CHAPITRE XXI
Départ du Dr. Kirk et de Gh. Livin^tone pour Tôté. — Guerre de Belchior. — Counivence du gouverneur-général avec Us traitants. — Maîtres et esclaves. — Le Lady Nyassa. — Réflexions des indigènes sur la pesan* teur du fer. — Liberté de discussion. — Jeux d*oiseaux. — Notre nouveau quartier -naaltre. — Le départ du Lady Nyassa est retardé. — La Rovouma. — Ses riverains. — Nattes. — La tsétsé. — Chenal tortueux. — Poisson bizarre. — L'Anglais en Afrique. — Hommes portant le pélélé. — Mabibas. — Makoas. — Route de la traite pour se rendre à Quiloa. — Sur un banc de sable. — Hostilité. — Ruches et miel. — Houille. — Passes rocailleuses. — Sources de la Rovouma. — Crocodiles, — Leurs œufs. — Chasse au senzé. — Retour au Pionnier.
Le 5 mai, le docteur Kirk et Charles Livingstone partirent pour Tété, avec la guigue, afin de prendre les eflets et les marchandises qui appartenaient à l'expédition, et de les rapporter à Ghoupanga. Ils choisirent pour rameurs quatre hommes de Mazaro, et emmenèrent un de nos marins qui devait les servir. Malheureusement celui-ci prit la fièvre le lendemain du départ, et fut malade presque tout le temps du voyage; de sorte que ces messieurs eurent non-seulement à faire leur cuisine, mais encore à soigner le cuisinier.
Les gens de Mazaro se conduisirent parfaitement; ils étaient d'une propreté remarquable, et se baignaient tous les soirs, bien qu'il ftt assez frais après le coucher du soleil. Si Ton donnait quelque chose à l'un d'eux, ce qui arrivait souvent, si petit que fût le morceau, il le partageait avec les autres.
Pour remonter ils préféraient la gaffe à la pagaie, et choisissaient les parties du fleuve où il n'y avait que deux ou trois pieds d'eau, au lieu de s'engager dans le chenal, dont le courant était rapide. Tous les quatre avaient le sentiment du rhythme porté au plus haut degré : ils levaient leurs gaffes, les abattaient, poussaient la barque, et donnaient le coup final avec un ensemble d'une précision merveilleuse. A peine avait-on be-
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soin de toucher au gouvernail tant ils étaient habiles à maintenir le bateau dans sa course. Un grand nombre de leurs barcarolles étaient fort belles, quelquefois très-plaintives, une entre autres qui paraissait être une lamentation faite sur un chef mourant, était extrêmement touchante.
Le premier jour le vent fut très-faible ; mais la brise se leva au coucher du soleil, et la voile fut déployée. L'équipage éprouva naturellement une vive satisfaction en voyant la guigue marcher d'elle-même. Pour nos Makololos, le bateau à voile est le chefd'œuvre de la construction navale;* quelle différence avec le bateau à vapeur; il n'y a pas de bois à couper ; vous n'avez qu'à rester tranquille, et le bateau vous emmène. >
A la nuit close, le vent augmenta; la guigue marcha plus vite. Les canotiers, d'un tempérament inflammable, excités par la course, improvisèrent un chant d'une énergie sauvage. La bise fraîchit, le bateau fendit les vagues ; les hommes, fous d'enthousiasme, se levèrent d'un bond, et chantèrent plus fort, en gesticulant avec frénésie. Tout à coup les chants cessèrent, et les improvisateurs furent couchés sur le dos : la guigue était sur un banc de sable .
Poursuivant leur route, nos voyageurs trouvèrent dans une île, située en face de Chiramba, des réfugiés mangai\jas, chassés de leur village par un nommé Belchior. Celui-ci, banni du Portugal, s'était fixé près de Lupata ; il avait épousé la sœur d'un chef mulâtre qui habite au-dessous de Tété ; et il campait alors dans une tle du Ghigogo.
La nuit était venue quand nos amis passèrent devant cette dernière fie. On les somma de s'arrêter ; le fifre et les tambours appelèrent aux armes ; et Ton cria de toutes parts : les Anglais, les Anglais I Nos voyageurs abordèrent, et n'eurent pas à s'en repentir. Belchior leur dit que Chibisa lui avait envoyé un message insolent ; qu'il y avait répondu en allant le trouver avec soixante-dix mousquets, l'avait chassé de la résidence qu'il habitait, près du Zambèse, et avait mis le feu au village. Dans cette région les particuliers prennent des allures belliqueuses, et font la paix et la guerre, comme s'il n'y avait pas dans le pays d'autre autorité que la leur. Plus tard cet aventurier força Chibisa à se retirer chez les missionnaires qui sont vis-à-vis de l'Ile de Dakanamoio, et le menaça de l'y poursuivre. Nous avons
à ce sujet adressé une réclamation au gouverneur de Tété, le senhor Antonio Tavarès d'Alméida. Son Excellence avait déjà défendu à fielchior de donner suite à ses menaces ; nous le constatons avec plaisir.
