EN QUÊTE
Il ne nous reslait plus le moindre doule sur le sort des infortunés membres de la mission Crevaux : sauf un, tous avaient succombé; et si je repris mes pérégrinations dans l'Amérique du Sud, ce ne fut plus que pour continuer les études indispensables au Iracé d'une route commerciale entre la Bolivie et la Plala.
Ces études nécessitèrent une nouvelle absence de Irentebuit mois, et trois explorations :
La première, de fin juillet à décembre 1885, dans le delta du Pilcomayo, et par ordre du gouvernement argenlin ;
La seconde, de février à juillet 1886, de Buenos Aires à Sucre, par le nord de la République Argentine, le sud des provinces boliviennes, Tarija, Gaïza, les Missions, le haut Pilcomayo, Sauces et Padilla ;
La troisième, de décembre 1886 à décembre 1887, dans le Chaco boréal, sous les auspices du gouvernement bolivien.
DANS
31 juillet — 13 décembre 1885.
Ce fut le 31 juillet 1885 que nous quillâmes Buenos Aires pour le Grand-Chaco. Wilfrid Gillibert, un jeune Français grand amateur d'aventures, s'était offert pour m'accompagner, et, prenant congé de nos amis, nous moulâmes à bord de V Uruguay, vapeur du Lloyd argentin.
L'escorte devait m'etre fournie par les autorités de Resislencia; à leur défaut, par celles de Formosa.
A celle époque de l'année, l'hiver est dans son plein; la brume nous cachait les îles du Parana. Par éclaircies seulement, nous en surprenions les charmants paysages. L'île Martin Garcia, où se trouve le pénitencier, nous ])assa par tribord, et bienlôt nous atteignîmes le confluent du Paranâ et de l'Uruguay. Les rives se resserrent; la végélalion est mesquine ; des saules et des joncs couvrent les rives. A quatre heures, le brouillard tombe quelque peu; le thermomètre marque 10*^ centigrades. Plusieurs navires de gros tonnage sont au mouillage sur lest. Dans la nuit, V Uruguay ralentit sa marche et finit par stopper, car les passes sont étroites, et dangereuses par les ténèbres.
i''^ août i 885. — Un trajet par eau se divise en quatre parties importantes : l'embarquement, le dépari, la Ira-
120 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
versée, l'arrivée. Dans la première, le choix de là cabine ou couchette, Farrimage des colis, l'examen du bord sont des opérations qu'il convient de ne pas négliger si l'on veut éviter de désagréables surprises; mais, avec le ciel, il est des accommodements : on en trouve sans peine avec le maître d'hôtel et le calier. Ici ce sont des Italiens, sur qui la vue d'un billet de banque produit les effets les plus surprenants. On peut passer alors à la seconde : se renseigner sur les passagers, leur qualité, leur destination. Puis les coteries se forment, les sympathies se dessinent ; la médisance vient de temps à autre jeter une njte gaie ou méchante sur le gros monsieur de bâbord ou la petite dame de tribord. Enfin on arrive; on est arrivé : la séparation s'opère au milieu de protestations d'éternel souvenir ; on se promet de s'écrire, de se revoir.... A peine est-on à l'hôtel, qu'on a oublié le nom de son voisin de chambre ou celui de sa voisine de table.
A une heure et demie, nous atteignons San Nicolas del Rosario, ville qui, à cette époque, comptait de 8 000 à 10000 habitants. Des constructions nouvelles, coquettes et élégantes, se détachent sur les massifs de palmiers et d'orangers. Le commerce y est important, à en juger par le nombre des goélettes et des bricks au mouillage dans la baie, sur les bords mêmes du fleuve que domine la jolie maison de campagne de don Diego de Alvear. Le soir, la brume nous oMige à relâcher à Rosario. Mes voisins de cabine passent la nuit à chanter et à pincer de la guitare.
2 août. — A cinq heures du malin, le vapeur se met en marche. Il pleut; un vent froid du sud-ouest souffle avec force ; les passagers de seconde classe se réfugient à l'arrière ; de grosses Paraguayennes, fumant d'énormes cigares, se laissent courtiser parles matelots du bord. Nos places sont envahies : il faut se résigner. A midi nous passons la colonie Diamanle, fondée par des Finlandais; plus tard, on laisse au large Paranâ, ville importante, située plus avant dans l'intérieur et renommée par son excellente chaux, objet d'un grand commerce. La nuit est très obscure, nous
n'en continuons pas moins notre marche ; le pilote franchit adroitement les passes.
3 août. — De bonne heure nous arrivons à La Paz, centre d'un trafic de bois de construclion des plus belles essences, quebracho, algarrobo et fiandubai, etc. ; puis nous passons, la nuit, devant les colonies Mal Abrigo et Goya.
4 août, — Le temps est meilleur. Le Ghaco commence à nous apparaître. Sur la droite, Bella Vista émerge d'un massif d'orangers; on commence ici à parler guarani. Ge n'est pas une de nos moindres difficultés que d'opérer le soir, par une nuit très noire, le débarquement à Gorrientes. Le courant est violent ; nos bagages sont jetés pêle-mêle dans la boue. Le gîte nous est offert par un Français qui tient un hôtel.
5 août, — Un récent mouvement révolutionnaire, de peu d'importance d'ailleurs, a été réprimé promptement. L'arme au bras, les sentinelles n'en continuent pas moins de monter la garde au coin des rues. L'aspect de la ville n'est donc guère fait pour nous engager à une halte, mais il me faut aller à Resistencia remettre au gouverneur les plis qu'on m'a confiés. Un petit vapeur nous dépose à Barraca, de l'autre côté du rio. En face, une voilure nous attend pour nous conduire à Resistencia. De chaque côté de la roule, de superbes champs de canne à sucre forment d'immenses lapis verts autour des maisons d'habitation.
Des établissements agricoles, des scieries mécaniques à vapeur, fondés, exploités, dirigés par des Français, sont autant de preuves indéniables de la prospérité rapide de ces régions et de la fertilité du sol. Le village est plus spécialement habité par des Italiens, boutiquiers ou aubergistes. Le colonel gouverneur de la colonie me reçut à merveille, mais il lui était impossible de mettre à ma disposition les montures dont j'avais besoin. Une récente épizootie avait fait d'énormes ravages; c'est à peine s'il lui restait vingt chevaux. Il faudrait m'adresser au gouverneur de Formosa, peut-être plus heureux. Je retourne à Gorrientes, non sans avoir quelque peu bataillé avec notre cocher italien, qui exigeait pour sa course un prix exagéré.
i2i EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
La ville est déserte ; quelques gamins pèchent des pejereyes à la ligne, et le curé lui-même ne dédaigne pas, en fumant son cigare, de tendre la sienne et de Taraorcer.
Il ne nous restait plus qu'à attendre l'arrivée d'un vapeur de Buenos Aires pour continuer notre marche sur Formosa. Dans la nuit, des cris lugubres nous réveillent : un canot du bateau de l'Assomption a chaviré ; deux voyageurs se noient.
C'est à Gorrientes que mourut Bonpland, le célèbre botaniste, compagnon de voyage de Humboldl dans l'Amérique du Sud. Ayant formulé le désir de se rendre du Paraguay en Bolivie à travers le Chaco, il fut, par ordre du gouvernement paraguayen, arrêté et incarcéré à l'Assomption. Il y resta dix ans ! Bonpland se retira ensuite à Gorrientes, où la mort le frappa au moment où il mettait en ordre ses papiers. Son étude de la flore paraguayenne est inconteslablement la plus complète; malheureusement le plus grand nombre de ses notes a disparu.
Des compatriotes, des amis, se chargèrent de ses funérailles. Le corps fut exposé, dans l'embrasure d'une^ fenêtre, aux regards des gens du pays. Mais une brute avinée brisa les entraves et sillonna d'un coup de couteau le visage du cadavre!
Si Gorrientes, située au confluent du Paranâ et du Paraguay, offre comme ville un point stratégique important, tout y est encore à faire. Les rues sont mal tracées; le terrain est bas et humide ; les eaux croupissent en cloaques pestilentiels; les cas de fièvre ckuchu sont fréquents. Des travaux d'assainissement en auront bientûl raison, et déjà les massifs d'orangers, de bananiers, de lauriers-roses, de chèvrefeuilles, de rosiers, donnent à la ville un aspect plus agréable.
Le climat est chaud; les gens paraissent avoir un tempérament lymphatique.
Dans les corridors de l'hôtel, dans les chambres, les pensionnaires, prenant les murs pour cibles, s'exercent la main au revolver. Toute la journée, les détonations retentissent; il n'est pas jusqu'aux gamins qui ne s'en mêlent. On aime ici à faire parler la poudre! Dans les rues, peu ou pas
de mouvement : un chien, une poule, deux Gauchos, Irois Français.
A la fin du cinquième jour arriva le vapeur sur lequel, le 10 août, nous prîmes passage pour Formosa. Le Paranâ disparut bientôt à nos yeux. Au confluent, le Paso de la Patria nous rappela les souvenirs de la lutte gigantesque que soutint le Paraguay contre le Brésil, l'Uruguay et l'Argentine. Plus nous avançons sur le haut Paraguay, plus les traces de la guerre se multiplient : ici, c'est la lagune de la Sirène; là, celle de Piri, où les cuirassés brésiliens sont venus chercher un abri ; plus loin, c'est le village de Humaita, et les ruines imposantes de son église, dernier théâtre d'une résistance héroïque. Le rio Paraguay s'étale et se resserre entre des rives pittoresques, couvertes d'une végétation puissante. Les inga, les (imbo iala, les nanbipa, alternent avec les saules et les bobos. Les chasseurs de jaguars sont à l'affût sur ses bords, et nous respirons à pleins poumons l'air tiède et chaud de la forêt, imprégné des senteurs des orangers et des chèvrefeuilles. Un mot prononcé en français me fait sortir de la rêverie dans Inquelle j'étais plongé, je me retourne : un ami commun se charge des présentations, et nous allons jusqu'à Formosa en l'aimable compagnie du chancelier du consulat de France, qui se rendait à l'Assomption avec sa famille. A nuit noire nous débarquons; un Français encore nous offre sous son loit une généreuse hospitalité.
y / août — A la première heure, je me rends chez le major faisant fonction de commandant en l'absence du gouverneur. Vingt-cinq hommes et des vivres sont mis à ma disposition; quant aux chevaux, il n'y faut pns songer : la colonie en est totalement dépourvue; l'épizootie qui a ruiné Resistencia s'est également étendue sur Formosa, et nous voici condamnés à une attente dont nous ne saurions déterminer la limite. Sans perdre une heure j'envoie au minisire de la guerre et de la marine un télégramme sollicitant l'autorisalion d'acheter à l'Assomplion les animaux nécessaires à notre voyage. Entre temps nous parcourons les alentours, nous livrant avec succès à la pêche et à la chasse.
124 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
i 6 août. — Deux belles planlalions de canne à sucre prospèrent dans les environs, là où, deux ou trois ans à peine, erraient encore les Indiens Tobas. L'une appartient à un Français ; l'autre est exploitée en compte à demi par un Suisse et un Français. Nos compatriotes s'empressent de nous engager; une partie s'organise. J'ai conservé le meilleur souvenir de ces excursions, fréquemment répétées pendant toute la durée de mon séjour à Formosa. La nouvelle colonie ne le cède en rien à Resistencia au point de vue de la rapidité de son développement.
Il y a trois ans au plus, un de ces énergiques travailleurs, un Français, vint s'établir sur les bords du petit ruisseau de San Hilario. Les défrichements commencèrent avec l'aide de quelques péons;une case fut construite : 400 hectares sont actuellement nettoyés, dont 20 plantés en canne à sucre, et la propriété suffit à tous les besoins.
La frontière est ouverte, mais jamais on n'a eu à déplorer une incursion des Indiens. Les quelques Tobas qui rôd^l dans les environs, vientient de temps en temps échanger leurs produits ou se proposer comme travailleurs. La fertilité du sol fait le reste; et l'on ne saurait s'imaginer notre surprise en traversant ces solitudes que l'activité humaine est en train de transformer. Un soir, en plein Ghaco, nous étions onze Française table. Les honneurs nous étaient fails par une charmante Parisienne, et les Tobas suivaient de loin tous nos mouvements, s'étonnant, à coup sûr, de noire exubérante gaieté.
Bien des gens, toutefois, ont été déçus dans leurs espérances : une nature aussi prodigue les dispenserait, croyaientils, des travaux préparatoires et journaliers qu'exige une plantation. — Le sol vierge du Ghaco doit être amélioré par de fréquents labours. Il faut briser les mottes, nettoyer au râteau, ouvrir, en suivant les pentes, des canaux d'écoulement aux eaux de pluie, couclier les cannes bout à bout dans le sillon. On s'assure ainsi une récolte rapide et abondante. Dans leur hâte de produire, nombre de colons ont négligé ces labeurs; sans profit aucun, ils ont dû aban^
donner des cultures commencées et ils disent maintenant que la terre « ne paye pas > .
Quelques jours après, ayant reçu l'autorisation d'acheter des animaux au Paraguay, je me rendis à l'Assomption, cantonnant les vingt-trois hommes de l'escorte, sous les ordres d'un capitaine et d'un lieutenant, au fort Fotheringham, sur la rive droite du Pilcoma}0, à quatre lieues de son embouchure dans le rio Paraguay.
Après des tribulations et des difficultés de toutes sortes, le départ pour l'intérieur est fixé au 5 octobre. Dès le matin, (oui est prêt; la colonne, composée de vingt-sept expédilionnaires, disposant de 30 chevaux et de 10 mules, approvisonnée de farine de manioc et de 18 animaux de boucherie, se met en marche à sept heures. Nous prenons par la rive gauche du Pilcomayo et nous campons, ce soirlà, à Vobraje de Gil, établissement fondé par le frère de l'ancien Président de la république du Paraguay, en vue d'exploiter les beaux bois de construction qui abondent sur les rives du rio. Les vapeurs de grand tonnage de Montevideo viennent charger, jusqu'à vingt lieues de l'embouchure du Pilcomayo, les belles billes de quebracho dont Rosario est le marché principal.
