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26*2 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
Boliviens à travers les rues de la ville ou les allées du Prado.
L'étranger arrivant à Sucre, aussi bien, d'ailleurs, que dans toutes les autres capitales de département, trouvera de la part des membres des clubs et des casinos, un accueil sympathique qui lui vaudra, à titre gracieux, et tout le temps de son séjour, l'enlréc des salons et des buffels.
Le service de la police est réduit à la plus simple expression; l'aménité des habitants, leurs habitudes calmes, pacifiques, bienveillantes, écartent les crimes et les délits qui désolent les grands centres d'Europe. La nuit, à partir de dix heures, les serenos (guetteurs), postés au coin des rues, jettent les notes stridentes de leurs sifflets, et lancent à tous les échos de la cité, plongée dans le sommeil, leurs
Las diez han dado; Viva Bolivia! — Sereno,
(Dix heures ont sonné;
Vive la Bolivie! — Beau tejnps.)
Il n'y a pas de bon hôtel à Sucre ; on est réduit à se contenter d'une auberge borgne ou de misérables tambos, les maisons de poste où descendent les muletiers. La généreuse hospitalité des Boliviens y supplée d'ailleurs largement.
Les marchés se tiennent en pleine rue ou à la Récoba, et, dès les premières heures du jour, les rues s'animent au passage des Indiens et de leurs petits ânes chargés de seigle, de luzerne, de bois à brûler; des laitières postées au coin des rues, des porteuses de pain, des cholas aux jupons bariolés, circulent empressées au miUeu des groupes.
Le cimetière de Sucre est loin d'avoir le luxe de ceux de Lima, du Chili, de l'Argentine et surtout de Montevideo.
Le climat est sain et très tempéré. La population de Sucre comprend des Hispano-Américains, un assez grand, nombre de métis ou de cholos, quelques créoles et quelques Indiens.
Les fonctionnaires, souvent commerçants et industriels,
sont vêtus à Teuropéenne ; on y suit les modes françaises. Sur la semaine, la dame bolivienne revêt la robe noire de mérinos ou de cachemire ; mais, les dimanches et jours de fête, les rues, les places, les églises, le Prado semblent transformés en faubourgs d*une grande ville de France ; la foule charmante des Boliviennes y circule, portant avec grâce les dernières « créations » de Paris.
La promenade favorite est, dans le jour, le Prado, ëitué en bas de la ville ; le soir , les pourtours de la grande place, sur laquelle se fait enlendre Texcellente musique militaire du régiment.
Au théâtre, dans les bals, soirées, réunions publiques, l'habit noir et la cravate blanche rivalisent avec les robes à queue très décolletées. Le cholo porte de larges pantalons à la hussarde, une petite veste courte ne dépassant pas •les hanches, un large chapeau de feutre noir et de forme ronde; il chausse des souliers. La chola est revêtue de polleras, jupes de grosse futaine ou de molleton rouge, vert, jaune, bleu ; elle porte de petits escarpins de cuir ou de soie assez semblables à ceux de nos danseuses, et se coiffe coquettement d*un chapeau d'homme, de feutre mou, rond, à bords étroits. Sa taille et sa tête sont protégées par la mante de couleur, rebozo, ou le châle, manta ou veronica, de soie noire ou de mérinos les jours de fêle. Les jambes sont nues en semaine; le dimanche, elles se recouvrent de longs bas de laine de couleur ou de soie. Leurs jupons sont garnis de dentelles qu'elles travaillent à la main ; les oreilles supportent de gros anneaux d'or ou d'argent, ornés quelquefois de pierres précieuses, carabanas ou ares; les cheveux, divisés au sommet de la tête, retombent derrière les épaules en deux tresses du plus beau noir, terminées par un ruban de soie noire ou café.
Quant aux Indiens Quichuas qui peuplent les environs ou circulent dans la ville, leurs costumes varient suivant leurs conditions ou leurs lieux d'origine.
Le portefaix est vêtu d'une culotte d'étoffe grossière arrêtée au genou, d'une chemise ou d'un poncho très court,
et se coiffe de la montera, chapeau rond à peUls bords, orné de paillon de cuivre.
Le llamero (conducteur de lamas) porte le même vêtement, des sandales à la main, un charango à la ceinture,
une petite bourse ou sac de cuii-, un poncho en bandoulière, et la montera à larges bords, ruisselante de pailielles.
L'Indien de Qnila-Quila, dont le chapeau est plus modeste, porte en arrière un rabul de cuir qui sert à protéi^er ses cheveux longs et tressés.
L'Indienne revêt une grosse chemise de laine bleue el,
psr-dessus, une couverture de laine sombre fortement serrée autour du corps. Ses cheveux, courts et abondants.
retombent sur le dos en une seule tresse; elle porte le chapeau du llamero.
L'Indienne regatona (vendeuse du marché de San Francisco], plus mélisse que pur sang eL coifTée du chapeau <te
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feutre mou, a les épaules et les bras recouverts d'une pièce* d'étoffe rouge mainlenue autour du cou par le topo, épingle de cuivre ou d'argent de grande dimension, un justaucorps aux manches larges et bouffantes, la boisa ou bourse en laine suspendue à la ceinture et retombant sur les jupons bordés de fines dentelles, les bas aux couleurs bariolées et les mignons escarpins.
L'Indien de Yotala se distingue surtout par rélégance de ses culottes ouvertes au genou et garnies de dentelles ; celui de Yamparaez a les cheveux réunis en une tresse derrière la nuque et porte un petit poncho qui ne dépasse pas la ceinture, autour de laquelle il enroule une sorte de tablier garni de franges.