Le docteur Kir k et Charles Livingstone gagnèrent Tété le 17 mai ; ils trouvèrent la monotonie de ce séjour agréablement rompue par le mariage de la fille du gouverneur qui épousait un officier. Ce joyeux événement était célébré suivant la coutume : les esclaves buvaient, chantaient, dansaient, tambourinaient, et déchargeaient leurs mousquets.
Nos amis furent très-bien reçus par le senhor d'Alméida; beaucoup mieux qu'ils n'avaient le droit de s'y attendre après lui avoir enlevé les captifs que ses agents avaient achetés. Un jour, néanmoins, causant avec le docteur Kirk, son Excellence se prit à dire qu'elle avait reçu du Gouverneur-général, son frère atné, certaine dépêche établissant que la traite des noirs étant permise par la loi portugaise, tout individu, ayant sa résidence sur le territoire colonial, et faisant ce commerce, devait résister par les armes à quiconque tenterait d'attaquer ses agents. C'était dire, en propres termes, que l'on se battrait avec nous, la première fois que nous essayerions de libérer les esclaves d'autrui. Rien n'est moins extraordinaire que de voir un représentant du gouvernement portugais prendre part au commerce d'esclaves; si nous mentionnons cet incident, c'est parce que le gouverneur du Mozambique, en parlant anglais, et en protestant d'un vif désir de supprimer la traite, s'est fait parmi les officiers de la marine britannique une réputation de droiture à laquelle pas un de ses compatriotes ne voudrait croire.
Lorsque M. d'Alméida vit plus tard que son frère nous avait dévoilé ses sentiments réels, il en parut un peu chagrin. Son Excellence aurait dû penser que vivant dans les coulisses nous n'avions jamais été dupes de ses palabres; et que nous aurions voulu depuis longtemps l'avoir en plus grande estime.
Le gouverneur de Tété, personne ne l'ignore, fait le double commerce dont nous avons parlé plus haut. Une partie des captifs qu'on lui amène, s'envoient dans l'intérieur; les autres sont échelonnés sur les bords du fleuve, en attendant qu'on les expédie à la côte. Or, la loi portugaise, à moins qu'elle n'ait aucun sens, défend cette double manœuvre. S'il est vrai qu'elle
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tende à la suppression de la traite, elle ne doit pas tolérer qu'on fasse de nouveaux esclaves.
Il a été décrété à Lisbonne que l'esclavage serait aboli dans cette province en 1878, et que les esclaves du gouvernement seraient libres à dater de 1863. Un officier nous disait qu'on faisait travailler ces malheureux d'une manière effroyable, afin d'en tirer le plus possible avant de les libérer.
Depuis que M. d'Alméida est gouverneur de Tété, la ville a gagné énormément. On y a fait deux rues, ou plutôt deux bonnes routes, chose nouvelle dans le pays; et l'on y trouve des centaines de soldats indigènes, beaucoup mieux iiabillés que ne l'étîit autrefois la dixième partie de ceux qu'on y rencontrait.
Quelqu'un, qui parait bien informé, nous a dit que le district de Tété coûtait à la métropole trois mille livres par an, et lui en rapportait trois cents. Le commerce d'ivoire a décliné d'une manière très-notable par suite de la disparition des éléphants; soit qu'on les ait détruits, soit que la chasse dont ils étaient l'objet les ait fait déguerpir.
A leur arrivée à Tété, nos amis y trouvèrent les pirogues que nous avions louées à Mazaro pour le transport de nos bagages. Elles avaient apporté des munitions pour la troupe; et avaient été accompagnées par un officier, qui, sous prétexte que les rameurs ne s'étaient pas montrés assez diligents, avaient fait donner des coups de fouet à un certain nombre d'entre eux, bien qu'il eût afiaire à des hommes libres. Ces pauvres diables en avaient le dos terriblement lacéré.
Il y a ici des lois; mais pour la théorie; dans la pratique on les remplace souvent par le caprice individuel. Ayant une fois, à Choupanga, pris deux voleurs sur le fait, nous les avions envoyés au fonctionnaire le plus proche, laissant à nos larrons, comme preuve du délit, tout ce qu'ils nous avaient dérobé. Le lendemain nous recevions un billet où l'on nous demandait quel châtiment il fallait infliger aux coupables. Nous avons mieux aimé leur faire grâce que de prononcer la sentence-
Entre hommes d'égale position, on se menace fréquemment de recourir au fusil, qui prend, dans ce cas, le nom de ministre de la justice.