6* octobre, — Nous passons sur la rive droite du rio. Ce travail nous coûte de grands efforts : il faut traverser à la nage. Cinq animaux prennent peur et détalent. Des taons énormes assaillent bêles et gens; les moustiques et les guêpes se mettent de la partie; nos débuts sont loin d'êlre heureux et décourageraient des hommes moins aguerris que les Gauchos de l'escorte.
7 octobre, — Nous voici dans la région basse des esteros. Les animaux de charge s'abattent à tout instant dans les fondrières. Nous tuons un magnifique boa et trois serpents à sonnettes. Un homme est mordu au poignet ; on lui fait aussitôt une injection de permanganate de potasse. Les taons et les mouches dans la journée, les moustiques le soir, nous font endurer un supplice de tous les inslants. La lente, vu son poids, ne pouvant être utilisée pour un transport rapide à travers une région toute couverte de
marais et de bourbiers : nous n'emportons que des moustiquaires.
8 octobre. — Un des nôtres, atteint de vomissements, est dirigé sur l'obraje, sous la conduite de trois hommes. Nous attendons leur retour pour continuer la marche. Entre temps nous allégeons le plus possible nos bagages. Mes petacas, grandes malles de cuir, renfermant mes instruments et mes livres, se sont déformées en tombant plusieurs fois à 1 eau, et il me faut abandonner ici une grande partie de ma bibliothèque de campagne.
9 octobre. — Ordre est donné d'égorger tous les animaux qui ne pourront plus marcher, afin de ne pas les laisser vivants entre les mains des Indiens. Trois sont sacrifiés aujourd'hui. Les hommes avancent avec entrain. Le service des gardes de nuit est bien fait ; mais les rondes, les soins qu'il faut apporter à surveiller les campées et à maintenir dans la iile les animaux de selle, de charge et de boucherie, nous mettent vite sur les dents. Vingt-cinq hommes ne sont pas assez pour une campagne de ce genre.
1 octobre. — Nous n'avançons que très lentement. Décidément il ne faut conserver que mes instruments et documents. Toutes les autres charges, provisions de maté, tabac, vivres, etc., sont éventrées et nous nous partageons leur contenu.
i i octobre. — Six chevaux ont disparu; pendant qu'on procède à leur recherche, je pars avec trois hommes el uo sergent alin d'éclairer le mieux possible la marche d'aujourd'hui. Nous relevons des traces fraîches d'Indiens à pied et à cheval. Quelques ranchos ont été abandonnés et brûlés récemment. Le nombre des Indiens qui fuient ainsi devant nous est d'environ une vingtaine. En arrivant au campement, nous ne trouvons pas d'eau. Les puits sont à sec, et force nous est de creuser Vestero à la pelle. L'eau nous arrive bien, mais boueuse et saumâtre. Pendant la nuit, l'orage éclate dans le sud-est, et, vers une heure du malin, les hurlements d'un chien se font entendre à notre droite.
12 octobre. — Tous les jours, à trois heures du matin,
uous sommes sur pied afin de lever le camp dès les premiers rayons du jour et d'éviter ainsi les fatigues d'une marche trop prolongée sous les ardeurs d'une température de 40 et 42 degrés centigrades à l'ombre. On bivouaque généralement entre neuf et dix heures du matin. Quatre de nos animaux se sont enlisés. Un homme est mourant de la dysenterie. La pluie et le tonnerre font rage.
iS octobre. — Nous campons dans une petite palmeraie au milieu de l'estero. Le sol est tout détrempé; — des feuilles de palmier nous servent de matelas. Cinq chevaux sont abandonnés.
14 octobre. — Au fur et à mesure que nous avançons, les esleros grandissent. Il y a celte différence entre l'estero et le banado que le premier est formé par les pluies, et que le second a pour origine le débordement des rivières. Les eaux de l'estero sont douc3s, celles du baîlado le plus souvent saumâtres. Des joncs de haute taille, des prèles, couvrent d'immenses espaces, associés avec des isoélacées et des malvacées; de-ci, de-là, quelques bouquets de carrandai hui {Copemicia cerifera) émergent de cet océan dont les rives se perdent à l'horizon.
Un côté de la palus est toujours dangereux, un autre toujours praticable, et par l'expérience seulement, on arrive à orienter une colonne au milieu de cet inextricable fouillis de bourbiers qui donnent asile à une nombreuse population d'animaux et d'insectes.
Le coucher du soleil est un spectacle vraiment imposant et majestueux, quand, après la disparition de l'astre, le ciel s'illumii^e de belles teintes rouge pourpre, tamisées par les Joncs ou les palmiers. Au silence des longues heures écrasantes du jour, succèdent les cris rauques et assourdissants de milliers de perruches et de perroquets regagnant leurs gîtes par bandes. Aux premières ombres de la nuit, la métamorphose est complète. Des millions de lampyres et de lucioles illuminent l'espace, projetant leurs feux en tous sens, s'entre -croisant à l'infini. La nuit n'est pas le sommeil de la nature pour ce peuple des eaux qui rampe^ grouille et s'agite : dès que la première étoile appa*
raît, un coassement, puis deux, puis des centaines, puis des milliers, préludent à Finfernal concert des crapauds et des grenouilles. C'est le réveil de tout un monde tapi, enfoui dans les profondeurs de ces régions, fuyant la lumière du jour, auquel assiste le voyageur, qui en surprend les secrètes manifestations sous le beau ciel étincelant des tropiques !
iô octobre, — Nous nous réveillons courbaturés et trempés de rosée*. La marche ne nous fait perdre qu'un seul animal, mais les autres n'avancent que très lentement, les boulets déchirés et ensanglantés par les arêtes de la yerba brava. Nous relevons de nombreux sentiers d'Indiens courant du nord au sud.
i 6 octobre. — En établissant le bivouac, on tue un crotale dont la sonnette a douze anneaux — bel échantillon des reptiles qui pullulent dans ces contrées. A onze heures, on signale de la fumée dans le nord-ouest. J'y dépêche une escouade de huit hommes ; elle nous apprend que les Indiens ont passé la rivière, qu'ils nous entourent et nous épient. Plusieurs de nos camarades souffrent de coliques affreuses, de diarrhée violente que nous combattons avec le guarana {Paullinia sorbUis^ famille des sapindacées), dont je possède, par hasard, encore un petit morceau. Les Indiens du Caupolican et du Béni excellent à le préparer. C'est un astringent puissant; largement dilué, il fournit aussi une boisson rafraîchissante, douée de propriétés fébrifuges. — Toute la nuit, le tonnerre gronde dans l'ouest et le sud-ouest.
i 7 octobre. — Un grand estero nous ferme le passage. L'orage éclate, violent, suivi d'averses copieuses. Nous cherchons un refuge sous un bouquet de palmiers, et chacun s'élève à la hâte un abri de feuillages. La faim commence à nous tirailler l'estomac. Tous les trois jours, on fait une distribution de viande fraîche, mais elle se pourrit promptement, par suile de la chaleur et de l'humidité. Les plus affamés s'en nourrissent.
i 8 octobre. — Repos. — On attend en vain un rayon de soleil pour sécher harnachement et nippes. Une reconnais-
sance poussée dans le nord révèle des traces fraîches du passage d'Indiens à pied et à cheval.
19 octobre, — Chutes fréquentes. Deux bêles de somme restent embourbées ; le campement est assailli par d'innombrables fourmis rouges qui nous mettent à la torture : tant bien que mal, on s'accommode dans les hamacs. En voulant recueillir, dans l'obscurité, ma sacoche laissée à terre, je pose ma main sur une de ces énormes mygales velues, si abondantes dans ces parages, et que les Boliviens connaissent sous le nom de pasankas.
20 octobre, — Les nuits sont presque toujours froides et humides, le thermomètre tombe souvent à 5 degrés centigrades. — Nous abandonnons la petite rivière que nous explorions depuis trois jours. Passant sur l'autre rive, nous reprenons la route de l'ouest-nord-ouest. Cet arroyo, qui prend naissance à la hauteur de la junta, est formé des esteros et des banados du Pilcomayo. Ses rives sont exclusivement couvertes de ceibos el de lapachos^ dont les belles fleurs rouges et roses forment des massifs de l'aspect le plus agréable. Sa direction va du nord au sudsud-est, puis à l'est-sud-est. Large d'environ 12 à 15 mètres, le cours en est obstrué par des masses d'équisétacées, d'isoètes et de roseaux. Ses eaux sont claires et limpides, mais salées. Il se jette dans le Paraguay, très probablement à la hauteur du Monte Lindo,
Un de nos hommes, à qui l'ordre a été donné de gagner l'autre rive, se précipite avec armes et bagages au milieu des joncs. Ne sachant pas nager, il se tire d'affaire comme il peut, mais non sans courir de dangers. Ces exemples d'obéissance passive sont très fréquents dans l'armée argentine et tout à son honneur. Je n'ai jamais entendu discuter un ordre. Tout dernièrement encore, il s'agissait de traverser une rivière large, profonde, à courant rapide; le sous-lieutenant du détachement commanda à un de ses hommes de passer de l'autre côté : le soldat, qui ne savait pas nager, se jeta bravement à l'eau, et l'on eut toutes les peines du monde à l'en retirer ! Il va sans dire que le lieutenant paya des arrêts cette coupable irréflexion.
2i octobre, — La marche est aujourd'hui plus facile : nous ne perdons qu'une mule.
22 octobre. — Nous nous frayons passage au milieu d'un inextricable fouillis de joncs, en lançant en avant les quelques animaux de boucherie qui nous restent. Les hommes vont à pied dans la fange, afin d'alléger leurs montures. Celle étape nous coûte trois chevaux. Du haut des arbres où nous nous portons en observation, on voit se déployer les grands baûados du Pilcomayo : d'immenses nappes d'eau s'étendent sur notre droite, brillant au milieu des franges verdoyantes des esleros. La marche doit être prudente et raisonnée, pour éviter culs-de-sac, marais et bourbiers. La moindre fausse manœuvre nous coûterait infailUblement le reste de notre cavalerie, amaigrie et épuisée. Les reconnaissances préalables que je dirige en personne, nous permettent d'éviter les zones dangereuses.
24 octobre, — Cinq mules restent ensevelies dans le marais.
25 octobre, — Dans l'épaisseur du tronc d'un ceibo, une croix a été très récemment taillée au couteau. Un détachement argentin a dû passer par là ; à certains indices on reconnaît que cette escouade était celle du colonel Gamensoro, se dirigeant sur Fotheringham, où elle arriva quelques jours avant notre départ. Nous apprîmes que l'un des nombreux Tobas ramenés prisonniers de guerre, profilant de ce qu'un sergent passait près de lui, lui arracha le long couteau de Gaucho qu'il portail derrière le dos. et le lui planta entre les deux épaules. Le sergent en mourut. C'était là le lieu de sa sépulture, et les traces des balles qui criblaient les troncs des arbres environnants ne laissèrent aucun doute sur le châtiment infligé aux rebelles.
Nous sammes ici entourés de lagunes et de marais; en face, un petit ruisseau barre la route ; une épaisse fumée apparaît sur la droite; une reconnaissance que nous faisons à pied ne nous révèle rien de particulier.
26 octobre, — La colonne est au repos et la chaleur suffocante. Couchés dans les hautes herbes, mes gens passent à dormir les heures les plus lourdes de la journée.
Étendu dans mon hamac, je rédigeais mon journal ; le sergent reposait dessous, à i*ombre; tout à coup j'aperçois un énorme serpent à sonnettes enroulé autour de sa jambe, glissant la tête sur sa poitrine nue : que faire? Réveiller le sergent, mais Ce serait sa mort! Me rappelant la chasse au cobra capello de l'Inde, je fais dévier la tête du crotale, par des mouvements presque imperceptibles, et, depuis mon hamac, le chatouillant sous la gorge avec une tige de graminée, je parviens, à l'aide d'une corde en nœud coulant, à serrer vigoureusement le cou de l'animal.... Le sergent se réveille sous les étreintes du reptile qui cherche à se dégager; il s'évanouit de frayeur. Un coup de sabre tranche la tête du serpent. Bien que, tous les jours, nous eussions à prendre les plus grandes précautions pour établir le bivouac et chasser les reptiles qui pullulent dans tout le Ghaco, cette aventure nous épouvanta : à tout moment elle pouvait se renouveler et se traduire par la mort de l'un de nous. — Les incendies allumés par les Indiens nous entourent complètement.
27 octobre, — Nous passons sans dommage l'arroyo Roca et piquons droit vers le nord-ouest, par une forêt assez épaisse. Nous perdons un cheval et tuons un autre crotale, qui mesure 1 m. 42 de long. Dorénavant je ne compterai plus ceux auxquels il faut faire la chasse pour prendre possession des campements. Les garapalas, sorte de grosses tiques, nous sucent et nous rongent. La nuit, les incendies nous mettent sur les dents. Force est à la troupe de se maintenir au vent, de circonscrire la campée en arrachant ou tranchant les herbes à la pelle et au sabre.
29 octobre, — Après avoir coupé deux grands sentiers d'Indiens, nous sommes arrêtés par un immense estero étalé à notre droite. 11 nous faudrait aller vers le nord pour atteindre ou tout au moins rallier le point qui sert de limile à notre exploration : malheureusement les marais nous rejettent toujours à l'ouest. Nos efTorls échouent à les traverser. Vers le soir, nous suspendons nos hamacs dans un petit bouquet de palmiers, au milieu de cet océan d'eau et de boue. Demain nous battrons en retraite. Impossible
i36 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
de fermer l'œil : des nuées de chauves-souris vampires se sont abattues sur nous.
3 i octob7*e. — Nous trouvons sur notre gauche un grand sentier d'Indiens. Les ranchos ont été abandonnés récemment. Les Tobas fuient devant nous, emmenant brebis, chevaux, mules, vaches, etc.
