‹ Explorations dans l'Amérique du Sud:Chapitre 2 sur 6 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

MISSION GREVAUX

Au mois d'avril 1883, j'arrivais à peine à Santiago du Chili, que M. Bourguarel, le chargé d'affaires de France, me communiquait un message du Ministre des affaires étrangères prescrivant des recherches au sujet de deux survivants de la mission Crevaux. D'après une lettre adressée à la Société de Géographie par un M. Milhomme de Garapari (département de Tarija, en Bolivie), des Indiens Ckiriguanos les auraient vus prisonniers chez les Indiens Tobas du haut Pilcomayo.

Il n'y avait pas une minute à perdre et mon départ fui aussitôt décidé : je pris congé de mes bons amis de Santiago, parmi lesquels j'avais l'honneur de compter M. Benjamin VicuîSa Mackenna, le grand écrivain, l'Alexandre Dumas de l'Amérique du Sud, et, le 5 mai, je m'embarquai à Valparaiso, en route pour Arica.

La traversée fut longue — huit jours, par suite des nombreuses escales, — horrible, car j'étais à bord du fameux vapeur Lonlue^ véritable arche de Noé où passagers, bœufs, chevaux et mules s'entassent pêle-mêle dans l'enlrepont, au milieu des colis de toute sorte.

Le 12 mai, au matin, le navire mouilla dans la baie d'Arica, en face du Morro, L'ancre tombait à peine que je m'affalais dans un des nombreux canots qui se pressaient le long du bord, et pour la somme... modique de trois ou quatre piastres (quinze ou vingt francs), deux affreux négrillons me conduisirent au muelle^ quai distant d'un kilomètre environ. Je pouvais enfin respirer!

La visite à la douane ne fut ni longue, ni gênante : un carro (charrette à deux bœufs) emporta mes bagages à la gare où, séance tenante, ils furent enregistrés, pesés à la main, estimés et taxés à l'œil.

Un coup de cloche se fait entendre ; le train part. Après deux heures d'une course à petite vitesse au milieu de nuées de poussière, nous nous arrêtons à Tacna, et je procède à mon installation dans une des plus humbles chambres de l'hôtel du Grand Cardinal. Deux chaises, un lit, une table en composaient Tameublement et, pour quinze francs par jour, nada mas, j'en devins l'heureux locataire.

La nuit, un tremblement de terre me réveillant en sursaut, me rappelait, à n'en point douler, que j'élais au Pérou.

Ma première visite du lendemain fut pour M. Larrieu, agent consulaire de France ; je lui apportais une lettre de son père que j'avais eu l'honneur de voir à Santiago. Dès qu'il en eut pris connaissance, il me présenta à sa nombreuse et charmante famille, et se mit tout à ma disposition.

Mais j'avais hâte de partir et j'arrêtai bien vite un excellent péon, Manuel Franco, deux mules de selle et deux pour mes bagages ; tout ce qui me parut inutile ou encombrant fut laissé à Tacna.

Chacun s'accordait à trouver mon équipage bien modeste ; mon inexpérience, disait-on, expliquait seule la tentative audacieuse, imprudente même de franchir le Tacora en saison d'hiver, et de m'aventurer sur les hauts plateaux sans la douzaine de mules nécessaires pour le transport des vivres, ustensiles de cuisine, literie, etc., etc. Je restai sourd à tout conseil, et pour deux bonnes rai-

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sons. Mes ressources, d'abord, ne me permellaient poiat un Irain de luie ; ensuite, j'ai toujours dédaigné de m'enlourer d'un confortable gênant, embarrassant ei coûteux qui, le

plus souvent, ne proiite qu'aux amecos et aux aubergistes. Depuis cinq ans que, du Mexique au cap Horn, j'escalade les Andes, j'ai eu maintes fois l'oceosion de me féliciter de cette mesure.

La séparation fut pénible ; huit jours avaient suffi pour me faire connaître, estimer et regretter des compatriotes, des amis, dont j'aime ici à rappeler le souvenir.

La veille, M. Larrieu, entouré des siens, m'avait remis le pavillon! L'émotion fut grande, ce soir-là, dans ce petit coin de terre perdu sur la côte immense du Pacifique. Le souvenir du docteur Grevaux et de ses compagnons était présent à la mémoire de tous. Une lourde tâche m'était imposée; j'allais entreprendre une difficile mission: mes forces y suffiraient-elles? Un instant, j'hésitai.... Mais si, làbas, des malheureux s'éteignent au milieu des privations et des souffrances! Aleajacta est!

Muni d'un laissez -passer qui me permettait de franchir à Pachia les avant-postes chiliens, je partis pour La Paz, le 21 mai 4883.

Un temps de galop me sépara du groupe qui m'accompagnait, et quelques minutes après, je trottais sur la route sableuse. L'aspect du pays est triste, sauvage; partout la guerre avait semé des ruines. Le soleil disparut à l'horizon et ses derniers rayons colorèrent d'une belle teinte violette la cime de la grande chaîne. La nuit vint, qui embrasa de feux étincelants le ciel profond des tropiques.

Deux ou trois fois la sentinelle me cria : « Alto! quien vive! — Chile! » répondais-je, et, à la lueur d'une chandelle fumeuse, le chef de poste examinait mon sauf-conduit. A sept heures, j'atteignis sans encombre le tambo de Pachia, ma première étape sur la route de La Paz, la dernière de celles que je devais parcourir avec le compagnon qui jusque-là m'avait suivi à travers les Antilles, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, le Chili. Nous allions nous quitter le lendemain.

Solano, propriétaire du tambo ^ est un homme affable et causeur. « Prenez garde aux monfoneros de Tacora », disaitil; et, tout en mettant la nappe, il me faisait les recommandations que lui inspiraient son âge et son expérience ; mon ami et moi, attristés par la séparation prochaine, ne nous sentions guère en appétit. Un morceau de poulet rôti apporté de Tacna fit tous les frais du souper et, transformant

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le réfectoire en dortoir, nous étendîmes nos couvertures par terre. Manuel nous servit Yagtui caliente, le thé;... un dernier souvenir, une dernière recommandation, et le sommeil vint appesantir nos paupières. Au dehors, la voix des sentinelles vibrait dans le silence de la nuit.

J'étais en selle le lendemain, dès Taube, et m'engageais dans les défilés par une route large, bien établie, serpentant entre de hautes parois; de la cime et des flancs de celles-ci s'élancent des poivriers, de rares cactus panachés dont Taspecl poussiéreux et terne contraste singulièrement avec la couUère de torrents à demi desséchés, revêtue d'un riche tapis de seigle, et de luzerne du plus beau vert.

Par-ci par-là, des amas de pierres indiquent les retranchements où les montoneros de Pacheco tiennent en alerte les avant-postes chiliens. Je craignais fort ce Pacheco, qui aurait pu me déposséder de mes mules ; mais, depuis quelques jours, les bandes avaient appuyé à gauche, et j'eus la chance de ne pas rencontrer ces pillards dont le but est moins de faire la guerre aux troupes chihennes, que de rançonner les malheureux Péruviens.

A dix heures j'atteignis la plate-forme qui sépare les sommets jumeaux du volcan de Tacorà (4 500 mètres audessus du niveau de la mer) ; à ma gauche, le pic d'Arequipa brillait à l'horizon ; devant moi se déroulait à perte de vue l'immense plateau bolivien, dénudé, poussiéreux, d'où émergent les Nevados de la Sierra, de Soporturas, d'Estandiu, de Surupané, de Putre, qui jettent sur le fond bleu du ciel l'éclatante blancheur de leurs neiges éternelles.

Pas d'arbres ; végétation presque nulle ; des bruyères, des genêts entre lesquels paissent de nombreux troupeaux de vigognes. De temps en temps, des groupes de lamas, conduits par des Indiens Aimarés et chargés de petits sacs de minerai de cuivre des mines d'Oruro, s'annoncent au voyageur par un nuage de poussière ; leur marche est lente et le tintement cadencé des clochettes suspendues à leur cou vient seul troubler le silence de ces hauteurs que domine le condor au vol majestueux.

Je gagnai le tambo d'Airo de toute la vitesse que je réussis à obtenir de ma mule, car je souffrais affreusement du soroche, malaise produit par la raréfaction de l'air et qui engendre de violentes migraines, des nausées, des saignements de nez et la perte de l'appétit.

Après les questions coutumières des maîtres du tambo : Bonde va? De donde viene? Esta Ud casado^ mltero? « Où allez-vous? D'où venez-vous? Ètes-vous marié? garçon? » etc., etc., j'arrime mes petacas dans la seule pièce dispoaible; une trentaine d'Aimaras y étaient installés; on les mit à la porte. J'insistai pour qu'on y laissât au moins les femmes et les enfants : Donde van a dormir? « Où vont-ils dormir? — Afuera! » (Dehors!) me répondit le patron, surpris de ma requête.

Afuera! et le thermomètre marquait 6*^ au-dessous de zéro!

Cette première nuit d'insomnie me semblait interminable ; pourtant, roulé dans mes couvertures, couché sur le poWo, sorte de lit en terre, j'éprouvais un bien-être sensible en comparant mon sort à celui de ces malheureux Indiens, presque nus sous leurs ponchos de grosse laine, exposés à toutes les intempéries de la saison, étendus entre les quatre murs d'une cahute sans toit, serrés, tassés les uns sur les autres pour mieux conserver la chaleur de leur corps.... Quel enseignement à puiser dans cette résignation de tous les jours!

24 mai. — Splendide lever de soleil. L'almosphère est limpide; les étangs sont gelés; les mules glissent et s'abattent. Près du rio Maure, de grandes masses noirâtres, trachyte ou basalte, simulent des ruines et des colonnades à l'aspect imposant.

25 mai, — A midi, j'arrive défaillant à l'hacienda de Chuluncayani, Le soroche m'a coupé l'appétit, et je n'ai presque pas mangé depuis deux jours. Dans la cour de la ferme, des Indiens dépouillent des alpacas. Le propriétaire s'empresse de me faire servir une soupe au lait qui me réconforte. A six heures, nous gagnons le village de Santiago. A l'horizon du nord se dressent les pics du Sorata et

de rniimani. Le tambo est bon et les gens très serviables : j'en profite pour me glisser dans la cuisine, — si Ton peut donner ce nom à la pièce fumeuse où deux ou trois Indiennes accroupies autour du foyer confectionnent le ckapé traditionnel : mouton , pommes de terre , riz , le tout parfumé à T c oregano » ou au cumin ; je ne mange que du bout des dents; en revanche, Manuel, mon péon, fait honneur à la comida ; trois biftecks, une grande platée de pommes de terre, une douzaine d'œufs disparaissent en un tour de main.

J28 mai. — Au trot nous franchissons la pampa; à onze heures, nous descendons sur La Paz, jusque-là dissimulée dans un profond ravin. Le coup d'œil est pittoresque : la ville s'étend gaiement au pied de TlUimani; sa quebrada roule rapide au milieu d'une belle rangée d'arbres verts; les tuiles rouges des toits tranchent sur la teinte vigoureuse des champs de luzerne : un beau soleil, un ciel pur éclairent le paysage. Sur la route, qui dévale en serpentant, cheminent de nombreux convois d'ânes et de mules, escortés par des Aimaras qui jouent sur de petits flageolels leurs airs doux et mélancoliques.

A la douane, l'exhibition de mon passeport me dispense de toute autre corvée, et, grâce au directeur, je suis bientôt installé à l'hôtel.

Mon premier soin fut de solliciter une entrevue — aussitôt accordée — du Ministre des affaires étrangères, le docteur Antonio Quijarro; et, dès le lendemain, je pus l'entretenir de l'objet de ma mission et des moyens de la mener à bonne fin. Il me donna de fort utiles renseignements. Déjà, pendant tout son séjour en Bolivie, le docteur Crevaux n'avait eu qu'à se louer de ce patriote énergique. M. Quijarro a fait publier, par ordre de son gouvernement, tous les documents officiels relatifs à la mission de notre compatriote. L'opinion publique s'était émue de certaines rumeurs circulant en France qui laissaient entendre que le gouvernement bolivien n'aurait pas offert au docteur Crevaux tout l'appui nécessaire à son entreprise.

Je suis en mesure d'affirmer le contraire : l'exploration

du docteur Grevaux coûta 10000 francs à TËtat; on offrit en outre deux cents hommes que le voyageur refusa. Sur la nouvelle du massacre, une colonne de deux cenls soldats partit pour le Pilcomayo, avec ordre de châtier les Indiens et d'occuper une partie de la région. Le but ne fut pas atteint, mais les frais de cetle expédition ne s'en élevèrent pas moins à 300 000 francs. En ce qui me cancerne, partout en Bolivie, j'ai trouvé l'accueil le plus sympathique, et je suis tout particulièrement heureux d'exprimer ici toute ma gratitude au gouvernement de Bohvie, aux habitants de Tarija et aux missionnaires italiens.

Mes préparatifs de départ furent bien vite faits ; le chevalier da Ponte de Ribeira, ministre du Brésil, mit à ma disposition les cartouches dont j'avais besoin pour mon fusil de chasse; je reçus une avalanche de canards, poulels rôtis, biscuits, chocolat, etc., que m'envoya comme provisions de route l'aimable famille Sofia de Pozzo, au milieu de laquelle je passai deux charmantes soirées, en compagnie du savant ingénieur anglais Minchin, bien conn|i en Europe par ses travaux sur la Bolivie.

Le dimanche 3 juin, muni d'un passeport ministériel, recommandé spécialement aux autorités départementales, j'enfourchai de nouveau ma monture aux longues oreilles et me dirigeai sur Tarija par le chemin de Sucre.

Nous reprenons, mon arriero et moi, la route du haut plateau qui longe la chaîne de l'Illimani. Le temps est superbe, nous allongeons le pas et arrivons vers cinq heures à Calamarca, village d'environ 200 feux. Le maître du tambo s'empresse autour de moi; j'en profile pour prendre quelques renseignements; le récit de mes voyages l'enthousiasme ; il veut à loule force m'accompagner.

4 juin, — Mon arriero commence à manifester des craintes sur son voyage au Pilcomayo; il a peur des Indiens du Sud et me parle de sa famille; je le laisse libre de reprendre sa parole.

Le vent est très violent ; les contreforts sont couverts de neige ; la poussière et les giboulées nous aveuglent. A quatre heures, nous mettons pied à terre au tambo de Chijta.

5 juin. — Arrivée à Sicasica dans la matinée. Quelques minutes d'arrêt pour changer de mules, puis, après un bon temps de galop, nous atteignons Panduro. La chicha et le singani (eau-de-vie du pays) avaient mis en gaîté tout le personnel du tambo; il me fallut boire trago sur trago, et j'eus toutes les peines du monde à me soustraire aux amabilités dont j'étais l'objet. Dans ma hâte à confectionner une omelette au suif de chandelle — la graisse brillant par son absence, — je fis assez mal cuire les chunchos (pommes de terre) dont je la bourrai. Le patron du tambo, que, pour ne pas être en reste avec lui, j'avais invité à ce festin de Balthazar, ne cessait de crier entre deux hoquets : Pendejo ! me kace corner papas crudas, papas crwdas.^ (L'imbécile! il me fait manger des pommes de terre crues !)

6 juin. — Nous gagnons à midi le village de Garacollo. Je me décide à y passer le reste de la journée. Le type de rindienne Aimara ou Quichua se distingue facilement de celui de la chola, métisse au deuxième ou troisième degré. La première a la chevelure en désordre, le poncho jeté négligemment derrière le dos et noué autour du cou, ou maintenu par des agrafes de cuivre en forme de cuiller, les reins sanglés de la rouana, protégés par des jupons courts de grosse laine ou de bayeta ; les jambes sont nues, et le plus souvent aussi, les pieds. La chola est l'élégante du pays. Aimable et rieuse, sa nature reste toujours un peu sauvage ; elle s'intimide et se trouble devant un inconnu ; c'est la vraie fille des Andes, aux formes un peu forles, mais aux attaches toujours très fines; son cœur vibre quelquefois,... rarement pour le forastero\ encore faut-il le noyer dans d'interminables tragos de chicha. Sur les cheveux noirs bien lisses, plaqués au front, un chapeau en feutre mou est coquettement posé. Le poncho revêt les couleurs les plus brillantes, et la robe, qui recouvre d'épais jupons, très courts, laisse à nu une jambe bien faile dont le pied, petit, est chaussé de légers escarpins — ou d'énormes souliers de charretier.

7 juin. — Oruro, centre important, riche en mines d'argent et de cuivre, exploitées par de fortes maisons de

commerce. J'ai Thonneur d'élre présenté au général Camacho, gouverneur militaire de la province.

8 juin, — En route pour Poopo.

i i juin. — Froid très vif pendant la nuit. Vent glacial. Thermomètre, — 7** C. Nous quittons ici le plateau bolivien pour entrer dans la seconde chaîne. On passe devant le volcan d'Ancacato; le terrain est couvert de bombes, de scories et de cendres. A cinq heures du soir, halte au tambo de Livichuco. En pénétrant dans la pièce où Manuel est en train d'arrimer les petacas/je vois les murs tout souillés de sang. J'avais noté le même fait dans quelques auberges, et cette fois-ci, pas plus que les autres, je ne pus obtenir de l'Indien l'explication d'une aussi singulière coutume. A ïarija,seulement,on m'apprit que lorsqu'un tambo exploité par des Aimaras ou Quichuas vient à changer de maîtres, le sang d'un mouton est projeté le long des parois pour préserver le troupeau des maladies et de la moil.

i 2 juin, — De bonne heure, et par un froid excessif, nous nous engageons sur les pentes du volcan : la route n'est pas trop mauvaise, mais des rafales de neige nous forcent à nous blottir derrière des blocs de trachyle et de basalte; les chemins s'encombrent et notre marche devient lente et difficile. Ëreintés, mourant de froid, nous gagnons Mâcha sans accident.

i 3 juin, — Mon guide souffle dans sa corne pour annoncer notre arrivée à Cauri. A deux heures, nos mules sont à bout et le maître du poste ne peut les remplacer, car le courrier va passer, et il lui réserve le choix. Enfin nous repartons; la descente de la côte pierreuse est difficile ; nos postillons sont maintenant des Quichuas, aux jarrets d'acier, comme les Aimaras ; ils escaladent au pas de course les dépressions de la chaîne orientale, ramenant les animaux fourbus d'un relai à un autre, movennant un medio (cinq sous) par lieue !

i 4 juin. — Une de nos mules de charge reste en arrière et nous fait perdre une partie de la journée. Manuel exhale sa bile contre le maître de poste ; tout son répertoire y passe ; l'air retentit des ajos les plus énergiques. Enfin, cahin-caha,

aiguillonnant le pauvre animal, et par une route accidentée et pittoresque, nous atteignons le tambo de Mamahuasi, près d'un petit ruisseau coulant au fond d'une gorge étroite. Un splendide clair de lune iUumine de ses tons crus ce paysage des Andes. Surprise agréable! on nous sert un bon souper, et, sur de vraies cbaises, nous prenons place autour de la table ; la nappe est blancbe : il y a longtemps que tous ces petits luxes nous étaient étrangers !

/ 5 juin, — A neuf heures du matin, nous apercevons Sucre, qui a porté les noms de Chuquisaca et de La Plata, Tancienne capitale de la Bolivie, coquettement assise au pied d'un contrefort dominé par deux cerros de grès rouge, le Macho et le Hembra. Quatre grandes rues, traversant longitudinalement la ville, trouent la masse des maisons blanches réchauffées par un soleil plus ardent que celui de La Paz. Les Lidiens et les Indiennes rencontrés en route portent des chapeaux ronds de feutre mou, enguirlandés de rubans aux couleurs éclatantes et semés de paillettes de cuivre.

16 juin, — L'arrivée d'un étranger est toujours un événement pour ces contrées ; a peine la nouvelle de la mienne fut-elle répandue que ma nationalité, ma qualité de membre de la Société de Géographie et la mission dont j'étais chargé m'attirèrent de nombreuses visites ; les personnes les plus recommandables de la ville m'apportèrent l'expression de leur douleur de la mort des membres de l'expédition française et m'offrirent leurs services. Cet empressement à être utile aux nouveaux venus est un des caractères spéciaux du tempéi*ament boUvien, ou, pour mieux dire, américain du Sud ; il se manifeste aussi bien dans la classe élevée que chez les métis et chez les Indiens, tamberos^ posaderos et anneros répandus dans toutes les gorges et sur tous les sommets des Andes. Par contre, l'Américain du Sud est excessivement susceptible et le voyageur doit le traiter avec ménagement. Patience et douceur réussissent toujours et m'ont souvent tiré de bien des mauvais pas !

Un soir, sur la route de Naré à Médellin (État d'Anlioquia, Colom'j:3), j'arrivai au tambo fatigué, éreinté; un

voyageur m'avait précédé. Les gens étaient pauvres, mais ils n'hésitèrent pas à nous faire partager leur sancochcy pot-pourri de toute espèce de comestibles, (asajo et viande fraîche, bananes, haricots, maïs, yuca, riz, pommes de terre et jusqu'à du poisson desséché. Le pain est inconnu; pour le remplacer, les gens de la Cordillère préparent avec le maïs, qu'ils broient entre deux pierres, une pâte grossière délayée dans de l'eau et qu'ils font cuire sous les cendres du foyer, en forme de petites galettes; ces arepas, je l'avoue, n'ont rien de comparable aux croissants parisiens, aux pains viennois ou au pain de seigle allemand. Quoi qu'il en soit, lorsque l'Indienne de la cahute invita le premier voyageur à prendre sa part du festin, il commit l'imprudence de dire en montrant Varepa d'un air dédaigneux : Bso/.., Es bueno para los perrost (Gela est bon pour les chiens !) La nuit qu'il passa à la belle étoile, sans manger, a dû lui enseigner à être une autre fois plus circonspect, et à méditer le proverbe, de mise surtout dans l'Amérique du Sud : Trop parler nuit.

Sans se préoccuper des : No hay (Il n'y a rien) qui répondent souvent à ses demandes, que le voyageur entre dans le tambo\ qu'il demande le patron; que, tout en lui offrant un cigarillo (cigarette), un (raguito, le petit verre de cognac qu'il doit toujours avoir sous la main, il s'informe des affaires du pays, du gouvernement, qu'il paraisse s'intéresser à la santé de la famille, etc., et qu'ayant répondu ensuite aux questions que lui adresse le tambero (aubergiste), il lui dise, cinq minutes après :

€ Bueno ^ senor, pero ando con mucha hambre; no podria V^ proporcionanne unos huevos o un poco de carne? (Bien, monsieur, mais j'arrive fort affamé; ne pourriez-vous me procurer quelques œufs ou un peu de viande?)