Les canotiers reçoivent avant de partir la paye et les vivres qui leur sont dûs. Quand les eaux sont basses, et que le charge-
ment est lourd, le voyage se prolonge ; il arrive souvent alors que les rameurs, ayant fini leurs provisions avant d'avoir gagné Tête, sont obligés d'en acheter d'autres avec leur propre salaire; d'où il résulte que les pauvres gens ont travaillé pour rien. Les canotiers de nos voyageurs étaient précisément dans ce cas-là; mais voulant qu'ils eussent la force de faire leur besogne nos amis leur rendirent beaucoup plus qu'ils n'ont habituellement. Ils ajoutèrent une chèvre et un cochon, au sorgho qui forme la ration ordinaire; et leurs rameurs se conduisirent à merveille, partant dès l'aurore, et ne s' arrêtant qu'à là nuit close; si bien que les canots marchèrent aussi vite que la guigue, et arrivèrent à Ghoupanga avant la fin du cinquième jour.
Les traitants se plaignent beaucoup des canotiers, qui disparaissent quelquefois avec la cargaison, fait d'autant plus douloureux que nul châtiment ne peut atteindre les coupables. Une chose certaine, c'est qu'en pareil cas il n'y a pas d'affection de perdue; car il n'en eiiste ni d'un côté ni de l'autre.
Tous les fragments de la Dame du lac se trouvant à Ghoupanga, on se mit en mesure de les réunir. Un terrain fut nivelé au bord du Zambèse; on y plaça des palmiers qui formèrent les coulisses; el le mécanicien et ses aides travaillèrent avec zèle.
Dans tous les endroits où règne l'esclavage on est plus fréquemment volé que partout ailleurs; nos boulons disparurent, ce qui nous gêna beaucoup; mais grâce à la strychnine les voleurs ne nous prirent pas autre chose.
Une hyène ayant mangé la viande qui lui était destinée, viande où nous avions mis de ce poison, fut trouvée morte le lendemain. On apprit ce qui l'avait tuée; et les gens en conclurent qu'il était malsain de voler des hommes qui possédaient un charme aussi puissant. Le mulâtre qui gardait la maison de Ghoupanga aurait bien voulu avoir de cette drogue pour en donner aux Zoulous, dont il avait une peur mortelle, et à qui, en outre, il fallait payer le tribut.
C'était le 12 juin que les dernières pièces du navire étaient arrivées à Ghoupanga. Le 23, après différentes causes de retard qu'il est inutile de raconter, il ne restait plus qu'à lancer le Lady Nyassa. Des indigènes étaient venus de tous les points de l'horizon pour assister à^ ce spectacle. La plupart étaient per-
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suadés que notre bâtiment sombrerait dès qu'il entrerait dans le fleuve. De vives discussions s'élevaient à cet égard.
« Mettez une houe dans Teau, rien qu'un petit morceau de métal , disait la majorité, il enfoncera immédiatement ; et vous voulez qu'une pareille masse de fer puisse naviguer? Elle ira au fond; ce n'est pas douteux.
— li est certain, répondaient les autres, qu'il en serait ainsi avec nous; mais les blancs ont des médecines pour tout ce qu'ils entreprennent. Ils oht bien fait une femme; voyez plutôt celle qui est en avant du navire : excepté qu'elle ne parle pas, rien n'y manque. »
Les incrédules ne pouvaient en croire leurs yeux, quand ils virent la masse de fer se balancer avec grâce, et flotter légèrement sur le fleuve, au lieu d'enfoncer, comme ils l'avaient prédit. « C'est vrai, disaient-ils, ces hommes-là ont des charmes bien puissants. ■
Ayant reçu du professeur Owen la recommandation de faire des recherches sur les premiers états de la tsétsé, afin qu*on pût trouver le moyen d'anéantir cette peste, nous avons souvent demandé aux indigènes ce qu'ils savaient à cet égard. Un de nos Makololos se rappelait avoir entendu discuter cette même question à Linyanti, où, suivant l'usage, on avait parié que personne ne pourrait la résoudre. Quelques temps après, un vieillard se présenta pour réclamer le prix, assurant que la tsétsé pondait des œufs rouges, et les déposait sur les feuilles du bauhînia.