Homme d'intérieur, le Bolivien est un travailleur infatigable, intelligent et habile. Il se met très généreusement k la disposition de l'étranger auquel il accorde son amitié et sa confiance. Sa digne compagne, vraie mère de famille dans le sens le plus absolu du mot, fait les honneurs de la maison avec une grâce et une amabilité touchantes. Du pied des Andes à leur sommet, j'ai eu pendant cinq ans l'occasion de frapper à bien des portes : toutes m'ont été ouvertes, et il n'est pas jusqu'au pauvre Indien dont la cahute est perchée sur un sommet, ou perdue au fond d'une gorge, qui ne m'ait offert avec empressement l'hospitalité de son toit.
Gai, jovial, le plus souvent revenant d'Europe où il est allé étudier, le jeune Bolivien de famille aime la société de l'étranger, et le convie volontiers à ses promenades du soir où il excelle à caracoler dans la rue, sous le feu des grands yeux noirs qui le bombardent des balcons.
L'été, on part pour la campagne, on va prendre le grand air et les bains à Gachimavo ou à Yotala ; les deux rives de ces quebradas sont couvertes de belles maisons de campagne, édifiées à grands frais, somptueusement aménagées, telles que la Florida et Nucho, où se trouve le palais du Président. D'autres, plus modestes, abritent à Guzman, àDuraznillo, à Peras-Pampa Tintero, etc., les nombreuses familles qui s'y donnent rendez-vous, plus particulièrement à la saison des fruits.
La quebrada de Yotala est surnommée quebrada del Plata^ en raison des sommes énormes enfouies dans les travaux de protection, de construction et d'entretien nécessaires à l'endiguement du torrent, dont le cours menace chaque année, au moment des crues, les habitations établies sur ses bords, et des efforts des propriétaires pour la transformation des rives rocailleuses en superbes jardins fruitiers et potagers : on trouve ainsi, dans le massif du grand colosse des Andes, des fleurs là où les pans de montagnes éboulés, broyés, nivelés, constituaient, il y a quelques années seulement, des déserts sauvages et d'une aridité sans égale.
La vie s'écoule ainsi en dehors des impressions trop souvent douloureuses des grands centres civilisés.
Le cholo travaille avec art l'or et l'argent ; il fait de ce dernier des objets en filigrane du goût le plus pur.
D'une imagination extrêmement vive, il acquiert sans efforts les premiers rudiments de l'instruction. Il a des idées personnelles, des convictions qu'il soutient avec chaleur. Né musicien, il joue admirablement du charango et de la guilare, et compose souvent lui-même des chansons satiriques sur les actualités du jour.
Dans les fêtes religieuses, civiles ou nationales, c'est un puissant élément de gaieté; plein de verve, il pérore en toute occasion, mettant trop souvent au service d'une mauvaise cause l'ardeur d'un tempérament généreux.
Les plats favoris du Bolivien sont : le chupe, les empanadas, déjà connus du lecteur, les huinintas^ gâteaux de farine de maïs, mélangée à de la crème, du beurre ou de la graisse, des amandes écrasées, de la cannelle et du sucre ; on les sert tout chauds dans une feuille de maïs dite chala.
On prend de la bière comme apéritif, du moins à Tarija ; l'absinthe fait quelquefois partie du dessert.
Tous les mets, quels qu'ils soient, sont assaisonnés à Vaji et toujours avec excès pour le palais de l'Européen, qui s'habitue non moins difficilement à Vulupica ou à l'arebibi^ autres piments extrêmement forts.
A noire arrivée à Sucre en juillet 1886, je rendis compte au Président de la République, entouré de ses ministres, des résultats de ma campagne de 1883 à travers le Chaco, par les rives du Pilcomayo, depuis la Bolivie jusqu'au Paraguay. Pour bien comprendre l'intérêt de la nouvelle exploration qu'on allait nous confier, il faut nous transporter de quelques années en arrière, afin d'embrasser la série des efforts soutenus par la Bolivie pour réaliser un désir qui répond à ses besoins et ses nécessités.
La Bolivie est un coin de terre en forme de pyramide tronquée, deux fois grand comme la France et enclavé au milieu des Andes d'où les cimes du Sorala, de l'IUimani, de Huanchaca, de Livichues, de Lipez, émergent comme les pointes d'un immense diadème. Elle naquit du génie puissant de Bolivar le même jour que quatre autres républiques sud-américaines. Ses premières années ne furent pas exemptes des crises violentes qui président à l'enfance des peuples, comme les spasmes et les convulsions des nouveau-nés ; mais l'âge de raison fut rapidement atteint.
La configuration du sol, son orientation, son élévation, sont autant de formidables obstacles que le Bolivien des plateaux a dû vaincre pour dévaler aux rivages du Pacifique et ouvrir à son commerce et à son industrie naissante, les voies nécessaires à l'écoulement de ses riches produits.
Ici, dans un gigantesque effort, le colosse des Andes a été sapé, et, où passaient à peine les troupeaux de lamas qui descendaient en cadence de Puno à Mollendo, la locomotive transporte en moins de douze heures, du niveau du Pacifique à celui du Titicaca, le voyageur ébloui; des bateaux à vapeur sillonnent en tous sens ce grand lac, le plus élevé du globe, le témoin de la puissance des Incas.
Là-bas, dans le sud, c'est à Antofagasla que la trouée est faite; la locomotive se dirige sur Huanchaca, qu'elle atteindra bientôt, pour transporter à toute vapeur les masses argentifères arrachées aux entrailles du colosse.