— Como no sehorf pase V^ adelante; todo lo que hay aqui esta a su disposicion y a sus ordenes! » (Comment donc, monsieur, tout ce qu'il y a ici est à votre disposition et à vos ordres.)

Et le même individu qui, tout à l'heure, vous aurait

infailliblement répondu : No hay nada (Il nV a rien), ou que les corbeilles pleines d'œufs ne lui appartenaient pas, mettra tout en l'air pour satisfaire vos désirs : vous vous serez acquis un ami.

Le lecteur comprend maintenant comment, en vingtquatre heures, arrivant pour la première fois à Sucre et n*y connaissant personne, j'y trouvai une hospitalité empressée. M. Ënrique Bayer, ingénieur des mines, se fit mon cicérone et me présenta en moins d'une demi-journée à toutes les notabilités de la ville. Parmi celles-ci je ne saurais oublier l'estimable docteur Abecia, qui a eu l'initiative d'établir à ses frais un bulletin hebdomadaire météorologique; le docteur Ignacio Teran, directeur de la Bibliothèque, « une des plus importantes de la Bolivie », et qui m'offrit en souvenir de mon passage un vieux dictionnaire espagnol de l'idiome des Indiens Mojos (1701); ni enfin la famille Ruch, dont le chef m'a communiqué ses travaux de statistique sur la Bolivie, document des plus intéressants et des plus précieux.

Sucre jouit d'un climat tempéré et très sain, recherché par toutes les familles aisées de Bolivie. C'est là qu'habitent deux grands personnages dont la générosité égale la richesse, MM. Aniceto Arce et Gregorio Pacheco. La fortune de chacun d'eux, acquise dans l'exploitation des mines, peut être évaluée à cinq millions de piastres, soit vingtcinq millions de francs. Frappez à leur porte pour une œuvre de patriotisme ou de charilé quelconque, et votre appel ne restera pas sans réponse. Dans la deraière guerre, les Chiliens menaçaient La Paz; le gouvernement n'avait pas à sa disposition les fonds suffisants pour équiper les nouvelles recrues ou armer les volontaires; une souscription fut ouverte. MM. Aniceto Arce et Gregorio Pacheco s'inscrivirent chacun pour cent mille piastres, — un demimillion de francs.

De chez M. Aniceto Arce était sorti Dumigron, un Français qui se joignit à la mission Crevaux dont il partagea le malheureux sort. Il avait amassé un petit pécule, après dix ans de travaux comme horticulteur. Jeune encore — il

20 VOYAGE A LA RBCHERGHB DBS RESTES

n'avait que trente-deux ans, — il rentrait en Franee pour y jouir de ses économies; à Tupiza, il rencontre le docteur Grevaux.

« Et où allez-vous? lui dit celui-ci.

— A Paris, par Tucuman et Buenos Aires.

— Bah! ce n'est pas la route la plus économique. Venez avec nous ; nous passerons par le Pilcomayo ; le voyage ne vous coûtera rien. »

Séduit, entraîné, il partit.... On sait le reste!

/ 7 juin. — Dès quatre heures du malin, les mules piaffaient dans la cour. Llndien qui devait nous servir de guide était allé faire sa provision de coca^ qu'il noua dans un mouchoir autour du cou. Manuel chargea les bagages; le temps de prendre le trago del estribo (le coup de l'étrier), de se donner un dernier abrazo, et nous étions en route pour Tarija par la grande rue de Sucre. Les orangers imprégnaient Tair de leurs tièdes effluves; l'animation était extraordinaire à cette heure matinale ; par ce beau jour de dimanche, tous se rendaient à la messe ; les Que le vaya bien, senorf (Portez-vous bien, monsieur) m'étaient lancés par de grosses Indiennes, au milieu du franc éclat de rire qui les clouait sur place, elles et leurs compagnes, à la vue de mon casque anglais; les mêmes paroles tombaient gracieusement de la bouche rose et souriante des seîioritas qu'elles accompagnaient. Comme je me sentais bien en selle sous le feu de ces grands yeux noirs, abrités par la mantille ! La langueur d'un de ces regards, sa fixité, me rappelèrent des souvenirs ! . . .

Anda, mulaf (Marche, mule!) cria tout à coup ManueL El je ne sais pourquoi ces paroles m 'allèrent au cœur et me tirèrent de ma rêverie. Oui, anda/ Ma bête bondit sous la pression de deux vigoureux éperons, et je m'enfuis sans oser regarder derrière moi !

A cinq heures, j'étais au bord même du fameux Pilcomayo. Quelques misérables cahutes constituent le pueblito de Ghicha, où personne ne pouvait nous recevoir; une pauvre vieille Indienne fut assez charitable pour nous permettre de déposer nos bagages sous son toit.

Un peu de asado^ viande fraîche rôtie, que j'aviais apportée de Sucre, fait notre dîner; Manuel me prépare une tasse de chocolat. J'étends ma couverture au pied d*un gros poivrier ; et , tout botté , tout habillé , voluptueusement encagé sous ma moustiquaire, ma selle pour oreiller, fumant un nombre incommensurable de cigarettes pour faire pièce aux cousins qu'une température de 23 degrés tient en éveil, je m'abandonne à la rêverie , séduit par l'âpre beauté du isite, par la solitude du lieu que trouble seul le clapotis des eaux, courant, fuyant, s'en(i*e-choquant sur le dos des galets, se divisant en milliers de vaguelettes, qui semblaient emporter, tremblotants et rapides, les rayons de la lune en autant de fines écailles d'argent. Que de douces sensations vous cause ce contact si intime de la nature! mais aussi de quelle puissante émotion n'est-on pas pénétré quand la grande voix de la tempête mugit, quand la gigantesque ossature des Andes tressaille, sursaute, sous la colère des éléments déchaînés, dans ces nuits de bouleversements titanesques où le foyer du monde civilisé ne nous apparaît plus que là-bas, là-bas, bien loin,... dans le fond noir du crel déchiré par la foudre !

/ 8 juin. — A Llanta-Pacheta, le lit du ruisseau que nous avons suivi, bifurque avec la route de Potosi, et, prenant alors le rio Llanta-Pacheta, qui court presque à sec entre de hautes et abruptes murailles, nous gagnons Ësquirri à trois heures. Le maître du tambo était absent, personne ne répond à mon appel ; j'entre et m'installe. Une vieille Indienne du voisinage nous, apporte un grand vase plein de chicha qui fait nos délices, et offre de nous préparer à manger; mais la pauvre femme en fut pour ses frais de cuisine. Le corrégidor et le curé, ayant appris mon arrivée, viennent me convier à dîner; j'accepte, et je passe une charmante soirée. Un bon lit m'attend; demain, dès la première heure, j'aurai de nouvelles mules. Après avoir beaucoup parlé de Paris et de la France, du Pilcomayo et des Tobas, je me glisse entre deux draps bien blancs, qui me font bénir encore une fois de plus l'hospilalilé des braves populations de ces contrées.

i 9 juin. — Le soleil était déjà haut sur l'horizon quand je me réveillai.

Par le pueblito de San Sébastian et Vhacienda de la Cancha, nous arrivons à Quelluyu, en suivant une route escarpée, taillée dans des roches de schiste ardoisier, sillon nées dans leur masse par un ruban de quartz d'un blanc pur. Les Indiens qui soignent dans leurs champs de rares cultures de seigle s'enfuient à notre appel. Nous n'avons plus de guides ; Manuel ne connaît pas la route et il m'est impossible d'obtenir le moindre renseignement. Le paysage est morne, sans végétation, sans village. A quatre heures, enfin, nous atteignons Puno-Puno. Il s'y trouve une seule cabane d'Indiens ; nous n'aurons où aller si on nous en refuse l'entrée; mais les deux pauvres vieilles qui l'habitent s'empressent de nous abandonner le meilleur coin. Je soupe de seigle grillé et d'un peu de chocolat.

j20 juin, — La route est la coulière même d'un cours d'eau desséché entre deux parois schisteuses ; elle nous conduit dans la belle et fertile vallée de San Lucas, au milieu des seigles, principal produit du lieu. Des milliers de ramiers battent l'air de leur vol rapMe; j'en fais une chasse abondante et fructueuse.

A dix heures, courte halte au village; le soir, nous campons au tambo de Givingamayu, sur le bord môme du rio de ce nom, presque à sec, et large de 200 mètres. Une bonne chambre nous est assignée. Les murs en sont littéralement criblés de balles; ici, plus que partout ailleurs, le Bolivien couché sur le polio a sorti son revolver et s'est fait la main en prenant pour cible la paroi d'en face!...

Je me glisse dans la cuisine, à la grande surprise des femmes; j'y déniche pommes de terre, oignons, œufs, et en prépare avec mes ramiers un de ces plats fantastiques qui font les délices de mon péon, et dont un Vatel ne saurait avoir une idée.

2i juin. — A quatre heures du matin, escalade d'une pente assez élevée dont la descente rapide nous mène dans des gorges étroites. A Muynquire , ou trouve quelques cabanes et champs de seigle ; de Tacaquira, nous arrivons

à Cinti par une route accidentée, mauvaise, surplombée d'énormes blocs, mais bordée de figuiers et de vignes. Le vent est violent ; la poussière nous aveugle. Impossible de trouver un tambo ; je passe une heure à courir de maison en maison, à frapper de porte en porte ; mais ma patience est couronnée de succès, et nous faisons enfin notre entrée dans Tunique auberge de Camargo; la seule pièce sortable est habitée par un voyageur : je crois à une plaisanterie de Manuel quand je le vois déménager les bagages du premier arrivé. Je me récrie.

€ Pero noy senor, me dit le Bolivien, occupa Ud la pieza^ yo voy a fuera,.,. encontraré siempre un amigo! » (Mais non, monsieur, occupez la place, moi je m'en vais, je trouverai bien quelque ami!)

Je n'avais plus qu'à laisser faire.

22 juin. — Le vent soulève la poussière en tourbillons; la vallée offre le plus agréable aspect ; des bouquets de poivriers se détachent au milieu des plantations de seigle, de vignes et de figuiers. Tout ce territoire est excessivement riche et une préparation intelligente du vin par des hommes pratiques, connaissant le métier et pourvus du matériel nécessaire, donnerait les plus brillants résultats.

De nombreuses et coquettes habitations s'échelonnent le long de la route.

A Palca Grande, nous traversons un des deux rio Grande de la région; large d'environ cent à cent vingt mètres, celui-ci va se jeter dans le Pilaya, qui se déverse lui-même dans le Pilcomayo. Le gué est profond et fort dangereux.

A Pampa Santos, où nous arrivons à midi, la chaleur commence à se faire sentir. Par une route taillée sur le flanc des contreforts, dans des masses de grès rouge et d'argile, nous entrons dans les gorges ou, pour mieux dire, les couloirs longs et tortueux de Gamataqui. Le vent s'y engouffre avec une telle violence que, pendant des journées entières, des nuages de poussière obscurcissent la lumière du soleil.

Je n'ai jamais vu, dans toutes mes courses à travers les Andes,, de soulèvement géologique aussi pittoresque : on

dirait de grandes vagues courant Tune sur Tautre et au moment de déferler.

A cinq heures, nous sommes au petit village de Camataqui. Pas de tambo. Le corrégidor nous assigne un logement dans une maison particulière, où Ton se hâte de déménager pour nous offrir la meilleure pièce.

23 juin. — Le guide arrêté la veille avait profite de sa nuit et de quelques réaux d'arrhes pour se payer une formidable borr acheva. Après une heure de recherches, je désespère de mettre la main sur lui. Je ne sais rien de plus désagréable que cette mauvaise habitude qu'ont arrieros,peons, guides, boteros, cocheros, etc., de se griser avant le départ; le voyageur est à leur merci ; il ne peut se mettre en route avant que ces messieurs en aient assez.

A huit heures, tout est prêt. La route est large, poudreuse, déserte ; pas une cabane, des bouquets d'a/^'arroôo* par-ci par-là.

A midi, nous atteignons le petit village de San Juan pour nous engager ensuite dans le lit d'un rio à sec. Il se fait tard, nos mules sont très fatiguées. A six heures, nous sommes enfin à Tortorilla, représenté par deux cahutes où d'abord on ne veut pas nous recevoir; en vain je déploie toutes mes séductions pour décider une des Indiennes à nous laisser un petit coin dans une de ses pièces; l'impitoyable no hay nous en défend l'entrée.

« Pero^ hijaf un lugarcito^ un cuartitol (Mais, ma fiUé, un tout petit coin, une toute petite chambre!)

— No hay, senor, las cuartos estan ocupadosf » (Il n'y en a pas, monsieur, les chambres sont toutes occupées! »)

Et les mégères des deux cases nous renvoyaient de l'une à l'autre.

Nos animaux durent se passer de manger; pourtant la luzerne était entassée dans le tambo. Quant à nous, point d'illusion possible : « Corner, senor, pero ne hay nadal (Manger, monsieur, mais il n'y a rien!) — ^i un huevof » (Ni un œuf!) Et les poules étaient là, sous nos yeux, picorant avec les coqs!

Une vieille croûte de pain, oubliée dans mes fontes et

trempée dans Teau, me défend d'écrire que je me suis couché sans souper. Quelques branches d'arbres nous servent de toit; nuit très froide, 6 degrés centigrades audessous de zéro.

^4 juin. — La note fut facile à solder, mais nous avions devant nous une forte journée de marche, et nos animaux affamés, fatigués, me faisaient redouter la terrible cote d'Escallachi. Tant bien que mal, et forcés par les rafales d'aller à pied, nous arrivâmes au sommet de la plate-forme. La vallée verdoyante de Gorrija, circonscrite par une belle ligne de contreforts, s'étendait devant nous. La descente ne fut pas chose commode dans cet escalier de pierres roulantes ou mal assises, qui, à chaque pas, déplaçaient notre centre de gravité; la poussière nous aveuglait et l'abîme s'ouvrait à notre droite. A l'angélus, nous gagnions le village de San Lorenzo, où nous pûmes consacrer quelques instants au sommeil.

^ô juin, — A deux heures du matin, je fis seller et charger. Nous étions très près de Tarija et j'avais hâte d'arriver. A six heures, la ville se déroulait à nos pieds sous les premiers rayons de soleil.

A l'hôtel Ingavi, où je descendis, on fournit bien le logement au voyageur, mais il n'est jamais question de nourriture. J'allais donc être obligé, soit à prendre mes repas dans les chicheria%, boutiques où l'on vend la chicha, soit à continuer à Manuel les fonctions de chef dont il s'acquittait fort bien, surtout pour cuire les oeufs et soigner le rôti. Encore tout botté, procédant à un bout de toiletle rapide, j'en étais à ce point de mes réflexions, quand on fmppa à ma porte.

C'était une visite et une invitation à déjeuner. Une minute après, on cogne de nouveau : autre visite, autre invitation. Cinq minutes après, toc^ toc^ encore. Ah! ma foi ! j'ouvris la porte à deux battants : ce fut une procession de visites et une kyrielle d'invitations pour plus de temps que je ne pensais passer à Tarija. Manuel jubilait. La question était résolue : je restai le locataire de l'hôtel Ingavi, mais je devins l'hôte de Tarija entier.

Mon arrivée, d'ailleurs, avait été annoncée au préfet par un expreso, courrier spécial du gouvernement; on savait mes projets, mais on ignorait que je voulusse repartir sous deux ou trois jours. Un corps expéditionnaire de 200 hommes s'apprêlait à marcher sur Santa Barbara du Pilcomayo, afin d'occuper définitivement Teyo. Or, dès la première heure, dans une réunion des principales autorités militaires et administratives chez le colonel Estensorro, ma résolution fut jugée extrêmement dangereuse, et il fut convenu que je gagnerais Caïza avec l'escouade.

Deux semaines se passèrent à l'attendre ; je n'eus certes pas à les regretter, mais le Tilcomayo m'attirait.

Tarija est une ville essentiellement commerciale et la porte d'entrée des riches départements du Sud. Elle est bien bâtie, pittoresquement située, le cUmat en est agréable et très sain. Je n'entreprendrai point de raconter par le menu les incidents de mon séjour et les piquantes observations que j'eus l'occasion d'y faire. Tarija est une petite ville, mais le cœur de ses habitants est grand ; elle fut pour beaucoup dans l'exploration que j'allais tenter dans le Chaco. Je l'ai dit, je l'ai écrit, mais je suis heureux de le répéter ici encore.

Le jour de mon départ pour la Colonie Crevaux^ pour le grand voyage du Chaco au Paraguay, c'est-à-dire de l'entrée en lutte contre l'inconnu redoutable et terrifiant du Pilcomayo, ce jour-là, dis-je, où les souvenirs les plus intimes envahissaient mon cœur, mon dernier regard pardessus la Cordillère se dirigea vers Tarija, qui m'avait fait oublier un instant que la France en est à trois mille lieues I

Le moment arriva ; il fallut songer à la despedlda. Ce ne fut pas sans regrets ni tristesse que je quittai la ville où le docteur Crevaux, un an auparavant, avait reçu, ainsi que ses compagnons, les mêmes démonstrations, les mêmes marques de la plus franche sympathie !

Le bataillon fut passé en revue aux acclamations de toute la ville, et, musique en tête, il défila sur la route du Chaco. Le surlendemain, 9 juillet, ce fut mon tour; j'étais àccom-

pagné du délégué bolivien et de son seciélaire, le colonel Estensorro.

Le soir nous fîmes halte à Santa Anna, dans la belle propriété de la veuve du général O'Connor d'Arlac. Une charmante allée, surnommée par le docteur Crevaux < allée des Soupirs > , toute bordée de saules et de poivriers, nous conduisit à la maison d'habitation, au pied de laquelle court un ruisseau clair. Un bon souper nous y attendait, mais de tristes souvenirs hantaient mon esprit. N'était-ce pas ici la première étape de la route qui avait conduit à la mort le doeteur Crevaux? On s'empressait autour de moi; je me retirai de bonne heure; j'avais soif de solitude.

i^ juillet. — Départ à dix heures, piano, piano. Nous gravissons quelques pentes sans incident notable ; le terrain argileux, détrempé par la pluie, oblige nos mules à une marche lente et scabreuse. La vallée du village de San Luis s'étefid verdoyante et pittoresque. Le bataillon est arrivé de la veille, à huit heures du soir; lorsque nous entrons au bourg, la musique salue notre arrivée. Grande joie de la population.

i 3 juillet. — Nous passons la journée à San Luis : il a beaucoup plu la nuit dernière, et nous craignons que les fantassins ne puissent continuer la marche sur ce sol argileux. Je lève le plsua du village.

Les frères Valverde, deux des jeunes Boliviens qui périrent avec le docteur, étaient nés à San Luis. Je fis visite à leur pauvre mère, pi-esque folle de chagrin et de désespoir.

14 juillet. — A onze heures, nous défilons avec le bataillon. La roule escarpée est taillée à vif entre de hautes murailles argileuses. Nos mules s'abattent fréquemment.

Quelques Indiens et Indiennes Chiriguanos, que nous surprenons à la pêche dans le rio Santa Anna, s'enfuient à notre approche; nous essayons en vain de leur inspirer confiance; les fusils les épouvantent. Je suis tout étonné de voir avec quelle facilité, quels jarrets plutôt, les soldats, chargés de leur fourniment, escaladent, pieds nus, les derniers contreforts de la chaîne orientale. Venus ainsi de Potosi, ils devaient, pour la plupart, marcher jusqu'au

Paraguay. Petits, trapus, nerveux, ils supportaient avec la même égalité d'humeur, la pluie et le soleil, la chaleur et le froid. La journée avait été longue et l'étape très pénible pour gagner Suaruro; rien n'avait ralenti leur allure. Au pas lent de ma mule je suivais ces infatigables marcheurs. Le soir, arrivés au campement, ils songeaient moins à se reposer qu'à tirer du fond de leur sac une bandola, guilare, ou une flauta, petit flageolet dont les sons bizarres, doux et plaintifs, bas ou stridents, servaient d'accompagnement aux chants d'amour. Le bivouac s'animait sous les pâles clartés des derniers rayons du soleil; puis les feux s'allumèrent, profilant les groupes sur le fond noir du ciel, tandis que les rabonas, canlinières du bataillon, allant, courant, revenant, préparaient le chupe et Yasado de tous les jours et de tous les repas.

On célébra mon anniversaire; j'accomplissais ma trentième année.

Le 46, nous étions à Ivilivi; le 47, la troupe campait à Carapari, dans une belle vallée large de 480 à 200 mètres, entre deux petites chaînes basses courant du sud au nord.

Le 48, à une heure, nous arrivions, par 4 384 mètres d'altitude, au sommet de la cote d'Aguairenda. Nous fîmes halte quelques instants. L'ondulation dernière des derniers contreforts, des dernières pUssures des Andes colossales s'éteignait à nos pieds dans les plaines verdoyantes du Chaco, déroulées à perle de vue. Au-dessous de nous, on dislingue la Mission à sa grande croix de bois plantée au milieu d'une place rectangulaire; à trois lieues environ, sur la gauche, Caïza se dissimule dans un bouquet de verdure ; au nord, le Pilcomayo se reflète au soleil en un mince filet blanc,... puis l'uniforme immensité.

Ce coup d'œil jeté sur l'inconnu m'impressionne vivement. L'année précédente, le docteur Crevaux et ses compagnons, debout à la même place, avaient contemplé ce même spectacle pour aller tomber là-bas, tout jeunes, pleins d'espérance et d'avenir !

« Aqui esta la gloriaf (Voilà la gloire!) me dit le colonel

Eslensorro, en indiquant du doigt le Pilcomayo. — Si, senori répondis-je; la gloria ô la muer te! »

Une heure après, nous avions descendu la côte et prenions la route de la Mission; les Chiriguanos étaient rangés sur deux files ; une décharge de mousqueterie salua notre approche; la petite cloche de la chapelle sonnait à toute volée.

Le lendemain, la troupe se cantonnait à Caïza, où nous séjournâmes environ un mois.