Les œufs désignés par cet homme étaient probablement ceux de rinsecte que nous avons décrit, et dont la ponte est recouverte d'un enduit sucré et mucilagineux, qui est une friandise pour les Béchuanas, et les habitants duKalahari*. Quelquesuns des parieurs n'écoutèrent pas le vieillard; ils prétendirent qu'il n'avait jamais vu ce dont il parlait. Quelques autres soutinrent que ces œufs rouges étaient pondus sur les ramilles, et non pas sur les feuilles. Un petit nombre assura que la tsétsé déposait ses œufs dans la fiente des buffles ; et ceux qui disaient cela avaient probablement raison. En détruisant les animaux sauvages, la civilisation pourra seule anéantir la tsétsé ».
1. Voir Explorationt dans V Afrique australe, page 185; Paris, Hachette, 1859.
2. Nous ne pensons pas que la tsétsé dépose ses œufs dans la fiente de buffl^f
Nous nous rappelons avoir entendu les indigènes discute!avec une incroyable ardeur sur le pied de Tautruche. La question était celle-ci : les deux orteils qui composent ce pied représentent-ils le pouce et l'index de l'homme, ou bien l'annulaire et le petit doigt? II est amusant de voir en pareille circonstance avec quelle liberté de langage, et quelle fougue, les gens de la plus basse classe contredisent leurs supérieurs. Ils n'ont pas souvent l'occasion de se mettre en évidence, et profitent tant qu'ils peuvent de celle qui leur est offerte. « Nous ne sommes que de petits enfants, toujours au sein de notre mère; nous ne pouvons pas marcher seuls; nous ignorons tout, disent-ils : mais nous savons que les anciens parlent de cela comme des gens qui n'en connaissent pas le premier mot; jamais on n'a dit pareille absurdité ; > et notre homme continue avec la même franchise.
Entre opposants du même âge, celui qui a la langue la mieux attachée confond son adversaire. Toutefois le vaincu n'accepte pas la défaite; oppressé et râlant, ne pouvant plus discuter, il jette ces mots avec effort : « Courez donc plus vite que moi ! » Et les voilà partis ; ils font un mille à toute vitesse; rapportent une
ni d'attcon autre aDÎmal, et par la bonne raison que nous ne croyons pas qu'elle ponde, n nous semble qu'elle doit être pupipare, c'est-à-dire émettant ses petits à l'état de nymphe. Ce fait expliquerait l'ignorance des Makololos à l'égard de ses œufs; et cette ignorance des nègres, bons observateurs des bétes qui les intéressent, nou) confirme dans notre opinion, basée d'ailleurs sur des caracières assez tranchés. Les mouches, dont les larves éclosent dans le fumier et dans les bouses, ont une trompe terminée par des lèvres, leurs antennes sont formées de trois articles, et munies d'un style, leurs tarses ont des pelotes, etc. Rien de tout cela chez la tsétsé; mais un suçoir de plusieurs pièces, enfermé dans une gaine velue à deux valves , comme chez les pupi pares, et des antennes à un seul article, dépourvues de style, écartées l'une de l'autre, ainsi qu'on le remarque dans certains genres de cette famille. Autant que nous pouvons en juger d'après la figure de la page 627 du premier voyage de Livingstone, elle aurait les tarses crochus des hippobosques. Enfin son abdomen, que Ton voit se gonfler à mesure qu'elle se gorge de sang, présente l'extensibilité nécessaire à la gestation, qui caractérise ce genre de mouches. Déjà MM. Edwards et Cfaapman avaient entendu dire par les Bushmen que la tsétsé était vivipare. Rien de plus facile que de s'assurer du fait; il suffirait d'ouvrir une femelle pour savoir à quoi s'en tenir. Dans tous les cas on a eu tort d'appeler la tsétsé glotsina morsitans. Les glossines n'ont pas seulement les antennes des mouches ordinaires; elles ont une trompe, fort mince il est vrai, et protégée par les palpes qui lui servent d'étui, mais une véritable trompe, terminée par des lèvres, au lieu d'une lancette multi valve; et comme elles doivent leur nom à leur appareil buccal, il ne fallait pas mettre sous la même rubrique une mouche chez qui cet appareil est tout difl'érent. Si notre opinion se vérifiait, la distonce entre la tsétsé et la glossine serait encore bien plus grande, puisque cette dernière est ovipare. (Soie du traducteur).
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branche de Tarbre qui forme le but ; et cette course ayant rétabli Téquilibre entre le physique et le moral, les deux contradicteurs s'asseyent tranquillement l'un à côté de l'autre. Si, après s'être battus à coups de plume, jusqu'à s'être précipité le sang à la tète ou au cœur, les journalistes, au lieu d'en venir à refuser l'insertion de la prochaine lettre, à moins qu'elle ne soit payée au taux des annonces, terminaient la querelle par une course rapide, il y aurait moins d'attaque d'apoplexie ou de maladies de cœur à enregistrer tous les ans.