Dans l'est, c'est l'inconnu, le désert, le Chaco. Nombre
de martyrs ont déjà succombé sur ses plaines ; mais la roule tant désirée se fera un jour, et les riches produits des pentes orientales se déverseront dans le bassin de la Plata. Dans la dernière guerre soutenue par le Chili contre le Pérou et la Bolivie, celle-ci perdit son littoral tout entier. Ce fut alors que le docteur Grevaux, débarquant à Buenos Aires, conçut, d'après le conseil d'hommes éclairés, le projet d'explorer le Pilcomayo. Ce fleuve lui paraissait la voie naturelle destinée à relier la Bolivie à la Plata, et à parer aux conséquences désastreuses de la nouvelle situation faite au Haut-Pérou. Il partit, on sait le reste ! Plus heureux que lui, je pus, en 1883, réahser son plan. Notre arrivée au Paraguay démontra la possibilité d'ouvrir une voie terrestre ou fluviale à travers le Chaco boréal. Ce résultat inespéré attira l'attention des républiques du Paraguay et de l'Argentine, voisines de la Bolivie, avec lesquelles aucun traité de hmites respectives dans le Chaco n'avait été passé ; presque aussitôt la République Argentine revendiqua le Chaco central jusqu'à la hauteur du 22® degré, et, depuis ce parallèle jusqu'à l'embouchure du Pilcomayo, toute la rive droite du rio. Le Paraguay, de son côté, prétendit à la possession du Chaco boréal, compris entre la ligne tirée du 22' degré, rive gauche du Pilcomayo, au 21®, vers le fortin Olympo, sur le Paraguay.
De sorte qu'à la suite de notre campagne de 1883, le gouvernement de Bolivie, qui se considérait jusque-là comme propriétaire du Chaco boréal et central, se trouvait menacé dans cette possession et n'entrevoyait plus, dans l'ouverture du Pilcomayo à la navigation, la voie commerciale si nécessaire au développement de ses intérêts. Voilà pourquoi le gouvernement de Bolivie, à l'appel duquel je m'étais rendu à Sucre en 1886, portait plutôt ses vues dans le nord du Chaco boréal que sur le Pilcomayo, qui lui échappait.
D'un autre côté, le projet d'ouverture d*une voie carrossable entre Sucre et Puerto Pacheco, situé sur la rive droite du rio Paraguay, à la hauteur du 20® degré, avait été accueilli avec d'autant plus d'empressement par le gouver-
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nement bolivien, qu'on avait celte fois l'espoir de posséder une roule à travers un territoire libre de toute revendication. L'entreprise fut lancée à grands frais, mais on se heurta contre des difficultés sans nombre, dont la principale, la rareté de l'eau, paralysa les efforls des travailleurs et entraîna leur retraite avant même qu'il fût possible d'opérer la reconnaissance de la région. C'est alors que Ton songea à utiliser mes services pour renseigner le gouvernement d'une façon définitive sur le projet en question. On ne renonçait pas au Pilcomayo, mais la route vers Puerto Pacheco paraissait mieux répondre aux préoccupations du moment; il fallut bien se rendre compte qu'un enthousiasme irréfléchi en avait considérablement exagéré l'importance. Le docteur Juan C. Carillo, alors Ministre des affaires étrangères et des colonies, était loin de partager un semblable engouement, mais il s'inclina devant la volonté formelle du chef de l'État.
Il fut donc décrété qu'une colonne chercherait à atteindre Puerto Pacheco par une route qui pourrait mettre la Bolivie en contact avec la Plata, à travers un territoire à elle appartenant. La direction et le commandement de celte expédition me furent confiés. Les notes qui suivent diront mes efforls pour' mener à bien cette mission.
Le dépari était fixé au 2 décembre 4886. A onze heures nous nous réunîmes au palais du Gouvernement pour faire escorte au Président de la République, accompagné des Ministres de la guerre et des affaires étrangères. Pendant ce temps, les bataillons de ligne et d'artillerie se formaient sur la place. Le cortège se mil en marche au milieu d'une affluence considérable de la population, qui manifestait par des vivais sa confiance et son enlhousiasme.
Au coin de la place, les vingt -trois hommes de la colonne expéditionnaire se rangent en carré, et le Président et les Ministres leur adressent la parole. Je prends en leur nom l'engagement solennel de mourir plutôt que de reculer, en face des difficultés de toute sorte dont allait être semée notre marche à travers le Chaco.
Les musiques entonnent la Marseillaise ^ et le défilé
commence; la population nous escorte, et couvre de fleurs les soldats.
Le mouvement cadencé de cette foule bariolée qui s'avance lentement, chapeau bas, nous impressionne profondément. Un beau soleil éclaire cette scène; les derniers échos des acclamations de la multitude vont se perdre dans la montagne.
La petite troupe s'arrête quelques minutes au faubourg de la Recoleta, qui domine la ville; la musique joue une dernière fanfare ; les membres de Texpédilion se séparent de leurs compagnons d'armes. Les adieux sont touchants. Des femmes, des cholas, nous présentent des calebasses remplies de chicha qu'elles nous < obligent » à boire. Puis nous nous acheminons vers Yamparaez, noire première étape, où nous arrivons vers cinq heures. Nous étions attendus; on nous reçoit à bras ouverts.
3 décembre, — Le temps est splendide, les hommes marchent avec entrain et bonne humeur; le soir, à cinq heures, nous entrons à Tarabuco, village de 1 500 habitants occupés à la culture du seigle, du blé, des pommes déterre; ils font un grand commerce d'ânes, moutons et porcs.
4 décembre. — Pendant que la colonne continue sa marche sur le tambo de Billistoca où elle arrive le soir, nos deux camarades, le docteur espagnol Camo et le docteur hoJivien Ortiz, recueillent des fossiles dans les environs et examinent la nature des terrains. Je leur dois, au premier surtout, les notes relevées au cours de ce voyage sur la flore et la faune du pays.
L'araignée miko-miko pullule sous les pierres de la région. Les Boliviens la regardent comme très dangereuse.
5 décembre, — La colonne se met en marche à cinq heures et demie du matin. — Ciel superbe et d'un incomparable éclat; quelques kilomètres avant Tacupaya, je tire un superbe condor [Sarcoramphus papa).