Je profiterai de cette halte pour retracer à grands traits rilinéraire du docteur Crevaux depuis Buenos Aires, et les émouvantes péripéties du drame dont lui et les siens furent les victimes. On me permettra de fondre ce que j*appris dans ce voyage avec tous les renseignements recueiUis plus tard.

A son départ de Bordeaux, le docteur, chargé d'une mission par le Ministère de rinslruction publique, se proposait d'explorer le basâin-du^hàût Paraguay et d'alleindre ainsi celui de l'Amazone. Dès son arrivée à Buenos Aires, le docteur Zeballos, président de l'Institut géographique argentin, et les docteurs Omié'e'Iët'-Vaca Guzman, représentants du gouvernement (le Béil^iè,'lui firent entrevoir l'intérêt d'une exploration du rio Pilcôrtia-yo.

Son esprit énergique s'enthousiasma ; à-Paris, du reste, il avait examiné ce projet avec le docteur Hamy et quelques autres. Il résolut de partir sur-le-champ pour la Bolivie, et de reconnaître le cours de la rivière mystérieuse, qui, au dire de certains explorateurs, se perdait dans les plaines du Chaco. Le relèvemeàt du Pilcomayo pourrait fournir les matériaux nécessaires à la création d'une voie commerciale entre la Bolivie, le Paraguay et la République Argentine.

La mission reçut à Buenos Aires l'accueil le plus sympathique ; le gouvernement mit gracieusement deux marins de la flotte à sa disposition et lui accorda le passage gratuit sur la ligne ferrée de Buenos Aires à Tucuman; puis elle gagna Tupiza par Salta et Jujuy. Le 16 janvier 1882, le docteur Crevaux, arrivé à la frontière argentine-bolivienne,

ne put obtenir de paysans demi-sauvages l'hospitalité pour lui et les siens, et se vit contraint d'obliger le maître d'un almacen à lui donner abri pour la nuit. Pendant le colloque, un des expéditionnaires ayant commis Timprudence de montrer un revolver, une bande armée se jeta sur les explorateurs ; trois coups de feu furent tirés par les assaillants : le sang-froid du docteur sauva la situation; sur sa défense expresse, personne ne répondit à l'attaque. Haurat, timonier de la marine française, reçut seul quelques plombs dans la main.

Le 8 mars 1882, à Tarija, le docteur Crevaux fut présenté au P. Doroleo Gianeccini, préfet des missions de Franciscains italiens, et se lia intimement avec lui.

Le P. Doroteo lui donna communication de notes concernant les Indiens du Chaco, et offrit de l'accompagner jusqu'à la Mission de San Francisco de Solano du Pilcomayo, où il promettait de lui procurer toutes les choses indispensables à l'accompliëdement de son œuvre avant la baisse des eaux.

Le docteur, très reconnaissant des démonstrations amicales dont lui et ses compagnons avaient été l'objet de la part des principales familles de Tarija, quitta cette ville lé 14' mars ; le soir même il arrivait au pueblo de Santa Anna, dans l'hacieoda de Mme O'Gonnor d'Arlac.

Le 24, le P. Doroteo, qui n'avait pu partir en même temps que le docteur, le rejoignit à Ivitivi. Crevaux en fut très heureux ; il sella aussitôt sa mule, et, suivi de Ringel et de Dumigron, il partit au galop, « fatigué qu'il était, dit-il, de la marche lente de son escorte ».

Le P. Doroleo amenait avec lui la Yalla Petrona, une Indienne Toba, « estimant, disait- il à Crevaux, qu'envoyée en avant, elle faciliterait son passage ». La jeune fille, on le sut plus lard, avait quitté à contre-cœur la maison de Tarija où elle était en service ; mais le voyageur la reçut avec joie et la traita comme si elle eût été son enfant. Cette satisfaction ne fut pas de longue durée; il apprit bientôt que, depuis deux jours, les gens de Caïza étaient partis en guerre contre les Tobas. « Si, lui dit le Père, l'expédition

chaqueîienne arrive au Pilcomayo et y attaque les Indiens, vous allez être exposés à de grands dangers : les Tobas, d'après une coutume dont ils ne se départent jamais, ne manqueront pas de se venger sur vous. D'ailleurs, on les pourchasse et on les tue ; ils ne croiront pas aux paroles de paix et d'amitié apportées par l'Indienne ; ils croiront à un stratagème pour les tromper plus sûrement.

— Mais que faut-il donc faire?dit Crevaux, surpris et ému.

— Allonger le pas, afin d'arriver, si possible, cette nuit même à Aguairenda. De là, nous écrirons au sous-préfet pour qu'il expédie des ordres de contremarche aux volontaires, avant que ceux-ci atteignent les Tobas. >

Ils piquèrent des deux. En arrivant à Carapari, les mules étaient rendues; Crevaux, ses compagnons et la Toba y passèrent la nuit; le P. Doroteo continua seul, mais, à la montée de la côte, il dut abandonner sa bête qui n'en pouvait plus, et marcher jusqu'à Aguairenda où il entrait à minuit.

Il se hâta d'écrire au sous-préfet, mais bien que celui-ci eût déjà annoncé qu'il allait donner contre-ordre à l'escouade, le conseil des habitants de Gaïza décida que l'expédition suivrait son cours.

Le docteur Crevaux et ses compagnons, après avoir passé par Aguairenda, continuèrent leur route vers le Pilcomayo. A Caïza, ils retrouvèrent le docteur Democrilo Gabezas, délégué de la préfecture de Tarija, avec son escorte et les autres membres de la mission. Dans le cas où l'expédition ramènerait des prisonniers tobas, Crevaux pria le souspréfet de vouloir bien les lui remettre à la Mission de San Francisco de Solano, afin qu'il pût les embarquer dans ses canots et les rendre lui-même à leurs familles.

A Yaguacua, il rejoignit le P. Doroteo. Tous deux passèrent la nuit à la belle étoile, et, le lendemain, à dix heures du soir, ils gagnaient la rive droite du Pilcomayo, distante d'environ un tiers de lieue de la Mission de San Francisco. Le docteur Crevaux, bien qu'épuisé par la chaleur et une très longue journée de marche, se sentit réconforté à la vue du rio.

Dans la matinée du 28 mars, le premier Indien pécheur qui s'approcha de la rive opposée fui hélé par te Père, qui l'envoya aviser le gardien de la Mission. Peu après arrivèrent le gouverneur, les capitaines, les alcades et des Indiens pour les aider.

Tous passèrent le rio sans incident, et le docteur Grevaux, satisfait, donna aux Indiens quelques verroteries. Dans l'après-midi il reçut d'un missionnaire de Tarairi une lettre qui l'invitait à visiter la Mission et mettait à sa disposition toutes les planches dont il pourrait avoir besoin pour construire ses embarcations.

Le 29 mars, il partit pour Tarairi, accompagné de Ringel et du P. Doroteo. Acceptant avec empressement l'offre du missionnaire, il choisit quarante planches et deux traverses de cèdre parmi celles que le P. Dimeco avait rassemblées depuis six ans pour la construction d'une nouvelle église. Mais il insista pour les payer : « Il me suffit, dit-il, de tenir compte du sincère empressement avec lequel vous me les offrez. »

Très content d'avoir pu se procurer ces matériaux, il retourna à San Francisco avec 86 Indiens Chiriguanos, qui les chargèrent sur leurs épaules, et se mil à construire sa première embarcation avec l'aide d'un Indien charpentier appelé Araguë.

Le 1" avril, le P. Doroteo et Ringel partirent pour les autres Missions du nord, chargés de prendre des photographies et de recueillir des collections ethnographiques.

L'expédition des gens de Caïza était revenue du Pilcomayo le 30 mars. Après avoir tué dix ou douze Indiens Noctènes, elle avait ramené sept enfants. Le délégué et son escorte arrivèrent à San Francisco dans la matinée du 2 avril, avec cinq de ces jeunes prisonniers. Les deux autres, blessés pendant le combat, étaient à Caïza.

La vue des captifs et le récit de ces faits firent trembler le P. Doroteo pour le docteur Crevaux. Cet événement, dit-il, était de très mauvais augure; les parents ne manqueraient pas de se venger sur lui.

Le docteur Crevaux, d'abord très affecté, resta silencieux

pendant quelques minutes ; mais il voulut se persuader que les Indiens ne maltraiteraient pas un voyageur étranger à leurs querelles ; il caressa les enfants et leur donna quelques objets.

Le 4 avril, la Toba Petrona partit de la Mission de San Francisco avec Taînée des cinq enfants noctènes. Le docleur lui avait remis de nombreux présents pour ellemême et pour ses parents et ses amis, comme preuve du désir sincère qu'il avait de les voir et d'entrer en contact avec eux. Il la fit ensuite photographier par Ringel, ainsi que la jeune Noctène. De son côté, le P. Doroteo lui avait tenu le discours suivant :

« Regarde bien les canots que M. Grevaux est en train de construire pour explorer le rio ; il a été bon pour toi. Il ne veut pas faire la guerre aux tiens. Tu sais la triste existence qu'ils mènent à cause de leurs vols et de leurs rapines; l'heure est venue pour ton peuple d'être heureux, s'il le veut, et qu'il n'y ait plus de guerres entre lui et les chrétiens.

« Ne t'étonne pas de la dernière expédition, ni des prisonniers que tu vois ici. Les chrétiens n'auraient pas attaqué les Tobas, si, par leurs vols, ils ne les y avaient obligés; pour qu'ils comprennent bien que nous désirons la fm de la guerre et que nous ne voulons pas les tromper, nous renvoyons avec toi l'aînée des prisonniers. Si nous ne te donnons pas les autres, c'est qu'ils sont encore trop souffrants, mais le docteur Grevaux vous les amènera.

« Dis surtout à ton père Galigagaë et aux autres capitaines tobas, chorotis et noctènes, de venir palabrer avec nous et faire ainsi la paix. Dis-leur de ne pas être effrayés : ils n'ont à craindre aucune embûche; moi-même, je leur en réponds sur ma tête. »

La jeune Indienne, intelligente, parut comprendre ce qu'on attendait d'elle; elle embrassa le docteur Grevaux, et partit, promettant d'être de retour avec ses parents dans douze ou quinze jours.

Pendant ce temps, Tobas et Noctènes faisaient tomber leur colère sur des Indiens de la Mission de Macharefi. A Buyuive,un indigène de la stationavaitété blessé de Iroiscoups

de flèche et de quatre coups de lance; deux de ses compagnons ainsi que leurs femmes et leurs enfants avaient été tués par les Tobas.

Cette nouvelle affligea vivement le docteur Grevaux. Pourtant le souvenir de ses explorations antérieures le soutenait encore, surtout celle du Yapuri chez les OuiLotos cannibales : < S'il faut mourir, je mourrai ! Mais si Ton ne risque rien, on ne découvrira rien, et l'on sera toujours dans les ténèbres! »

La Petrona ne reparut point à l'époque fixée ; le docteur Grevaux ne tint pas assez compte de cette circonstance qui aurait dû le mettre en garde contre les promesses trompeuses des Indiens. Le dialogue échangé entre les Tobas et la jeune fille ne laissera d'ailleurs aucun doute sur la préméditation du crime et sur le rôle funeste joué par l'Indienne.

« Des gringos carayes (étrangers chrétiens), dit -elle, vont venir sous peu par le Pilcomayo. Ils vont au Paraguay. Après eux il en viendra d'autres qui occuperont la rivière, et vous ne pourrez plus pêcher.

— Gombien sont-ils? » demandèrent les Tobas.

La Yalla traçant sur le sable autant de petites raies qu'il y avait de membres de la mission, leur apprit ainsi qu'ils étaient vingt et un.

« Y a-t-il des culcos (soldats boliviens) ?

-— Non.

— Ont-ils des armes?

— Oui! mais ils ne s'en serviront pas. Ge sont des gringos muy sonsos (des étrangers imbéciles) ! »

Le 13 avril, accompagné du P. Doroteo et du délégué bolivien, il alla reconnaître, à deux lieues en amont de la Misiion, le saut du Pirapo ou chute du Pilcomayo; Ringel en prit la photographie et Billet en détermina la latitude; lui-même leva le plan du rio. En le traversant, le timonier Haurat faillit se noyer dans un tourbillon.

Deux graves pensées préoccupaient fortement le docteur : le danger qui pouvait résulter de la dernière expédition des gens de Gaïza, et les marais que les Indiens lui disaient

1\ECHBRCHE DÈS RESTES DE LA MtSSION CRBVADX. 41

exister dans le bas du rio; mais il ne se laissait pas décourager et attendait le départ avec une vive impatience.

Le 18 avril, les pirogues étaient terminées; il )es fit transporter sur le bord de la rivière, à 200 mètres environ en face de la Mission, et les hommes de Tescorte y passèrent la nuit.

Le mercredi, 19, à huit heures du matin, les voyageurs quittaient la station de San Francisco. Les trois missionnaires les accompagnaient jusqu'à la rive. Pendant qu*on procédait aux préparatifs, le docteur Crevaux entretint en particulier le P. Doroteo et lui fit ses dernières recommandations. Billet prit la photographie du groupe des expéditionnaires.

c Tout est prêt, major I » dit Haurat.

Il était neuf heures et demie. Les Indiens, qui connaissaient le caractère méchant et vindicatif des Tobas, ne pouvaient retenir leurs larmes; ils poussèrent un formidable : Taupareno peguata chinureta! (Allez avec Dieu, amis!)

Missionnaires, Français, gens de l'escorte, indigènes, tous étaient émus ; tous pressentaient obscurément quelque lugubre catastrophe. Et, au milieu des adieux et des cris, des vivats et des souhaits, les quatre embarcations disparurent à un coude du rio.

Le soir du même jour, le docteur Crevaux arrivait à Irua, d'où il écrivait au P. Doroteo : « La paix est faite avec les Tobas, nous avons parcouru douze lieues sans incident ».

Le 20, ils atteignaient Bella Esperanza. Les Tobas leur faisaient escorte sur les deux rives. Le 2 J , on s'arrêtait pour radouber une des embarcations. Le 22, on était à Teyo. Le docteur avait avec les naturels les rapports les plus amicaux et couchait seul au miUeu des Tobas.

Le 23 et le 24, on était arrivé dans des lieux inconnus du jeune Zeballos; le 25, les explorateurs gagnèrent Cavayu Repoti après avoir fait franchir aux canots une chute d'environ trois quarts de mètre, qui forme barrage au milieu de la rivière. Le 27, à dix heures du malin, ils s'arrêtèrent à une grande plage de sable. Les Indiens les invitèrent comme

de coutume à manger avec eux des poissons et d^la viande de mouton.

Le docteur Crevaux, Billet et Ringel acheminèrent leur embarcation vers la rive. Dans la dernière venaient Haurat et le jeune Zeballos.

A peine les explorateurs approcbaient-ils du bord qu'ils furent entourés d'un nombre considérable de naturels qui se précipitèrent sur eux et les massacrèrent à coups de makanas (massues) et de couteaux.

Haurat, Francisco Zeballos et Chilata, dit Garmelo Blanco, se jetèrent aussitôt à l'eau. Les Indiens les poursuivirent. Le père du jeune Zeballos fui tué dans la rivière sous les yeux de son fils, qui lui-même allait succomber, quand un Toba lui sauva la vie.

Chilata * et Haurat, bons nageurs, gagnèrent la rive opposée, mais ils furent faits aussitôt prisonniers.

Le jeune Zeballos resta captif six mois au milieu des Tobâs, et ne dut la liberté qu'aux efforts du P. Doroteo et des missionnaires, qui réussirent à le racheter. Les deux autres, moins heureux, périrent après les plus atroces souffrances, garrottés à des troncs d'algarrobos et servant de cible aux flèches des Indiens. Ce supplice dura près de six mois. Une lettre de l'infortuné Haurat m'est tombée entre les mains. Que de douleurs, que d'angoisses quand, luttant encore contre ses bourreaux, le malheureux timonier se reportait par la pensée à la petite maison des Andes où deux yeux noirs le pleuraient, où un cœur généreux l'aimait!

Tous les cadavres furent ramenés sur la plage et dépouillés de leurs vêlements; les bagages furent éventrés, les embarcations incendiées, et la première crue du Pilcomayo fit disparaître les traces de cet horrible massacre.

Cette malheureuse mission comprenait le docteur Cre-

1. D'après une lettre qui vient de m'être adressée par M. Lacombe, mécanicien en chef à bord du cuirassé El Plata, de la flotte argentine, Chilata était Toba et avait servi quatre ans comme matelot; il était, paraît-il, très dévoué au docteur Crevaux.

raxkXy le docteur MIet, Ringel, Haurat, DumigroD, quatorze Boliviens et deux Indiens interprèles.

' ûa s'étonne peut-être qu'ils n'aient pas vendu chèrement leur \i%^ mais ils étaient sans armes : le docteur Crevaux, toujours S9f» défiance, les avait fait mettre sous clef!

Au cours de mes cinq années de pérégrinations dans ces déserts, les seuls objets que j'aie pu recueillir sont les suivants :

1° Un croquis du Pilcomayo fait par le docteur Crevaux et annoté par Billet;

2® Une lettre écrite au crayon par le docteur Crevaux au P. Doroleo, et portant ces mots :

Entregarmi grande mula marcada B. C à la Mmion de San Francisco»

J. Crevaux.

3** Le bordage d'une des embarcations;

4® Le baromètre Fortin, dont la cuvette était brisée;

5«» Un parasol ;

6** Quelques pièces d'or perforées nar les Indiens qui s'en étaient servis pour faire un coQier;

7"^ Un croquis de Ringel ;

8** Une lettre du même, écrite le 19 avril 1882, le jour du départ de la Mission de San Francisco;

9^ Une lettre d'Ernest Haurat ;

10° Une lettre du docteur Crevaux du 15 janvier 1882, adressée à M. Didelot, à Paris;

11° Une lettre du même, à M. Joseph Crevaux, à Paris.

Quatre pièces de vingt francs ont été remises par les missionnaires de San Francisco au sous-préfet de Tarija. Des Indiens Noctènes étant venus un jour à la Mission les échanger contre du maïs et du tabac, les Chiriguanos, qui les reçurent en payement; demandèrent au Père convertisseur quelles étaient ces médailles !

On vit plusieurs fois du côté de Itiyuru une Indienne portant au cou, en guise d'amulette, un des chronomètres du docteur Crevaux, et un Indien revêtu de la redingote ayant appartenu au docteur Billet.

Depuis mon arrivée en France, j'ai su qu'on avait retrouvé aussi :

1® La jumelle montée en or du docteur Crevaux, avec les initiales J. G. ;

2° Sa trousse de chirurgien ;

3* Une boussole ;

4** Des papiers ;

8® Quelque peu d'argent.

Tous les détails de ce récit m'ont été fournis par les missionnaires, le P. Doroteo surtout, et par le jeune Zebalios, échappé au massacre et avec lequel je vins de Tarija à Santa Barbara et Teyo du Pilcomayo.

Je visitai la frontière pendant le séjour de la colonne à Caïza, où elle dut s'approvisionner de mules et de vivres.

La Mission d'Aguairenda, établie en 1852, se compose de trois pueblos : Aguairenda, Cuaruniti et Timboïti; elle comprend environ 7 à 800 habitants, tant Chiriguanos chrétiens qu'infidèles, dirigés par deux missionnaires, ayant en sous-ordre un gouverneur, six alcades et trois capitaines. Les cases sont symétriquement construileB. Les Indiens travaillent et cultivent le maïs, les femmes tissent, les enfants vont à l'école et apprennent facilement à lire et à écrire.

La tribu des Indiens Chiriguanos, autrefois très nombreuse, est réduite aujourd'hui à 7 ou 8 000 individus, presque tous civilisés par les missionnaires. Elle s'étend le long de la frontière, entre le dix-huitième et le vingtdeuxième parallèle.

Les Chiriguanos sont forts et bien musclés ; taille moyenne, teint vieil acajou. Le frout est large et bas, dominé par une épaisse chevelure noire, raide, enroulée sur la tête et maintenue au moyen d'une sorte de mouchoir long et très large, qu'ils appellent yapicûana. Les yeux sont petits, les pommettes très saillantes, le nez est large et aplati, la bouche grande, la mâchoire inférieure quelque peu prognathe. En guise d'ornement de la lèvre inférieure, ils introduisent dans son épaisseur une espèce de disque, la tembeta» Les

hommes et les femmes se teignent souvent la figure avec Yachote^ onoto ou rocou.

Leur vêtement est un morceau d'étoffe quelconque enroulé autour des hanches. Dans les jours de gala, les hommes passent le iiru^ chemise de coton, large, longue et sans manches ; et, au moyen de longues épines, les femmes fixent sur leurs épaules le tipoi^ une hlouse ou plutôt un grand sac, ouvert en haut et en has.

Le caractère de ces Indiens est doux, docile; ils sont intelligents et ennemis jurés des Tobas.

Leurs cases sont propres, spacieuses, construites en roseaux, couvertes de feuilles sèches.

La femme accouche avec la plus grande facilité. Dès qu'elle est délivrée, on lui serre le corps avec une corde et on Télend (bouche en bas) sur un lit de sable. Le père et les enfants se mettent dans les hamacs et observent un jeûne rigoureux. Une très petite quantité de mole, maïs bouilli, est la seule nourriture du premier plus d'une semaine, des seconds, deux ou trois jours. Ils ne peuvent ni boire la chicha, ni assister aux fêtes; s'il en était autrement, disent-ils, la mère et l'enfant mourraient.

Si l'enfant naît difforme ou affligé d'une infirmité quelconque, ils le tuent ou l'enterrent vivant. Si la femme met au monde des jumeaux, ils n'en gardent qu'un et sacrifient l'autre, à moins que la mère ne s'y oppose formellement, ce qui est assez rare.

Si le père de famille est habile à chasser et à tuer le jaguar, ses enfants sont réputés comme devant être forts. Les gamins, dès leur bas âge, s'exercent au maniement de l'arc; aussi acquièrent-ils une grande adresse à lancer les flèches. Les filles vaquent avec la mère aux soins du ménage; elles l'aident à moudre le maïs ùnpalo, h faire la chicha, à filer les ponchos, etc. Les hommes vont à la pêche, à la chasse ; ils sèment et récoltent le maïs ; ils apportent le bois à la case.

Les Chiriguanos ont peu de barbe et encore se Tarrachentils. Par contre, leur chevelure est abondante; ils ne la coupent jamais, pour quelque cause que ce soit.