Le territoire de Choupanga est très-riche en oiseaux ; quelques espèces y séjournent toute l'année; beaucoup d'autres ne font qu'y passer quelques mois. Des bandes de pigeons verts y arrivent en avril pour manger les fruits naissants du figuier sauvage, dont une grande espèce de chauve-souris fait également sa nourriture. Le joli tisserin noir à épaulettes jaunes y est commun, et semble jouir énormément de la vie dès qu'il est en costume de noces.
Le matin, après un déjeuner copieux, trois ou quatre amis se réunissent, et vont se percher sur les broussailles qui bordent une petite plaine herbeuse. Ils commencent par faire entendre leur chant calme et doux qui exprime la satisfaction, et qu'ils écoutent avec un plaisir évident; puis le jeu succède à la musique. Déployant ses pennes^veloutées, l'un d'eux glisse d'une aile frémissante, et en chantant, jusqu'au milieu de l'espace qui est ouvert devant lui. Arrivé là, il tourne brusquement sur lui-même, en produisant avec ses ailes un bruit analogue à celui d'une crécelle d'enfant; puis il regagne sa place. Chacun à son tour se livre à ce même exercice, et tâche de craqueter plus fort que les autres en faisant sa pirouette. Cela dure ainsi pendant des heures ; mais seulement à l'époque des amours et du brillant plumage. Une fois qu'il a endossé l'habit d'hiver, habillement complet d'un brun terne, l'oiseau devient triste, et ne pense plus au plaisir.
On nous avait envoyé du Cap deux mulets qui devaient nous aider à transporter le vapeur de l'autre côté des cataractes. Ils sont arrivés à Choupanga, et sont morts peu de temps après. Un Portugais s'est alors eoipressé de nous dire qu'il avait toujours su que nous ne les garderions pas; la chose était maintenant facile à deviner. Il ajouta qu'on avait souvent essayé d'en
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avoir; mais qu'en fait d'animaux domestiques rien ne pouvait vivre dans le pays, pas même un coclion. Il avait craint, disaitil, de paraître officieux; c'était pour cela qu'il ne nous avait pas prévenus. La raison est au moins singulière.
Nous avions obtenu de la Gorgone un vieux quartier-mattre, un excellent marin, capable de rendre les plus grands services quand il n'avait pas bu; mais d'une aptitude exceptionnelle à s'enivrer chaque fois qu'il en trouvait Foccasion. Il aurait fait merveille si nous avions pu remonter immédiatement le Chîré, ainsi que nous en avions le désir, car il n'aurait pas eu de liqueur; mais le voisinage des Portugais lui était fatal. Il fallait que le besoin qui le dominait fût terriblement fort ; il ne savait pas un mot de la langue des indigènes, qui à leur tour n'entendaient pas l'anglais; cependant il persuada à l'un d'eux d'aller lui chercher du vin à sept milles de l'endroit où nous étions; et parvint à le lui faire introduire dans le Pionnier, avec la bière que cet homme y apportait. A jeun, il était tranquille, respectueux, obligeant, ayant l'œil à tout, constamment à l'ouvrage, et soignant les moindres choses Malheureusement il était presque toujours ivre Cela nous fit beaucoup de peine ; mais il fallut l'embarquer sur le premier vaisseau de guerre qui toucha à la côte. Ceux qui n'ont jamais ressenti le besoin ardent que ces hommes-là ont des spiritueux ne peuvent pas se figurer la force de la tentation à laquelle ils succombent, t Vous voyez ce qui est bu, disait un ivrogne écossais, mais vous ne voyez pas la soif. >
Quand l'arrimage du Lady Nyassa fut terminé, les eaux devinrent tellement basses qu'on ne pouvait songer à partir avant la crue de décembre. Il nous fallait, en outre, des provisions et des bœufs de trait, que Ton ne peut se procurer qu'à l'île de Johanna. Sans refuser positivement au commerce l'entrée du Zambèse, les Portugais sèment des entraves sur la roule. A les entendre, ils veulent seulement toucher un faible droit, établir une police du fleuve, et reconstituer le domaine de la Couronne dont les Landines ont usurpé les terres. En attendant, le Zambèse n'est d'aucune utilité pour les autres, et ne leur sert qu'à charrier leurs esclaves.
La Rovoumaqui, disait on, sortait du Nyassa, et qui se trouve en dehors des possessions portugaises, étant une rivière libre,
nous résolûmes de l'explorer à notre retour des Comores. Après avoir réparé la machine, le gouvernail, et les roues de notre vapeur, réparations qui nous firent passer quelque temps sur le Kongoné, nous partîmes le 6 du mois d'août pour Johanna. Un magasin de provisions de toute nature est établi dans cette lle> au fond de la baie de Pomone, pour le ravitaillement des croiseurs, et se trouvait alors sous la direction de M. Sunley, consul d'Angleterre, qui déjà iious avait rendu maints services. Il eut cette fois l'obligeance de nous céder trois paires de bœufs qui travaillaient à sa fabrique de sucre.