2 novembre, — Je me dirige vers le nord pour essayer d'atteindre le Pilcomayo ; lagunes et esteros nous barrent le passage. L'extrême sécheresse permet de s'aventurer dans celte région humide, qu'en tout autre temps il serait dangereux d'aborder. Les hautes herbes , les roseaux , les feuilles de palmiers armées d'épines, nous mettent en sang les pieds et les jambes. Esteros et totorales se succèdent sans fin, formant des cirques tangents entre eux, entourés d'une frange de palmiers, dont nous profitons pour avancer au plus près. On traverse ainsi une région privée de toutes traces humaines, et hantée par les jaguars, les pumas, les fourmiliers, les tapirs, etc. Un petit bois d'algarrobos et d'espinillos se dessine sur notre droite; la .troupe s'y engage, coupant les branches, arrachant les lianes, rampant sur les genoux. L'un de nous frôle par mégarde un nid d'abeilles lechiguana : l'essaim se met à bourdonner aussitôt à nos oreilles et nous crible de douloureuses piqûres. Le terrain semble s'élever un peu et nous finissons par déboucher au milieu d'une prairie superbe couverte de pâturages magnifiques. Le sol n'est pas humide et nous réserve un bon gîte pour la nuit. Nos bêles vont largement profiler du champ de graminées sur lequel nous avons plaisir à étendre les couvertures. Mais toutes les provisions sont épuisées, et depuis déjà quelques jours, nous en sommes, pour la viande, au régime de la demi-ration, car nos animaux de boucherie diminuent rapidement. Il ne nous en reste plus que sept, et nous pressentons devant nous un « inconnu » probablement peu maniable.
Aujourd'hui, le brave capitaine Robirosa, commandant de l'escorte, accomplit ses vingt-neuf ans, et, à cette occasion, disparaît la dernière goutte de cognac que je conservais soigneusement. La chaleur est horrible. A l'ombre,
DANS LE DELTA DU PILGOMATO. i39
le thermomètre atteint 40<> centigrades vers deux heures de l'après-midi ; les cas de diarrhée chronique se multiplient, par suite de Tusage constant d'une eau toujours boueuse et saumâtre.
3 novembre, — Nous retombons dans les bourbiers, qui se développent dans l'est et dans le sud. Il faut revenir sur nos pas. Marchant en éclaireur avec deux hommes, je me rends compte que tout passage par le nord est impossible : Feau atteint le dos des mules. Du sommet d'un palmier, je ne vois que l'effrayante uniformité de cette mer de joncs et de roseaux.
4 novembre. — On regagne le campement que nous occupions le 2. Nous faisons fête aux fruits mûrs des chanares,
5 novembre, — A quatre heures du matin, nous reprenoDS notre roule vers l'ouest. Quand il est possible de se maintenir sur la lisière des terrains un peu plus élevés qui bordent les lagunes, la marche est plus commode, mais n'est point dans la direction voulue; il nous faut forcément aller vers le nord pour atteindre le Pilcomayo, qui court sur notre droite, orienté ouest- nord-ouest à estsud-est. La chaleur est plus accablante que jamais. A neuf heures nous n'avons pas encore trouvé une goutte d'eau douce. On pousse vigoureusement l'étape. Nos hommes tout débraillés, vêtus de haillons, font preuve d'énergie et de confiance. A onze heures, nous trouvons un petit ruisseau d'eau jaune, croupie, amère et saumâtre. A six heures du soir, après une course de huit lieues, nous nous laissons tomber épuisés et mourant de soif. Je ne connais rien de plus affreux que de patauger toute une journée dans la boue et dans l'eau sans moyen d'apaiser les ardeurs de la soif : tout ici est salé. — Nous nous mettons à creuser le sol, pendant que nos animaux, affolés et désespérés, se dispersent en tous sens. On suit d'un œil inquiet tous les mouvements de celui qui bêche. A chaque pelletée, nous nous disputons la fange aqueuse qui s'en dégage, et la pressant dans le premier chiffon qui tombe sous la main, nous la suçons avidement. Notre aspect est hideux : la
figure, la barbe, les cheveux même de certains d'entre nous sont enduits d'une épaisse couche d'argile : ils s'étaient couchés à plat ventre pour mieux atteindre le fond du trou.
Tous nos efforts n'aboutissent qu'à ce triste et répugnant résultat. Mon malheureux camarade Gillibert a perdu toute énergie el souffre atrocement. Nous passons la nuit sans fermer l'œil une minute, entre les uns qui gémissent et les autres qui se tordent dans des coliques affreuses.
6 novembre. — C'est à pied que nous avançons aujourd'hui, car nos animaux sont réduits à la dernière extrémité et ont peine à se traîner eux-mêmes, Le silence règne parmi nous, ce silence des situations graves, qui, à tout moment décisif, pèse sur une réunion d'hommes. Si dans deux heures nous ne trouvons pas d'eau douce, nos animaux vont périr, la colonne va se décimer. Les cris gutturaux des chaunay chavarria ou chaîa annoncent la présence de l'eau dans les environs, mais est-ce de l'eau douce? Deux beaux hérons cendrés passent au-dessus de nous dans la direction du nord -est; on oblique légèrement de ce côté : nous apercevons un eslero. Les animaux s'y précipitent. En dépit de nos défenses réitérées, les hommes courent à leur suite. Si ce n*est de l'eau bien potable, elle est, en tout cas, moins saumâtre que celle que nous avions bue jusqu'ici. La halte est commandée, le campement établi, et nous dévorons à belles dents le morceau de bœuf qui constitue notre ration. Un des hommes, allant chercher de l'eau dans l'épaisseur des joncs, se trouve tout à coup en présence d'un beau jaguar, que sa présence surprend sans effrayer. Il est abattu d'un coup de feu. Les journées du 7 et du 8 se passent dans le repos le plus absolu.
iO novembre. — Vers sept heures du matin, l'orage éclate avec violence, la pluie tombe à torrents, le vent fait fureur. Pendant que nous courons chercher un abri, des cris s'élèvent sur notre gauche : les Tobas nous chargent, lance en main!
L'attaque avait été soudaine. Nous nous tenons sur la défensive, pendant que six hommes se précipitent sur les
lodiens ; la première décharge en abat quelques-uns. Mon cheval s'embourbe et se renverse sur moi; impossible de me dégager ; deux Tobas s'avancent de toute la vitesse de leurs chevaux, et m'empoignent prestement. Un des nôtres entend mes cris d'appel. Il accourt, tue l'un des sauvages; l'autre détale. Quelques pas plus loin, nous surprenons le gros de leurs forces; ils disparaissent aussitôt, laissant entre nos mains une vingtaine de brebis.
Nous campons à cet endroit même, car la bourrasque devient de plus en plus violente. Le bruit strident de la foudre est vraiment épouvantable. Nous cherchons un asile dans l'épaisseur d'un taillis. On dresse des piles de bois, car le vent du sud souffle, violent et glacial. Tout transis de froid 5 nous nous occupons de faire du feu, autant pour sécher nos nippes que pour rôtir une ou deux des brebis capturées. Mais que de mal à trouver parmi nous un petit morceau de chiffon non encore mouillé ! Nous l'effilochons avec soin, pendant que quelques-uns enlèvent, sur les troncs d'arbres, les mousses et les parties de l'écorce respectées par les averses. Deux ou trois cartouches sont vidées, car les allumettes nous manquent ; un coup de fusil met le feu à la poudre. C'est alors qu'il faut voir l'attenlion du Gaucho à souffler sur les brindilles réunies avec art, pour obtenir que ce monceau, sur lequel l'eau ruisselle, se sèche, s'échauffe et s'embrase!
Le fumet des rôtis chatouille agréablement l'odorat : c'est par quartiers que nous . embrochons les pièces et que nous les dévorons. Puis, satisfaits, repus, sans souci du passé et sans inquiétude de l'avenir, nous nous étendons sur les lambeaux de couvertures, fumant, en guise de tabac, la bouse de nos animaux séchée au soleil et roulée dans des feuilles de palmier.
/ i novembre, — La marche est lourde, l'averse d'hier a détrempé le terrain argileux et glissant. La crainte des Indiens nous tient constamment en haleine; il est à redouter qu'aux abords du Pilcomayo ils n'aient opéré un mouvement de concentration pour se venger de l'échec d'hier. Leurs chiens hurlent dans le silence de la nuit.
142 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
12 novembre, — De très bonne heure nous observons de nombreuses traces d'Indiens à cheval et à pied sur les senliers larges et bien ouverts. Les cases sont abandonnées depuis deux jours à peine. Afin de gêner noire marche, retarder notre arrivée au rio et gagner du temps pour se préparer à une nouvelle attaque, ils ont soin, en s'enfuyant, d'incendier tous les pâturages. On force l'étape et, entrant sous bois, nous voyons enfin, calme et tranquille, le Pilcomayo s'étendre à nos pieds. Un nombre considérable d'empreintes fraîches disent que les Tobas ont passé sur l'aulre rive. Nous touchons au terme de noire itinéraire, car je reconnais la région traversée en 1883, à la lêle de la colonne bolivienne. Des détachements de deux ou trois hommes inspectent les environs, pendant que nous nous disposons à gagner l'autre berge. Par bonheur, le rio est guéable. Deux jeunes Indiennes Tobas s'ébattent dans l'eau à quelques mètres de nous. Nous prenons nos dispositions pour nous en emparer. Le bruit des branches qui fléchissent ou se brisent leur annonce le danger; elles prennent la fuite, un soldat les couche en joue. Un Toba à cheval traverse la rivière. Le coup part, le cheval tombe, l'Indien disparaît en courant. Il n'y a plus un instant à perdre : les Tobas peuvent être nombreux, et il serait dangereux de ne pas prendre l'offensive. Laissant la colonne assurer le passage du Pilcomayo sous la garde du capitaine, nous dépêchons trois hommes dans l'est et trois dans l'ouest, afin de reconnaître la position de l'ennemi ; puis, à la tête de six autres, je pars sur les traces des Tobas. Ordre est donné à tous de rallier en hâte le point où la fusillade se fera entendre plus nourrie. Les sentinelles avancées de l'ennemi déguerpissent dans toutes les directions, en poussant leurs cris de guerre. Nous partons au pas gymnastique. Arrivés à une heue de là, nous apercevons, dans une clairière bordée de magnifiques palmiers, trois grandes files de cases dans lesquelles des naturels, en nombre considérable, sont en train de faire rôtir du poisson. Il est environ dix heures du matin. A notre vue, ils se dispersent en proie à une panique épouvantable. Nous n'aperce-
YODS au milieu d'eux ni femmes, ni enfants, ni vieillards. Ce sont bien des guerriers réunis dans la pensée de fondre sur nous. L'attaque s'engage au milieu de cris et des japapeos (hurlemenls qu'ils font entendre en mettant la main sur la bouche). Tous nos coups portent. Mais un certain nombre de cavaliers tobas parviennent à nous tourner sur la gauche. Nous nous replions en bon ordre, moi septième, et, entourant le tronc d'un gros algarrobo, nous faisons feu dans toutes les directions pendant près de deux heures, puis les Tobas s'enhardissent : quelques-uns sont à cheval, et tandis que les autres se massent pour nous écraser, ils courent sur nous de toute la vitesse de leurs moutures. Nos hommes savent que l'issue de la bataille dépend du sort des principaux capitaines. Ils les reconnaissent à leurs cris et à leurs gesticulations. L'un d'eux, monté sur un superbe cheval noir qu'il manie avec la plus grande adresse, défie les balles, nous charge plusieurs fois au galop, se dissimulant, pendant la retraite, derrière les flancs de son rapide coursier.
Le clairon de nos camarades résonne tout à coup à nos oreilles, et suivis de toute la colonne, baïonnette au canon, nous nous élançons sur les Tobas. Leurs cahutes tombent en notre pouvoir; on y met le feu. Après une résistance désespérée, ils nous abandonnent le champ de bataille, les morts et les blessés. Nous courons après les fuyards, mais épines et ronces arrêtent bientôt notre ardeur. 83 brebis, 7 beaux chevaux, 5 mules, forment le butin de la journée. Tous les nôtres répondent à l'appel; seuls trois hommes sont légèrement atteints.
Le campement est adossé par sa droite sur le Tilcomayo, rfonl les berges sont hautes de près de 12 mètres, et, pour éviter les surprises, nous établissons le bivouac vis-à-vis de k dairière. Le nombre des ranchos, des fovers et des broches chargées de poisson montre que les Tobas auxquels sous avions eu affaire pouvaient bien être quinze cents. Nous recueillons une grande quantité d'objets abandonnés, d'armes et d'engins de pêche. Nous avions tout lieu de nous réjouir d'être à si bon
marché sortis de ce guêpier ; encore fallait-il ne^ négliger aucune mesure de précaution. Arrivant maintenant au terme de notre exploration terrestre du delta du Pilcomayo, dans sa partie sud-argentine, nous devions aviser aux voies . et moyens de retour. Je désirais vivement compléter mes" études sur l'hydrographie du fleuve, et l'idée me vint* de regagner le Paraguay en descendant le rio sur des pirogues creusées dans des troncs, jusqu'à son confluent en face du cerro de Lambaré. Le capitaine, tout en étant disposé à m'aider dans cette nouvelle entreprise, réserva cependant son adhésion. Pour le moment, il fallait se mettre en garde contre les surprises de nuit, toujours redoutables de la part d'un ennemi acharné, et très dangereuses pour nous, étant donné l'état d'épuisement dans lequel se trouvait la troupe, à la suite de quarante jours d'une marche des plus pénibles.
En conséquence, tout le monde reste sur pied cette première nuit. Les lueurs blafardes des ranchos qui brûlent encore éclairent par intervalles le champ de carnage, que parcourent, en poussantdes hurlements lugubres, les chiens des Tobas en quête de leurs maîtres. Des embuscades sont étabhes par groupes de deux hommes, et, ayant eu la précaution de conserver, dès le début de notre exploration, les allumettes humides qui paraissaient sans emploi, j'en utilise le phosphore pour en frotter la mire de nos fusils, ce qui, dans l'obscurité, permet de tirer et de viser avec assez de justesse. Grâce à ce stratagème, plusieurs Tobas à cheval tombèrent sous nos balles cette nuit et les suivantes.
L'attaque que nous redoutions ne se renouvela pas; les Tobas, reconnaissant la supériorité de nos armes, avaient adopté la tactique commune à tous les Indiens : fatiguer l'ennemi, le maintenir toujours en alerte, épuiser ses forces par des veilles constantes, et tomber sur lui à la moindre négligence.