La tembeta est Taffirmation de la virilité, la marque distinctive de la tribu. C'est une plaque de métal ou de bois, large d'un centimètre, et surmonté dans sa partie centrale d'un bouton circulaire faisant saillie et dont le diamètre varie entre celui d'une pièce d'un franc et de cinq francs. On la passe dans la lèvre inférieure qu'il faut préparer peu à peu à la porter. Quand un petit Chiriguano atteint l'âge de six ou sept ans, les parents mandent le brujo (sorcier) qui fait coucher le garçonnet à terre et sur le dos ; au moyen d'un fil, il détermine le point où il faut opérer, puis s'adressant à l'enfant : < Allons ! tu as assez joué ! il est temps que tu sois homme ! Dès maintenant il faut travailler, faire la guerre, vaincre tes ennemis. Ne pleure pas surtout, car tu ne serais pas digne d'avoir la tembeia ! Tu ne diras plus hum hum comme les guaguas (filles), mais bien tàà, tààl » Après cet exorde, il lui perce la lèvre avec une alêne ou une corne de chèvre bien aiguisée. L'enfant ne dit pas un mot; il ne fait pas un geste. Le sorcier lui introduit alors une petite paille dans la plaie, afin qu'elle ne puisse se refermer; on retourne le fétu tous les jours, pour que la blessure ne se cicatrise pas; avec les années, on augmente la dimension du tube.

Voilà pour les garçons. Quand une jeune fille est nubile, les parents la couchent dans un hamac suspendu au point le plus élevé de la case, et la laissent trois jours et trois nuits sans autre aliment qu'un peu de moté. Personne ne l'approche ou ne lui parle ; la mère ou la grand'mère ont seules accès auprès d'elle. Si, par absolue nécessité, elle est contrainte de marcher, on prend des soins extravagants pour éviter qu'elle ne touche au Boyrusu^ un serpent imaginaire qui l'avalerait, ou ne mette le pied sur des déjections de poules ou d'animaux, car il lui viendrait des plaies à la gorge et aux seins. Le troisième jour, ils la descendent du hamac et, après lui avoir coupé les cheveux, ils la font asseoir dans un coin de la pièce, la lêle tournée vers le mur. Elle ne peut parler à personne et doit s'abstenir de poisson et de viande. Ce jeûne très rigoureux ne se relâche que vers les derniers des douze mois qu'il dure. Nombre déjeunes filles

meurent de ce régime barbare, ou en sortent amaigries et malades. Leur seule occupation, pendant toute cette année, a été de filer ou de lisser tirus et ponchos, et de donner ainsi à la tribu la preuve qu'elles sont en âge de se marier.

Quand un Indien vient à s'éprendre d'une jeune lille, il appelle un de ses amis, avec lequel s'échange le dialogue suivant :

« As-tu du tabac? demande le messager.

— Oui, répond l'amoureux.

— En ce cas, donne-m'en. »

Et, à minuit, le mandataire se dirige vers la case occupée parles parents de la belle. Il entre sans bruit, s'assied près de la couchette et fume pendant une heure ou deux, puis se retire aussi discrètement qu'il était venu, sans avoir prononcé la moindre parole. Au bout de deux ou trois de ces visites nocturnes, le père finit par lui demander d'un ton brutal ce qu'il vient faire dans sa case à celte heure avaBcée. L'intrus explique l'objet de sa présence, et le père et la mère, après s'être assurés que leur futur gendre sera « bon guerrier », qu'il ne « battra pas trop sa femme », etc., donnent leur consentement; on fait entrer le prétendant et, sans autre formalité, le mariage est conclu.

La polygamie est en usage chez les Chiriguanos, mais la première femme a droit à plus de considération que les au 1res.

Us admettent deux esprits : l'esprit du bien et l'esprit du mal, qu'ils appelleni brujo^ et auquel ils attribuent toutes leurs bonnes ou mauvaises fortunes. Aussi existe-t-il entre eux des haines violentes : étant tous brujos les uns par rapport aux autres, ils s'accusent mutuellement d'êlre les auteurs de leurs maux. Quand ils croient reconnaître l'auteur d'une bnijeria dont ils sont victimes, il n'est pas rare, s'ils peuvent s'emparer du brujo supposé, que celuici soit brûlé vif. S'ils sont malades ou souffrent d'un malaise quelconque, ils font venir un brujo. Le sorcier souffle fortement sur la partie affectée ; ou bien, se servant de ses deux mains, il aspire avec une grande vigueur; puis, au bout de quelques minutes, il crache une petite pierre ou un

morceau de bois, qui représente le mal dont se plaignait le patient; celui-ci doit guérir! S'il en meurt, c'est que la puissance du brujo est inférieure à celle du brujo qui lui avait donné la brujeria.

Le mot tumpa (Dieu), pris dans son sens général, exprime toute chose ou toute personne qui leur est étrangère et excite leur curiosité. Dans son sens particulier, il entraîne l'idée d'un être surnaturel qu'ils se représentent sous la forme du soleil; ils l'invoquent souvent, au moment de combattre, mais ils n'ont pour lui ni culte ni temples. Ils se contentent presque toujours de lui dire : « Tu nais et disparais tous les jours, mais pour revivre toujours jeune; fais qu'il en soit ainsi de moi » .

Ils croient à une autre vie et se rendent, disent-ils, dans un endroit appelé Jguihoca ou Iboca, — littéralement : lieu de la terre, situé près d'Aguairenda, dans le cagnon de Ingre. C'est leur paradis terrestre ; ils y trouveront après leur mort des cunas (des femmes) et de la chicha; ils se réuniront pour chanter, danser et jouer de la pucuna^ sorte d'instrument de musique. Après plusieurs années de celte existence, ils se métamorphoseront en renard ou en tigre.

Les braves guerriers et les bons pères de famille iront à Iguihoca. Les poltrons, ou ceux qui sont morts en combattanl, revivront dans un autre endroit, mais privés de tous les privilèges de ce lieu de délices.

Ils ont de fréquentes visions : l'esprit qu'ils redoutent le plus s'appelle mbae. Quand ils y songent sérieusement, ils sont tellement persuadés que leur dernier moment est proche, que souvent ils en meurent. Les sorciers peuvent conjurer le mbae.

Si des bruits de guerre se répandent dans la tribu, tous les capitaines viennent se mettre aux ordres du capitaine général. Leur costume se compose d'une cuirasse en fibres de caraoatta ou d'une peau de jaguar et d'un bonnet semblable. Pour armes, ils ont l'arc et les flèches ; le capitaine général seul porte une lance. Ils se passent au poignet un bracelet de cuir.

AU moment du départ, le capitaine harangue les guerriers, les engage à être braves, à défendre courageusement leurs familles.

Les femmes se réunissent en groupe et commencent aussitôt une sorte de danse spéciale. Elles se tiennent par la main et tous leurs mouvements se réduisent à une génuflexion de la jambe gauche et à un balancement du corps d'avant en arrière : « Ah, ah! hé, hé, héî » hurlent-elles en chœur.

Pendant celle danse, les guerriers font avec une ardeur incroyable le simulacre d'un combat. Les femmes les excitent et leur crient : « Amenez-nous des prisonniers; tuez vos ennemis ! >

Le cortège se met ensuite en marche au milieu de braillements assourdissants et de mouvements désordonnés. Les femmes accompagnent les guerriers à quelque distance de la rancheria et reviennent à leurs cases, où elles se mettent à préparer d'énormes quantités de chicha pour célébrer le retour des vainqueurs.

Quand ce moment paraît proche, elles courent à la rencontre des combaltanis; s'ils sont victorieux, ce sont des cris de joie et des danses infernales; si, au contraire, ils sont vaincus, elles pleurent et se lamentent.

Les vainqueurs coupent la tête aux vaincus et leur enlèvent la tembeta^ qu'ils apportent à leurs femmes; les têtes sont jetées en tous sens, en l'air, sur le sol, ou bien les femmes se les lancent comme des boules en proférant des insultes à l'adresse des vaincus, qu'elles traitent de lâches parce qu'ils n'ont pas su défendre leur tribu.

Les prisonniers restent la propriété de celui qui les a amenés et sont mis au service de la maîtresse de la case.

Lorsque, dans la mêlée, les femmes voient que le sort des armes va être défavorable aux leurs, elles se tournent du côté du soleil et l'invoquent pour qu'il leur soit propice et leur donne la victoire. « Chem Cuarasi orembo?^, oreparareco ! > (Mon père, aide-nous, favorise-nous I) Si la bataille paraît perdue, elles font sortir toutes les filles vierges, celles-ci se réunissent en cercle, munies d'une toiuma,

sorte de vase ou calebasse qu'elles emplissent de poussière ou de sable, et toutes, en un mouvement d'ensemble, levant le bras en l'air, l'agitent au-dessus de la tête, puis passant rapidement la totuma par-dessous leur jambe gauche, elles en jettent le contenu dans la direction du soleil, lui demandant ainsi qu'il disperse leur ennemi comme le vent disperse la poussière !

Quand un Indien est sur le point de mourir, ses amis et ses parents se réunissent dans la case ; ils prodiguent leurs caresses au patient ; ils lui passent les mains sur les joues et le menton. Lorsqu'il rend le dernier soupir, la femme pausse un grand cri, et tous de gémir et de hurler. On rompt alors la colonne vertébrale du mort. Le cadavre est ensuite exposé au milieu de la pièce, replié les jambes au corps. Les assistants font cercle autour de lui, la veuve crie et pleure plus fort que tous les autres, et au milieu des sanglots on l'entend dire : « Pourquoi m'as-lu abandonnée, mon fils, mon ami, père de mes enfants? Qui viendra maintenant m'apporter le bois, semer le maïs? » Et chaque assistant exprime sa douleur et ses regrets, el fait l'éloge du défunt, et cela, plusieurs jours et plusieurs nuits, sans répit aucun, sans boire ni manger; les enfants sont mis au lit el observent un jeûne rigoureux. Trente heures après la mort, le plus proche parent commence à creuser la fosse dans un coin de la case, près du mur. Il fait un trou d'un mètre de diamètre environ, el profond de quatre à six mètres. Pendant ces préparatifs, la veuve fend par le milieu le grand vase en terre appelé yambui qui lui servait à préparer la chicha. On glisse la partie inférieure du yambui au fond de la fosse, puis le corps, qu'on recouvre aussitôt de la partie supérieure; les clameurs redoublent contre le brujo, auteur de la calastrophe; on rejette la terre, on la tasse; puis tous, hommes, femmes et enfants, s'élancent vers le rio le plus proche, se lavent, se baignent, et reviennent en courant à la case. Là, ils s'assoient par terre autour de la sépulture, coupent les cheveux à la veuve le plus court possible, et les jettent sur la fosse. La veuve est à genoux, pleurant et crachant

jusqu'à ce que toute la surface fraîchemeût remuée soit mouillée de ses larmes; une pierre à la main, elle frappe avec force le sol, criant, se lamentant. L'expression de sa douleur est vraiment sincère, ainsi que j'ai pu m'en convaincre à Aguairenda, où j'assistai à une inhumation. Elle se couvre ensuite la tête de tous les vieux haillons qu'elle peut trouver dans la cahute. C'est l'affirmation de son deuil, qui dure au moins une année, et pendant lequel elle n'assiste à aucune fêle, à aucune réunion. Tous les jours elle doit sangloter cinq ou six fois. Si elle se remarie avant l'expiration du terme de veuvage (chose très difficile, car les prétendants sont rares), elle se voue au mépris de la tribu. Plus tard, elle est libre de convoler. Si elle a des enfants mâles, elle les remet à ses parents; si ce sont des filles, il peut arriver que le prétendant ne prenne la mère que dans l'espoir de les épouser plus tard, — parfois toutes le même jour!...

Ils paraissent n'éprouver aucune crainte du tonnerre, des éclairs ou des tremblements de terre, mais ils s'effrayent des éclipses, où un monstre inconnu se lance sur le soleil pour le dévorer; aussi, font-ils tout le bruit possible, soufflant dans leurs pucunas, frappant leurs totumas ou porrongos les uns contre les autres pour chasser la bête féroce.

Leur aliment principal est le maïs, qu'ils préparent de différentes manières :

1° VatirurUf ou maïs bouilli en grains dans l'eau ;

2° Vatipii, où le grain est rôti ;

3* Vaticui, où il est réduit en farine, puis torréfié;

4** Le cagûiyl, sorte de mazamorra sans sel : la mazamorra est une soupe au maïs bouilli et décortiqué ;

5' Le muinti, ou farine de maïs légèrement mouillée et cuite sous la cendre ;

6** Le muyape, ou pain grossier ;

7" Le muintimimmOj pain de farine de maïs décortiqué.

Ils se nourrissent aussi de zapallos, sorte de citrouille, et de haricots, qu'ils sèment et cultivent, de différentes lierbes ou plantes qu'ils trouvent dans les champs et assai-

sonnés avec Vaticui et avec Vajiy un piment endiablé. Ils sont surtout très friands de poisson et, de temps en temps, se régalent du produit de leur chasse, chevreuils, agoutis, sangliers, angwjatatus (tatous), nandus, palombes et perroquets. Mais le triomphe de la bonne chère est pour eux la langosta (sauterelle), la chicharra (cigale), et les larves des abeilles, qu'ils mangent rôties.

Leur boisson favorite est une sorte de bière de maïs qu'ils appellent cangui et connue en Amérique sous le nom de chicha. C'est une liqueur trouble, de saveur aigrelette, rafraîchissante et nutritive.

La préparation de la chicha est l'occupation presque continuelle des filles. Elles passent des jours entiers à moudre le maïs dans un mortier pour le réduire en farine, et des nuits à surveiller la cuisson pendant qu'il bout dans de grandes marmites. Après une chauffe de douze à- treize heures, on introduit la liqueur dans les yambuis, où a été déjà versée une levure que les Chiriguanos obtiennent en mâchant le maïs et en l'imprégnant de leur salive. On transvase ensuite la chicha dans de grands récipients, qu'on Iule avec de la terre délayée : après deux ou trois jours de fermentation, la liqueur est à point; le Chiriguano peut alors s'en gorger à souhait.

Le cangui supplée à tout et sert d'assaisonnement à toul; c'est le régal et les délices de l'Indien, sa passion, presque son idole : < notre père et notre mère >, disait un jour un Chiriguano.

Les plus grandes libations de ce précieux nectar se font pendant les bacchanales, m^eté, qui se célèbrent annuellement après la récolte du maïs. Au centre du village, quelques jours ou quelques semaines auparavant, ils enterrent à moitié nombre d'énormes cruches, dont la capacité moyenne est d'environ 100 litres. Sur la place de Tarairi, lors d'une de ces saturnales, je comptai plus de 300 de ces vases, car chaque famille doit apporter le sien. Les filles, à cette période, ne perdent un instant de la nuit et du jour pour préparer le cangui; les hommes courent la plaine, pourchassant le gibier à plume et à poil, de façon à en

rapporter le plus possible. La veille de Vareté, tous se lavent le corps, se teignent au noir de fumée ou au rocou les cils et les paupières, les mains et les pieds; puis ils revêtent le tiru ou mandu de gala, leurs larges yapicûanas, et se parent de colliers de malachite, de cornaline et d'azurite, ou plus simplement taillés dans le test de Vunio très abondant dans le Pilcomayo. Les invités des tribus voisines passent la nuit à peu de distance de la rancheria où a lieu la fête, et dès les premières lueurs du jour, ils s'élancent tous, courant, sautant, criant, vers les grands vases pleins de chicha, qu'ils prennent pour ainsi dire d'assaut. Puis couchés autour de la place, dans leur hamac ou sur des cadres de roseaux, ils boivent en silence pendant deux heures, et vont ensuite danser et chanter. Les deux plus anciens de la tribu, les ordonnateurs du bal, portent le yandugua, sorte de panache de plumes de handu {struthio casuarius). Leur chant est un mélange si bizarre de sons qu'il est impossible à décrire ; la fête cesse à la tombée de la nuit pour recommencer le lendemain à l'aurore ; elle dure ainsi plusieurs jours, donnant lieu à des scènes honteuses d'ivresse et de débauche.

Le suicide est très rare, mais les avortements sont fréquents.

Les femmes travaillent sans cesse ni trêve. En dehors des soins et des travaux domestiques, de la dure préparation de la chicha, elles ont encore à faire la récolte, transporter le maïs sur leur dos, semer, filer, teindre et tisser le coton, préparer l'argile, fabriquer la poterie, et éplucher dans leurs moments de loisir l'épaisse chevelure de leurs maris, ce qui est pour eux une cause de soulage ment et pour elles l'occasion d'un délicieux régal!

Les Indiens Mataguayos, qui occupent la vaste zone du Grand Chaco central entre les rives du Bermejo et du Pilcomayo, portent, à la frontière de Salta, dans la république Argentine, le nom d'Indiens Matacos, et à la frontière bolivienne, celui de Noctènes et par corruption Octenay, que leur donnent les Chiriguanos, dont ils sont les voisins. Le mot Octenay paraît lui-même dériver de

Huéîineyei, appellation des Mataguayos entre eux. Les Matacos diffèrent peu des Chiriguauos, quant aux caractères physiques ; leur idiome et leurs mœurs sont entièrement différents.

Hommes et femmes ont les cheveux ras; ils se les coupent avec une mâchoire de poisson bien affilée; les dents de poisson leur servent aussi pour se tailler les ongles. Presque toujours, ils vont entièrement nus. Les hommes ont quelquefois une espèce de cotte sans manches et portent en bandoulière un petit sac dans lequel ils mettent leur pipe, leurs ustensiles à faire le feu et autres petits objels.

Leur aliment favori est le poisson ; s'il vient à manquer, ils se nourrissent de fruits ou de racines, de lézards, de sauterelles, de rats. Ils supportent admirablement la faim, qu'ils apaisent, lorsqu'elle devient trop pressante, avec la première racine venue.

Les Mataguayos, quoique timides et lâches, sont très vindicatifs. Jamais ils n'oublient une injure : tôt ou tard ils appliquent, mais toujours, la peine du talion. Ils n'aiment pas à se battre, mais ils se défendent avec énergie ; leur arme ordinaire est la flèche.

Us ne reconnaissent aucune loi. Le fils obéit à ses parents, si cela lui plaît; j'ai pourtant observé qu'en général ils ne manquent pas de respect aux vieillards ou aux infirmes.

Les hommes se livrent exclusivement 5 la pêche; très rarement ils vont à la chasse. Leurs travaux agricoles se réduisent à semer quelques zapallos ou sandias. Quelques-uns font des filets avec les fibres de la pita (fourcroya longœvn). Tous les autres travaux sont laissés aux femmes.

Quand une jeune fille arrive à l'âge nubile, ils la couchent dans un coin de leur cahute, au milieu de branches d'arbres, sans qu'il lui soit permis de parler à personne, pendant un temps déterminé. Elle ne doit manger ni viande ni poisson. Un Mataco se tient devant la case et joue du pin-pin, mortier en bois de ^oroehé ou de chagnar,

à demi plein d'eau et recouvert d'une peau de chèvre bien tendue.

L'autorité paternelle n'a aucune action sur le mariage des enfants, qui restent libres de contracter une union quand cela est à leur convenance. La femme exige de son futur mari qu'il soit bon pêcheur, et le mari, que sa femme soit bonne marcheuse.

Le mariage s'accomplit secrètement, sans aucune cérémonie; les jeunes époux se retirent cinq ou six jours au plus profond d'un bois. Puis ils reviennent dans la tribu, et habitent la hutte qui leur paraît la meilleure, bien qu'en général la jeune femme préfère vivre avec ses beauxparents.

La polygamie est très rare chez les Mataguayos. A peine s'en trouve-t-il quelques-uns qui aient deux épouses à la fois. L'adultère est un délit peu fréquent. La femme légitime se venge en poursuivant sa rivslle partout où elle la trouve, la frappant et l'injuriant en présence de tous.

Les Matacos ont aussi leur brujo, qu'ils appellent yegu,

Ds croient à un esprit, Neusek^ et reconnaissent un être supérieur, Ohott-Ât, mais ne lui rendent aucun culte. Ils ont grand'peur d'un génie de la nuit qu'ils appellent OnneoHlele,

La dislance qui sépare Aguairenda de Caïza est d'environ deux lieues. Les nombreux sentiers qui conduisent de l'une à l'autre, sillonnent de beaux pâturages.

Le samedi 21 juillet, nous entrâmes dans la capitale du Ghaco bolivien, si l'on peut appeler de ce nom les quelques maisons qui forment le pueblo de Caïza. Cette ville, dont le nombre des habitants fut, il y a quelques années, de 3 000 environ, n'en possède plus aujourd'hui que 3 ou 400; les luttes incessantes entre les Carayes et les Indiens Tobas l'ont ruinée presque entièrement. Le climat est sain, la terre fertile, mais la frontière est ouverte, et, n'étaient les Missions établies du nord au sud, et qui forment une ligne de résistance sérieuse aux iiivasioûs des Indiens, Caïza serait inhabitable. La situation géographique de cette ville, sentinelle avancée du monde

civilisé dans ce lerritoire du Grand Chaco, et destinée à devenir la tête de ligne de la grande voie de communication qui par les rives du Pilcomayo, le Paraguay et Buenos Aires, reliera la Bolivie à l'océan Atlantique, permet d'espérer un développement rapide et prochain de la contrée.

Nous y séjournâmes jusqu'au 20 août. Les vivres et montures faisaient défaut, et malgré toute la célérité avec laquelle on réunissait les hommes en escadrons de volontaires, il nous fallut passer par les exigences de la situation.

Caïza est à environ 510 mètres au-dessus du niveau de la mer, par 21° 47' 58* latitude sud et 64° 56' 59* longilude ouest, méridien de Paris.

La déclinaison magnétique, calculée par le docleur Crevaux, est de 9° 50' est.

Je profitai de ce séjour forcé pour parcourir la frontière et recueillir tout un vocabulaire des idiomes chiriguano, loba, mataco, qui devait m'être, par la suite, de la plus grande utilité.

Le 8 août, le lieutenant-colonel Ibaceta, commandant une colonne de 110 Argentins partis du fort Dragones le 21 juin, arrivait inopinément à Caïza. Quelques jours auparavant, une douzaine de nos soldats avaient déserté, et quatre d'entre eux avaient été ramenés au campement pour y être fusillés le 9. Je n'oublierai jamais avec quelle chaleur le colonel Ibaceta, animé des plus généreux sentiments, demanda, les larmes aux yeux, lui, vieux militaire, la grâce de ces malheureux, moins coupables de lâcheté, que d'avoir cédé à de mauvais conseils. Du reste, l'inconnu du Chaco avait de quoi frapper l'imagination de ces pauvres diables.... Sa requête lui fut facilement accordée.