Au détour de la route, une vingtaine de cavaliers s'avancent vers nous : ce sont les délégués de la commune. Suivis des enfants qui chantent l'hymne national bolivien,
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et, pour mieux dire, de toute la population, nous faisons notre entrée à Tacupaya. Le curé du village nous convie à un Te Deum ; nous y assistons en armes : l'office est célébré au son de la Marseillaise,
L'inertie du corrégidor chargé de nous procurer les quelques ânes dont nous avons besoin pour demain, m'oblige à parcourir les rues du village une partie de la nuit ; chaque propriétaire a dissimulé les siens le mieux possible j et cette inspection opérée au clair de lune ne nous permet de prendre quelque repos que vers deux heures du matin.
6 décembre. — Nous sommes accueillis à Tomina avec le même enthousiasme, le soleil commence à piquer dans les gorges; les hommes, quoique excellents marcheurs, restent quelque peu en arrière ; en arrivant au bord de la quebrada, l'eau limpide et fraîche qui roule sur les galets ou forme des puits assez profonds, nous engage à faire udc halte dont quelques-uns profitent pour se baigner»
7 décembre. — A six heures du matin, on se met en marche pour Padilla, où nous arrivons à deux heures; je suis heureux d'y revoir l'excellent docteur Garvajal, qui nous avait si bien traités, Novis et moi, quelque temps auparavant. On nous reçoit avec des vivats et des fleurs.
Nous trouvons ici deux hommes qui m'avaient suivi lors de ma première course au Paraguay : je les enrôle avec plaisir, ainsi qu'une femme qui fut une des héroïnes de la campagne.
8 décembre. — L'arrêt à Padilla trouble la discipline de la colonne : quelques-uns s'enivrent, se querellent et se battent ; un des sous-lieulenants donne le mauvais exemple ; une répression sévère met fin au désordre.
9 décembre. — Les mêmes scènes se renouvellent, celle fois entre le sous-lieutenant et les rabonas.
i décembre. — Le départ, qui devail avoir lieu aujourd'hui, est retardé par suite du mauvais élat des animaux réquisitionnés.
Le corrégidor de l'endroil, Noël Prat, né à Toulouse, établi et marié à Padilla, manifeste un vif désir de nous
accompagner ; je l'emmène, — et ce fut un de ceux qui me suivirent jusqu'au bout.
Les terrains qui constituent le sol et le sous-sol de la région comprise entre Sucie et Padilla présentent des stratifications schisteuses dans les parages de Yamparaez. Les fossiles y sont peu variés, et cette uniformité s'étend à tout le bassin, circonscrit entre de hautes montagnes, de l'est à l'ouest et du nord au sud ; sa superficie peut être d'environ soixante-dix lieues carrées ; on y note l'absence de roches volcaniques.
De Yamparaez à Tarabuco la flore est assez pauvre; quatre ou cinq variétés de plantes et d'arbustes seulemenL La végétation se développe à mesure qu'on approche de Padilla.
La faune, assez variée, se caractérise par des viscaçhes, palombes, tourterelles, perroquets, hirondelles, //aZ/mazos, fourmis et quelques scarabées; plus bas, en descendant du haut plateau, nous observons de nombreux condors, le caracm^a^ divers coléoptères et autres insectes.
L'éléphantiasis , qu'on disait exister à Tarabuco, a diminué considérablement; c'est à peine si on en trouve quelques cas.
i i décembre, — Départ pour la frontière à onze heures. L'itinéraire que nous devions suivre est modifié : nous allons brûler Sauces, afin d'éviter le plus possible le passage de la colonne à travers des centres peuplés, où les haltes entraînent des libations préjudiciables au bon ordre. D'un autre côté, nous nous soustrairons peut-être aux fièvres paludéennes de la région.
La descente de la côte de Desaguadero s'opère sans incident et par la quebrada de Taco-Taco; nous atteignons ainsi Tabacal, située au bord de cette coulière.
Le sommet de la plate-forme est dénudé. Dans la partie profonde de la quebrada se montrent quelques cultures de maïs et de seigle. Le matico fait son apparition, mais rare et raehilique.
On commence à voir ici des indigènes s'écartant du type quichua.
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L'absence d'herbe dans la quebrada nous oblige à envoyer les animaux au pacage sur le haut de la montagne, et l'un de nos muletiers de Cochabamba profite de la nuit pour prendre la fuite avec armes et bagages. Nous signalons sa disparition aux autorités locales.
i 2 décembre, — Les animaux abandonnés à eux-mêmes nous reviennent, quelques-uns malades pour avoir mangé d'une plante, hjaôorandi probablement, qui les fait saliver beaucoup.
A une heure et demie du matin nous arrivons à Curupau. Ce nom de Curupau est le terme guarani qui désigne le sumac {Rhus coriara).
La flore s'augmente de quelques espèces; l'acajou croît en abondance, les fougères sont nombreuses, quelques-unes arborescentes ; on me monlre un palmier.
La région, sous l'influence d'un climat assez chaud, produit en abondance le maïs, la canne à sucre, le riz, le tabac, l'aji et quelque bananiers. La hauteur barométrique est de 685 millimètres, et le thermomètre marque, à trois heures du soir et à l'ombre, 26 degrés centigrades.
Marche presque constamment sous bois, par la côte de Tipahuada, la gorge d'Antoxillo, la côte de Santa Cruz et celle de Curupau.
J'ai passé la nuit dans une inquiétude extrême : les charges restées en arrière ne sont pas arrivées à minuit; à huit heures du soir, j'avais pourtant expédié deux Indiens pour éclairer la marche et guider la colonne.