Pendant les six jours que nous occupâmes ce campement, ils ne cessèrent de nous harceler jour et nuit, mais on ne leur donna jamais l'occasion d'une revanche. Bien que le sommeil paralysât nos actions, nous ne négligeâmes
point de faire bonne garde. Une fois cependant, dans Tobscurité profonde de la nuit, une sentinelle dormait, appuyée sur son fusil. Je la réveillai et lui fis comprendre les risques qu'elle courait et nous faisait courir. — Le moindre des dangers qui la menaçait était qu'un espion toba se précipilât sur elle, la désarmât et la frappât de son propre fusil. J'en étais là de ma conversation avec mon homme, lorsque je crus m'apercevoir qu'un petit arbre qu'il m'avait semblé observer plus à droite, occupait maintenant une position différente. Pensant que mes yeux m'avaient trompé, je portai toute mon attention sur l'arbuste, et reconnus qu'il se déplaçait presque imperceptiblement. Or j'avais déjà remarqué un fait semblable lors de ma première campagne. La sentinelle et moi simulons le sommeil; l'arbuste se rapproche. Saisissant mon fusil, j'épaule et ajuste lentement. Le coup part. Nous nous précipitons. Un Toba gisait sur le sol, le flanc percé par la balle, étreignant encore la branche à la faveur de laquelle il comptait nous espionner.
Les ruses employées par les Indiens en pareille circonstance peuvent dérouter les intelligences les plus perspicaces; la sécurilé relative de la marche de la colonne et tout le succès d'une exploration reposent uniquement sur l'étude des mœurs, des habitudes et des idiomes des différentes tribus que l'on doit traverser. Toute une période d'observations est donc nécessaire au voyageur qui se prépare à pénétrer dans l'inconnu ; il ne saurait s'en dispenser, sous peine d'exposer lui et les siens aux plus redoutables conséquences. Et d'abord il lui faut, autant que possible, éviter de prendre trop au sérieux les renseignements contradictoires que lui fournissent avec empressement, je dirai même, avec acharnement, les gens civilisés du pays vivant loin des Indiens dont ils prétendent connaître les mœurs. Les nouvelles à sensation, les aventures exagérées, grossissant au fur et à mesure qu'elles passent par la bouche d'un nombre croissant d'individus, faussent leur esprit, et leurs racontars trompent l'expérience la plus froide et la mieux réfléchie. On doit donc se rendre sur les
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lieux, c'est-à-dire à la frontière, pour me servir du root qui exprime là-bas la Hmite indécise et indéfinie du monde civilisé et du monde sauvage. Un séjour de quelques mois s'y impose, entièrement consacré à observer tout ce que l'on voit, tout ce que l'on entend, sans jamais donner à connaître ses impressions. A cette limite où il serait malaisé de dire où finit la civilisation et où commence la barbarie, la nécessité oblige à se montrer réservé sur ce que l'on va faire ; — le danger, le plus souvent, n'étant pas dans l'inconnu de l'au delà, mais parmi les gens dont les tendances et les aspirations ont pour objet de profiter de tout ce qui peut être pour eux une occasion de lucre ou de rapine. Déclassés, condamnés, rebut de toutes les sociétés, la plupart de ceux qui se réfugient si loin sans métier avouable, sont autrement à redouter que les Indiens inoffensifs, perdus dans la profondeur de la sylve. L'action de la justice, de l'administration, de la loi, ne les atteint plus, et le vol, l'assassinat ou la trahison, restent presque toujours impunis. Cette zone, à mon humble avis, constitue la zone dangereuse; certes, du contact quotidien, constant, de cet homme de la frontière avec les Indiens de l'intérieur résultent des représailles terribles, toujours enfantées par les abus, des excès iniques entraînant des scènes de pillage, de meurtre, d'incendie, où les innocents payeaàt souvent pour les coupables, mais le spectateur témoin de ces faits ne saurait conclure que cet homme blanc soit un digne représentant de notre civilisation, pas plus que la férocité de l'Indien trompé, volé, maltraité, n'est la marque distinctive de sa tribu et de sa race.
L'explorateur reconnaîtra donc sans peine que, du côté du monde civiUsé, les crimes portés sur le compte du tempérament barbare de cet Indien sont la suite de vengeances, déplorables, sans doute, mais expliquées par les abus commis. Du côté du monde sauvage, il verra que, dans l'esprit de cet Indien si borné et si primitif, si ignorant de notre vie, le discernement ne va pas jusqu'à lui permettre de distinguer un honnête blanc d'un criminel, et de croire à la parole du premier. Personnifiant dans le second tous
ceux de la même couleur et de la même race, il fera retomber sur les étrangers, quels qu'ils soient, le poids entier de sa haine et de sa colère. Tous sont des ennemis, sauf pourtant le missionnaire, l'homme qui, fuyant le monde, est venu se faire l'ami et le défenseur de l'Indien. Ayant gagné sa contiance, grâce à son abnégation et à son dévouement, il devra faire comprendre à cet esprit méfiant et sauvage, qu'à côté du blanc qui leur a infligé tant de souffrances, il en est d'autres qu'intéresse son sort et qu'animent des sentiments plus justes et plus équitables ; qu'au delà de ses forêts, de ses rivières, il existe des centres d'aclivilé où le travail assure à chacun des conditions de bien-être, de lui inconnu ; malheureusement, l'œuvre du missionnaire sera fréquemment compromise par ses voisins de la même frontière, jaloux de son influence. Irrité alors des vexations de ses congénères, il reporte le bénéfice de cette équivoque à son profit et à celui de sa communauté, et pour mieux assurer sa conquête, pour mieux dominer l'Indien, il s'en établira le soutien naturel, dans les cas même où le droit serait du côté des colons.
Donc, le voyageur doit être toujours sur ses gardes. £n commençant par se mettre au courant de l'idiome du pays qu'il veut parcourir, il évitera les méprises si redoutables entre gens qui ne se comprennent point, et les traductions plus ou moins fantaisistes des interprètes.
J'ai parlé plus haut des ruses employées par les Indiens en présence d'une colonne qui travei^e leur territoire : qu'on me permette ici de relever celles dont j'ai élé témoin pendant mes cinq années de pérégrinations dans le Ghaco.
La troupe en marche n'a pas encore pénétré dans la région que déjà des émissaires sèment la nouvelle de tous cotés. Par les échanges et contacts journaliers entre les Indiens de l'intérieur et ceux de la frontière, les premiers sont au fait de toutes les péripéties de la période d'organisation de la caravane. A son approche, des nuages de fumée, s' élevant de toutes parts, signalent la route suivie par l'escouade. Entre temps, des messagers portent les mots d'ordre des capitaines; ceux-ci tiennent des conci-
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liabules sur Tattilude à prendre vis-à-vis de Tennemi. A pied ou à cheval, les espions se glissent sur ses traces, Fcbservent, se dissimulent dans l'épaisseur du taillis ou rampent dans les hautes herbes. Le cercle des opérations de chacun d'eux est limité; arrivé au terme de sa course, il se trouve en présence du délégué des tribus voisines : la poussière du sentier, le sable du désert attestent qu'il y a eu contact, que les Indiens se sont assis, couchés, ou simplement tenus debout pour conférer; puis tous repartent : les uns retournent en arrière pour reprendre leurs devoirs d'espions ; les autres courent en avant. Il est facile de le constater par les empreintes opposées des pieds ; sauf quand l'imminence du danger ou quelque stratagème porte les sauvages à dissimuler leurs traces au moyen d'une branche qu'ils traînent après eux.
A l'approche d'une colonne, les femmes et les enfants prennent la fuite deux ou trois jours à l'avance, emmenant bœufs, moulons et chèvres dans les profondeurs de la forêl. L'Indien qui se prépare au combat met d'abord à l'abri tout ce qu'il possède. Quand il est surpris au milieu de sa famille, il se montre rarement agressif; il offre ses services en qualité de guide, moins pour être utile à la troupe que pour hâter son départ.
Coupant en tous sens l'énorme territoire, de grands sentiers se croisent à l'infini. Une fois en possession de l'un d'eux, on peut assez facilement parcourir toul le réseau. L'Indien le sait; il tâche, en conséquence, d'égarer les recherches et de dépister le raslrillador (celui dont la fonction est de suivre sur l'herbe ou le sable les vestiges du passage de l'homme ou de l'animal). Il n'est pas rare de voir un routin bien ouvert, tracé droit et large, se rétrécir, diminuer, disparaître ou se diviser en un faisceau de quinze ou vingt sentes qui se confondent un peu plus loin avec le sol vierge de la prairie.
Il n'y a plus qu'une chose à faire pour retrouver la piste : prendre à la boussole, ou simplement à l'œil, l'orienlation du tronc principal et la suivre à travers champs : on peut être sûr, au bout de quelques cents mètres, de tomber sur une
rancheria, au milieu des hurlements et des cris de la tribu fuyant et se dispersant dans les bois.
Par suite de Tabsence voulue et combinée des Indiens qu'ils pensaient rencontrer à chaque pas, les hommes à peine entrés dans le désert croienl la région inhabitée. Leur confiance en eux-mêmes entraîne presque toujours de déplorables conséquences. Le sauvage ne perd pas un mouvement de la colonne et de ceux qui la composent. Il rampe dans la roselière ; il se glisse dans les taillis ; il imite le cri du renard, pour mieux tromper quelque sentinelle imprudente qu'il guette, surveille, épie jusqu'au moment où il fond sur elle et la transperce de sa lance.
La lutte contre le climat, contre l'inconnu dont les surprises imposent, même aux tempéraments les mieux trempés, tel est le fond des préoccupations matérielles et morales du chef de colonne ; il n'a pas trop de toute sa volonté pour faire face à l'imprévu de chaque jour et de chaque heure. Et si tous les jours il lui faut distraire de son travail une certaine somme d'attention pour chercher à s'expliquer les rapports réciproques des événements dont les Indiens sont les auteurs, cet homme si brave, si énergique, si courageux qu'il soit, se trouvera presque désarmé devant l'astuce de ses adversaires. Aussi, dans la plupart des explorations, l'habileté esl-elle plus nécessaire que la force.
Avant de reprendre mon récit au point où je l'ai laissé, c'est-à-dire à la Espéra, je vais dire une fois pour toutes comment une colonne se déplace à travers le désert, et l'emploi que son chef, commandant et directeur, est obligé de faire de son temps.
A l'exception de la dernière exploration de 1886-1887,, dans le Chaco boréal, j'ai toujours été, dans mes autres voyages de 1883-1885 et 1886, seul à rédiger le journal scientifique de Texpédition. Voici de quelle façon se distribuaient nos heures :
Vers trois heures du matin, une sentinelle me réveille ; je procède aux observations météorologiques. Un officier passe dans les rangs des dormeurs, blotlis sous leurs mous-
iiquaires ou enveloppés de leurs hamacs : AjTÎba! arriba! (Debout! debout!) Les yeux se frottent; les bras s'étirent ; en un instant, la troupe est sur pied. Toilette des plus sommaires. Presque toujours, on se lève comme on s'était couché, c'est-à-dire tout habillé. Si on a enlevé ses bottes, il faudra les examiner avec soin : peut-être la fraîcheur de la nuit y aura-t-elle poussé un crotale, une mygale, un scorpion, ou un de ces énormes crapauds appelés là-bas cscuersos, trop heureux de profiter d'une aussi confortable retraite.
S'il y a de l'eau en abondance, on s'en rafraîchit la tète; du corps, je n'en parle point. Étant donné le peu de temps à y consacrer, l'opération doit être réservée pour un avenir plus ou moins prochain. Les uns vont à l'aiguade, les autres font le bois ; les pavas, sorte de théières, s'alignent devant le feu.
Dans les premiers jours de marche, on y fait infuser ou bouillir du maté, du thé, du café ; mais quand la disette arrive, que les provisions sont épuisées, l'instinct du Gaucho ou du fronierizo (homme de la frontière) les remplace par les premiers j/wyws (simples) venus, le bledo, Varrayan, le paifco, que son flair lui fait reconnaître comme possédant des propriétés toniques ou aromatiques. •
Cette opération s'exécute par groupes de six à huit; à tour de rôle en se passe la bombilla (chalumeau de métal), on devise sur les incidents de la nuit; on fume des cigarettes, en attendant que l'aube projette ses lueurs pâles sur le fond noir du ciel.
On roule ensuite moustiquaires, hamacs, couvertures, tout ce qui fait la literie, en les enlevant toujours avec soin du sol; puis chacun, armé du lazzo, cherche à se rendre maître de son cheval et de sa mule. On les selle en un clin d'œil, on chausse les éperons, on allume la pipe ; les premiers rayons de l'aurore éteignent dans leur teinte pourprée les derniers scintillements des étoiles. En route! la journée promet d'être chaude. Profitons des frais effluves du matin avant d'ahaner sous la chaleur accablante du jour!
Je prends la tête de la colonne et chacun emboîte silen-
DANS LE DELTA DU PILGOlfAYO. 153
cieusemeat le pas du camarade qui le précède. La reconnaissance que j'ai faite la veille me permet de fixer mon rhumb d'après la topographie de la région, ou de suivre un sentier indien, si nous avons intérêt à Fexplorer. Le plus souvent, après quelques jours de dressage, je conduis mon cheval des jambes, abandonnant la bride sur son cou ; mon carnet d'observations d'une main, mon crayon de l'autre, je note tout ce qui arrête mes yeux, à droite ou à gauche de l'itinéraire, relevant à la boussole nos positions que je complète par l'heure des observations et l'allure de mon cheval. De cette façon, mes feuilles de chaque jour reflètent tous les détails du terrain, bois, forêts, prairies, rivières, ruisseaux, lacs, lagunes, nature et fertilité du sol.
Pour plus d'uniformité dans ces relevés à vue, je chemine généralement, escorté de trois ou quatre hommes, à 500 ou 600 mètres du reste de la colonne; elle suit, les bagages d'abord, les chevaux ou mules de rechange, puis notre réserve de boucherie, bœufs, vaches ou taureaux.
Les premiers jours, les disparadas des animaux sont à craindre : c'est un rude travail pour les caballerizos, chargés d'en prendre soin, que de les relancer dans l'épaisseur des fourrés pour les ramener dans la file; mais, plus on avance, plus la bête s'habitue , s'enrégimente en quelque sorte, et à moins d'une marche forcée, de manque absolu d'eau et de pâturage, elle suit, d'un pas uniforme et cadencé, les étapes de la caravane.