Le 20 août, à midi, nous parlions enfin pour le Pilcomayo. 100 Chiriguanos ouvraient la marche. A trois heures, nous campions au Heu dit Yuquirenda, au bord du rio de Caïza, presque à sec en ce moment. Quelques heures de repos nous étaient nécessaires ; la chaleur montait et nous avions à franchir une contrée absolument

privée d'eau. A minuit, par un lemps splendide, une atmosphère calme el fraîche, nous reprimes la marche jusqu'à quatre heures du soir. Le 2â, à une heure du matin, nous levions le camp; à onze heures, nous arrivions Ji Santa Barbara, sur le Pilcomayo, la Colonie Crevaux, qui fut solennellement inaugurée le 29.

De Santa BarLara, il ne restait que des ruines. Les cases construites par les troupes de la précédente colonne avaient

été hr&lées par les Indiens. Quelques troncs d'arbres calcinés et noircis se tordaient dons l'espace; les sépultures des soldais boliviens tombés sous les coups des Tobas le jour où treize des chefs indiens furent passés par les armes avaient été violées : une mâchoire inférieure gisait sur le sol.

34 aoiii. — A sept heures du matin, nous parlons en reconnaissance avec 70 hommes, laissant le gros de la colonne à Santa Barbara où il s'activait à la construction des baraquements. Après avoir suivi la rive droite du Vilcomayo, nous débouquons, à neuf heures, sur une grande plage de sable en face de Teyo; un Toba péchait; il

s*enfuil à noire approche; un autre, dissimulé derrière un bouquet de roseaux, s'apprête à passer le rio, mais sur le conseil du premier qui lui rappelle la mort du capitaine Socoo et des autres chefs tobas tués l'année précédente par les chrétiens, il renonce à son projet. L'un de nous lui crie : « Tu as peur! tu n'es pas un chef! > 11 se jette aussitôt à l'eau et s'avance, dépouillé de ses armes, arrogant et superbe. C'est un des beaux types de sa tribu; nous lui donnons du tabac et des cigarettes, et lui attachons autour de la tête un mouchoir en signe de paix et d'amitié. Trois autres Indiens passent alors la rivière; un d'entre eux porte au cou une grosse médaille de cuivre. Je remets au chef un papier sur lequel en français et en espagnol j'ai écrit au crayon les mots suivants : t A. Thouar, de la Société de Géographie de Paris, traversera le Chaco à la recherche des prisonniers de la mission Crevaux. Courage et espoir! » Hélas! toutes recherches devaient être inutiles, et, à Santa Barbara, je devais acquérir la triste certitude que ces malheureux étaient morts déjà depuis longtemps.

La tribu des Tobas est une des plus considérables de celles qui peuplent le Grand Chaco boréal; il est difficile de lui fixer des limites géographiques, car ces Indiens sont tous nomades; on les rencontre au loin sur les rives du Pilcomayo, associés aux Chorolis, aux Malacos, aux Guisnayes, qui paraissent être de même race. Ils sont grands, d'une taille au-dessus de la moyenne, forts, robustes et bien musclés; la couleur de leur peau est un peu plus foncée que celle des Chiriguanos; ils se tatouent la figure, la poitrine et les bras; dans le lobule de l'oreille ils introduisent la rondelle de bois de bobo^ souvent fort large, qui constitue un de leurs plus précieux ornements; leur vêtement est un poncho de grosse laine, roulé le plus souvent autour de la ceinlure. Ils sont paresseux, portés au vol et au pillage, se livrent exclusivement à la pêche et à la chasse et ne font aucune culture; leurs mains sont si délicates qu'à manier une hache, ce qui n'est point dans leurs habitudes,, il leur vient facilement des ampoules.

Leur case, de forme conique, est faite de branches d'arbres; rentrée est basse et étroite; ils vivent en groupes, commandés par un capitaine. lis ont un profond sentiment de la famille et un grand respect pour les vieillards. Les naissances ne sont marquées par aucune des cérémonies en usage chez les Chiriguanos; ils se moquent d'ailleurs de leurs jeûnes fréquents et prolongés.

Quand la fille d'un capitaine atteint l'âge de puberté, sa famille l'enferme deux ou trois jours dans la case. Tous les Indiens de la tribu vont alors à la chasse et à la pêche et s'efforcent de rapporter le plus possible de gibier et de poissons, qu'ils font rôtir chaque soir, afin de mieux le conserver pour le jour de la fête. Un Indien mataco est appelé pour jouer du pin-pin. Placé en face de la hutte et armé d'une baguette, il frappe sur l'instrument comme sur un tambour, et, par un mouvement de déhanchement rapide, met en cadence le channa-channa, ceinture attachée autour de ses reins à laquelle sont suspendus de petits morceaux de bois, des graines, des écailles de tortue, des os d'animaux, etc. Il commence à tapoter dès le premier jour, de bonne heure, et chantant et dansant, il continue ainsi sans interruption, jusqu'à ce que se termine la fête, qui dure nuit et jour pendant deux ou trois semaines. On lui apporte à manger et à boire.

A la clôture de la fête, les Tobas se livrent à un festin pantagruélique, suivi d'une soûlerie phénoménale qui les tient couchés deux ou trois jours de suite abrutis et hébétés. Leur boisson provient des fruits fermentes de la tusca ou du chanar, qu'ils écrasent et préparent à la manière de la chicha des Chiriguanos.

La jeune Indienne ainsi fêlée est tenue de se marier, dans le courant de l'année qui suit, avec un des assistants, dont ses parents se réservent le choix.

Le mariage n'est précédé chez les Tobas d'aucun des préliminaires usités chez les Chiriguanos.

Les femmes sont très jalouses entre elles; pour le plus léger prétexte, elles en viennent aux mains. Le Toba peut répudier sa femme, mais il lui est impossible d'avoir deux

épouses à la fois; elles bûcheraient jusqu'à ce que la morl s'ensuivît. Nues jusqu'à la ceinture, une peau de jaguar solidement attachée autour des reins, elles lullent au milieu de la rancheria, entourées de leurs parlisans, les poignets armés d'os très aigus de poisson ou de chèvre, et se labourant la poitrine et le corps. Les hommes, impassibles, assistent au combat. Tous les jours la boxe recommence jusqu'à ce que l'une des deux succombe sous les coups de son ennemie, ou que celle-ci lui arrache sa robe de peau de jaguar. La dépossédée s'enfuit honteuse au milieu des huées et des cris des assistants, tandis que l'autre découpe en petits morceaux ou en lanières le tapa raho qu'elle offre à ses partisans.

Lors des luttes entre tribus, les Tobas commencent généralement l'attaque au lever du eoleil. Vêtus de cottes de guerre lissées des fibres de la caraotta, ils donnent l'assaut au son du pucuna, un morceau de kina-kina, affectant une forme cylindrique ou circulaire, dans l'épaisseur duquel est ménagée une petite ouverture tubulaire où ils soufflent comme dans une clef, en bouchant avec le doigt l'extrémité inférieure.

Le départ pour la bataille est accompagné de danses à peu près semblables à celles des Chiriguanos, avec cette différence que, dans le simulacre du combat, les Tobas se font parfois de longues entailles dans les chairs du mollet, ou, se tournant du côté du soleil, se percent l'épiderme de la cuisse d'un os aigu, pour braver la douleur en présence de leurs femmes et invoquer un esprit qu'ils appellent Paillak. Armés de lances, de flèches, d'arcs et de makanas ils se battent avec un rare courage et un profond mépris de la mort ; l'ivresse décuple leurs forces, et les véritables combats en deviennent plus meurtriers. Les prisonniers sont confiés aux femmes qui les dérobent aux brutalités de leurs maris.

Les Tobas sont enclins à l'ivrognerie la plus bestiale. Mais chaque tribu possède quelques guerriers qui ne boivent jamais et qui ont pour mission d'apaiser les querelles. Les femmes sont toutes très sobres.

\ la suite dune balaïUe ih coujeul eu moiLeiuv le^ cadavres ennemis el les ap^utleiil aux femnies qui le insultent et les profanent comme les Indiennes Chmguana«

lf^1^:

Les Tobas dansent en «^c tenant la mam par groupeb de iingt ou l cnle int, femme Us londuil armce dun petit bat m quelle lient siii la hanile [erpeudiculaiieau

flanc. Us se meuveol avec beaucoup de légèrelé et de rapidité, chantent et crient en exécutant une combinaison de mouvements des plus divertissants et des plus comiques. La nuit est surtout réservée à ces exercices.

Ces Indiens aiment fort certains jeux d'adresse : de janvier à mars, sur les bords du Pilcomayo, ils s'amusent du matin au soir aux petits bâtons des Chiriguanos, appelés chucariti] de juin à fin août, dans la saison froide, ils jouent aux boules, armés d'un long bâton à pointe recourbée.

Les Tobas, comme les Chiriguanos, professent tous la brujeria.

On ne leur connaît aucune croyance religieuse ; à peine font-ils mention du Paillak susnommé.

Quand un des leurs est sur le point de mourir, on l'assomme à coups de makana, ou on l'enterre vivant. Si c'est une femme laissant un nourrisson, on ensevelit l'enfant dans la même fosse*

Le Toba n'a aucun respect pour son épouse, qu'il traite en esclave, mais sans jamais la battre. La femme, au contraire, insulte et frappe son mari, mais celui-ci, lorsqu'il est trop impatienté, riposté pat un coup de makana ou de lance et la tue.

Très habiles pêcheurs, ils poursuivent à la nage le poisson qu'ils prennent dans de petits filets triangulaires, au-dessus des immenses barrages qu*ils font dans le Pilcomayo. Ils ne sont point anthropophages et possèdent de nombreux troupeaux de moutons, de bœufs, vaches, chèvres, chevaux, etc. Us ne se servent pas de flèches empoisonnées.

Pendant notre séjour à Santa Barbara, un fortin fut construit au miheu de la place pour servir d'abri à ceux de nos hommes qui devaient jeter les premières bases du nouvel établissement bolivien : la Colonie Crevaux,

25 août, — Je me suis fait une case avec quelques roseaux. Mon muletier Manuel Franco renonce à me suivre chez les Tobas; il préfère regagner Tacna et ne pas s'engager plus avant dans le Ghaco.

Un gros vent du sud renverse mon caibel.

^6 août. — Départ à sept heures du matin pour une reconnaissance du côté de Teyo. Soixante dix hommes de cavalerie et d'infanterie, de nationaux et d'Indiens Chiriguanos nous accompagnent. La poussière est aveuglante. A neuf heures nous arrivons en face de Teyo. Un Indien s'enfuit à notre vue; on dispose les forces sur une seule ligne, et, maladroitement, on fait battre la diane. Cinq minutes après, les Tobas mettent le feu à leurs ranchos et disparaissent : la partie est manquée. Pourtant, un peu plus tard, on signale des naturels, cachés derrière des algorrobos. On les hèle; ils s'avancent. Je retrouve un de ceux à qui j'avais donné du tabac quelques jours auparavant. Une pauvre Indienne, les cheveux coupés ras, les accompagne. C'est Maria, une Toba que reconnaît parfaitement le colonel Eslensorro : ils n'osent approcher. La Maria s'enhardit, passe le rio et les autres la suivent. Elle parle espagnol. Nous fixons le 28 août comme jour d'entrevue avec Peloko, leur vieux capitaine. Je demande qu'ils restituent tous les objets ayant appartenu aux membres de la mission Crevaux, et les 200 chevaux volés Tannée dernière : à ces conditions seules, nous leur promellons la paix. — Retour à Santa Barbara.

27 août. — Un gros serpent à soniietles, qui s'était glissé sous la couverture d'un des nationaux préposé à la garde de la cavalerie, a été tué ce malin ; il mesure 75 centimètres. La nuit, les animaux se sont enfuis deux fois, effrayés par l'approche des jaguars.

Le soir, dix-sept Chorolis se présentent au campement ; ils sont accompagnés de trois femmes et voudraient passer la nuit au milieu de nous ; la permission leur est refusée.

28 août, — Je remets aux Chorotis une seconde note, rédigée en français et en espagnol, avertissant que je suis à la recherche des prisonniers. Je photographie, non sans peine, le capitaine et ses deux femmes qu'effraye la vue de mon appareil.

29 août, — Dix-huit Tobas sont signalés ; ils se cachent dans le monte (bois) ; six descendent à la plage, un passe

le l'io; nous les informons que si, sous trois jours, ils n*ont pas amené les chevaux volés et tout ce qui a appartenu à la mission Crevaux, la guerre leur sera déclarée. Le capitaine, un homme grand et fort, âgé d'environ soixantecinq ans, se retire tout troublé.

A deux heures, nous inaugurons la Colonie Crevaux. Les hommes se rangent en cercle; une tente a été dressée, sous laquelle nous signons l'acte qui constate le nouvel état civil de Santa Barbara. La bannière bolivienne flotte à côté du pavillon français. Je prends la photographie du groupe.

A dix heures et demie, celte nuit, les Chiriguanos de la grand'garde tirent un coup de feu : les jaguars rôdent dans le voisinage et épouvantent nos mules qui s'enfuient de tous côtés.

30 août. — Je trace le plan du fortin et dirige l'équipe des Chiriguanos.

3 i août. — Près de trois cents Indiens apparaissent au loin. Une centaine seulement se présentent au campement; le reste se dissimule dans les bobos. Trente environ passent le Pilcomayo à la nage ; parmi eux le vieux capitaine Peloko, presque aveugle, âgé d'au moins quatre-vingtquinze ans, etCuserai, un des assassins présumésde Crevaux.

i^^ septembre. — Orage le soir : le vent du nord souffle avec violence.

2 septembre. — Je prends le profil du rio à la hauteur du campement; je détermine la vitesse du courant, le volume des eaux, et fais quelques sondages.

3 septembre, — Excursion en amont du fleuve. — Nuit orageuse, vent du sud.

4 et 5 septembre. — La nuit, les chevaux et les mules sont encore dispersés par les jaguars.

5 septembre. — A deux heures, cent Chiriguanos arrivent de la Mission de San Francisco, pour relever ceux d'Aguairenda ; ils ont élé attaqués par les Tobas à coups de fusil, mais n'ont pas répondu, ne sachant si nous étions en paix ou en guerre avec eux. Nous louons leur prudence; il faut dire aussi qu'ils avaient pris trois chevaux aux naturels.

iO septembre. — A dix heures, nous partons pour l'Assomption du Paraguay. La colonne se compose de cent dix hommes, dont soixante-dix d'infanterie du bataillon de Tarija, et de trente nationaux à cheval, réunis en un escadron, auquel j'ai l'honneur de servir de parrain. Environ cent hommes restent dans la nouvelle colonie; on suit la rive droite du Pilcomayo; l'Indien Rosario, capitaine des Noctènes de Tonono, nous rejoint à midi; il doit nous servir d'interprète mataco jusque chez Siromé, capitaine des Indiens Guisnayes. — Plages basses et sablonneuses. Deux fausses alertes causées par les jaguars nous réveillent.

// septembre, — Nous traversons le lieu où fut massacrée la mission Crevaux; j'y plante deux bâtons en croix, — pieux et trop fragile hommage à la mémoire de ces nobles victimes dont les traces étaient à peine effacées sur les sables de la rivière mystérieuse.

Deux soldats du bataillon de Tarija désertent pendant la nuit.

12 septembre. — A la hauteur de Cavayu-Repoli nous établissons une autre station, qui sera la Colonie Quijarro,

Soruco, commandant militaire de Gaïza, retourne à la Colonie Crevaux avec tous les Chiriguanos. Nous n'avions pas aperçu un seul Toba.

Mais, à cinq heures, les sentinelles de garde en signalent plusieurs sur la rive gauche du rio ; ils font des démonstrations hostiles. Nous prenons nos précautions pour la nuit. Partout les Tobas brûlent leurs ranchos ; d'épaisses colonnes de fumée s'élèvent dans toutes les directions et dénoncent notre marche à travers leur territoire.

13 septembre, — Deux Tobas occupés à pêcher s'enfuient à notre approche. A une heure on trouve le bordage d'une des embarcations du docteur Crevaux. Les ranchos viennent d'être abandonnés. Des Matacos et des Tobas se présentent. Nous les informons qu'ils n'ont rien à craindre et que nous respecterons leurs cases ; l'ordre a élé donné aux hommes de ne rien enlever. Le vieux capitaine Peloko vient nous voir avec trois de ses fils et nous donne deux

guides, qui nous conduiront demain cliez Siromé des Guisnayes.

La nuit, de nombreux jaguars font fuir nos animaux.

44 septembre, — Cinquante Tobas et Chorolis apparaissent sur la rive opposée. Ils sont accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants.

Le Pilcomayo, s'élendant ici à perle de vue, forme le grand Baîlado, dont les eaux se divisent en deux bras. Nous suivons le plus méridional, ouvrant la route h coups de hache dans les forêls de bobos. Les deux guides nous conduisent avec intelligence, mais la marche est lente sur les sables et les marécages.

1 5 septembre. — Étape difficile ; nous nous enlisons plusieurs fois ; les Indiens cachés dans les hautes herbes s'empressent de venir à notre aide et de nous arracher au bourbier. Ils sont au nombre d'environ deux cents et ont éloigné leurs femmes. Je leur distribue du labac et de la viande. Ces Tobas sont mélangés avec des Noclènes, des Matacos et des Chorolis.

16 septembre. — Nous laissons ici un malade, l'ordonnance du colonel Pareja, pris de violents vomissements ; il refuse d'aller plus loin et préfère rester au miheu des Tobas. Nous le recommandons aux Indiens, leur promettant un bœuf le jour où ils ramèneront notre camarade h Itivuru. En 1863, le P. GianelH avait de même confié trois malades aux Tobas, qui les soignèrent et les reconduisirent sains et saufs à la frontière. Tous ces sauvages ont le corps criblé de cicatrices provenant de blessures de couteau, de flèche ou de lance.

Nous campons au bord d'un canal très poissonneux. La dorade appelée palometa y est très abondante. Ce poisson mord goulûment et emporte le morceau; il nous faut prendre les plus grandes précautions à la baignade.

i 7 septembre. — Les Indiens brûlent toujours leurs ranchos au large de la caravane; pendant la nuit quatre soldats désertent avec armes et bagages. Les malheureux courent à une mort certaine !

/ 8 spplnribro. — Notre guide perd la piste. La con-

DE LA MISSION CnEVAUX. "JS

Irée est absolument marécageuse; nous nous embourbons à chaque pas ; on trouve le squelette d'un énorme serpent boa. Nous campons à deux heures ; l'eau potable manque ; il faut se contenter de l'eau verdâtre et corrompue d'une petite lagune.

Nous attendons Rosario, parti depuis le matin à la recherche de Siromé.

iO septembre. — La chaleur est accablante. A deux heures, et à l'ombre, le thermomètre marque H6 degrés centigrades. Les fantassins n'en peuvent plus. On campe près des ranchos des Guisnayes; ces Indiens, grands et forts, sont tous armés de longs couteaux. Ils ont l'aspect féroce, la figure barbouillée de rocou ou de noir de fumée. Le baromètre baisse sensiblement; la nuit sera mauvaise.

Je fais prendre toutes les précautions nécessaires : à huit heures, la foudre éclale et l'ouragan se déchaîne. Le vent arrache les lenles ; je suis enseveli sous la mienne et roulé au loin sur le sol ; impossible de me dégager. Un des hommes vient à mon aide. Les gros arbres se brisent; l'atmosphère est embrasée, les éclairs se succèdent de seconde en seconde, le bruit du tonnerre est assourdissant; la pluie tombe à flots; blottis les uns contre les autres, nous passons une nuit épouvantable. A six heures du matin, il y eut un petit moment d'accalmie, puis le pampero redoubla (le violence.

20 septembrp. — Halte d'une journée pour réparer les avaries de la veille et faire sécher nos bagages. J'en profile pour visiter les ranchos de Siromé, à cinq cents pas du campement. Le chef, entouré des siens, nous reçoit avec bienveillance : à Itiyuru et à Yacuira, il avait eu de fréquents rapports avec l'un de nous et nous promet deux de ses fils pour guides. C'est un homme de grande taille; un coup de patte de jaguar lui a enlevé le cartilage du nez. La blessure, mal cicatrisée et hideuse, est à peine dissimulée par un bandeau de cuir.

Tous ces Guisnayes ont de nombreux troupeaux de brebis, de chevaux, de bœufs. Une peau de mouton leur sert de vêlement; ils se nourrissent de poissons et de

viande rutie, des fruils de la tusca, de caraotta et de la flor (fcenea. Du chanarils préparent une boisson fermentée semblable à la chicba des Tobas. Nous échangeons quelques montures.

J2i septembre, — Marche lente; les viscachas {Lagotis criniger) ont criblé le terrain de leurs trous : à chaque instant nos bêtes menacent de s'abattre au milieu de ces interminables tojadales. On s'arrête près d'un bras quasi desséché du rio ; l'eau est saumâtre, fangeuse et exhale une odeur fétide.

22 septembre. — Nous avons quelques malades : de légers accès de fièvre causées par la mauvaise qualité de l'eau ; le sulfate de quinine en a promptement raison.

Après une étape de trois heures, nous campons sur la rive droite du Pilcomavo ; la vue du rio a ranimé les esprits. Il nous faut de l'eau fraîche, mais la berge est très escarpée; on taille un sentier pour faire boire les animaux en Irain de mourir de soif. Les Guisnayes nous aident à cette besogne, et nous rendent mille autres petits services.

Nous sommes ici dans le territoire dit de Piquirenda, point extrême que ne put dépasser le P. Gianelli dans son exploration de 1863, son escorte s'étant refusée à le suivre plus loin.

Le 2e3, on signale nombre d'Indiens qui s'enfuient à notre approche. Deux de nos guides guisnayes vont prévenir les naturels de notre approche et leur faire part de nos intentions pacifiques.