Bien qu'entravé dans cette fabrication par la nécessité d'y employer des esclaves, M. Sunley a fini par triompher d'obstacles devant lesquels un homme moins énergique se serait découragé. Afin d'inspirer à ses travailleurs le désir d'être libres, il leur donne des gages régulièrement payés; c'est la seule chose qu'il puisse faire pour eux. L'usine qu'il a fondée est importante; et il cultive en canne à sucre, trois cents acres d'un sol fertile. Nous espérons qu'il réalisera la fortune qu'il mérite à tous égards, b'il avait pu s'établir sur la terre ferme, où les indigènes seraient venus en foule lui demander du travail, il y aurait certainement inauguré une ère nouvelle. Dans une île aussi petite, déjà occupée en grande partie, et où les propriétaires ont sur leurs esclaves un pouvoir absolu, l'entreprise avait bien moins de chances de réussir, et ne doit pas être renouvelée. Si mister Sunley fonde un autre établissement, ce n'est pas à Johanna, ou à Zanzibar, qu'il devra le placer; mais sur la terre africaine, où le travail est libre; et où l'esclave lui-même, quand il est mécontent, peut se libérer par la fuite. Une opération de compte à demi avec des Arabes, dans une île où règne l'esclavage, ne peut jamais être pour un Anglais qu'un moyen de s'épargper l'odieux de fouetter ses gens, en laissant cette tâche à ses associés.
Partis de Johanna à la remorque de VOreste^ vaisseau de la marine anglaise commandé par le capitaine Gardner, nous avons atteint l'embouchure de la Rovouma au commencement de septembre. Le capitaine, et plusieurs de ses officiers, montant la guigne et le cutter du vaisseau, nous ont accompagnés sur la rivière pendant deux jours.
Les eaux étaient exceptionnellement basses , et le matin la
besogne était rude. Mais dès que la brise se mettait à souffler, tout s^animait et changeait de face. Nos quatre bateaux marchaient alors à pleines voiles, les hommes de la guigne et du cutter criant : bâbord à la barre! tribord à la barre 1 cale tout! pendant que les nôtres se jetaient les mots équivalents de : Pagombé I pagombé ! enda quêté! biranil biranil Soudain le bateau qui menait la file touchait un banc de sable, la voile s'abaissait, les hommes sautaient par*dessus bord et faisaient reculer la barque. Ceux qui venaient derrière eux évitaient Fobstacle; passaient devant, et s'engravaient à leur tour, en prenant un haut fond pour le chenal, qui avait souvent trèspeu d'eau.
Réveillés subitement par une vingtaine de coups de fusil , un troupeau d'hippopotames ouvrit les yeux, regarda les étrangers qui venaient envahir ses domaines, et les contempla avec surprise, jusqu'au moment où de nouvelles balles l'obligèrent à se réfugier dans le bassin près duquel il reposait. A notre retour l'un des membres de cette troupe voulut se venger; il nous suivit , se plaça sous le bateau , et par deux fois essaya d'en arracher le fond. Celui-ci heureusement était trop plat pour être saisi avec force. Une seule planche en fut endommagée par les crocs du monstre, qui enleva le bateau et le soutint droit au-dessus de la rivière, bien qu'il s'y trouvât dix hommes et deux mille livres de bois d'ébène.
Le soir de l'un des deux jours que le capitaine Gardner passa avec nous, la flottille s'arrêta en face du petit lac de Chidia, qui fait corps avec la Rovouma lorsque celle-ci déborde. Une ceinture de montagnes, parsemées d'arbres, et d'une hauteur de cinq à six cents pieds, entoure presque entièrement ce petit lac. Sur les pentes de cette enceinte, on apercevait de petits hameaux, et des champs, dont les produits étaient alors récoltés. Les habitants ne semblaient pas inquiets de la présence de cette bande nombreuse qui venait camper sur les bancs de sable, situés au pied de leur demeure.
Le bois d'ébène est très-commun dans ces parages, où l'antilope bleue {cephahpus cœruleus) qui est à peu près de la taille d'un lièvre , paraît très-abondante ; nous en jugeons du moins par le nombre de peaux qu'on nous apporta dans l'espoir de nous les vendre.
400 LE ZÂMBËSE
On (ait ici de jolies nattes ayant la forme d'une feuille de dattier; elles sont teintes avec Técorce de différents arbres; et présentent diverses couleurs. Nous avons trouvé la tsétsé presque depuis l'embouchure de la rivière jusqu'au point où nous nous somipes arrêtés; il en résulte qu'il n'y a pas de gros bétail sur les bords de la Rovouma.