1 3 décembre, — A neuf heures du matin apparaît enfin le lieutenant que me dépêchait le chef du convoi : les charges sont encore très loin par suite du mauvais état de la route et de l'infidélité des guides qui ont profité d'un terrible orage pour prendre la fuite à travers les ténèbres. Malgré les plus grands efforts, deux de nos animaux ont roulé dans les précipices.
Je fais seller mon cheval et pars avec quatre Indiens pour me rendre compte de la position. J'avais à peine fait un kilomètre que je retrouvai, profondément endormis, les deux gaillards envoyés la veille. A grands coups de trique,
je les remets sur leurs pieds ; tout ahuris, ils filent devant nous au grand trot, et, après une heure de celte marche forcée, nous parvenons à rallier le convoi au sommet de la côle de Santa Gruz.
Ce passage est des plus dangereux; la descente est à pic; la route, rendue glissante par les dernières pluies, présente de sérieuses difficultés.
Sept de nos animaux prennent la fuite. Groupant le reste huit par huit, nous réussissons, non sans peine, à franchir tous les mauvais pas. La scène est pittoresque; les cris des muletiers stimulant leurs bêtes se mêlent au tonnerre des eaux qui s'élancent en cascades d'une hauteur de plus de 400 mètres, pendant que les mules, défilant une à une, s'arrêtent effrayées, reprennent haleine, glissent ou g'ahattent sur ce sol argileux, exposées, à tout moment, à disparaître dans le précipice.
La plus mauvaise passe est presque franchie, lorsque une des mules qui portent mes bagages, roule dans l'eau bouillonnante; on l'en retire à grand'peine. Je pars en avant, afin de chercher des pâturages pour les animaux exténués.
L'obscurité rend la marche difficile pour le reste de la troupe : pressé d'arriver, le conducteur qui monte la madrina (marraine, la mule qui s'avance en tête, une sonnette au cou, pour entraîner les autres), hâte le pas, sans se soucier des autre» qui, n'entendant plus la sonnette, finissent par s'arrêter ou s'égarer dans la forêt. A minuit, donc, je me vois forcé de repartir ; je retrouve tout notre équipage à une lieue de Gurupau : le désarroi est grand, quelques mules sont couchées en travers du sentier; d'autres sont je ne sais où; les charges gisent éparses dans toutes les directions : il nous faut attendre l'aube pour atténuer les conséquences de la fuite de nos muletiers et de nos guides — un de ces imprévus si redoutables au milieu des Andes.
i4 décembre, — Le convoi rallie enfin la colonne, et la journée se passe à sécher les objets détériorés par la pluie des jours précédents.
i5 décembre. — La route presque impraticable par
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suite des averses et du fôcheux état du sentier. Un détachement marche en tète, chargé de le déblayer.
Sept de nos meilleurs animaux ont disparu. Une mule, ayant mangé une plante vénéneuse (ce pourrait bien être le mancenillo), enfle et devient aveugle; il faut Tabandonner. Pendant que l'intendant procède à la recherche des bêtes absentes, le reste de la troupe s'achemine vers le Gorrei. Au haut de la côte, un nouvel et violent orage paralyse nos mouvements; pourtant, nous arrivons vers quatre heures.
La région, fertile et pittoresque, produit en abondance riz, maïs, canne à sucre, oranges et citrons.
Des préjugés, très répandus parmi les gens du pays, disent les eaux du Gorrei 1res dangereuses pour les gens qui s'y baignent : ils y perdraient la santé; leur peau prendrait une couleur bleue. De l'examen très minutieux des nombreux cas signalés, il résulte que ce changement de teinte est dû à des taches hépatiques.
La flore est belle et assez riche. Les espèces dominantes sont : le gayac, l'arbre à l'ail, le Tamarlx gallica^ les mangara et la bella union ^ plante extrêmement dangereuse pour les animaux, surtout s'ils boivent aussitôt après l'avoir mangée ; elle épanouit ses belles fleurs qui du violet passent au bleu, puis au blanc, donnant ainsi à l'arbuste un aspect multicolore et des plus variés.
Au milieu de la nuit nous nous réveillons en maugréant : par suite d'une méprise, le capitaine de garde a fait sonner la diane deux heures trop tôt.
i 6 décembre, — Impossible de déplacer la colonne sans avoir au préalable fait nettoyer le sentier : nous restons au repos pendant que les détachements opèrent une reconnaissance. Gelui qui revient de Gamarinda apporte la nouvelle que le rio Acero est très gros et difficile à franchir à gué. Je pars tout de suite pour m'en assurer : la roule est très mauvaise; mais, quant à la rivière, et pour peu que la baisse continue, demain nous passerons sans danger sur l'autre rive.
Nous en étions là de nos obsei^valions lorsqu'on vient
nous prévenir que le capitaine de la compagnie est à toute extrémité. En un temps de galop nous arrivons près de lui ; le malheureux est en proie à une violente indigestion. Il a trop mangé, nous dit-on, de c^oc/o (maïs ' vert) et de cannes à sucre ! Des soins énergiques le remettent sur pied. Les animaux qui manquaient sont enfin retrouvés. Demain, nous partirons à la première heure.
17 décembre. — Marche lente : la pluie de cette nuit a détrempé la côte, et pendant que, à coups de pics, de pioches, de pelles, nous procédons à l'amélioration relative des passages difficiles, Forage redouble et paralyse nos efforts.
Un des capitaines de l'escorte m'annonce qu'il est en face du gué de l'Acero avec dix-neuf animaux et deux aiTieros pour nous prêter main-forte. Mais le rio a considérablement grossi depuis hier; je fais signe à l'officier d'attendre mes ordres avant de s'y engager. La nuit approche, et nous cherchons dans le sommeil, sur la boue, l'oubli des fatigues du jour.
i 8 décembre, — Crotales, mygales et garapatas abondent dans ces parages inhospitaliers dont les cris rauques des perroquets et des aras troublent seuls le silence; de nombreux jaguars sont la terreur des fincas (fermes) de la rive droite.
 trois heures du matin, nous faisons nos préparatifs pour passer, en face de l'Iûau. Quoique le courant soit rapide, l'opération s'exécute avec ordre et ne se signale que par quelques bains forcés.