A onze heures, marchant en tête des nationaux, je me trouve en présence d'une troupe considérable d'Indiens armés de pied en cap. Leur tête est ornée de grandes plumes de nandou et de garzas^ leur figure est peinte avec du rocou et du noir de fumée. Ils nous refusent le passage et nous ordonnent impérieusement de retourner sur nos pas : « Qu'avons-nous à faire chez eux? »

Les hommes de l'avant-garde se déploient en tirailleurs; et à la vue du gros de nos forces qui nous suit de très près, les Indiens changent soudain d'attitude et nous indi-

quent le gué. Us nous aident même à passer sur la rive gauche du rio, travail des plus fatigants, car les berges, bien que distantes Tune de l'autre d'au moins 1 100 mètres et élevées de 12 à 13 mètres au-dessus du thalweg, ne donnent passage qu'à un mince filet d'eau peu profond, large d'environ 50 mètres, et d'accès difficile, en raison des bourbiers qui s'étalent de chaque côté.

Nous donnons aux Indiens, dont le nombre augmente de plus en plus, une provision de tabac et trois cuirs frais. Les Indiennes accourent et nous guident en évitant de traverser leur rancheria.

Les Tobas amènent au campement des moutons et des ânes, pour lesquels nous leur donnons du tabac et des étoffes grossières. Ils se retirent à la tombée de la nuit et paraissent satisfaits; mais, le lendemain matin, tous nos guides ont disparu, par crainte des Tobas et des Tapiétis.

24 septembre, — Nous partons à sept heures du malin. Les rives du rio sont couvertes d'épaisses forêts de chanar, d'algarrobos, etc. Chacun veut conduire à sa guise, et la marche s'opère sans ordre. Les ranchos sont abandonnés ; les Indiens s'enfuient au loin et, pour dissimuler leur nombre, qui est considérable, ils effacent les traces de leurs pas en traînant des branches d'arbres sur le sentier. A trois heures, l'eau vient à manquer; impossible d'atteindre le fleuve, dont un bois épais nous tient éloignés. La confusion règne dans la colonne. Les fantassins sont rendus; ils tombent de fatigue et de soif.

On campe dans le lit desséché d'un torrent; quelques murmures se font entendre. Les nationaux, dont nous aurons plus d'une fois à constater les importants seiTices, le zèle et l'abnégation, ne perdent pas l'espoir de trouver de l'eau : Gareca et Guerrero prennent quelques hommes et partent en reconnaissance.

A dix heures, terrible alerte : « Aux Tobas! Aux Tobas î » crie-t-on de toutes parts. Notre bivouac occupait une position absolument défavorable, et, certes, les Indiens eussent pu nous infliger de grandes pertes. Chacun est aussitôt sur pied, prêt à faire feu. — Agréable surprise!

ce sont les qiialre nationaux qui reviennent, leurs bidons pleins d*eau.

Le lendemain, 2o septembre, le camp fut levé de bonne heure, et arrivés à Taiguade de la veille, nous fîmes boire et reposer les animaux.

Je prends vingt hommes de l'escadron, et me dirige vers le rio. Malheureusement, la forêt qui longe le Pilcomayo devient de plus en plus épaisse et nous rejette dans Teslsud-est, au lieu du sud -ouest, l'orientation voulue. A midi nous n'avons pas encore trouvé une goutte d'eau. La chaleur est intense; la situation deviendra critique si nous n'atteignons le Pilcomayo avant la fin de la journée.

Je parviens à découvrir un sentier qui nous mène en plein sud : voilà déjà cinq heures que nous avons quitté la colonne; nos animaux n'en peuvent plus. Nous débouquons enfin vis-à-vis de ranchos qui brûlent encore : le Pilcomavo est devant nous, encaissé entre do hautes rives! Un ori de joie s'échappe de toutes les poitrines, — mais, aussitôt, les Indiens apparaissent en force demère les arbres. Je range mes hommes en carré, et nous nous dérobons à leurs regards; il y a tout avantage à leur laisser croire que nous aussi, nous sommes nombreux. La vue de l'eau nous inflige le suppHce de Tantale, car le danger menace, et commande la prudence.

Les Tobas s'enhardissent; il en sort de tous les cotés : une vraie fourmilière. La situation est des plus critiques; impossible de songer à rejoindre la colonne avant la nuit; les animaux sont éreintés. Nous nous apprêtons à soutenir un assaut formidable. Des cris se font entendre sur nos derrières; nous sommes cernés : chacun est à son poste decombat, le doigt sur la délente et résolu à vendre chèrement sa vie. Tout à coup les Indiens s'enfuient en désordre : les nôtres apparaissent à vingt pas. Il était temps!

Le péril avait été conjuré grâce à l'énergique initiative du colonel Estensorro, qui, confiant dans sa bonne étoile, lança la colonne sur nos traces. La moindre hésitation eùl pu nous couler cher, car, au nombre de vingt seulement?

sans vivres, el a\anl à peiue quelques carlouelies en poche, nous n'aurions pu nous tirer des mains de deux mille sauvages, au milieu de la nuit, sans chevaux el sans guides, à sept lieues du gros de nos forces !

Le 26 septembre, nous laissons reposer les hommes; les fantassins avaient pâti deux jours de la chaleur et de la soif; quelques cas de chuchu, fièvre bénigne, s'étaient déclarés. Heureusement il y avait parmi nous un barchilon, un ancien infirmier de l'hôpilal de Sucre, mais notre pharmacie était bien mal montée.

Nos mules sont dans une situation ies plus critiques; depuis quelques jours les pâturages commençaient à faire défaut; ils deviennent de plus en plus rares au milieu de la région du Chaco qui borde les rives du Pilcomayo, toutes couvertes d'une végétation épineuse et épaisse. Le peu d'herbe que nous trouvons a échappé aux incendies allumés par les Indiens.

Nous sommes justement à l'endroit où, en 17:21, le P. Patino avait observé les rapides auxquels il avait donné son nom. Le rio a ici un aspect absolument difl^érent de celui qu'il avait en amont; les berges argileuses, élevées de 15 à 16 mètres au-dessus de la nappe des eaux, sont bordées d'une frange épaisse d'algarrobos, de chanar, de tusca, dont les branches entremêlées, garnies de longs aiguillons, rendaient la marche très dure. L'écartement entre les deux rives est d'environ 40 mètres. Les rapides, si l'on peut appeler de ce nom la déclivité du plan d'écoulement, sont formés par des bancs argileux que l'action érosive des eaux est parvenue à isoler au milieu de la couhère et qui, en temps de maigres, émergent d'environ 50 centimètres; lors des crues, on ne distinguerait les rapides que par les remous d'un courant dont la vitesse maximum serait de 1 900 à 2000 mètres environ. Le fond est surtout sablonneux. Cinq roches sont apparentes, mais de petites dimensions; une autre, située 700 mètres plus haut, est plus volumineuse et plus saillante.

Les Indiens, très habiles pêcheurs, prennent à la nage, à l'aide d'un petit filet triangulaire eii fibres de caraotta,

des pois:»ons grogneurs doDt la chair exquise faisait uos délices.

Pendant la nuit, une dUparada d'animaux, causée par un orage, retarda notre départ jusqu'au lendemain à onze heures et demie.

Ma provision de pain était épuisée; à peine avais-je pu en recueillir lo kilogrammes avant de quitter la Colonie Grevaux! mais grâce à la générosité de tous les chefs de l'expédition, et surtout du colonel Estensorro, je n'eus crainte de mourir de faim.

2 7 septembre.»— Depuis longtemps la diane avait sonné, mais chevaux et mules ne revenaient pas, et force fut d'attendre jusqu'à onze heures et demie. Les nationaux partis à leur recherche s'étaient égarés. Les Indiens, si habiles à suivre la piste des animaux au travers des fourrés épais, nous montraient le pied d'une monture à des traces à peine perceptibles : un brin d'herbe froissé ou courbé y suffit.

Deux capitaines de Guisnayes avaient consenti à nous guider. Nous atteignons leurs ranchos à quelques cents mètres du campement ; ils voudraient nous faire séjourner avec eux. Je trouve l'étape un peu courte, et, d'accord avec le délégué bolivien, la marche en avant est résolue. Mesure d'autant plus prudente que leur insistance était trop vive pour être désintéressée et qu'un grand nombre d'Indiens surgissaient de tous les côtés. Leur plan était de diviser nos forces, car il n'} avait pas d'herbe à portée de l'endroit où ils nous proposaient de camper, et ils comptaient mener paître notre cavalerie pour s'en emparer ensuite; à les entendre, nous ne trouverions plus de sentiers, et les pâturages allaient faire absolument défaut.

Quelques-uns de mes camarades perdirent plus d'une demi-heure à supplier l'un d'eux de nous accompagner plus loin. Tout fut inutile; aussi, proposai-je immédiatement au colonel Pareja de nous remettre en route, ce qui fut accepté, non sans quelques récriminations.

Quelques instants après, nous tombons au beau milieu d'une rauclieria très peuplée. Une Indienne se détache du

hE LÀ MISStOK GREVAU^. tO

groupe el, faisant preuve de grand courage, elle vienl toute kemblanle au-devant de nous, pour indiquer un sentier qui nous fera éviter leurs cahutes. Nous lui donnons des pendants d'oreille de grosse verroterie. Il ne m'est pas difiicile de convaincre mes camarades de la mauvaise foi des capitaines indiens, car nous rencontrons, le long du rio, un sentier large et bien ouvert, et, à trois heures trente, nous bivouaquons dans une plaine couverte de beaux pâtis.

28 septembre. — DeUx Indiens viennent s'offrir comme guides et nous servent avec empressement.

Vers neuf heures, un naturel arrive, de toute la vitesse de son cheval. C'est un des chefs qui étaient venus le 26 nous attendre aux rapides du P. Patino; il veut à toute force nous faire camper chez lui. £n approchant de sa rancheria, nous signalons un groupe de Tobas; un pieu haut d'environ 5 mètres se dresse au milieu des cahutes. Est-ce la paix, est-ce la guerre? — Je pique des deux, et un temps de galop me permet de me porter rapidement au milieu de la place. Un crâne, attaché avec des fragments d'os du bassin, avait blanchi au soleil au sommet de cette perche;... mon cœur battit à tout rompre. — « Si c'était de lui,... si c'était de l'un d'eux! » Frappant le pieu d'un coup de mon machété, je m'emparai de ces ossements, que je suspendis à ma selle. Un examen attentif de M. de Quatrefages et du docteur Hamy devait m'apprendre, mais seulement cinq mois après, que ce crâne, dont la partie inférieure avait été enlevée, n'était que celui d'un Toba.

Ji9 septembre, — La marche se continue sans incidents. Les deux Indiens nous guident au milieu d'un monte très épais. A neuf heures, nous sommes à la hauteur du rapide dit le Saut du P. Patino. Je vais immédiatement reconnaître ce point, accompagné d'Estensorro, de Pareja et de quelques nationaux. De saut, il n'y en a plus; l'action érosive du flot a nivelé le plan d'écoulement ; quelques blocs argileux émergent seuls au milieu des eaux, et nous constatons la forme vraiment particulière du lit, courbe et sinueux en cet endroit. Sur une longueur de plus de

160 mètres environ, le Piiconia^o roule entre les parois argileuses d'un canal très profond, accusant à la sonde de 4 à 3 mètres, et large seulement de 1 mètre à 1 m. âO, avec des dilatations elliptiques dont le grand axe pouvait avoir une moyenne de 13 mètres et le petit 3 à 4 mètres. La vitesse du courant est presque uniforme — 1 800 à !2 000 mètres par heure.

Pendant que je me livrais à l'examen du rio, les guides disparurent, l'un d'eux emportant mon machélé. Nous continuons néanmoins la marche et rentrons chez des Tobas, en guerre avec les Guisnayes et les Matacos. Est-ce à cause de cela que nos deux larrons nous ont abandonnés? Toujours est-il qu'ils avaient fort insisté pour nous faire passer le Pilcomayo. A quelques pas je trouve un autre crâne, depuis longtemps dessôché, car il tombe en morceaux dès que je le soulève. Une confiance aveugle qui aurait pu bien souvent entraîner de graves conséquences, permet aux Indiens d'approcher du bivouac; ils nous dérobent sournoisement deux mules, celle du colonel Estensorro et une des miennes.

30 septembre. — Le malin, six autres font défaut; les Indiens reparaissent. Mais nos bêtes sont perdues. Le monte est épais, la marche devient difficile, les épines nous déchirent la figure et les mains. Je vais en avant avec vingt nationaux qui, en cette circonstance comme en tant d'autres, se dévouent pour le reste de la troupe ; ils ouvrent la roule à coups de couteau et de hache.

Le soir, quelques Indiens se présentèrent; leur type frappa mon attention et je voulus prendre sur l'un d'eux quelques mensurations anthropologiques ; il se prêta d'abord, non sans crainte, à toutes les épreuves auxquelles je le soumis, mais lorsque je voulus lui gUsser le compas d'épais* seur autour de la tête, il me renversa d'un bond et s'enfuit à toutes jambes. Sa disparition entraîna celle des autres.

i^^ octobre. — La nuit on tira quelques coups de feu pour effrayer les jaguars.

Les Indiens se montrent avant le départ, au nombre

d'environ deux cents ; nous en décidons trois à nous accompagner, mais ils ne tardent pas à tirer au large. Ces hésitations ne peuvent être que de mauvais augure.

Halte à une heure dix. Mon ordonnance, Mariaeo, de l'escadron des nationaux, s'étant attardé, avait dd abandonner sa jument éreintée; six hommes envoyés à son secours le ramenèrent peu après.

2 octobre, — Les Indiens ne paraissent pas ; nous redoublons de précautions; la nuit se passe sans incident; la marche s'opère piano ^ piano ^ je prends toujours la tête et guide à la boussole ; nous trouvons sur le sable du rio le squelette d'un yacare (caïman) ; quelques minutes après, une balle de mon winchester abat une magnifique corsuela. Les jaguars se coulent sous les hautes herbes, effrayant nos mules qui se livrent à des fantaisies du plus mauvais goût ; dans une de ces secousses, l'un de mes thermomètres est brisé. La chaleur est suffocante, un bain nous serait aussi nécessaire qu'agréable, mais les palometas et les rayas (raies) du Pilcomayo font bonne garde. Des sauvages, nous n'en voyons plus.

3 octobre. — Au lever du soleil la musique infernale des pucunas nous fait dresser la tête : Tobas et Tapietis, au nombre de près de mille, viennent nous donner l'assaut. Des coups de feu éclatent de tous côtés; on tire un peu au hasard; les Indiens se dissimulent dans les herbes et les roseaux.

Ma mule est sellée; je l'enfourche et pars en éclaireur avec vingt hommes; à quelques mètres du campement, des flèches sont dirigées sur nous. Dix hommes s'ébranlent à droite sous les ordres du capitaine Clodomir Gastillo, qui, à la première décharge, est renversé sous son cheval. Je prends le bord du rio avec les dix autres, accompagné du brave capitaine Echarte et de Gareca, sous les ordres duquel avaient été placés nos gens.

A notre approche de la rive, une grêle de flèches jette la confusion parmi les hommes. Deux tombent blessés. Gareca reloume au campement. Je m'avance alors à pied, armé de mon winchester, et nous nous trouvons en face de cinq

cents Indiens qui poussent des hurlements effroyables. Nous ne sommes plus que sept,... mais quelques coups de feu bien dirigés jettent à terre plusieurs chefs tapietis ; Echarle, comprenant tout l'avantage de la position, exécute avec quatre hommes un rapide mouvement tournant, et coupe la retraite à une trentaine d'Indiens, qui se réfugient au pied de la berge, le long de laquelle ils se cachent adroitement.

Nos feux plongeants sont peu meurtriers : le talus nous empAche de bien voir les ennemis. Je les prends alors de flanc avec le jeune Soruco, Bolivien de dix-huit ans, qui se bat comme un brave; pendant deux heures, nous luttons presque corps à corps avec les Indiens, qui résistent très courageusement; les derniers d'entre eux, n'ayant plus ni de flèches ni d'arc, refusent de se rendre et nous jettent du sable en signe de provocation.

Deux réussirent seuls à s'échapper, car nos munitions étaient épuisées. Trente cadavres gisaient sur le sol; j'en dépouillai quelques-uns de leurs cottes, ponchos de laine, pucunas, colliers, etc., qui sont aujourd'hui au Musée du Trocadéro, et je coupai la tète à l'un d'eux avec mon machélé.

Pendant cette opération, les survivants, venus à pas de loup pour ramasser les morts, faillirent me faire prisonnier. J'attachai la tête à ma selle et rentrai au bivouac. Les Indiens avaient été repoussés sur toute la Ugne. Cent d'entre eux restaient sur le terrain. De notre côté, cinq ou six hommes étaient blessés , mais peu grièvement. Nationaux et lignards avaient bravement fait leur devoir, et je pus apprécier le courage des Boliviens.

Pendant l'assaut on avait sellé les mules et chargé les bagages, et ce fut à mon grand regret que j'abandonnai la tête de l'Indien à moitié calcinée et que je ne pus finir de préparer.

Nous évitons tous les endroits boisés et couverts de hautes herbes. A neuf heures, des Indiens à cheval chargent Tarrière- garde ; un d'entre eux reçoit un coup de feu ; les autres s'enfuient. Ils abandonnent leurs rancbos après y avoir

mis le feu ; au loin, un nuage de poussière nous indique qu'ils emmènent les femmes, les enfants, le bétail. Nous ue touchons pas à un fétu de leurs cahutes ; les bœufs et moutons, errant à travers champs, s'étaient ralliés à la colonne; quatre des nationaux les chassent par mes ordres. Une vache qui n'a pu fuir assez vite a été blessée d'un coup de lance par un Indien; enveloppée par l'incendie, elle pousse des mugissements que rendent plus lugubres encore les hurlements des chiens.

Comme nous passons près d'un bois d'algarrobos, une voix se fait entendre. « Compadre! > nous crie un Indien. Nous allions lui répondre, quand un coup de feu part de l'arrière-garde et le fait soudain disparaître.

A trois heures, nous arrivons devant une grande plaine découverte; le heu est propice pour résister à un assaut; je fais établir le campement .

Les Indiens caracolent sur notre gauche. Ils se préparent à nous charger, et leurs lances brillent au soleil. Leur nombre est de trois à quatre cents. Nos hommes sont à leur poste de combat. Cinq ou six bons tireurs, parmi lesquels le capitaine Casana, se glissent dans les hautes herbes. Ils arrivent à bonne portée des Indiens. Un coup de feu abat l'un des chefs; toute la bande se retire.

La nuit, nous faisons bonne garde ; ils essayent de nous surprendre, mais les coups de feu des sentinelles avancées les mettent en déroute et les tiennent à distance.

4 octobn^e, — A midi, de nombreux Indiens sont encore épars dans la plaine. Nous forçons le pas pour choisir un campement en dehors des herbes et des bois d'algarrobos. Ils nous suivent sur la gauche. Trouvant enfin un endroit favorable, j'établis le bivouac, et pousse une reconnaissance en compagnie du capitaine Balsa et de trente hommes de l'avanl-garde, tant de mon escadron que des troupes de ligne. A notre vue, les Indiens se dissimulent dans les fourrés ; les nôtres se déploient en tirailleurs et ce mouvement suffit pour mettre les ennemis en fuite. Décidément, ils sont de plus en plus prudents et sages. En respectant leurs cases et leurs animaux, j'ai la conscience que bien des

escarmouches oui été évitées. — L'exécution de celle consigne à laquelle tous se soumirent, eut pour conséquence d*apaiser l'ardeur belliqueuse des malheureux Tobas et Tapielis, et de nous préserver d'êlre écrasés sous leur nombre, qui grossissait de plus en plus.

5 octobre. — Les Indiens ont enlièrement disparu.

À partir du lieu de combat, et le long de la rive gauche du rio, je dirige la colonne à la boussole. Nous trouvons de nombreux squelettes de serpents boas dans les marais qui bordent le rio. De nombreuses lagunes, entourées d'une épaisse végétation d'algarrobos, défendent l'approche des ranchos. Tout ce territoire, situé en plein centre du Ghaco boréal, est fort peuplé.

6 octobre. — Cette nuit, les naturels sont venus espionner le campement; nous retrouvons leurs traces au départ. L'escouade suit un bras desséché du Pilcomayo. L'eau commence à manquer. Je fais obliquer au plein sud pour rejoindre le rio. Une forêt de bobos barre le passage. Nous traversons à la hache pour débouquer, au bout d'une heure, en face d'une immense lagune toute noire de canards et de cormorans, entourée de marais pestilentiels et profonds. La nuit tombe, on campe dans la boue ; l'eau que quelques soldats vont chercher en s'embourbant jusqu a la ceinture, est tiède et saumâtre.

7 octobre. — Les moustiques nous ont dévorés celle nuit. A six heures du matin, je pars en avant avec vingt hommes. On reprend le chemin parcouru la veille; nous marchons en silence, à la file indienne.

Tout à coup, à un coude de la route, on signale des naturels qui suivaient nos traces à travers un petit bois de bobos. Je donne l'ordre de faire halle, et, accompagné d'un seul cavalier, je me porte à leur rencontre. Les sauvages détalent ; je les hèle ; ils s'arrêtent. Ils sont une cinquantaine et munis d'ares et de flèches, les chefs à cheval, lance en main. Arrivé à quarante pas, j'invite leur capitaine à nous venir parler. La peur le relient. Jetant à terre mes armes, je franchis la moitié de la distance qui nous sépare et l'engage à en faire autant. II dépose flèches et lance et

s'avaDce vers moi ; nous nous frappons la poiliine en signe d'amitié : la paix est faite.

Cette démarche et bien d'autres ont pu être taxées d'imprudence par mes amis : dans la circonstance présente, la nécessité s'en imposait pour éviter un conflit. Je suis convaincu, d'ailleurs, et nombre de voyageurs avec moi, qu'un acte d'énergique résolution trouvera toujours de l'écho dans le cœur de ces déshérités, si sauvages qu'ils puissent être : même chez les plus féroces des peuples, la nature humaine n'est point dépourvue d'instincts généreux.

Le gros de la colonne nous rejoignit, et, après bien des hésitations, les Indiens finirent par nous indiquer le gué. Ils nous aidèrent même à le passer; on leur distribua des paquets de tabac, et, deux heures après, nous reprîmes notre marche sur la rive droite.

8 octobre, — Les rives du rio sont basses, et d'immenses banados s'étendent de chaque côté. Vers une heure, nous nous trouvons en présence de troncs de palmiers encore debout dans les eaux. J'en compte environ 200, tout couverts de cormorans et de canards.