J'ai toujours préféré m'en rapporter à moi-même pour la direction de ma troupe, que de me conformer aux indications des Indiens. Dans presque tous les cas où, cédant aux désirs de mes camarades, je me suis écarté de celte règle, nos guides ont pris la fuite après nous avoir fourrés dans un marais ou plantés dans les bois, sans une goutte d'eau. L'expérience pratique du Gaucho, de l'homme de frontière, ajoutée à celle qu'on a acquise, permet d'ailleurs de reconnaître d'après la nature de terrain et l'aspect de la végétation, les traces des animaux et des sauvages, les conditions d' « habitabilité » de la région qu'on explore.
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Si la marche est troublée par des inquiétudes au sujet des Indiens, toute l'attention doit se porter sur Farrière -garde : neuf fois sur dix, c'est par elle qu'ils commencent l'attaque. L'avant-garde observe attentivement les sentiers , relève toutes les empreintes, examine les ranchos habités, abandonnés ou incendiés.
Quant aux bêtes sauvages, jaguars ou pumas, il n'y a pas lieu de s'en préoccuper. Les bruits d'une colonne en marche suffisent pour les éloigner : l'animal le plus redoutable pour l'homme, est assurément l'homme.
Donc, le chef d'une mission devra être toujours à l'œuvre, toujours sur la brèche, dans toutes les circonstances et quel que soit l'état de sa santé; pluie, chaleur, moustiques, fondrières, escarmouches, fièvre, faim ou soif, rien ne doit l'arrêter.
Dans la présente exploration, nous campons généralement vers neuf heures du malin, au moment où le soleil, déjà haut sur l'horizon, nous darde ses flèches brûlantes. Pousser plus avant serait sans profit ; le pas se fait lourd ; les animaux cherchent l'ombre des taillis; les d'esparada$ sont à craindre. Je choisis l'endroit qui me semble propice, tant au point de vue de la sécurité, que du plus ou moins d'abondance d'herbe et d'eau. L'ordre de « halte » est donné après accord avec le chef militaire de l'escorte. C'est à lui qu'appartient le soin d'établir le campement. On forme le carré ; les sentinelles prennent leilr poste, l'arme au bras ; les autres procèdent au déchargement des bagages, mènent les animaux à l'aiguade, ou les font pâturer sous bonne garde en dehors du bivouac, leur réservant pour la nuit un espace dans le carré. Je me couche au pied d'un arbre ; mes petacas sont descendues les premières, et je transcris aussitôt sur le journal les notes de mon carnet de route. Puis, je détermine, par l'estime, mon point en latitude et en longitude, et donne à mes compagnons — dans la limite d'exactitude qu'il me paraît utile d'adopter — la distance parcourue et la distance restant à parcourir. Ce travail me prend environ deux heures ; pendant ce temps, mon ordonnance et ses camarades préparent le déjeuner.
C'est jour de ration : chacun s'apprôle à faire bombance. Un bœuf est désigné — hélas! un de nos compagnons, lui aussi! Mais en un clin d'œil, on l'a saisi, garrotté, abattu; les couteaux reluisent, aiguisés; les mugissements lugubres de ses camarades accourus près de lui à la vue du sang qui jaillit et rougit le lapis de verdure, nous apprennent, non sans une profonde impression de tristesse, que l'infortuné a mordu la poussière.
La marmite bout devant le feu, un bloc de viande mijote dans le liquide plus ou moins saumâtre ou fangeux qui va nous servir de bouillon! Ah! quand on tombe sur une lagune profonde, dont la surface limpide reflète un coin du ciel bleu ou les roseaux balancés par le vent, comme on jouit de cette belle eau claire, comme on s'y précipite, comme on la puise avec délices ! Mais, le plus souvent, il faut se contenter d'une boue aqueuse que la poudre de café ne parvient même pas à noircir!
Quoi qu'il en soit, le repas est servi; un quartier de bœuf bouilli repose sur un morceau de cuir ou sur des feuilles de palmier : nous le mangeons sans pain ni farine, avec un appétit qui rend inutiles les apéritifs, renvoyés, et pour cause, au terme du voyage. On reprend une lampée de potage; on se passe et on se repasse la bombilla; on fume qui une pipe, qui une cigarette, puis les heureux dont ce n'est pas le jour de garde, s'allongent à l'ombre d'un palmier et cherchent, dans le sommeil, un repos bien mérité.
Pour moi, d'après les jours et les conditions atmosphériques, je fais mes observations méridiennes de latitude, de distances lunaires, d'angles horaires, d'azirauth, etc., etc., afin de circonscrire les erreurs d'estime par des déterminations bi-hebdomadaires. A trois heures, on selle mon cheval, et avec deux ou trois hommes, je vais reconnaître la région pour notre itinéraire de demain.
Je consigne tous les incidents sur mon carnet. S'il n'y a pas de trop grands embarras, le retour s'effectue rapidement; la hâte de savoir ce qu'ils trouveront au delà, dans l'inconnu de demain, exalte la curiosité des plus timides.
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Que la roule soil bonne ou mauvaise, je ne dis que ce qu'il me convient : il faul surtout éviter les exagérations, car le découragement, les privations, les fatigues, les maladies affaiblissent le tempérament et par cela même font trop souvent songer au retour!
La ration de viande devra durer trois jours ; elle a été préparée, débitée en quartiers, puis découpée en tranches minces ou plutôt en lanières qu'on expose au soleil en longues guirlandes. C'est le charqui du Gaucho, le tasajo du Brésilien; le bien préparer est un art difficile, mais des plus nécessaires; on peut ainsi le conserver longtemps et en transporter une même quantité sous un volume et un poids moindres ; elle devient si dure et si sèche qu'il faut quelquefois la broyer entre deux cuirs avec une pierre, un marteau ; pour en enlever les filaments qui éprouvent cruellement le système dentaire de ceux qui lui confient ce travail d'épuration, on la réduit en poudre fine. Ainsi pulvérisée et bouillie avec un peu de graisse ou de beurre, elle fournit le plat succulent connu sous le nom de chatasca, ce 7iec plus ultra des exigences de l'estomac d'une expédition sud-américaine.
A grands renforts de coups de hache, nos hommes ont abattu des palmiers ; les parties tendres des feuilles ont été séparées avec soin, les unes que l'on fait bouiUir comme légume et dont le goût assez agréable rappelle celui des fonds d'artichaut, les autres que l'on sèche au soleil pour remplacer les feuilles des cigarettes.
Vient enfin l'heure de la tertulia (conversation); le corps est reposé; ses exigences sont satisfaites. On aspire avec délices la brise du soir, les groupes se forment; on cause de toutes choses, mais surtout des bons repas à faire une fois au pays. La nuit s'approche, chacun coupe des herbes, des branches, recueille les mouoses qui vont lui servir de matelas et qu'on étend sur le hamac ou sous la moustiquaire; la selle bien pliée servira d'oreiller. On se couche heureux des résultats obtenus, des sacrifices accomplis, l'esprit débarrassé de toutes les préoccupations matérielles et morales de l'homme qui s'agite dans le grand
courant du monde civilisé. Les tracas, les soucis disparaissent, et si, au début, le corps souffre de tant de privations et de fatigues, il finit pourtant par s'y faire.
On songe à la patrie, à la famille, aux siens, puis on s'endort avec un bien-être réel qu'on ne saurait éprouver ailleurs que dans ces lieux sauvages ; le silence même de cette solitude est un ckanBftft de plus, à peine troublé qu'il est par le bruissement des feuilles de palmier qu'ondule la brise légère du soir, — ces beaux soirs, avant coureurs des belles Duils où les rayons de la lune projettent sur la verdure les ombres de ces hommes qui, demain, peut-être, auront vaincu ou vécu!
On aime ce genre de vie, une fois qu'on en a pénétré les secrets; les impressions en sont si puissantes qu'à peine rentré dans le monde civilisé, on ne songe plus qu'à repartir. Je ne sache guère d'explorateur qui, jeune encore, ait renoncé à cette existence. Qui a bu, boira, dit-on; à coup sûr, qui a voyagé, voyagera !
Arrivés ainsi au terme de notre course, les hommes exprimaient leurs regrets de ne pas aller au delà : « La Bolivie n'est pas loin, me disaient-ils, vous nous y conduirez comme vous avez conduit les Boliviens jusqu'au rio Paraguay I »
Il existait entre nous une solidarité si intime, si profonde, que la vie en commun nous parut se terminer trop vite : rien ne saurait mieux assurer le succès d'une exploration. Le chef, surtout s'il est étranger, doit éviter de froisser les susceptibilités et de blesser les amours-propres. Tel Gaucho^ coupable d'un délit, s'inclinera plus volontiers sous un coup de fouet qui lui cingle la figure qu'il ne pardonnerait une injure ou une menace; ses mains se serreraient autour du manche de son couteau! Tout doit être commun entre les membres de l'expédition, et surtout dans les jours de disette. Les hasards de la chasse ou de la pêche ne doivent pas faire d'envieux. Seuls, les malades et les blessés auront la meilleure part. On franchira ainsi les circonstances les plus critiques : sous les ordres d'un chef qu'ils aiment, les hommes accepteraient de ronger des os carbonisés !
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/ 3 novembre, — Au lever du soleil, nous nous attendions à un assaut, les Tobas ayant généralement l'habitude de se réunir la nuit, de tenir leurs conciliabules et de fondre sur Tennemi dès que le limbe supérieur du soleil émerge à l'horizon ; mais les pertes cruelles que nous leur avons fait éprouver hier ont probablement ralenti leur ardeur; la mort de quelques-uns des chefs a jeté la déroute et ia consternation dans leurs rangs ; les timides et les lâches n'osent plus risquer une attaque sur l'issue de laquelle ils ne se font d'ailleurs aucune illusion. Néanmoins chacun de nous est à son poste, attendant que les premiers sons de la pucuna annoncent l'arrivée de l'ennemi. Celle coutume bizarre et puérile de donner ainsi le signal du combat est sans doute un moyen de se rallier et de combiner les mouvements; lorsqu'ils se battent entre eux, elle s'explique, mais ici la situation est changée et tourne à leur désavantage; leur nombre fût-il centuple et leur permîl-il de fondre sur l'ennemi avec impétuosité, que le résultat ne serait pas douteux. Le premier choc est toujours redoutable; mais si, de tribu à tribu, ils peuvent échanger leurs flèches et soutenir la lutte une journée entière, contre nous ils se trouvent vile à court de munitions, ne troquant, contre leurs sagettes, que les baUes sous lesquelles ils tombeut.
Nos hommes voudraient se lancer sur les traces des Indiens, mais nous ne pouvons consentir à une manœuvre dont le seul résultat serait de nous éloigner du point qu'il importe de ne pas abandonner.
Je décide donc que le retour à Fotheringham s'effectuera en descendant le Pilcomayo. En parcourant la forêt, j'y découvre nombre de Samuhu eriodendron qui vont nous permettre de creuser dans l'épaisseur des troncs toutes les embarcations nécessaires. A l'instant, une première expérience est faite; l'arbre est coupé, le fût débité; nous opérons à la pelle l'extraction du tissu moelleux un peu plus compacle que celui du sureau ; il sera facile de donner à nos pirogues la forme la mieux appropriée aux conditions requises.
La berge sur laquelle dous campons s'élève d'une douzaine de mètres au-dessus du Pilcomayo ; l'œuvre de la descente et de la mise à l'eau nous coule quelque travail que ne facilitent pas les moustiques, la chaleur accablante
du jour (41 degreb centigrades d I ombre a midi) et les alertes incessantes des espions tobas. Toutefois, vers quatre heures du soir, une embarcation Hotte sur le rio; trois autres vont être achevées.
Ce lieu, appelé la Espéra (atlente), avait été visité en 1884 par le major Feilberg, de la marine argentine. Parti de Formosa, en octobre, sur un petit vapeur, il dut se replier par suite de la perle de ses vivres et de la baisse des eaux. Ce fut en vain que, construisant des baraquements en stipes de palmier, il atteudit une crue du Pilcomayo, dans l'espoir
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de franchir les passes où le tirant d*eau de son navire ne lui permettait pas de s'engager.
44 novembre, — A cinq heures du matin, le baromètre est à 760 mm. Ciel couvert, bise très froide du nord-ouest qui favorise peu la mise en charqui de la viande sur pied qui nous reste. Cette besogne s'impose, puisque nous nous en retournons par eau, et elle ne peut s'opérer que sous les ardeurs d'un bon soleil, ou notre provision se corrompra. Le jeune lieutenant du détachement, désireux de voir se prolonger la campagne, est heureux de ce contretemps qui me désespère, car mon pauvre ami et compatriote Gillibert souffre de la fièvre et de vomissements.
Nous nous livrons à la pêche avec le plus grand succès; au régime échauffant de la viande on substitue celui du poisson. Un fait nous paraît inexplicable, c'est la grande quantité que nous en voyons venir à fleur d'eau, descendre le courant, tourner sur le ventre et mourir. L'espèce qui nous offre surtout le spectacle de cette mortalité spontanée nous paraît être celle dite dorado (dorade). Les eaux du Pilcomayo sont dans cette région extrêmement salées, et sans doute ne permettent pas aux poissons d'eau douce d'y vivre. Ceux-ci provenaient probablement d'un rio, ou plutôt d'un bras du Pilcomayo où affluent les eaux du grand baîiado de Cavayu Repoti, grossies de celles des esteros voisins. Une crue des régions supérieures les rejette dans la parlie basse du rio : d'où leur présence el la cause de leur mort.
Le temps se mettant au beau, je fais abattre les bœufs; la viande, découpée en tranches minces, s'étale en festons sur les lazzos du campement.
Afin de me soustraire aux piqûres incessantes et insupportables des cousins que cette opération attire en bataillons épais, je vais passer en revue les ranchos et les cahutes des Indiens, et recueillir pour mes collections tous les objets qu'ils ont dû abandonner dans leur fuite. Cette promenade n'a rien de bien attrayant : l'odeur des animaux morts, des cadavres, des poissons pourris, ferait reculer les plus téméraires. Dans une de ces visites je ramasse un morceau de
gilel de flanelle el un autre de chemise Je colou, puis une semelle de soulier cloué- De qui sont ces vestiges? A qui ont-ils appartenu? Sans nul doule, ils proviennent de vêtements a l'usage dun chrétien. Au mois de juillet, s l'Assomption du Paraguay, on m'avait bien dit qu'une tribu nombreuse de Tobas, dont le cenlre devait à peu près cor-
respondre au lien que nous occupions présentement, possédait des objets de la mission Crevaux; mais je ne pus rien découvrir qui me révélât d'une façfln plus certaine l'origine de ces fragments.