La navigation ne devint pas plus facile les jours suivante; des troncs d'arbres, apportés par les grandes eaux, embarrassaient le chenal, où ils étaient nombreux. En maint endroit, la rivière se divisait en deux ou trois branches, et pas un de ces bras n'avait assez de profondeur pour des embarcations tirant trois pieds d'eau ; de sorte qu'il nous fallait tratner les nôtres quand elles arrivaient là. Mais jamais les eaux n'ont été plus basses ; et il se passera peut-être bien des années avant qu'il y ait une pareille sécheresse.
Bornée sur les deux rives par des plateaux élevés, la vallée de la Rovouma est d'une largeur de deux à quatre milles, et vient de l'ouest-nord-ouest. Elle décrit une ligne assez droite ; mais la rivière est tortueuse ; et par la sécheresse qu'il faisait alors, le chenal décrivait de tels zigszags qu'il nous fallait souvent parcourir trois milles pour en faire un à vol d'oiseau. Il doit en être différemment quand la rivière est grande.
Nous avons vu très -peu de monde pendant la première semaine. Les villages, afin de les protéger contre les chasseurs d'esclaves, sont cachés dans les jongles épaisses qui couvrent les flancs de la montagne ; et cette partie silencieuse de la rivière n'a donné lieu à aucufie remarque intéressante.
Persuadés que la Rovouma il'était navigable que pendant huit mois de l'année, nous n'en avons pas moins poursuivi notre course, afin de voir si les rapports que différents ofBciers de marine nous avaient faits de la puissance de cette rivière se justifiaient plus haut, et si la partie supérieure ne pourrait pas être utilisée , en supposant qu'elle fût en communication avec le lac Nyassa. Nous y avons acquis la nouvelle preuve que ceux qui visitent de nouvelles contrées ne sauraient agir avec assez de prudence.
Des gentlemen, très-compétents en pareille matière, nous avaient dit que la Rovouma était bien supérieure au Zambèse, non-seulement par l'absence de barre, mais par son volume
d'eau plus considérable, et par la beauté de ses rives. Ces messieurs l'auront vue dans une saison toute diflërente de celle où nous l'avons visitée ; et pour être dans le vrai on devra prendre un terme moyen entre leur appréciation et la nôtre. Il est possible que la Rovouma puisse servir au commerce pendant les trois quarts de i'année; des gens de passage comme nous, sont peu capables de trancher la question.
Nous avons été frappés de la rareté des animaux ; de temps en temps quelques paires de jabirus, à la démarche solennelle, traversaient les hauts-fonds; quelques oiseaux d'eau, entre autres des oies d'Egypte ; mais à peine un crocodile ou un hippopotame.
A la fin de la première semaine un vieillard, qui habitait l'un des villages situés dans la montagne, se rendit à notre camp, et nous dit qu'il nous ferait un cadeau. Il reparut le lendemain avec une quantité d'individus qui apportaient du manioc, de la farine et des ignames.
Ce sont des Makondés qui habitent cette région; ils vivent en bons rapports avec les Mabihas et les Makoas dont la demeure est au midi de la Rovouma. Leur langage diffère considérablement de celui des riverains du Zambëse; et n'en est pas moins de la même famille.
Nous sommes allés faire un tour sur les pentes de la rive gauche; nous y avons trouvé des arbres d'essences très-variées, que nous n'avions rencontrés nulle part. Ceux qu'on voit ordinairement dans les provinces de Tintérieur, à une grande distance de la mer, en sont ici beaucoup plus rapprochés. Le mpingou (ébénier africain) y abonde à sept ou huit milles du rivage; il y acquiert des dimensions plus fortes et y présente plus d'ébène que dans les autres localités. On y rencontre aussi le mosoko, bel arbre qui fournirait de très-bon bois de construction; nous l'avons vu débiter près de la côte, par des mulâtres arabes, qui en faisaient des planches.
Avant d'arriver au sommet de la pente nous nous sommes trouvés dans une forêt de bambous. Sur le plateau, de grands espaces avaient été défrichés et mis en culture. L'un des habitants nous offrit de la bière ; nous acceptâmes ; et la crainte que nous avions inspirée à ceux qui étaient là fut tout à coupdisslpée. Leur langage était à peine compris de nos canotiers de Mazaro.