A quatre heures, Gastillo et Soruco, marchant en avantgarde, et moi, nous surprenons un groupe d'une vingtaine d'Indiens occupés à pêcher. Saisis de frayeur, ils poussent des cris et s'enfuient. Les femmes et les enfants se cachent dans les broussailles. Toutefois, un des hommes, plus hardi que les autres, se hasarde à répondre à notre appel. La négociation était sur le point d'aboutir lorsque tout à coup, et sans que rien pût autoriser cette mesure, le clairon retentit, et les hommes de l'escorte se déployèrent en tirailleurs.

A cette imprudence, les Indiens croyant à un piège, crièrent à la trahison et décampèrent au galop, nous donnant rendez- vous au bas du rio pour la bataille. Une semblable manœuvre pouvait avoir les conséquences les plus graves ; nous venions à peine d'établir notre campement qu'un groupe se formait à notre droite; le nombre des ennemis augmentait à chaque instant ; ils nous obser-

vaient et se rangeaient en lignes. L*approche de la nuit arrêta leur zèle.

9 octobre, — Les Indiens s'éparpillent à notre approche. Une suite de grands lacs apparaît à droite, bordée d'aigarrobos. Nous apercevons de nombreux ranchos; à Tarrièregarde, des cris se font entendre; les Indiens nous escortent à cheval en brûlant leurs tolderias ; une démonstration les met en fuite.

iO octobre. — Le rio fait ici un angle presque droit et se dirige vers le sud. Ils ont choisi pour nous attendre le point stratégique le plus favorable et nous mettent dans l'obligation ou de passer sur la rive gauche du Pilcomayo, ou de traverser le bois d'algarrobos dans lequel ils se sont retranchés. En arrivant près des ranchos, et selon ma coutume, je franchis au galop la distance qui me sépare des Indiens; je me rapproche des chefs; la colonne s'arrête, elle suit nos mouvements avec anxiété. Les négociations s'engagent, nous et eux nous frappons la poitrine. Les Tobas nous donnent des flèches en signe d'amitié ; je profite de ces bonnes dispositions pour leur proposer ceux de nos animaux qui sont fatigués et fourbus, et nous leur payons la différence en tabac, tissus et articles de verroterie.

i i octobre. — L'orage et les moustiques nous ont tenus éveillés toute la nuit. Deux Tobas à cheval passent au galop sur la gauche de notre ligne. A deux heures, on signale trois Indiens à pied qui semblaient nous attendre. Les rives du Pilcomayo sont bordées ici d'épais fourrés d'algarrobos, de tusca et de chaîiar, de vidriera, etc. La iolderia de nos nouveaux amis est habitée par environ 150 hommes. L'un d'eux sait quelques mots d'espagnol; il connaît le Paraguay, qu'il nomme « Tocoïli > ; il a vu les bateaux à vapeur qui circulent sur le rio; il est allé près de Gorrientes et de Formosa; il nous dit qu'en cinq jours nous arriverons au Paraguay, si nous laissons ici le rio pour faire route dans l'est ; si nous voulons en suivre les bords, nous mettrons, au contraire, un fort long temps, car il faudra traverser d'immenses marais.

Ne pouvant m'en rapporter à sa seule appréciation,

je fais contiauer la marche par la rive droite; mais, à 300 mètres environ, les lagunes qui, dissimulées derrière les forêts de bobos, bordent chaque côté du rio, s'étendent à perte de vue devant nous. Après avoir reconnu le terrain, mesuré sa déclivité, étudié la formation du baîiado boueux et profond, je (ais rebrousser chemin à nos hommes, et nous revenons camper près de la tolderia des Tobas.

i2 octobre, — Je me décide donc à passer sur l'autre rive ; une partie de la journée est employée à la construction des radeaux; le Pilcomayo est, en cet endroit, profond d'au moins 4 ou 5 mètres. ËnGn, à trois heures, nous louchons l'autre bord ; la traversée a été difficile ; les trois quarts de nos hommes, nés sur les hauts plateaux des Andes, ne savaient pas nager. Quelques-uns ont manqué se noyer, bien que nous ayons procédé avec toute la prudence possible : les Tobas avaient coupé de longues traverses de saules ou de bobos auxquelles s'accrochaient les soldats ; puis, à cinq ou six, ils nageaient vigoureusement à chaque extrémité, poussant en avant ces grappes humaines. Des radeaux bâclés à la hâte nous aidèrent pour lé passage des munitions. Mais celui des animaux nous donna beaucoup de mal : au milieu des bonds et des ruades il fallut les charger, les grouper et les chasser dans les eaux du rio. Quand tout fut terminé, il était trop tard pour reprendre la marche ; nous campâmes en face du lieu que nous occupions la veille. Un Indien conduisant une mule qui portait une femme, un enfant, une brebis et des poules vint à passer à iOO mètres de nous : l'Indienne chantait et jouait de la pucuna ; ils nous apprirent que les gens d'arriba (en haut), faisant poum, poum^ allaient tomber sur la colonne. « Les Azoës, dirent-ils, vont se battre avec nous, parce que nous vous avons laissé entrer sur notre territoire. » — A bon entendeur, salut î

Je donne un bœuf aux Indiens pour prix des importants services qu'ils nous ont rendus. Toute la nuit ils festoient, ils chantent et dansent, mais, au moment du départ, et pour ne point nous guider, ils disparaissent tous dans les herbes.

J 3 octobre. — Nous quittons le Pilcomayo par 24'^ 18' ±&' lai. S. et 61- 40' 38" long 0. méridien de Paris. Il nous est, en effet, impossible de le suivre plus avant. Les montures sont à bout et d'immenses palus barrent la route. Le rio court en plein sud et, d'après les indications des Indiens, il doit, avant de se jeter .dans le Para^niav, se diviser en plusieurs bras qui décrivent une grande courbe. Je m'oriente à la boussole vers l'est-nord-est. A sept heures cinquante nous enfilons le carril, grand sentier des Indiens; mais l'eau manque, les lagunes sont desséchées; à deux heures, nous rencontrons une flaque d'eau saumàtre ; à trois heures, on débouche en face d'un étroit courant qui se détache du Pilcomayo et va se perdre dans d'immenses iotorales, roselières du marais.

A partir de ce jour, la marche devient fort périlleuse; nationaux et soldats donnèrent à chaque instant les plus grandes preuves de courage.

Le Pilcomayo, que je présente ici brièvement à mes lecteurs, prend ses sources dans la Cordillère bolivienne, sur les hauts plateaux, au nord-ouest de Potosi, dans les provinces de Lipez, de Chichas, un peu aussi dans celle de Poopo. Il traverse les départements de Potosi, Sucre et Tarija et, avant d'atteindre les plaines du Chaco, reçoit de nombreux affluents dont le principal est le Pilaya.

Je diviserai son cours en quatre parties : la première, depuis ses sources jusqu'à la Mission de San Francisco; la deuxième, de cette Mission jusqu'au 28° parallèle; la troisième, du !23° au 124°; la dernière, enfin, du 24° au confluent du rio avec le Paraguay.

Dans la première partie, le Pilcomayo est torrentueux, sinueux; il serpente encaissé entre les hautes murailles des contreforts de la Cordillère jusqu'à la Mission de San Francisco, un peu en amont de laquelle il forme le saut du Plrapo^ en traversant la petite chaîne du Guarapetendi. Le docteur Crevaux, qui visita celte chute, reconnut que, jusque-là, le rio ne saurait être navigable, vu la rapidité de ses eaux et la quantité de roches qui en obstruent le Ut. • Son plan d'inclinaison descend de 4000 à 500 mètres.

Dans la deuxième partie et jusqu'à sou embouchure, l'altilude décroît de 500 à 150 mètres.

Ses rives sout formées d'amas de sable, dont la hauteur atteignait, en août et septembre 1883, c'est-à-dire à la saison sèche, 7 mètres au-dessus du niveau des eaux. Celles-ci s'écoulent doucement avec une vitesse de 1 800 à Î2000 mètres par heure sur un lit de sable aurifère. Elles sont limpides et dégagées de troncs d'arbres.

De chaque côté, le rio est bordé de nombreuses forêts de saules, de bobos, de gayaques; à la limite des plus grandes eaux, apparaît une ligne de majestueux algarrobos, derrière lesquels se déroulent d'immenses plaines couvertes des plus riches pâturages.

Ses eaux sont très poissonneuses. Au moyen d'aiguilles ou de clous, nous y péchions anguilles, bagres, palometas.

Cigognes, canards, cormorans, spatules, flamants roses, grues, jabirus, ibis, marabouts, pluviers, bécassines, etc. , etc. , tout un monde d'oiseaux aquatiques prospère sur ses bords.

Entre la Mission de San Francisco et le 23° degré, ses berges vont s'abaissant de plus en plus jusqu'à former, dans le territoire de Teyu et de Cavayu-Repoti, de grandes plages de fange et de sable. Dans les parages de Cavayu- Repoti, les eaux se divisent en deux bras, puis s'étalent en une large nappe dont le courant, en traversant cet immense banado, se replie sur lui-même au sud pour reprendre ensuite sa course dans l'est-sud-est. C'est là qu'en 1841, Van Nivel se vit obligé de revenir sur ses pas, persuadé que les eaux du rio se perdaient dans les plaines du Chaeo.

Dans la troisième partie, il prend un aspect absolument différent. Les eaux coulent avec la même vitesse et la même limpidité, sur un fond exclusivement sablonneux ou argileux , mais les berges s'élèvent , taillées dans des masses alluvionnaires et argileuses jusqu'à 15 et 18 mètres au-dessus du courant ; leur écartement atteint souvent 1 200 ou 1 300 mètres. En temps de crue, elles sont contenues entre les rives, mais leur masse délermine, dcns les parois

Je ces roches meubles, des poches en demi-cercle dont le diamètre atteint souvent un demi-kilomètre.

Leur vitesse moyenne est presque toujours uniforme et se maintient entre 1 800 et 2000 mètres. La profondeur des eaux, en saison sèche, varie entre 1 m. 20 et 1 m. 50.

La végétation des rives est ici tout à fait différente : plus de saules, plus de bobos, sinon en petit nombre ; des bois très durs et très denses les remplacent, algarrobo, algarodilio, acacia aroma, espînillo^ palo santo, quebracho, tusca, chanar, mistol, espina de corona^ etc., etc., arbres de o à 8 mètres de hauteur, aux fleurs jaunes, aux branches tortueuses et toutes garnies d'aiguillons. Les pâturages sont riches et abondants.

Dans la quatrième section, les rives du rio affleurent l)resque toujours les eaux. La végétation se compose de plantes marécageuses et de quelques bouquets d'arrayan, de bobos et de saules. Les savanes disparaissent, d'immenses forêls de palmiers servent de refuge aux cerfs, aux tapirs, tamanoirs, jaguars, pumas, nandous, etc. ; les serpents y foisonnent, et une grosse araignée velue et très dangereuse, \hpasanka.

Sur une largeur d'environ deux kilomètres, de chaque côté du rio, s'élepdent des grands lacs habités par un nombre considérable de Tobas. Les Indiens du Pilcomavo ne savent point se servir de pirogues.

Je tiens à bien établir ici l'impossibilité où nous nous trouvions de suivre plus longtemps l'une ou l'autre des rives du Pilcomayo. Notre route était donc vers l'est, autant pour éviter le delta du rio que pour fixer la limite nord de la partie couverte par les eaux et les marais. Je fis orienter sud-sud-est au plus près toutes les fois que cela fut possible, afin de rallier sans relard la villa Hayes ou villa occidentale que je m'étais fixé comme point d'arrivée au Paraguay. En continuant la marche vers le sUd, j'ai l'intime conviction que nous aurions tous infailliblement disparu dans les lagunes. Toute cette partie du territoire, à l'approche de la région mésopotamique appelée hla de Patino, est basse et couverte presque toujours par les eaux. Sa

forme est celle d'un triangle, dont le sommet est le confluent du Paraguay et du Pilcomayo, et étant données les conditions dans lesquelles nous avancions, la prudence la plus élémentaire commandait de couper au plus court par le côté nord du delta.

Nous campons à trois heures : plus de sel, plus de farine. Devant nous, à perte de vue, s'étend une plaine immense de tolorales.

i 4 octobre, — Nous marchons en silence, et comme avec le pressentiment qu'on entre dans la phase sérieuse de l'exploration. Plus de sentiers d'Indiens. Le baîlado nous rejette dans le nord, et le ruisseau se perd dans les herbes.

15 octobre, — Quelques esprits faibles commencent à s'alarmer; nous campons au milieu du totoral, de plus en plus épais et humide. La nuit, les Indiens nous entourent d'un cercle de feu : les incendies éclatent de toutes parts cl se propagent rapidement; nos animaux s'effrayent, courent épouvantés ; nous levons le camp au milieu d'une confusion indescriptible.

16 octobre. — Les Indiens nous suivent par bandes comme des oiseaux de proie et mettent le feu partout où nous passons; la solilude est complète; toujours l'uniforme immensité du totoral. Pas un rancho, pas une senda (sentier). L'eau nous manque; à une heure, nous campons près d'une petite lagune d'eau saumâtre ; désormais on marchera la nuit pour soustraire les hommes à la chaleur du jour, qui aiieint souvent 42 degrés centigrades à l'ombre.

i 7 octobre. — A trois heures du malin, on lève le camp par un clair de luné superbe. Orientation est-sud-esl.

A cinq heures, le cri des guacharacas et le passage des ramiers nous donnent l'espoir que l'eau ne saurait être loin.

A huit heures, des coups de feu se font entendre à l'arrière-garde. Les Indiens nous harcèlent. Nos animaux sont exténués; les pâturages deviennent de plus en plus rares. A dix heures, nous n'avons pas encore trouvé une goutte d'eaii. Pendant une halle pour laisser reposer les hommes, je pars en reconnaissance avec quelques nationaux; de loin nous apercevons une immense lagune; des

cris (lo joie appellent nos compagnons. — Hélas! elle esl desséchée! Une couche épaisse de salpêtre, se reflétant au soleil sur un fond de verdure, avait produit cette illusion. Le désappointement est grand : hommes et bêtes marchent débandés, la chaleur est suffocante; tout à coup les cris de : aguaf aguaf se font entendre. — Un ruisseau d'eau limpide coule devant nous ; c'est au galop que nous y courons, ma mule s'y enfonce jusqu'au poitrail.... Damnation! l'eau est plus salée que la mer! Je ne connais rien de plus terrible que ce supplice de Tantale ! Nous suivons le cours de ce ruisseau. A trois heures, on campe, je fais creuser immédiatement des puits, mais l'eau est toujours saumâtre ; notre situation devient grave. A six heures, l'abattement des hommes est complet, les pauvres fantassins, sur pied depuis deux heures de la nuit, n'en peuvent plus. Je selle ma mule et, accompagné de dix ou douze nationaux, je vais explorer les environs ; nous faisons au moins quatre lieues à travers d'immenses forêls de palmiers. A dix heures du soir, nous revenons au gîte ; la course a été sans résultat. Tombant de fatigue et de sommeil, je me couche au pied d'un arbre; à minuit, on vient me réveiller pour assister au conseil. A quoi bon! nous avons mis tout en œuvre! — A trois heures, sommation nouvelle. Je refuse encore. Qu 'avions-nous à discuter ? Notre programme n'étaitil pas toujours le même? Le Paraguay n'était-il pas devant nous?

i 8 octobre, — A six heures du matin, une longue discussion s'engage, les opinions les plus diverses se heurtent : on tâtonne, on hésite. Les colonels Estensorro, Balsa, Pareja se portant vers les hommes, coupent court à toute irrésolution :

« Aïwos, dit Estensorro, adelante 6 atrâs?(^n avant ou en arrière?)

— Adelante^ adelante! > crièrent-ils. Et tous ces malheureux, les pieds et les jambes nus déchirés par la yerha brava (herbe mauvaise), à demi morts de soif, de fatigue et de faim, défilent aux cris de : Viva Bolivia! Viva Tarija! mouvement sublime de résignation et de courage qui

RECHERCHE DES RESTES DE LA iMISSION CREVAUX. 97

cul Dieu pour témoin dans la solitude de cet immense désert, où la voix de Crevaux encore mal éteinte passait comme un souffle murmurant : « En avant! »

Je pointe vers l'est-sud-est. Les infatigables nationaux Gastillo, Guerrero, Soruco, etc., se répandent à droite et à gauche, furetant coins et recoins pour découvrir quelque mare. A neuf heures trente-cinq, une petite lagune nous apparaît, bordée d'un joli banquet de palmiers; l'eau est assez potable. Celle fois, nous décidons de donner aux hommes et aux animaux un jour ou deux d*un repos bien nécessaire.

Je n'ai point relaie ici tous les incidents de celte crise terrible. Je veux les oublier et j'engage mes braves amis Eslensorro, Balsa, Pareja, Gastillo à suivre mon exemple. Si dures, si tristes que soient certaines impressions, elles doivent s'effacer de la mémoire à la pensée de la lâche accomplie !

Ce jour-là, les hommes et les officiers me manifestèrent toute leur confiance par un document rédigé et signé sur les rives mêmes de ce petit étang qui a reçu le nom de Laguna de la Providencia; je suis heureux de le reproduire ici :

Acte. — Sur les bords du lac Providencia, le 20 octobre 1883. tous les chefs réunis sous la lente du lieutenantcolonel Samuel Pareja, premier chef du bataillon de Tarija et chef miUtaire des forces expéditionnaires, il a été donné lecture d'une lettre de M. Arthur Thouar. Tous, après en avoir reçu communication, disent :

€ Que, depuis le commencemenl de l'expédition, M. Thouar, membre de la Société de Géographie de Paris, a mérité la confiance de tous, qu'ils respectent sa compétence et que, sans aucune observation, ils se remettent avec la plus grande foi entre ses mains, reconnaissant l'important service qu'il rend à la Bolivie, à la disposition de laquelle il a mis sa personne sans aucun émolument.

tEn foidequoi ils signent, en toute liberté et conscience. »

(Suivent les noms des chefs et officiers.)

i 9 octobre, — Quelques cas de fièvre et de diarrhée se manifestent; fort heureusement il m*est resté un morceau de guarana, dont les propriétés astringentes, reconnues par les Indiens Mojos el Guaranis du Béni, nous sont très utiles. Pour préparer le guarana, ils triturent et mélangent à chaud les fruits du Paullinia sorbilis avec une gomme qui donne à la préparation une dureté remarquable et la couleur du chocolat.

Je passe la journée à prendre des notes et fi lever le plan des environs. La chasse est abondante ; canards et perroquets sont nombreux.

La nuit, un orage violent nous assaille, la pluie tombe à torrents, les jaguars épouvantent nos animaux, qui prennent deux fois la fuite.

JêO octobre. — Impossible de repartir: le terrain est trop détrempé. Nous mangeons des feuilles de palmier et la racine d'une crucifère que nos hommes appellent yacon el qui ressemble à un gros navet.

2i octobre. — La marche est lente et difficile, le terrain cède sous les pieds. Après trois ou quali-e heures d'essais infructueux, nous campons au milieu d'une belle forêt de palmiers. Je soulève un des troncs couchés sur le sol, un gros serpent se redresse ; un coup de machété rapidement asséné par Soruco lui tranche la tête. Nous prenons toutes les mesures possibles contre le voisinage de ces vilaines bêtes, qui pullulent dans ces parages et dont la morsure est mortelle. On oriente les troncs de palmiers de manière à réserver un espace libre aux reptiles qui, pendant la nuit, viennent chercher la chaleur sous nos couvertures. Tous les matins la chasse en est abondante; on les mange rôtis. En dehors des boas et des serpents à sonnettes, les autres peuvent se rapporter comme type à la birri de Colombie, dont la taille atteint 1 m. 50.

22 octobre. — Nous partons à huit heures : en face est un bois épais el serré où nous ouvrons la route à la hache et au couteau. Pour faire mes visées à la boussole, je grimpe plusieurs fois sur les arbres. A cinq heures, nous campons dans l'ordre de marche. Fort heureusement, les orages de

ces deux derniers jours nous permettent de combattre la soif, grâce à l'eau recueillie entre les feuilles de la caraotta (Fourcroya longœva).

23 octobre. — Étape de six heures du matin à quatre du soir, et cela pour parcourir une lieue et demie ; nous sommes toujours sous bois; ma mule, effrayée à la vue d'un serpent, m'envoie piquer une iHe au milieu des épines et des lianes. Dans ma chute, je brise un de mes thermomètres.

24 octobre, — Nous en sortons enfin, mais pour entrer dans d'interminables forêts de palmiers. Au coucher du soleil, un grand nombre de palombes, canards, perroquets, guacamayas, toucans, urubus, gagnent les bois, paraissant venir du rio Paraguay. Mon point m'indique en effet que nous en sommes assez près. La nuit, des milliers de grenouilles et de crapauds nous donnent un concert infernal.

25 octobre. — Départ à neuf heures du matin; la chaleur est intense, la troupe fait entendre quelques rumeurs. Les fantassins, n'en pouvant plus, tombant de fatigue, mourant de soif, s'arrêtent; les cris de : agual agual s'élèvent de tous côtés.... Le lieutenant-colonel Balsa, si calme et si digne au milieu des situations les plus critiques, harangue la troupe et apaise l'émotion. Il possédait, d'ailleui's, toute la confiance de ses hommes avec lesquels il marchait et qu'il traitait avec la plus grande sollicitude. Je l'ai vu, dans un moment de disette et souffrant lui-même de la soif, répartir ses dernières gouttes d'eau entre ceux qui, suffoqués par la chaleur, tombaient inanimés sur le sol.

A midi, je trouve deux petites flaques d'eau fangeuse et noirâtre. Le colonel Estensorro les défend le revolver au poing contre les mules et les cavaliers, afin de les réserver d'abord aux fantassins. Nous traversons une immense forêt de palmiers presque sans fin, dont il nous semble occuper toujours le centre. La disposition de ces forêts est vraiment particulière. Tous les palmiers à haute tige {carandai huï) poussent symétriquement à une distance d'environ 10 mètres les uns des autres, de sorte que l'ensemble de ces fûts, se dessinant à l'horizon, semble former une ligne circulaire,

compacte, entourant une vaste arène dont runiformité donne le vertige. La solitude est effrayante; aucune trace d'Indiens, pas un oiseau ; en revanche, nous mettons en émoi un monde de jaguars, cerfs, chevreuils, couguars, tamanoirs, etc.