Les Tobas qui nous avaient attaqués s'élaJcnt établis dans une jolie clairière entourée de palmiers, Leurs ranchos sont bien construits et se distinguent par des parois en joncs tressés, des amas de branches et d'arbustes qui servent généralement d'abri à ceux du nord. Leurs ustensiles de cuisine et leurs armes atleslcnl, par leur fîni et leur mullipiicilé, un degré de développement auquel, jusqu'ici, je n'avais rien trouvé de semblable dans le Chaco. Us semblent avoir les mêmes habitudes que les autres In-
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diens ; mais, en examinant les cadavres, je remarque que les oreilles ne sont pas percées, qu'ils n*ont pas de cottes de caraotta, que leurs armes se réduisent à la flèche à pointe de fer et à la lance. Grands et forts, leur apparence physique se rapporte exactement à celle des Tobas du haut Pilcomayo, avec la différence, autant que j'aie pu en juger, que leur idiome est spécial.
Celte tribu, d'ailleurs fort connue des colons de la frontière argentine et paraguayenne, constitue la subdivision des Tobas dits Pampas, vivant presque exclusivement de vol et de rapines, semant la terreur dans les estancias (fermes), et enlevant les animaux des colons. Aussi, sur les chevaux et mules capturés, reconnûmes- nous des marques de propriété argentine, paraguayenne et même bolivienne.
Impossible de traiter avec ces Indiens, dont les incursions sont aussi redoutables pour les gens de la frontière que pour les tribus voisines du centre du Chaco, avec lesquelles ils sont presque toujours en lutte.
A une heure et demie, des cris se font entendre; c'est un nouvel assaut. Puis après quelques heures d'escarmouches timides, les Indiens se retirent, laissant derrière eux des morts et des blessés.
i 5 novembre. — Cette nuit encore, il a fallu faire bonne garde; les Tobas cherchaient à nous surprendre; l'un d'eux, malgré toute notre vigilance, a osé s'introduire jusque dans le campement pour y détacher une mule. En rampant et glissant, il avait franchi notre première ligne, et cherchait à entraîner l'animal, au moment où Tun de nous lui fendit la tête d'un coup de sabre.
La fabrication des pirogues est poussée aussi activement que 'le permettent les circonstances; l'autre moitié des hommes s'occupe du charqui et du séchage. C'est la cause de notre séjour forcé ; nous ne pourrons quitter ces lieux avant deux ou trois jours; l'attente paraît longue, car le nombre de nos malades s'accroît. Par bonheur, en creusant au bord même du Pilcomayo, nous faisons jaillir de l'eau d'une qualité que nous ne connaissions plus depuis long-
DANS LE DELTA DU PILGOMAYO. i63
temps : elle combat quelque peu les atteintes de la diarrhée chronique.
Les Indieus nous ont moins harcelés aujourd'hui : nous avons pu prendre un repos relatif.
16 novembre, — Nuit très belle, mais très froide. On lance les canoas,
i 7 novembre, — Le départ est pour demain. En conséquence, Tordre est donné d'égorger toute notre cavalerie; nous ne pouvons l'emmener avec nous, et il importe de ne pas la laisser vivante entre les mains des Tobas. Pour un peu, nos gens s'y refuseraient. La mesure était pourtant prévue, mais chacun comptait sur un hasard quelconque qui la rendi*ait inutile. Une tristesse profonde plane sur le campement. Pour s'en faire une idée, il suffit de savoir que le cheval, dans la vie du Gaucho, lient une place à laquelle sa femme même ne saurait prétendre. Son cheval ! mais c'est une portion de lui-même, c'est le témoin et le fidèle confident de ses joies, de ses afflictions. Dès sa plus tendre enfance, avant qu'il puisse marcher, son père ou les siens le promènent à cheval ; il galope dans l'immense pampa ; il la parcourt en tous sens. Ici, la situation est encore plus douloureuse : dans une exploration de celle nature, que ne doit-on à son cheval! il vous a tiré de bourbiers d'où vous ne seriez jamais sorti sans lui! Et puis on a vécu ensemble; ensemble on a souffert. Au milieu du désert, le cheval a pour son possesseur un attachement plus vif encore que dans les terres civilisées. Il semble qu'il ait conscience de son isolement et du danger qui l'expose, s'il s'écarte des lignes, à la voracité du jaguar : il suit son maître, docile et obéissant; il se colle, pour ainsi dire, à lui.
Mais l'heure fatale est arrivée ; toutes les résistances sont vaincues. Je veux revenir par le Pilcomayo; on obéira! pourtant bien des yeux sont humides; nul ne veut être le bourreau de son fidèle ami. — Je me soumets le premier au sacrifice. Mon cheval est saisi, garrotté. Deux hommes lui ont passé le lazzo et le maintiennent soUdement. La pauvre bête, effarée, la gorge tendue, cherche à se débar-
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rasser des liens qui renlravent, tire du collier pour se soustraire aux étreintes de la corde enroulée autour d'un palmier. Son œil est hagard, inquiet; le couteau brille; un homme prend position, bien en face, à la hauteur du poitrail. La lame s'enfonce, le sang jaillit en gerbe. L'homme fait un pas en arrière, détourne la tête pour essuyer une larme, de ses mains rouges et fumantes de sang! L'animal se débat, jette un regard éploré, pénétrant, sur tous ceux qui l'entourent, se dresse sur les jambes de derrière, secoue la tète, relève le cou, tandis que, de la plaie béante, s'échappe un flot rutilant! — Vaincu, brisé, il s'affaisse lourdement et tombe inanimé aux pieds de ses bourreaux. — Ce fut, à coup sûr, une des plus fortes impressions de mon existence.
Au spectacle déjà hideux du champ de bataille que la nécessité nous obligeait h transformer en champ de carnage, s'ajoute celui de ces masses de chairs pantelantes se décomposant au soleil, sous les rayons duquel les gaz vont se dilater tout 5 l'heure, faisant éclater, avec une sourde détonation, l'enveloppe qui les contenait et projetant au dehors entrailles et viscères!
Toute la journée se passe dans le mutisme le plus complet. Chacun, dans une secrète mais commune pensée, souhaitait une attaque vigoureuse des Tobas, dans laquelle on se vengerait des victimes sacrifiées!
Elle ne vint pas. Les Indiens eux-mêmes, que nous avions dédaigné de repousser, suivaient tous nos mouvements d'un œil de convoitise et de regret : de regret pour la morl de ces animaux avec lesquels ils auraient si bien pu nous pourchasser, de convoitise pour cette quantité de chair sur laquelle, après noire départ, ils allaient se précipiter affamés, car ils mouraient de faim depuis que notre présence les retenait loin de la rivière.
Une immense colonne de fumée s'élève dans le nord-est, à proximité du campement, et signale au reste de la tribu dissimulée sous bois qu'elle peut sans danger sortir de sa retraite. En effet, nous avons envoyé, cet après-midi, une de nos embarcations avec cinq hommes pour pousser les
troncs d'arbres tombés dans la rivière. Ce mouvement ne leur a point échappé; ils comprennent que notre départ est proche.
Trop lard pour nous mettre en route ce soir, — Demain, nous appareillerons à la première heure.
La nuit se passe sans autre incident que quelques coups de feu de nos sentinelles.
i 8 novembre, — A deux heures du matin nous sommes sur pied. Il nous faut déjeuner d'abord; dans la journée d'hier, les cœurs étaient trop serrés. Des moulons entiers sont mis à la broche et disparaissent en un instant, puis on brûle tout ce qu'on ne peut emporter. Je dirige l'embarquement, assignant à chacun le poste qu'il doit occuper; mais très peu de nos hommes savent manier le grossier aviron que je leur mets dans la main.
Après une série d'expériences, de manœuvres, d'essais, ils s'en servent tant bien que mal. Leurs mouvements menacent à chaque instant de faire chavirer les embarcations cylindriques qui nous portent et dont j'ai cherché à augmenter la slabiUlé en parant les bordages avec de longues perches. De cette façon, la canoa est mieux assise, mais, comme celui des pirogues, son équilibre est des plus instables. Pourtant, nous nous y blottissons trois par trois, l'un pagayant à l'avant, l'autre à l'arrière, celui du miheu, fusil en main, prêt à faire feu en cas d'attaque. Ceux d'entre nous auxquels celle navigation ne sourit pas, suivent à pied le rivage du Pilcomayo. Les débuts sont loin d'être faciles; nous n'avançons que très lentement et les troncs d'arbres tombés dans la rivière retardent encore notre marche. C'est à la hache qu'il nous faut ouvrir le passage, rendu plus difficile par la baisse considérable des eaux.
Dans les angles formés par la berge et l'axe des troncs d'arbre couchés en travers du Pilcomayo, la surface du rio est presque tout entière couverte de poissons morts. L'odeur qui s'en dégage nous écœure et les nuages de moustiques qui s'abattent sur la petite flottille, nous affolent. La figure, les mains sont boursouflées, les yeux tuméfiés; les narines, la bouche, les oreilles sont envahies. A peine pouvons-
nous respirer et entendre. C'est un cruel supplice qu'inflige dans les régions marécageuses ce chétif et redoutable insecte. Jamais la force n'a été plus manifestement impuissante contre si frêle et si débile audace. C'est en chantant, que le moustique fond sur sa proie : chassé, il revient à la charge; la main de sa victime écrase, broie, sème la mort, sans jamais réussir à le faire capituler.
Nos embarcations sont trop lourdement chargées, et, à la halte méridienne, on se débarrasse de tout ce qui ne paraît pas de première nécessité. Eqliipements et selles sont jetés par-dessus bord, et aussi les collections que j'ai eu tant de peine à recueillir. Nous ne conservons que nos provisions de charqui, les munitions et les armes.
On relève de nombreuses traces du passage des Indiens ; mais, à partir de ce jour, jusqu'à notre arrivée au Paraguay, notre descente s'opère tranquillement; pas un Toba ne s'avisera de troubler notre marche. La vue des bords de la rivière offre un coup d'oeil pittoresque. La végétation est superbe. Des arbres séculaires, couverts d'orchidées, entrecroisent leurs troncs envahis par les lianes.
Nous plantons nos moustiquaires au pied de ces géanis.
i 9 novembre, — Ce n'est plus le commandement : A caballo! mais bien celui de : A bordo! qui nous fait défiler en ligne. Le temps est magnifique; le nombre est plus restreint des troncs d'arbres dans^la rivière. Le volume des eaux est d'ailleurs un peu plus considérable, et nous augurons d'une arrivée prochaine en glissant au fil du courant dans cette solitude que trouble seul le bruit de nos pagayes, jetant l'émoi parmi les bandes de lobos (loutres — Lutina paranensis) , qui s'ébattent sur les bords. L'expérience nous manque pour diriger sûrement nos embarcations, mais la bonne volonté supplée à la pratique, et les cas d'échouage deviennent moins fréquents.
Le temps est chaud, le thermomètre marque 32 degrés centigrades à l'ombre.
^0 novembre. — La marche a été troublée par un accident qui a coûté la vie à l'un de nous. Les canoas défilaient depuis deux heures environ les unes à la suite des
autres, lorsque Tun des hommes cheminant à pied, eut l'idée de traverser le rio pour recueillir de Teau douce à une petite source de la rive gauche. Nous venions, nous, dans les embarcations, un peu plus en arrière. Malgré les conseils de ses compagnons, le malheureux, sans tenir compte de ce qu'il ne savait pas nager, entra dans le rio, qui lui paraissait peu profond à cet endroit , avec l'espoir de gagner l'autre bord en s'aidant du tronc et des branches d'un gros arbre échoué sur la plage. Mais presque aussitôt il perdit pied. Malheureusement, de tous ceux qui se trouvaient près de lui, pas un ne savait nager. Nous poussâmes vivement les pirogues sur les lieux; je me jetai à Teau, ainsi qu'un sergent, mais sans résultat. J'ordonnai une halte, et à l'aide d'un lazzo auquel nous avions attaché nos sacs de cartouches, nous draguâmes le lit par une profondeur de près de dix brasses.
Le cadavre avait disparu ; le soir seulement, il revint à la surface. Une fosse fut creusée; un petit amas de sable, surmonté de deux branches en croix, indique où repose notre camarade, un vaillant Argentin, qui a emporté tous nos regrets.
2i novembre. — Les berges contiennent de nombreux fossiles tertiaires et quaternaires. Les eaux deviennent de plus en plus limpides.
32 novembre, — Notre provision de charqui s'épuise : encore deux ou trois jours et il n'en restera plus, l'humidité en ayant fait pourrir la majeure partie ; celte perspective, jointe à la répugnance que nous éprouvons à nous aUmenter de poisson crevé, nous donne du coup d'œil et de l'adresse. Un canard et un carpincho (Sus Capibara) tombent aujourd'hui sous nos balles. Les carpinchos, qui abondent dans ces parages, vivant en bandes de dix à douze sur les bords de la rivière, excitent surtout notre convoitise, car ce porc américain est gros et sa chair savoureuse. Animal amphibie, il s'allonge sur le sable à l'ombre des racines ou des troncs, pour s'élancer dans l'eau à la moindre alerte.
23 novembre. — Nous surprenons à l'aube un magnifique tapir qui nous contemplait de la berge; canards et
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carpinchos vieQneut augmenter la ralion de viande fraîche du jour. Mon pauvre ami Giilibert est extrêmement fatigué, il souffre de la fièvre et de palpitations violentes.
24 novembre, — Une de nos embarcations chavire. Je me jette à la nage et suis assez heureux pour ramener à terre les trois hommes qui la montaient. Quelques pas plus loin, c'est au tour de la mienne, qu'un mouvement de Giilibert engage dans les branches d'un arbre. Nous souffrons affreusement des pieds, car nos chaussures ont disparu depuis près d'une quinzaine et cette navigation prolongée nous fait enfler les jambes. Les piétons ne sont pas plus heureux, les arêtes de poisson les transpercent, les ronces leur déchirent la peau.