De très bonne heure nous arrivons à l'Iîlau, ferme très riche en riz, aji, canne à sucre, bananes et oranges, et nous nous reposons le reste de la journée. Le nom de cet endroit veut dire en guarani Eau-Noire.
i 9 décembre, — Départ laborieux; nous ne nous mettons en marche que vers onze heures.
L'orage éclate et nous surprend au sommet de la côte du Pajonal. La pluie tombe à torrents et nous obhge à de grandes précautions pour éviter des accidents ou des chutes. On gagne enfin las Pozas, misérables cahutes situées
au pied de la cote, et habitées par une famille de Ghiriguanos extrêmement misérables. Nous couchons à la belle étoile autour d'un grand brasier pour éloigner les jaguars.
^0 décembre. — Nos charges sont encore restées en route; à quatre heures du matin, ne voyant pas arriver le convoi, je fais seller mon cheval, et finis par rencontrer bêtes et gens dans le plus grand désordre : l'orage, la pluie, Tobscurité, les chutes, les bourbiers, ont épuisé toutes les forces, une mule s*est brisé les reins, une autre a roulé dans le précipice ; un muletier a été renversé et foulé aux pieds, un officier a reçu tout le poids d'un cheval tombé à la renverse. Heureusement il n'y eut point mort d'homme. Mais nous n'avons pas trop de toute la journée pour opérer la concentration des bagages, dont l'arrièregarde est à plus de deux lieues de la tête !
Un essaim de grosses abeilles heurté par une charge se précipite sur nous, semant encore plus de confusion dans les rangs! En vain je récrimine; le conducteur, pressé d'arriver, entraîne les animaux avec plus de vigueur qu'il ne conviendrait et les chutes au milieu du convoi coupent l'ordre de marche, et isolent de nouveau la queue.... De là des accidents et retards que la saison pluvieuse multiplie à l'infini.
Enfin, à nuit noire, et cahin-caha, nous arrivons auxPozas, éreintés et fourbus, couverts de boue de la tête aux pieds.
2i décembre, — Neuf bêles manquent à l'appel; je prends immédiatement des mesures pour les faire rechercher, et, malgré une attaque de dysenterie, je songe à rejoindre la tête de la colonne, campée dans la belle vallée de Ticucha. Quelques heures après, nous nous trouvons tous réunis; j'en profite pour faire soigner malades et blessés. Nous découvrons enfin un toit, sous lequel je prends un peu de repos, et, n'étaient les moustiques, nous oubherions déjà les fatigues passées.
L^aspecl de cette région est magnifique. La terre est très fertile en riz, canne à sucre et maïs; on fait ici un grand élevage d'animaux pour la boucherie.
Le climat est chaud, mais sain.
Une mule roule
22 décembre, — Nous alteignons aujoui'd'hui Caraparirenda, du Cactus opuntia que les Chiriguanos dénomment carapari et de renda^ t Ueu » . Une erreur du trompette, qui sonne la diane à une heure du malin, trouble notre sommeil de la nuit.
25 décembre, — Nous partons pour Lagunillas, capitale de la province de Gordillera, où la colonne séjournera quelques jours pour augmenter son effectif avant d'entrer sur le territoire du Chaco.
Noire descente par la côte de FAcequio laisse quelque peu à désirer, et, à quatre heures du soir, l'officier d'avantgarde, chargé d'assurer l'ilinéraire, vient nous attendre au pied de la côte.
Lagunillas apparaît bientôt ; on élablil le campement dans la maison qui nous est désignée. Chefs et civils logent chez les habitants, qui onl mis leurs demeures à notre disposition. A l'arrivée du convoi, mon inquiétude est grande : deux mules se sont égarées : celles justement qui portaient mes bagages. En un instant, une cinquantaine de nationaux de la frontière sellent leurs montures et partent au galop dans toutes les directions ; vers minuit on parvint à retrouver les deux animaux, retournés au campement précédent.
La ville, ou plutôt le village de Lagunillas, siège d'une sous- préfecture, est situé au pied des contreforts des Andes, et fait face à une belle vallée longitudinale. Le terrain est sablonneux ; les environs sont marécageux à l'excès : de là des fièvres fréquentes et pernicieuses.
Les principales cultures sont le maïs, le riz, la canne à sucre, les camotes, l'aji, les haricots, le tabac, le raisin, le mani, les figues, pêches, poires, grenades et tous les légumes d'Europe.
La flore se distingue par l'abondance de la Coca espontanea, VIlex paraguayensis espontanea^ le mangara, le matico et le cinchona de La Condamine.
Le climat est généralement chaud. En juin, juillet et août, le thermomètre tombe assez bas pour que soient compromises les jeunes pousses de quelques plantes et plus spécialement du bananier.
284 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
A Terraza, ^ un quart de lieue d'ici, il existe une source dont les eaux minéralisent les objets qu'on y plonge. L'eau est cependant potable ; elle cuit les légumes et dissout le savon.
Les terrains se composent de débris de roches siliceuses, argileuses et calcaires.
Lagunillas possède deux écoles, une pour les garçons et l'autre pour les filles. La province de Cordillère, suivant le recensement de 1883, compterait 25 562 habitants, dont 7 441 sont contribuables et 4 468 aptes aux services publics. On y parle couramment le castillan ; mais dans les environs et à Lagunillas même, il existe des Chiriguanos qu'on appelle ici Abas ou naturels; ils ne comprennent que le guarani.