Nous campons encore sans eau, mais les caraottas nous empêchent de mourir de soif. Si demain nous n'en trouvons plus, nos animaux succomberont, c Ce sera la fin », me dit le colonel Estensorro, avec lequel je cause de mes soucis; toutefois j'ai encore bon espoir, la chaleur est horrible; de grosses « balles de colon » s'empilent sur l'horizon; le baromètre baisse; j'en épie tous les mouvements avec anxiété.

L'orage enfin éclate vers le milieu delà nuit.

S 6 octobre, — A six heures du matin, les hommes se forment en carré. Le colonel Pareja leur adresse la parole. Puis, en ce qui me concerne, je réussis à faire cesser un malentendu qui aurait entraîné de graves conséquences. La confiance revient. — Averses diluviennes; le terrain se détrempe et nous n'avançons que très lentement.

27 octobre. — Marche pénible; nous traversons des marais salés profonds et bourbeux. Deux balles de mon winchester abattent deux grands cerfs; Guerrero en tue un troisième; on les distribue entre les fantassins et les officiers. Trois mulets restent enlisés dans les marais.

28 octobre. — Les jaguars rôdent toute la nuit; on les tient à distance à coups de fusil. L'un des hommes tue par mégarde la mule du colonel Pareja. .

Nous pataugeons sans cesse dans les marais qui s'étendent à perte de vue. Le Paraguay est proche, mais nos forces sont à bout. Aujourd'hui, on a mangé le dernier bœuf. Ce soir, nous nous attaquerons aux mules. Depuis longtemps déjà, j'entraîne* la colonne en faisant briller aux yeux de tous l'espoir d'atteindre bientôt le grand fleuve. On compte avec anxiété les jours qui se succèdent, amenant, hélas! de nouveaux obstacles ! Ah ! il m'a fallu mentir bien des fois! Mais qui pourrait m'en vouloir? Comment faire autrement en face de tant de souffrances I

Le soir, peu d'amateurs à la répartition de la chair de mule; plusieurs d'entre nous ne peuvent vaincre leur répugnance. Un accès de fièvre me courbature ; nous n'avons plus que la peau et les os. Le brave Ëstensorro me traite avec une sollicitude toute paternelle et me ranime avec un peu de café sans sucre ; notre colonel est le seul qui en ait conservé pour les jours de disette. Grâce à sa cafetière miraculeuse, il a parfois tiré jusqu'à seize tasses d'une seule dose, qu'il partage matin et soir entre les plus affaiblis.

Ce qui nous fait le plus souffrir, c'est le manque de sel. Je saupoudre de cendre de cigarettes la grillade du soir, dure, coriace, filandreuse.

Nous arrivons débandés au bivouac ; la colonne s'allonge de plus en plus; beaucoup d'entre nous, et surtout les fantassins, ont les jambes enflées et rongées par les garapates et les sangsues; ils ne peuvent plus suivre. Trois hommes manquent à l'appel : le lieutenant Vanegas, le barchilon et un autre. La nuit tombe ; de cinq en cinq minutes on tire des coups de feu ; trois nationaux à cheval parlent à leur recherche et vers minuit les ramènent sains et saufs ; les malheureux, ne pouvant plus marcher, s'étaient couchés par terre en attendant la mort!...

Six mules perdues aujourd'hui ; nous abandonnons des bagages pour diminuer les charges; les Indiens nous suivent toujours.

29 octobre, — Les 'moustiques s'abattent sur nous par milliards; impossible de prendre le moindre repos. Les cinq malheureuses rabonas (cantinières) qui nous accompagnent ne perdent pas un seul inslant courage; une d'entre elles, grosse de six mois, marche comme les autres dans les marais, l'eau jusqu'à la ceinture sous un soleil de plomb !

Je laisse en arrière une autre partie de mes colis : mon appareil de photographie, toute ma collection des essences du Ghaco, des flèches, des lances, des makanas, des cottes et tous mes livres.

30 octobre, — Nous trouvons un sentier d'Indiens, où nous relevons des traces fraîches de leur passage. Avan-

çant en silence avec quatre ou cinq hommes de l'avant garde, j'aperçois un rancho où une dizaine de Tobas sont en train de manger. Ils veulent s'enfuir, nous les rassurons et leur donnons du tabac. Leurs carbels SDut dressés sur des nattes. Ils se livrent à la chasse des jaguars, des couguars, des cerfs, des tamanoirs, des tapirs, et font le commerce des peaux avec les gens du Paraguay. Ils possèdent de nombreux troupeaux de moutons. Nous leur proposons d'en échanger quelques-uns contre du tabac. Ils refusent. Rien ne nous serait plus facile que de nous en emparer, mais dans l'état d'épuisement où nous sommes, nous serions incapables de soutenir un assaut. 11 faut donc accepter cette nouvelle épreuve et nous contenter de notre ration de mule! — Pas un de nous n'a enfreint la consigne.

Je demande à un Indien de vouloir bien nous accompagner jusqu'au Paraguay : il consent; puis il se dérobe au bout de quelques pas. Nous continuons notre marche à travers de nouveaux marais et campons encore dans l'eau. Au supplice de la faim et de la fatigue vient s'ajouter celui de ne pouvoir dormir à cause de l'humidité et des moustiques; notre corps n'est plus qu'une plaie rongée par la vermine; nos vêtements sont en lambeaux; depuis longtemps le linge a disparu.

3 i octobre. — Des marais, encore et toujours des marais ! — A chaque minute il nous faut faire halte pour attendre les plus exténués et ne pas égrener notre colonne. Nous laissons aujourd'hui six mules et leurs bagages. Les moustiques nous rendent fous.

/«' novembre, — Les marais sont tellement profonds que je cherche à les tourner dans le sud; mais plus nous avançons, plus nous nous embourbons. La colonne revient sur ses pas et nous pointons vers le nord, pour camper après sept heures de marche, qui nous ont donné 3000 mètres. On se dérobe les rations de mule; je cache la mienne au fond de mes bottes.

2 novembre. — Nous passons toute la journée à tenter la traversée d'un petit ruisseau salé : les eaux sont pro-

fondes et grouillent de palomelas. Le capitaine Caslillo trouve dix œufs d'inajnàou {Rynchotus ru/escens), petit gallinacé ressemblant au râle.

Des scènes de désordre éclatent; les souffrances sont atroces; je fais appel à toute mon énergie pour ranimer encore une fois, par le souvenir de h pairie et de la famille, une dernière lueur d'espoir dans le cœur de ces malheureux. Un national, égaré par tant de privations, pleure et parle de se brûler la cervelle !

3 novembre. — Nous passons le ruisseau. Les capitaines Garasana, Caslillo, Echarte font preuve d'une grande énergie.

Marais et bourbiers; bourbiers et marais. Six mules meurenl aujourd'hui. J'ai un accès de fièvre. Ceux qui sont encore montés voudraient forcer la marche ; mais les pau- \Tes fantassins ne peuvent suivre. Nous faisons une demilieue en quatre heures !

4 novembre, — Toute la nuit, l'orage gronde dans le sud-ouest. A onze heures, la tourmente éclate au-dessus de nous; une pluie torrenlielle transforme les fondrières en une vaste nappe d'eau. Le bruit de la foudre est effrayant; notre désarroi est complet; les plus valides gagnent un petit bouquet de bois. Dix-sept mules restent embourbées avec leurs charges ; une d'entre elles portait une grande partie de mes collections. Le soir, à cinq heures, nous pataugeons encore dans la boue; et cela depuis sept heures du matin, pour faire 1 900 mètres !

5 novembre. — Apiès la terrible secousse d'hier, nous prendrons un peu de repos; il nous faut d'ailleurs alléger les bagages. J'offre 50 francs à celui qui ira quérir ma collection restée en arrière ; un national se présente, mais toutes ses recherches sont infructueuses. Les mules nous ont été enlevées pendant la nuit. Le sac de cuir qui contenait les objets est éventré; ils ont tout pris, excepté le crâne et les fragments du bassin, dont ils ont eu horreur et qu'il me rapporte. Ils se sont emparés du canon de mon chokebored, mais en ont laissé la culasse.

Nous noyons les munitions, sauf 20 cartouches par per-

sonne, car les mules ne peuvent plus résister aux charges. Je jette mon revolver, faute de projectiles ; il ne me reste plus que mon winchester, mes papiers et quelques objets ethnographiques.

La nuit, pluie et moustiques nous tiennent éveillés.

6 novembre. — Le temps se rassérène; nous reprenons la marche dans l'eau jusqu'à la ceinture, et presque tous à pied. Noire situation est horrible : fondrières et marais s'étendent à perte de vue.

A cinq heures, le thermomètre marque 40 degrés centigrades. Nous faisons des efforts surhumains pour parcourir une demi-lieue en quatre heures.

7 novembre. — La nuit, la chaleur nous suffoque; à neuf heures du soir, nous avons encore 30 degrés. Les moustiques nous font cruellement souffrir ; nous sommes hideux à voir. Un gros serpent à sonnettes mord une mule aux naseaux ; elle meurt quelques heures après. De violentes bourrasques nous tourmentent toute la nuit.

8 novembre, — Deux heures de marche seulement, au bout desquelles on campe près d'un petit ruisseau d'eau salée.

9 novembre, — Un orage nous cloue au milieu d'un bourbier et nous fait encore perdre cinq mules et leurs bagages.

ÉO novembre, — Nous sommes à bout de forces et d'énergie; le désespoir frappe partout. Mon étoile commence à pâlir. Je donne l'ordre de longer le cours d'eau; quelques-uns s'y refusent et récriminent. — « Allons ! un dernier effort! nous ne sommes pas loin du Paraguay! » Je triomphe encore des résistances, et nous marchons jusqu'à midi. Nous aurons à franchir demain un petit affluent du rio; la situation est des plus critiques.

Un officier ne pouvant plus marcher, et dont les jambes sont horriblement enflées, veut se tuer. — Je lui parle de son fils qui nous accompagne, et il reprend courage ! Un autre tout jeune, vingt ans à peine, m'entretient de sa famille ; de grosses larmes inondent son visage. Je me dérobe au

DE LA MISSION CREVAUX. i07

speclacle navrant de tous ces malheureux, gisant sur le sol, me demandant s'ils ont assez souffert! En route, Tun des nôtres est tombé d'inanition ; on ne s'en aperçoit que trop tard, les jaguars Font déjà mis en morceaux! Couché près du colonel Eslensorro, mâchant quelques brins d'herbe et des feuilles de palmier pour apaiser mon estomac, je songe tristement au lendemain!

Tout à coup des clameurs, des cris se font entendre ; je me lève, terrifié. C'est le commencement de la fin! Nous allons brûler nos dernières cartouches; les uns contre les autres, peut-être! Mais quoi? Un crlstiano! un cristianof Nos hommes s'avancent, ivres de joie, précédant un pauvre chasseur paraguayen qui remontait avec son fils le eoui*s de notre ruisselet! Le bruit des détonations de nos armes l'avait attiré. C'est un blanc de taille ordinaire et bien musclé; il s'appelle José Gauna ; il nous apprend que la lagune de Naro nous sépare seule du Paraguay. Nous n'en pouvions croire nos yeux et nos oreilles ! Nous étions arrivés ! nous avions vaincu !

La même pensée traversa notre esprit : l'étendard bolivien fut déployé, unissant ses couleurs à celles du pavillon français que M. Larrieu m'avait donné à Tacna. Et tous, pâles, hâves, les vêtements en lambeaux, prosternés devant l'emblème de la patrie, nous saluâmes ces deux drapeaux, qui, pour la première fois, venaient de traverser ensemble la contrée mystérieuse où reposent à jamais tant de courageuses victimes I

Il fut immédiatement décidé que le docteur Campos, le colonel Estensorro et moi partirions en avant pour la villa Hayes et l'Assomption, afin de demander des secours au gouvernement du Paraguay, et de rapporter des vivres à nos pauvres compagnons.

A quatre heures, nous prîmes place dans l'embarcation du Paraguayen et descendîmes le petit arroyo bordé de bambous qui se rejoignent en berceau au-dessus des eaux noires. A six heures et demie, nous arrivons l\ l'île du Tigre, campement du chasseur et de sa famille. De blanches moustiquaires suspendues au-dessus d'une peau de

cerf coDstiluent les habitations ; cinq ou six enfants jouent autour d'un grand feu, pendant que la mère, une belle * métisse, prépare pour la famille une étuvée de chevreuil avec haricols et maïs. Sa surprise est grande en nous apercevant; mais elle s'empresse de nous offrir ce repas. Pour excuser l'avidité avec laquelle nous le faisons disparaître, qu'on se rappelle nos soixante-trois jours de privations!

A dix heures du soir on lève le camp. Tout est chargé à bord des pirogues ; la nuit est splendide. A onze heures, nous entrons dans les eaux du Paraguay; le bruit d'un bateau à vapeur qui descend le rio se fait entendre derrière nous. A minuit, nous l'avons par le travers; je hèle; personne ne répond. A quatre heures, la brise fraîchit; l'orage éclate dans le nord-est. Nous nous arrêtons une heure et demie à San Lopez.

De très bonne heure nous atteignons la Emboscada, autrefois une Mission importante qu'on a depuis transportée dans l'intérieur. Des métis guaranis nous offrent du café et du fromage frais. Bientôt nous apercevons sur la rive droite la villa Hayes, colonie fondée par le président Lopez pour des émigranls français. Toutes les autorités viennent nous saluer. Elles ne peuvent fournir assez de vivres pour nos camarades et, après avoir pris quelque nourriture, je décide de suivre pour l'Assomption. Le propriétaire de la tienda où nous sommes descendus est Français; je pleure de joie à l'annonce de la soupe au pain et de Fomeletle qu'il va nous préparer! Ah! que la .première cuillerée me parut bonne! Pendant cette halte, le vent du nord a fraîchi; les eaux du Paraguay déferlent comme des vagues; nos embarcations sont pleines d'eau ; la pluie tombe à torrents et le tonnerre gronde; impossible de partir : la tourmente nous oblige à attendre au lendemain matin.

i 2 novembre, — Au lever du soleil, tout est arrimé dans les pirogues. Nous prenons congé des colons, et, après deux heures d'une navigation des plus agréables, l'Assomption, capitale du Paraguay, nous apparaît, moelleusement assise au pied d'une colline qui domine le rio. Aussitôt débarqués, nous nous dirigeons vers le palais du

Le etia>Kur de jaguars el soa Dis.

Gouvernement. Les ministres sont en conseil; mais, à la nouvelle de notre arrivée, le général Caballero, Président de la République, suspend la séance, et, suivi de tous ses ministres, vient nous souhailer la bienvenue dans les termes les plus affectueux. Le ministre de la guerre et de la marine met à notre disposition une canonnière à vapeur, la Pirapo, pour remonter le plus tôt possible le Paraguay avec des vivres et rassurer nos compagnons. Je n'ai pas le temps de me rendre chez le consul français, M. Mancini. On embarque lestement les provisions, la vapeur est déjà prête. A quatre heures, je monte à bord, laissant à terre le colonel Estensorro et le docteur Campos, qui se chargent du soin de loger et de vêtir les hommes à leur arrivée.

Je suis l'objet des attentions les plus délicates de la part du brave commandant de la canonnière et de ses officiers. 11 m'est impossible de dormir, en songeant à la joie de mes malheureux camarades! ils ne m'attendent que sous trois jours, et demain matin, à la première heure, nous allons les surprendre !

Le soleil émerge de l'horizon au moment où nous arrivons dans les parages de la lagune de Naro. On tire deux coups de canon dans la direction du campement ; toutes les embarcations sont affalées le long du bord, les provisions chargées ; la petite flotlille pagaye dans les eaux du Riacho Gare. La baleinière du commandant tient la tête. En vigie à l'avant, je décharge ma carabine de minute en minute. On nous a entendus, on nous répond. « Hardi, mes amis; souquez ferme! » Les avirons grincent dans les tolets.

On laisse aller, et la baleinière, filant sur son aire, vient doucement s'étaler en face du campement, aux yeux de mes compagnons, surpris et émus! Ralsa et Pareja se précipitent dans mes bras. « Hourra! pour le pavillon de la Pirapo! » En un instant tout le monde est sous les armes; les deux tambours battent aux champs, et je vois encore d'ici, au milieu de l'émotion générale, ce vaillant petit Bolivien, ayant à peine treize ans, qui nous accompagna sans faiblesse, tirant de sa caisse trouée les va et les flal

Les provisions furent aussitôt réparties avec la plus grande prudence, et nous commençâmes l'embarquement des bagages et des hommes sur la Pirapo. Ce travail nous prit toute la journée et toute la nuit, car le campement était à deux heures de la canonnière.... Je ne quittai le terrain qu'avec le dernier homme ^t ne montai à bord qu'à cinq heures du matin.

Nous étions partis de la Colonie Grevaux avec 131 mules et chevaux^: nous en avions mangé 42; 15 nous avaient été volés par les Indiens; 16 étaient morts en route; les 58 qui nous restaient furent laissés aux soins d'un batelier qui devait les amener par terre à la villa Hayes.

La plupart de nos hommes, originaires des hauts plateaux boliviens, n'avaient jamais vu un aussi grand rio que le Paraguay ; ils n'avaient aucune idée de ce que pouvait être un navire à vapeur; aussi quelle ne fut pas leur surprise et leur émotion quand ils embarquèrent sur la Pirapo et qu'ils la sentirent déraper, et vibrer sous les premières pulsations de l'hélice!

Nous descendîmes la rivière à toute vapeur, et le lendemain, à trois heures de l'après-midi, nous étions en vue de l'Assomption. La vigie signala notre arrivée; la population s'amassa sur les quais, et, sous les ordres de Pareja et de Balsa, les hommes défilèrent au pied de la tribune présidentielle, au milieu d'un enthousiasme indescriptible.

Quelques jours après, un grand banquet nous fut offert par le Président, ses ministres et toutes les notabihtés du Paraguay. Qu'elles me parurent courtes les quelques journées passées sur cette terre de braves !

Le jour de la séparation arriva; je renonce à le décrire; il me fut trop cruel de m'arracher des bras des vaillants compagnons que notre vie commune au milieu des dangers, des privations et des souffrances, avait unis comme des frères et à jamais rivés à l'œuvre civilisatrice que nous venions d'accompHr.

Cette œuvre, je le répèle, a été celle de tous; tous nous y avons contribué dans la limite de nos forces et de notre énergie; et si, dans le cours de celte longue marche, les

privations et les souffrances ont parfois engendré de graves désaccords, je les ai oubliés : ils furent la conséquence inévitable de notre état pathologique en face de certaines situations dont Thorreur a pu faire un instant vaciller les esprits les plus résolus. Je suis heureux de l'attester et de l'écrire dans le silence du cabinet, donnant ainsi à tous mes anciens camarades la preuve de ma profonde reconnaissance.

Les fantassins, en descendant des plateaux des Andes boliviennes aux rives du Paraguay, ont accompli une campagne héroïque, et les nationaux, en laissant à la frontière leurs femmes et leurs enfants pour participer volontairement à Tune des plus belles expéditions dont la Bolivie puisse s'enorgueillir, ont fait acte d'abnégation et de patriotisme.

Une belle physionomie qui, dans ma mémoire, occupe le premier rang, est celle du colonel Estensorro. Calme et résolu en face du danger, il a supporté froidement toutes nos épreuves. J'aime à me rappeler les traits de ce vieillard qui me traita comme son fils, et à lui donner ici le témoignage d'un impérissable souvenir.

Dans les premiers jours de décembre, je quittai l'Assomption pour me rendre à Buenos Aires par le fleuve Paraguay et le rio de la Plata. A Rosario, mes compagnons prirent le chemin de fer pour Tucuraan, et de là, par Salta et Jujuy, ils regagnèrent à cheval la Bolivie.

A Buenos Aires^ je fus chaudement accueilli par tous, et le Président de la République Argentine, S. E. le général Roca, me fit l'honneur d'une invitation officielle*

L'Institut géographique argentin, présidé par M. Estanislas Zeballos, me reçut en séance dans ses salons de la rue de Pérou. Le buste de Grevaux y fut inauguré, et on m'accorda le titre de membre correspondant.

Le 2S décembre, je m'embarquai pour la France, où j'arrivai le 20 janvier 1884.

Ainsi se termina ce long voyage, où, depuis le 21 septembre 1882, j'avais traversé les Antilles, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, le Chili, la Bolivie, le Chaco boréal, le Paraguay et la République Argentine.

Ce fut pour accomplir un triste devoir que j'avais parcouru le Ghaco ; la mission française venait d'y être massacrée, mais le bruit s'était répandu que deux hommes avaient survécu et étaient encore prisonniers des Tobas : ne fallait-il pas songer à leur délivrance?

D'un autre côté, le doute planait encore sur les causes du désastre ; des rumeurs sourdes, d'abord, grandissaient tous les jours : le mot assassinat avait été prononcé,... on voulait en connaître les auteurs, on demandait leur châtiment. Des innocents avaient été accusés. Mon arrivée à la frontière bolivienne et l'enquête minutieuse à laquelle je me livrai, me permirent de faire connaître la vérité, de la proclamer énergiquemenl ; mes paroles furent entendues, et ce n'est pas une de mes moindres joies que d'avoir défendu du plus terrible des soupçons ces malheureux missionnaires itahens, dont la vie et la sécurité se trouvaient si gravement menacées !

Pour ce voyage, abandonné à mes seules forces et sans ressource aucune, j'avais fait appel à toutes les bonnes volontés. Des compatriotes, des amis, y répondirent avec empressement, et le gouvernement de Bolivie favorisa de son mieux mon entreprise.

Appartenant à une Société hautement honorée dans l'Amérique du Sud, ne fallait-il pas affirmer là-bas que, où succombe un des siens, un autre se présente? N'est-ce poinl la mission qui s'impose à chacun de ses membres? Puis, dans le cas présent, l'un de ces vingt hommes qui venaient de se sacrifier au nom de la France pour la cause de la civiUsation et de l'humanité, le docteur Crevaux, n'était-il pas Lorrain? un autre, Ringel, n'élait-il pas Alsacien? El ce petit bout d'étoffe, lacéré, maculé, dont la main crispée de Crevaux étreignait les lambeaux dans une conlraclion suprême, qui donc devait le ramasser? Ne fallail-il pas que ce fût un Français?

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