homme ; et il est son intime compagnon. »

Nous venons de rencontrer deux groupes des esclaves de Tété qui se rendent à Zumbo. Ils y conduisent un certain nombre de femmes manganjas qu'ils vont échanger contre de l'ivoire. Chacune de ces femmes est liée par le cou ; et toutes sont attachées à une longue et même corde.

Panzo, le chef du village qui est à l'est du Rébrabasa, nous a fait le meilleur accueil. Après les saluts ordinaires, il a gravi la montagne, et d'une voix forte a donné l'ordre aux femmes des hameaux du vallon de nous faire immédiatement à souper. Vers huit heures, il est revenu, suivi d'une procession de cuisinières qui apportaient leurs œuvres: huit écuelles de nstwia, c'est-àdire de bouillie; six plats de très-bons légumes sauvages, chacun d'espèce différente ; puis des fèves et des volailles. Tout cela délicieux, et d'une propreté scrupuleuse; des sébiles en bois presqu'aussi blanches que la farine qui s'y trouvait. Enfin nos hommes reçurent de quoi souper.

Le 21 novembre nous avons trouvé des mangues, fruit qui annonce ordinairement les stations portugaises; et le 23 nous arrivions à Tété, après six mois d'absence.

Les deux matelots anglais, chargés du MaRobert^ ont joui pendant tout le temps d'une santé parfaite, et se sont fort bien conduits. Quant à leur essai d'agriculture, il a complètement échoué. Nous leur avions laissé quelques moutons et deux douzaines de poules, afin qu'ils eussent de temps en temps de la viande fraîche. Ils avaient acheté d'autres volailles, en avaient doublé le nombre, et comptaient sur les produits de leur bassecour ; mais ayant en même temps fait l'acquisition de deux singes, ceux ci avaient gobé tous les œufs. Un hippopotame avait détruit le jardin. Les moutons avaient mangé les cotonniers ; les crocodiles avaient mangé les moutons; et les indigènes avaient enlevé les poules.

Eeiain de Ëm. Bij'anl.

L'état d'armurier ne leur avait pas mieux réussi. Un Portugais, les croyant fort habiles était venu avec un rifle à deux coups, et leur avait demandé s'ils pouvaient le lui rebronzer. « C'est très- facile, avait répondu l'un de nos marins, dont le père était forgeron ; il suffit de le mettre dans le feu. » Un grand feu de bois ayant été fait sur la rive, notre homme y avait déposé les malheureux canons, tout rongés par la rouille; et à sa grande surprise les deux canons s'étaient séparés. Son compagnon et lui n'avaient rien trouvé de mieux que de recoller les deux pièces avec de la résine, et de renvoyer le fusil au Portugais, en lui disant qu'ils ne demandaient rien pour leur peine.

Ils ont découvert une façon originale de terminer promptement leurs marchés. Après s'être enquis des prix courants, ils prennent ce qui leur convient, payent ce qui est dû ; mais pas une perle avec. Si les gens demandent davantage, et refusent de quitter le navire, nos matelots vont dans la cabine et en font sortir un caméléon. A peine les indigènes ont-ils vu cet animal, dont ils ont une frayeur mortelle, qu'ils sautent par dessus bord et s'éloignent au plus vite. Le caméléon apaise également toutes les disputes en un clin d'œil.

Ils n'ont pa9 seulement témoigné d'un bon caractère, ils ont fait preuve d'humanité. Un soir, émus par un cri terrible» ils se jetèrent dans le bateau et volèrent au secours de l'infortuné qui était en détresse. Un crocodile avait saisi une pauvre femme, et la traînait sur un banc de sable. Comme ils arrivaient près d'elle, la malheureuse poussa de nouveau un cri déchirant : le monstre lui avait coupé la jambe. Nos matelots ramenèrent la pauvre créature à leur bord; ils la pansèrent, lui firent avaler du rhum, estimant qu'ils n'avaient rien de meilleur, et la portèrent dans l'une des cases du village. Le lendemain matin, quand ils allèrent la voir, ils la trouvèrent dans le plus entier abandon ; on avait arraché les compresses qu'ils lui avaient mises , et la pauvre femme était mourante. Le bon Rowe, l'un de ces matelots, nous disait: «Je crois que son maître, voyant qu'elle n'avait plus qu'une jambe, nous en voulait de lui avoir sauvé la vie. »

On nous avait beaucoup parlé d'une colonie militaire et agricole fondée par le dernier roi de Portugal, Don Pedro V, un homme au cœur droit et généreux; et nous nous intéressions vi-

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vement à une expérience commencée sous de pareils auspices. Dès notre arrivée nous sommes allés faire une visite au nouveau gouverneur, et l'avons questionné à cet égard. Son Excellence nous a répondu froidement que le roi avait été trompé d'une façon grossière par les personnes qui avaient choisi les colons. L'idée de prendre des soldats pour fonder une colonie rurale le faisait sourire de pitié, t Des gens, nous dit-il, qui n'entendent rien aux travaux de la campagne, et ne savent que nettoyer leurs armes. A quoi bon envoyer un attirail agricole à des liommesqui ne pourront pas s'en senirîLe gouvernement connaît bien peu l'Afrique. »

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