24 décembre. — Le sous-préfet m'annonce que les Tobas des Missions ont pris la fuite, emmenant avec eux une grande quantité d'animaux de boucherie.
25 décembre, — Mon état de santé n'est pas précisément très brillant, néanmoins je profite de la fête pour faire quelques visites aux notables du pays; ils me les rendent presque aussitôt et nous envoient des boîtes de sardines et des bouteilles de bière.
La strychnine est ici l'objet d'un commerce libre et courant, par suite de la quantité de jaguars qui ravagent les troupeaux. Quelques méchantes langues m'assurent que ce produit ne servirait pas qu'à empoisonner les tigres de la sylve.
26 décembre. — Je fais élection d'un nouveau domicile mieux à l'abri des gouttières, et je consacre la plus grande partie de ma journée à la rédaction de mes notes. Vers dix heures du soir éclate un violent orage.
27 décembre. — Quelques-uns de nos hommes, abusant de noire confiance, vendent les couteaux et les ponchos qu'on leur avait distribués. Un des sous-lieutenanis donne le plus mauvais exemple. — J'ai un accès de fièvre.
28 décembre. — Ne pouvant me livrer à mes occupations habituelles, je vais à la chasse aux insectes, pendant
que mes compagnons tirent avec succès poules d*eau et canards.
29 décembre. — L'un des Pères de la Mission doit accompagner la colonne; j'envoie le capitaine Torrès à Machareti, et un lieutenant à Saipuru pour me renseigner sur Tétat de Tlzozog et du Chaco.
No vis a un accès de fièvre pernicieuse. Il perd connaissance, le pouls tombe très bas et son état nous inspire les plus graves inquiétudes; des soins empressés le tirent d'affaire.
30 et Si décembre, — Ces deux journées sont consacrées à des observations astronomiques, que suivent avec curiosité les gens du pays.
i^' janvier i 887, — Les clairons et les tambours de notre petite colonne sonnent la diane et battent aux champs, annonçant à chacun de nous l'aurore de la nouvelle année.
2 janvier, — Excursion à l'hacienda de Garaparicito, chez un des plus riches cultivateurs de la région, avec lequel je voudrais passer un marché pour la fourniture de certaines denrées destinées à l'alimentation de la colonne.
Nous franchissons en deux heures la distance qui sépare Garaparicito de Lagunillas, par une belle route à travers une superbe vallée. A onze heures, arrivée à l'hacienda qui a toutes les apparences d'un village; la situation est pittoresque; les environs, extrêmement fertiles, produisent du, tabac renommé, le maïs, la canne à sucre, spontanée dans la région, le riz, les légumes ; on y élève porcs, moutons, bœufs, vaches, chevaux, mules, ânes, etc. Les communications avec Tarija par la vallée de San Luis, avec la République Argentine par les Missions, sont relativement rapides; plusieurs chemins suivent les plus riches Vallées de toute cette partie orientale de la Gordillère.
S janvier. — Aire Yu, le grand capitaine des Ghiriguanos de Gordillera, vient m'ofîrir ses services pour notre prochaine campagne dans le Ghaco. Je les accepte et lui confie la garde de notre droite; elle sera ainsi mieux à l'abri des surprises des Tapuis ou des Tobas qui chercheraient à nous inquiéter.
4 janvier. — A part le groupe des propriétaires de fermes et des commerçants, les gens du pays adorent l'oisiveté. J'avais des réparations à faire; des ouvriers se présentent en qualité de menuisiers ou de forgerons. On les charge du travail ; mais, au bout de cinq ou six jours, la besogne n'était pas encore commencée. Interrogés, ils répondent avec le plus grand calme qu'ils n'avaient pu s'y mettre, faute de matériaux. Si on leur confie quelque objet, il faut abandonner toute espérance de le revoir. A une demande de restitution : t Se ha perdidof » vous disent-ils. Et Ton ne peut rien contre l'inertie de ces ivrognes ou de ces joueurs!
ô janvier, — Un des jeunes membres de l'expédition, en station à la frontière depuis le mois d'octobre, vient rejoindre la colonne, en même temps que les gens de Caïza qui devaient la rallier. Les nouvelles qu'ils nous apportent sont loin d'être favorables à notre marche : par suite d'une sécheresse extraordinaire, la récolte de maïs a manqué dans toute la région. Le même fléau sévit sur l'Izozog, alors qu'il pleut à torrents sur le Pilcomayo.
6 janvier, — La difficulté des communications est un obstacle sérieux au développement de la contrée. Du côté de la Cordillère, il faut, pour atteindre Sucre, franchir toute une série de contreforts dangereux et abrupts. La seule voie pratique traverserait le Chaco, se rapprochant ainsi des marchés du Paraguay et du Brésil. Quelle que soit la route qu'on établisse entre Lagunillas et Sucre, il faudra compter avec des difficultés sérieuses pour construire un pont sur le rio Acero et éviter les côtes de Bojorque et de Barlolo.
Toutefois la zone malaisée ne s'étendrait pas au delà de Tarabuco : en suivant la cote de Canotas, on ne ferait que reprendre l'ancienne voie des Incas qui débouche a Yamparaez et par laquelle on transportait de PadilJa à Potosi de grandes billes de bois (aspas), qui revenaient à 800 piastres de la monnaie de Potosi.
Quant à la route pour TArgentine, elle n'offre guère d'obstacles, car, en longeant les Andes, on atteint Salta
par de belles plaines el vallées, en Iraversanl par Urundaili, Ptpi ou Ytiyuru, Satinas, Guevo, Nancaroinza, Machareti, Tiguipa, Tarairi, San Francisco, Caïza, Yacuiva el Yliyuru. Les communications de Santa Cruz avec l'Argentine sont établies sans plus de difficullés par le même itinéraire.