25 novembre. — Nous tuons aujourd'hui deux jaguars, un carpincho et un cerf! Ces animaux se laissent approcher de très près : ils n'ont pas conscience du danger auquel les expose notre passage. La rivière est claire et les C3udes sont moins nombreux. La chaleur nous écrase, mais nous ne faisans aucune halte supplémentaire; pagayant depuis le lever du jour, nous n'arrêtons que de onze heures à une heure, pour reprendre ensuite la descente jusqu'au coucher du soleil.
.26 novembre. — L'orage éclate, la pluie tombe à torrents; les contre-courants nous retardent. Couchés sur le sable, sous des branches disposées en ajoupas et que le vent renverse à chaque minute, grelottants, transis par le froid et la fièvre, la nuit nous paraît bien longue!
27 novembre. — A partir de ce jour jusqu'au 5 décembre, la pluie ne cessa de tomber. Mes petacas ne forment plus qu'une masse informe où livres, instruments et munilions sont amoncelés pêle-mêle ; il me faut les débarquer pour alléger les pirogues ; incidents et accidents se renouvellent sans Irêve.
28 novembre. — La situation est critique; pagayer du matin au soir sous le soleil et la pluie nous éreinte. Trois hommes ont les jambes affreusement enflées; sept autres sont atteints d'une diarrhée chronique qui me fait craindre pour leur existence .
29 novembre, — Nos forces diminuent à vue d*œil. L'idée seule que nous approchons du but nous aide à suppoîter ces innombrables épreuves.
3 novembre. — J'ai moi-même passé une nuit affreuse ; il m'est impossible de rester cinq minutes debout sur mes pauvres jambes. Gillibert est au plus mal.
y°' décembre, — La découverte que nous faisons d'une plante que mes hommes appellent /oaico, en guarani caare, atténue quelque peu notre état maladif. Prise en infusions, elle a de réelles vertus astringentes.
2 décembre, — L'orage et la pluie redoublent.
3 décembre, — L'un de nous traverse d'une balle la tôle d'un carpincbo; l'animal ne tombe pas sur le coup et se précipite à l'eau; un homme, le croyant mort, s'approche pour s'en emparer; nous l'entendons pousser un cri affreux. Le porc, qui n'était que blessé, lui a, d'un coup de dent, traversé le bras de part en part; nous avons toutes les peines du monde à lui faire lâcher prise. La flottille s'allonge de plus en plus et nos bras s'engourdissent.
4 décembre, — Des coups de hache, entendus hier dans l'épaisseur de la forêt, disent que nous allons tomber sur quelque case habitée par les bûcherons du Paraguay.
5 décembre, — Il est neuf heures du matin, lorsque, tout à coup, à un détour du Pilcomayo, nous entendons des appels désespérés. Une femme s'enfuit d'une cahute, emportant son enfant à la mamelle ; des hommes apparaissent, criant, gesticulant, armés de haches et de fusils : ce sont des civilisés et pourtant, ils nous couchent en joue; ils nous prennent pour des Tobas ! Notre état de délabrement et de misère prête à la confusion, à laquelle aide encore notre ignorance du dialecte guarani en usage parmi eux. Enfin, un des leurs, qui comprend l'espagnol, s'avance, rassure les autres, et ces pauvres diables s'empressent bientôt irntour de nous. Ils exploitent les forêts pour le compte du grand établissement paraguayen situé une dizaine de lieues plus bas.
Je décide avec le capitaine que lui et ses hommes resteront ici jusqu'à ce que j'aie atteint à pied un poste où nous
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trouverons du secours. Le sergent et Gilliberi veulent absolument m'accompagner; ils se chargent de ramener une charrette et deux chevaux de selle pour quelquesuns de nos hommes, le lieutenant et le capitaine, tout à fait à bout. La station n'est pas loin, mais elle n'est habitée que par des péons vivant au jour le jour. Je renvoie un des miens aviser le capitaine de ce contretemps et l'avertir de mon départ pour Vobraje principal, situé a six lieues de là. J'engage Giliibert à m'attendre ici, mais le brave garçon ne veut pas rester seul; il marchera quand naême, jusqu'à ce qu'il tombe, et la charrette le ramassera! Nous partons ; l'orage éclate, la pluie détrempe le sol argileux. Nous tombons presque à chaque pa3. EnQn, à l'entrée de la nuit, un homme à cheval s'avance vers nous ; je le reconnais : c'est le majordome de la propriété; il nous passe sa monture, et, quelques heures après, nous sommes mollement étendus sur un lit de sa case.
Le lendemain, de bonne heure, nos compagnons se montrèrent au moment même où quelques amis français et paraguayens de l'Assomption venaient nous saluer.
Le surlendemain, en attendant notre retour, les hommes gagnèrent le fort Fotheringham, pendant que je me dirigeais avec Giliibert sur l'Assomplion, pour donner avis au gouvernement argentin de noire heureuse arrivée.
En mettant le pied sur le quai, nous voulûmes prendre le tramway qui conduisait à notre hôtel. Noire air misérable inspira peu de confiance au conducteur, qui, nous voyant déguenillés et sans argent, nous pria de descendre. Nous fîmes la route à pied : plus de doute! nous étions bien en terre civilisée !
Nous ne séjournâmes dans la capitale du Paraguay que le temps strictement nécessaire pour nous vêtir et recueillir quelque argent. Je remis l'escorte au gouverneur, je me séparai de mes braves compagnons; nous nous serrâmes les mains, profondément émus. Puis, le 9 décembre, nous montâmes à bord du vapeur Taragui^ en route pour Formosa et Buenos Aires, où nous arrivions quatre jours après.
Trois hommes moururent des suites des privations endu-
rées pendant notre campagne, et, au bout de quelques mois, ce fut le tour de mon brave Gillibert. Le pauvre garçon avait complètement perdu la santé ; malgré sa jeunesse (il n'avait que vingt-trois ans) et tous les soins qui lui furent prodigués, la maladie empira. Son retour en France fut décidé, mais son étal s'élant aggravé en route, il fallut le débarquer à l'escale de Rio de Janeiro. Tout espoir de revoir la France était perdu pour lui, et ce fut entre un fiévreux et un moribond qu'expira mon pauvre camarade, sans un ami pour lui fermer les yeux!
Je ne saurais rendre un plus bel hommage à la mémoire de ceux qui n'ont pu survivre aux fatigues de cette exploration, qu'en transcrivant ici même le texte du télégramme du colonel Fotheringham, gouverneur de Formosa.
« Formosa, 8 décembre 1885.
« M. Thouar^ chef de r expédition du Pilcomayo,
Assomption,
t Recevez, monsieur Thouar, mes félicitations les plus sincères pour votre brillante exploration. Les éloges que vous me faites du capitaine, du lieutenant et de la troupe de la 1" du 5® m'ont ému.
c Je n'en attendais pas moins, mais chaque laurier qui s'ajoute à notre pavillon est un motif de plus d'orgueil et d'allégresse nationale.
« Vous avez fait une exploration que jusqu'à présent on considérait comme impossible, et je suis certain que le gouvernement et le pays estimeront à leur juste valeur vos glorieux succès.
« Je vous attends pour vous serrer la main «t vous présenter personnellement les félicitations qui vous sont dues, t Colonel Fotheringham, gouverneur de Formosa. »
Le but qui nous avait été fixé était atteint. Il s'agissait en effet de reconnaître la partie sud du delta du Pilcomayo, d'en étudier la topographie et l'hydrographie, de
boucler mon itinéraire de 1883 à celui de cette campagne, et de compléter mes observations par l'étude du bas Pilcomayo, de façon à conclure sur son état de navigabilité dans toute l'étendue de son cours, que j'avais parcouru et exploré depuis la Mission de San Francisco au pied des Andes, jusqu'à son embouchure dans le rio Paraguay.
Je n'entrerai point ici dans des développements scienlifiques. Il me suffira de dire que les conclusions du rapport que j'ai présenté sont appuyées par :
500 observations hydrographiques du bas Pilcomayo;
400 observations météorologiques;
i 230 observations topographiques ;
10 observations astronomiques; dont l'ensemble m'a permis d'établir tout dernièrement la carie du cours du Pilcomayo et 35 grandes planches topographiques de l'itinéraire parcouru.
DE
26 février — 20 juillet 1886.
J'élais encore à Buenos Aires, où j)eu à peu je refaisais ma santé, lorsque je reçus du Président de la République bolivienne l'invilation de reprendre mes éludes, et, d'abord, d'en aller conférer avec lui. Je bouclai ma valise et me mis en roule. Ce voyage, dont Sucre fut le terme, dura de février à juillet 1886, à travers les provinces du nord de la République Argentine, le sud bolivien, le haut Pilcomayo et le territoire des Missions.
Le 26 février 1886, je pris le chemin de fer à Buenos Aires pour Belgrano, joli village des environs de la grand' ville; j'y séjournai quatre jours, et le 2 mars, j'arrivais à Campana par le train du soir. C'était le point extrême alors atteint par la ligne de Buenos Aires à Rosario de Santa Fé. Aujourd'hui la voie ferrée est terminée entre ces deux centres importants.
Mais, à celte époque, je dus opérer mon transbordement et, à six heures du soir, je prenais place à Lord du vapeur Tridenty de la compagnie française ia Platense, Nous arrivâmes le lendemain malin de bonne heure. Je fis quelques emplettes, et, à huit heures du soir, je montais dans le train pour Cordova et Tucuman.
178 EN QUÊTE d'un PROJET DE ÏIOUTE.
La circulalion entre Buenos Aires et Tucuman se fait rapide et commode, là où, il y a quelques années à peine, il fallait, pour parcourir la distance à travers les pampas et les salines, se blottir plusieurs jours dans une diligence. Les sleeping-cars permettent au voyageur de dormir jusqu'à Gordova, ville superbe et charmante, et d'atteindre, quarante-huit heures après, Tucuman, qui ne le cède en rien aux autres cités du territoire.
J'avais à Tucuman des amis que je fus heureux de revoir. J'y séjournai quelques jours pendant lesquels je fis la connaissance de mon brave Th. No vis. Il avait grande envie de m'accompagncr. Bon dessinateur, il pouvait me rendre bien des services; je n'hésilai plus quand j'appris qu'Alsacien ayant opté pour la France, il était né à peu de distance du village de Ringel, qui mourut avec Grevaux.
La colonie française s'intéressait à notre voyage ; elle mit très généreusement à la disposition de Novis ce dont il pouvait avoir besoin pour diminuer nos charges. Le jour du départ arriva. Nous primes congé de tous, et en particulier de l'ami sincère qui, dans cette circonstance et bien d'autres, nous avait ouverl, et son cœur, et sa bourse.
La ligne ferrée qui doit réunir Tucuman à Salta n'était pas encore finie; nous prîmes le train jusqu'à la dernière station exploitée. Pour ce voyage comme pour le précédent, le ministère de l'intérieur me fit remettre des billets de circulation.
Le dimanche 1" mars 1886, nous arrivâmes à Vipos, puis au Tala d'où partait la diligence. On nous présenta à l'un des plus riches et des plus aimables négociants de Salta, M. Pio Uriburu, en compagnie duquel nous allions voyager.
La maison de poste dans laquelle nous prîmes gîte se compose de deux rez-de-chaussée, dont l'un sert d'habitabitation, et l'autre de hangar. Les diligences étaient là, lourdes, pesantes. Le départ étant fixé au lendemain matin de bonne heure ; conducteurs et postillons, avec l'insouciance du Gaucho, profitaient de leurs loisirs pour se
disputer leurs billets de banque au jeu de la tava. La tava est une vertèbre ou un osselet de mouton, préalablement poli au couteau. L'une de ses faces fjorte le nom de azar (hasard), l'autre de suerte (chance). On la jette en l'air, et, suivant qu'elle retombe sur le sol d'un côté bu de l'autre, on a perdu ou gagné. Nos Gauchos jouaient avec l'animation et la désinvolture d'hommes qui se soucient peu de pertes qu'ils se sentent capables de réparer le lendemain. Celui qui faisait fonction de caissier, accroupi au pied d'un algarrobo, comptait les coups, proclamait la chance et, sortant les billets de banque formant l'enjeu d'entre ses orteils où il les emmagasinait, il les distribuait aux joueurs favorisés. Le type de ces hommes est original, sympathique et expressif à la fois. Ils sont coiffés d'un large chapeau de paille, planté en arrière ou infléchi de côté, ou tout bonnement d'un mouchoir; la figure est encadrée par la barbe taillée en pointe ou coupée en brosse. Pour vêlements, ils ont une veste ou un poncho ; le couleau traditionnel est passé dans le tirador^ ceinture de cuir piquée avec art, et garnie de pièces de cinq francs (patacon) en guise de boutons. La chiripa, sorte de poncho recouvrant les jambes et maintenu à la taille, étale ses couleurs bariolées sur les fines bottes vernies où sont enfoncés les pantalons. Un de ces postillons, qui souffre de violentes douleurs névralgiques, s'est appliqué, sur la partie malade, des haricots blancs fendus en deux.
La soirée était superbe, la température délicieuse, l'air embaumé des senteurs de Vespinilla, et je fis les cent pas autour de la case, tandis que mes compagnons savouraient le maté.
Le souper est servi ; on apporte Vasado fumant. Chacun y fait honneur et s'allonge ensuite sur le catre (lit de sangle), tandis que nos voisins, s'accompagnant de la guitare, chantent une gitana ou dansent le boléro.
15 mars. — Branle-bas dès la première aube; les bagages sont hissés en arrière de la diligence, dans le coffre solidement attaché et recouvert d'une bâche. Les longues chaînes de fer qui maintiennent les mules sont étalées,
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alignées, égalisées; deux ou trois postillons sont déjà à cheval, poursuivant de toute la vitesse de leur monture les mules qui s'éparpillent, fuient, courent, jusqu'à ce qu'une main habile lance le lazzo et les arrête au passage. L'oreille basse, elles sont amenées, attelées et enrégimentées, trois par trois sur quatre rangs. Tout est prêt; le conducteur est sur son siège : les postillons armés de leur fouet (latigo) sont en selle; les voyageurs s'entassent; la diligence s'ébranle; les mules prennent le galop : on est en route. A celte allure les cahots sont fréquents; n'importe! on n'en connaît point d'autre, et la vitesse est doublée quand il faut traverser un bourbier, ou en arracher le véhicule.