40â LE ZÂMBÈSË
Quelques-uns de ces gens prirent dans les trous de la berge un poisson curieux, dont la nageoire ventrale, de forme circulaire, est d'une largeur peu commune, et ressemble au jouet d'enfant appelé sucker. On dit que ce poisson, qui se nomme chiriré se trouve également dans le Zambèse. Malgré la dimension de ses nageoires, qui toutes sont grande, il est rare, nous a-t-on affirmé, qu'il s'aventure en pleine rivière ; il reste aux environs de son terrier, où il est facile de le prendre avec
la main.
Les canotiers du Zambèse, fort habiles à saisir les moindres signes qui dénotent la profondeur de Teau, savent se diriger avec infiniment d'adresse. Debout, à l'avant de l'embarcation, le Mokadamo, c'est-à-dire leur chef, indique la route au Molimo qui est le timonier; et s'il est nécessaire, vient en aide au gouvernail avec la grande perche dont il est muni. Accoutumés qu'ils sont à la pagaie , nos hommes préféraient la gaffe à nos longues rames, et nous faisaient marcher plus vite en poussant
qu'en ramant.
Le mokadamo, frappé de cécité par la lune, ne voyait plus dès qu'il faisait nuit; ses camarades étaient obligés de le conduire, et de lui mettre les morceaux dans la main, sans quoi il n'aurait pas pu manger. C'était, disaient nos rameurs, parce que ses yeux se reposaient le soir que pendant le jour il voyait si bien le chenal. Quelquefois, cependant, il lui est arrivé de se méprendre et de nous faire engraver. L'équipage, imbu de l'esprit d'opposition, et mené par Joâo, qui aspirait au pouvoir, raillait notre homme de sa sottise : t Dormait-il donc? — Pourquoi avait-il permis au bateau d'aller là? — Est-ce qu'il ne pouvait pas voir que le chenal était ailleurs? » Un jour, le mokadamo impatienté de ces quolibets, jeta sa perche avec colère e dit à Joâo qu'il pouvait s'en emparer s'il en avait envie. Joâo ne se le lit pas dire deux fois ; mais l'instant d'après il nous mettait dans un plus mauvais pas que ne l'avait jamais fait son prédécesseur, et devenait la risée de ses camarades.
En voyage, il faut prendre en bonne part les menus incidents de ce genre, qui, après tout, nous montrent que les mêmes passions, jes mêmes tendances existent chez tous les hommes. Il est fâclieux de voir des Européens intervenir en pareil cas, et s'irriter n« ce qui vraiment n'est pas coupable. Un Anglais possédait
un fusil qui avait la dangereuse habitude de partir tout seul, au moment où l'on s'y attendait le moins. Cet Anglais remontait le Zambèse dans une pirogue, conduite par des indigènes, et ne connaissait guère du langage de ses rameurs que le verbe tuer. Le ftisil, en se déchargeant de lui-même, ayant effleuré de sa balle l'un des canotiers, celui-ci au moment de s'endormir exprima à ses camarades la crainte qu'il avait que cette malheureuse arme ne tudt quelqu'un de la bande. Notre Anglais, qui entendit son mot , se figura qu'on en voulait à ses jours, et passa la nuit, son revolver à la main, prêt à punir la trahison qui n'existait que dans son esprit. Plus tard l'aventure fut publiée dans un journal, et présentée comme une situation atroce, dans laquelle le héros n'avait échappé que de l'épaisseur d'un cheveu à la perfidie d'abominables sauvages.
Un autre lion britannique, ayant à faire en canot un trajet de deux cents milles , et ne sachant pas un mot de la langue du pays, ne trouva rien de mieux que de décharger son revolver chaque fois que, dans \e jour, ses canotiers voulaient aborder. Le soleil était dévorant; les pauvres noirs faisaient signe qu'ils voulaient acheter de la bière. « No, no, no; paddle you must*; » et le revolver partait. A la façon dont ce maniaque nous raconta la chose, il était évident qu'il croyait s'être montré fort habile.
Un troisième, dont l'opinion qu'il avait de lui-même différait entièrement de celle de la tribu qu'il visitait, se plaignait dans un meeting du peu de véracité d'un voyageur pour qui cette même tribu avait été bonne et respectueuse, ce que ledit voyageur s'était plu à reconnaître. Pour preuve de la malice de cette peuplade notre gentleman racontait, qu'avant d'arriver au village, il avait garrotté l'un des hommes de sa suite, et l'avait rossé d'importance. S'imagine-t-on l'effet produit dans un bourg d'Angleterre, si un Anglais , au service d'un nègre , venait dire que celui-ci l'avait battu en route ? Nous avons été quelquefois singulièrement confus en découvrant combien notre colère avait été peu fondée. Toutes ces violences ont pour prétexte que le nègre est d'une nature vicieuse; il est simplement, comme tous les hommes, un curieux mélange de bien et de mal, de