Les postes, les relais, pour mieux dire, sont établis d'après les distances à piarcourir. Tous les animaux y sont parqués, et en un clin d'oeil on a renouvelé les mules, qui fournissent souvent trois heures de galop. C'est ainsi que nous passons le Campo de los Mogoles, puis Arenales, pour arriver, dans l'après-midi, à Rosario de la Fronlera. Le village petit, mais charmant et très bien situé, compte de 800 à 1 000 feux. Il est connu par la douceur de son chmat, l'efficacité et l'abondance de ses eaux thermales, très communes, du reste, dans les environs. Les maisons sont propres, élégantes, les rues bien percées. L'élite de la société de Tucuman et de Salta s'y donne rendez-wus. De jolies villas s'élèvent de tous côtés.
La diligence s'embourbe au passage de la rivière, puis nous nous arrêtons au Pozo Verde^ heureux de descendre et de nous dégourdir les jambes.
Il n'y a ici qu'une mauvaise case. Impossible de continuer notre route, car les chemins sont défoncés par les pluies. Il faut s'installer sous un toit à travers lequel filtrent les gouttières, mais chacun prend son parti en brave, et le sommeil nous fait bientôt oublier ces peliles misères.
i6 mars. — La diligence sort d'une fondrière pour retomber dans une autre, ce qui nous obhge à descendre à chaque instant pour l'alléger. Nous passons ainsi Yalasta, Yataso Metan, San José de Melano, las Couchas, l'Eslequo.
Au moment où, filant ventre à terre, nous entrions à Rio de las Piedras, notre guimbarde s'incline brusquement; par bonheur, une des roues s'est engagée jusqu'à l'essieu : le coffre ne dépasse heureusement pas l'angle d'inclinaison de 30 degrés qu'il avait atteint.
Rio de las Piedras est généralement malsain ; des fièvres pernicieuses y régnent. Nous passons la nuit dans la plus complète insomnie; les vinchucas, sortes de grosses punaises, nous torturent sans merci.
17 mars. — Je n'éprouve qu'un goût médiocre pour les cahotements et soubresauts de la diligence. Â la fin de l'étape, nous arrivons plus fatigués qu'après une longue marche; les courses insensées au triple galop sur des pentes à double inclinaison nous ont permis d'apprécier la sûreté de main du conducteur et Fhabileté des posl.llons ; mais les côtes sont tellement fortes et les accidents si fréquents, que, ma foi! je prends la résolution d'aller à pied.
Chemin faisant, je rencontrai l'ingénieur-directeur en chef des travaux de la ligne ferrée; il se rendait à Salta, à cheval, avec plusieurs animaux de rechange. Il eut l'amabilité de m'en offrir un. J'eus ainsi le plaisir de franchir avec lui la distance qui nous séparait de cette dernière ville.
Je rejoignis mes compagnons à Gobos, point situé sur la bifurcation de la route de Tucuman à Salta et de Tucuman à Jojuy, et, le lendemain, vers midi, en franchissant la gorge du cerro de Porlizuelo, nous apercevions la belle vallée fertile où Salta étale sa masse blanche de laquelle émergent les dômes et les flèches des églises. Le «oîr nous étions confortablement installés à l'hôtel de la Paz.
i9 mars, — Quel bonheur, d'en avoir fini avec la diligence! La perspective de franchir. à cheval les trois cents lieues qui nous séparent de Sucre par l'itinéraire clioisi, n'a pour nous rien de bien effrayant.
Un arrêt nous est commandé ici, soit que nous traitions avec un muletier pour louer ses animaux, soit que nous en achetions pour notre propre compte; ce dernier parti nous
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paraît préférable. Je me préparais donc à parcourir la ville, lorsque le garçon de Thôlel m'annonça qu'un compalriole, qui venait d'arriver de Bolivie, s'était informé de moi et manifestait le désir de m'être présenté. Sans plus de formes, je me fis indiquer sa chambre et je frappai à sa porte. Les saints échangés, il m'apprit que, venant de parcourir la Bolivie, où il se livrait à des études de paléontologie, il avait vécu longtemps au milieu d'une tribu de Ghiriguanos, puissante et redoutable, dont le chef, s'étant lié avec lui d'amitié, lui avait offert un superbe cheval, qu'il avait accepté. Il sollicitait de moi le service de me charger de la béte, de l'emmener sur les bords du Pilcomayo et de lui rendre la liberté. Son air apitoyé donnait à ses paroles un tel accent que je le pris pour un fou ou pour un fumiste : il n'élait que fumiste. IF disparut cette même nuit, emmenant son cheval, et oubliant de payer l'hôtel. J'eus plus tard le mol de l'énigme.
Possesseur de six belles mules, il ne nous restait plus qu'à nous mettre en roule. Nous quittâmes Salta au milieu des manifestations de la sympathie que nous prodigua la
colonie française.
22 mars, — Le harnachement est laborieux; nos animaux, qui étaient au pacage depuis six mois, se montrent peu dociles. Tant bien que mal, nous parvenons à les seller et à arrimer les colis; mais une des mules, dont la charge s'est déplacée, prend peur, part au galop, jetant le trouble parmi les autres qui s'empressent de l'imiter. Après un long et pénible pourchasse, nous parvenons à les rallier. Il est déjà tard et c'est à peine si nous avançons d'une lieue en trois heures. La nuit nous surprend, une nuit très noire. La bruine nous pénètre jusqu'aux os; les rios, grossis par des pluies récentes, sont très dangereux à traverser dans les ténèbres. Il nous faut coucher à la belle étoile, en rase campagne, exposés à nous réveiller demain sans une mule ou conlinuer notre marche au risque de nous casser le coù dans les quebradas et de nous voir emportés par le courant. Par bonheur on aperçoit une lumière. Elle nous dirige sur une misérable cahute, qui porte le nom d'Ubierna
et que nous atteignons après une série de chutes sur les pierres et dans Teau. J'arrête mon cheval sans mettre pied à terre, car le voyageur doit attendre d'y être convié par le propriétaire. Je frappe dans mes mains pour appeler la comadre (commère), la virago de léans. Elle s'avance nonchalamment : c'est une métisse dont la figure bouffie a l'apparence graisseuse de celle de tous les buveurs de chic ha. A toutes mes questions ayant pour objet de nous assurer un gîte, de procurer de l'herbe à nos animaux, le : Nada, sehor (Rien, monsieur) se répèle avec une cadence désespérante. Transgressant pour une fois mes habitudes, je descends de cheval et j'engage mes compagnons à en faire autant. Nous nous installons sous un hangar dont le toit menace de choir sur notre tête, et, dans l'impossibilité d'obtenir ou d'acheter la moindre parcelle de maïs, il ne nous reste qu'à nous sécher au feu autour duquel nous sommes accroupis.
^3 mars, — Notre péon, conducteur de mules, docteur s'il vous plaît, mais je n'ai jamais pu savoir en quoi, à moins que ce ne soit es art de lancer les ajos^ est de fort mauvaise humeur. Il a passé une mauvaise nuit et se plaint des gouttières qui ont fripé ses manchettes et son col, jadis blancs. Pendant qu'il procède à l'arrimage, avec une lenteur que ses maugréements retardent encore, j'aperçois des poules et des moutons que la mégère est en train de soustraire à notre vue dans l'épaisseur des taillis. Je lui demande pourquoi, hier soir, elle nous a refusé de nous vendre quelqu'une de ces bêtes : « Las gallinas (poules), répond-elle, sont au patron; las ovejas (brebis) sont ajenas (à autrui) » . Impossible d'en tirer un mot de plus. — Je m'explique l'irascibilité du docteur Manuel : le cran auquel il a dû mettre sa ceinture pour suppléer au souper, l'autorise à mépriser ces giHngos, ces étrangers, ces blancs-becs, ces novices, qui ne savent pas s'emparer d'une misérable poule! Enfin, après de nouvelles algarades de nos mules en gaieté, nous repartons cahin-caha. Nous passons la Caldera, où on déjeûne, et toujours sous la pluie, nous arrivons au rio Blanco.
24 mars, — Roule mauvaise, tout siraplemenl le lit du rio, pavé de pierres et de roches parmi lesquelles nous avançons lentement. Le Jerico, que nous gagnons à dix heures, est gros et torrentueux. Notre conducteur, homme circonspect, hésite à le traverser : « Sahe llevar g ente (Il sait emporter les gens) », me dit-il. Puis il nous regarde tranquillement nous engager dans Teau, en éperonnant nos mules rétives. La mienne s'abat; j'en suis quitte pour un bain de jambes. Quand il nous voit sur l'autre rive, il se décide à passera son tour. Nous prenons le trot, et bientôt nous voyons apparaître la belle ceinture de montagnes qui entourent la fertile vallée de Jujuy. De riches cultures de maïs alternent avec les pâturages; la ville se détache sur un fond de verdure. Jujuy est morne et silencieuse ; la lutte politique a commencé, en vue des élections prochaines à la présidence de la République.
En 1882, le docteur Grevaux avait suivi le même itinéraire. Je retrouvais partout des souvenirs personnels de la mission. Ainsi, on me remit deux lettres, l'une adressée à M. Didelot, l'autre à M. Joseph Grevaux, à Paris, et restées entre les mains d'un ami. Je les envovai en France, au Ministère de l'instruction publique, qui les fit parvenir aux destinataires.
Le Ministre de l'intérieur de Buenos Aires avait bien voulu faire tenir, par le directeur général des postes et télégraphes, des recommandations à toutes les autorités locales du transit. Les mêmes mesures furent prises en Bolivie et au Paraguay. On voit combien sont dénuées de fondement les allégations qui nous représentaient, mes compagnons et moi, comme ayant eu à souffrir de l'arbitraire et d'un coupable abandon.
Les travaux de construction du chemin de fer de Salta, ou mieux de Gobos à Jujuy, avaient attiré dans cette dernière ville un certain nombre de conducteurs et d'ingénieurs français; nous fumes heureux de faire leur connaissance, çt de profiter des précieuses indications^ qu'ils voulurent bien nous fournir.
Le 22 mars, nous quittons Jujuy et, traversant de magni-
fiques pâturages où s'engraissent les nombreux troupeaux d'animaux qu'on exporte surtout en Bolivie, nous entrons, pour ne plus le quitter qu'à Humahuaca, dans la coulière de la Quebrada^ que suit la rivière du même nom.
2 S mar%. — Le départ est toujours laborieux; nos animaux sont rétifs : aussi perdons-nous une bonne partie de la matinée. La saison est d'ailleurs pluvieuse, et la route très difficile ; les eaux sont fortes, le courant est violent ; le sol est jonché de grosses pierres charriées par les crues, et les cordes indicatrices qui, dans la belle saison, servent à fixer les limites du passage, ont été balayées par les torrents. Aussi nous perdons-nous à chaque pas dans ce labyrinthe, attendant la présence de quelque pauvre métis conduisant un âne, pour nous renseigner ou le suivre à la piste.
La campagne commence, et, bien que nous traversions ici encore une zone civilisée, les visages attristés des pauvres gens de la contrée, ruinés par une récente inondalion, l'aspect sauvage des lieux, encaissés entre des contreforts abrupts, l'absence des villes et la rareté des villages, donnent aux alentours une physionomie sévère, à laquelle vient s'ajouter la monotonie de l'interminable Quebrada, des pierres et des blocs au milieu desquels nous nous débattons.
A la Puerta de Chorillo, nous soupons d'une épaule de mouton achetée pour sept sous. Nous la faisons rôtir et la mangeons telle quelle ; d'ici longtemps nous ne verrons plus de pain : il nous manquera fort, à nous autres Français. Novis, pas encore entraîné, supporte mal cette privation à laquelle ne supplée guère la farine de maïs en bouillie ou en pâte.
En arrivant au Volcan, ainsi nommé parce que, dans le voisinage, les eaux, détrempant les flancs schisteux et argileux des contreforts, provoquent des éboulements et des ghssements, nous trouvons, autour des deux ou trois cases qui constituent le village, un certain nombre de paysans, hommes et femmes, vêtus de ponchos bariolés de jupons de grosse futaine aux couleurs éclatantes. C'est aujourd'hui
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dimanche, et le propriétaire est en train de prélever sur ses fermiers la dîme annuelle de 4 pour 100, ce qui explique la grande quantité de moutons et de chèvres que nous voyons autour de nous, et pourquoi tout le monde s'agite, défendant ses intérêts. Ce soir, chacun regagnant sa cahute, les femmes conduiront le troupeau, les hommes, mâchonnant la coca, jetteront leurs notes perçantes et gaies aux échos de la montagne, en s'accompagnant de l'inévitable guitare ou charongo.
Nous traversons une dangereuse fondrière, suite d'un éboulement, sans accident sérieux, grâce au guide que ces braves gens avaient dépêché pour nous aider, puis nous reprenons notre marche.
La rivière se fait un peu moins rocailleuse, mais les contreforts sont plus hauts et plus tourmentés ; les vents du nord ou du sud qui soufflent dans ces immenses couloirs nous aveuglent et nous gèlent.
Sur la foi d'un renseignement demandé à un de ces nomades aux jarrets d'acier qui arpentent la Quebrada, nous nous étions séparés de nos mules de charge pour atteindre plus tôt le gîte. No vis souffrait un peu de la fièvre. Lieues sur Ueues se succèdent sans que nous rencontrions la moindre des cahutes que nous devions trouver « tout près ». La nuit nous surprend. Enfin, vers huit heures du soir, nous gagnons une case, sans attirer sur Novis éreinlé les empressements de la patronne, plus occupée de savoir d'où nous venons, où nous allons, ce que nous faisons, etc., etc., que de nous offrir une lasse de thé ou un plat de chupe (soupe aux pommes de terre). A toutes mes questions, l'inévitable : No hayt se répète; mais cette fois je n'accepte pas ce refus : « Tata *, dis-je, tata cura ! > et je fais le simulacre de lui donner ma bénédiction. Elle tombe à genoux et me baise la main : Hay de todo / (Il y a de tout!) Le souper fut parfait. Bien mieux que le revolver au poing, on peut éviter les déconvenues dont se plaignent tant de voyageurs, en distribuant des reliques ou de gros-