7 et S janvier. — J'envoie à Choreti deux officiers chargés de procéder è l'iocorporation des onze nationaux
&è^fe&!%^ys^ <
dont nous avons besoin; au dernier momenl, les hésilations se manifestent : on esl fort empressé à signer l'engagement, mais, le jour du dépari, c'est un tin, una tia, mi caballito, vii vaquita (un oncle, une lante, mon cheval, ma vache!) ; on va s'acheminer manana (demain). Je suis résolu à mettre un terme à tous ces ajoumemenls ; nous allons quitter Lagunillas.
9 janvier. — Le curé du village nous invile à une messe el à des prières pour le succès de l'expédition. Nous y assistons en armes. L'église a'a rien de monumental : c'est une pauvre et misérable cahute, située à un des
288 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
coins de la place. Deux cloches appendues extérieurement à une traverse servent à appeler les fidèles aux offices. Quatre pauvres diables nu-pieds vont se nicher dans la soupente, d'où ils essayent de tirer, d'un tambour, d'une grosse caisse, d'une flûte et d'un violon, des sons qui charment l'oreille peu exercée des assistants.
i i janvier. — Le capitaine que j'avais envoyé audevant du Père Doroteo revient sans l'avoir rencontré. Nouveau retard.
14 janvier, — Le tribunal judiciaire réuni en conseil de guerre, prononce le renvoi du sous-lieutenant qui jusqu'ici n'a cessé de donner le plus mauvais exemple. La colonne expéditionnaire étant régie par le code militaire, la peine prononcée contre lui l'oblige à se présenter au quartier général de Sucre dans le délai de trente jours.
45 janvier. — Au moment du départ, fixé au 17, de nombreuses réclamations sont présentées : faisant droit aux unes, repoussant les autres, nous prenons nos dispositions pour éviter de nouveaux retards.
i 6 janvier. — Un de nos muletiers prend la fuite pendant la nuit avec armes et bagages. Un autre est sous les verrous par ordre des autorités civiles. Je fais filer les hommes en avant, pour les soustraire à 1' « obligation > de boire avec les gens du pays. Nous prenons congé de nos hôtes, qui nous ont traité avec le plus grand empressement et dont nous emportons le meilleur souvenir.
j 7 janvier. — La Pena, notre première étape. Là chaleur est très forte. L'orage éclate, et, pendant la nuit, crapauds et grenouilles envahissent nos tentes. Parmi les premiers, il en est un, Vescuerzo, énorme et très redouté; il se jette sur sa proie et s'y cramponne avec une force telle qu'on ne peut lui faire lâcher prise : il emporte le morceau. Nous en capturons de beaux spécimens qui mesurent jusqu'à 25 centimètres de longueur.
/ 8 janvier, — Les bourrasques nous retiennent au camp. L'inspection des animaux accuse un chiffre de cent dix-sept mules et de vingt chevaux pour un effectif de soixante-dix hommes.
19 Janvier. — Un Je nosarricros, ou, |)oiir mieux dire, un des Chiriguanos qui nous escortent en qugiîlé de mule-, tiers, a pris la fuite. La mise en marche devient toujours de plus en plus laborieusp à cause de ces fréquentes désertioDs. A dix heures, on pari pour la Herradiira. où nous arrivons à trois heures.
êO janvier. — Par suite d'nnehangemenl d'itinéraire
conseillé par les guides du pays, je reprends la colonne à la Herradura et la conduis à Guttierez. On nous fuit entrevoir qu'il sera plus facile d'atteindre Saipuru par la roule du Caucayo, Cucueaca, E!embe-Mi et C:\beiadas.
A la flore énumérée précédemment, il convient d'ajouter ici :
La morelle noire, Solanum tiigrum (negrillo), très commune, le quillai, le quiiackiiju et le ckahar; le fniit
290 JBN QUÊTE d'un PROJET DE HOUTE.
de ce dernier est employé comme aliment; Técorce, un fébrifuge très renommé, sert aussi à faire disparaître les lâches du sein; le matico arborescent se montre ici en petits bouquets.
Les habitants de la région sont exposés* à des rhumatismes fréquents et à des fièvres intermittentes.
TS'ous recevons l'hospitalité de deux Français, les frères Gayarré, établis depuis longtemps dans le pays.
ki janvier, — Départ pour liai. Les renseignements que me communique Tîndien de la cahute, arrivé depuis peu de rizozog, ne «ont pas faits pour nous rassurer. La sécheresse y est exlrôme depuis longtemps, la récolte a été très mauvaise, les pâturages sont rôtis, enfin il n*a pas plu depuis près d*unan!
J'augure mal de notre exploration à travers cette contrée, que, pour bien des raisons appuyées par Texpérience, je considère comme privée d'eau.
22 janvier, — Nous atteignons aujourd'hui Gabezada, en passant à Ilembe-Uasu et Itembe-Mi. Les Tapuis et Ghiriguanos de ces deux villages, réjouis de notre arrivée, nous attendaient pour nous offrir des fromages, des haricots, des fruits, etc. Une distribution de bracelets et de colliers les met en fort bonne humeur, et nous partons accompagnés de leurs cris et de leurs vivats. La chaleur est très forte, et, en arrivant à l'étape, un des lieutenants de l'arrière-garde manque à l'appel, par suite d'une forte indisposition qui l'a obligé de rester en arrière. J'envoie à son secours.
Les mangara, le mistol et un stramonium rachitique abondent. Nous observons deux nouvelles caprifoliacées et trois variétés de sensitives.
.23 janvier. — Par suite de difficultés entre un des capitaines de la colonne et l'intendant, j'attache le premier au service de l'avant-garde. Les jaguars pullulent dans toute cette région ; nous relevons sur le sable de la quebrada un très grand nombre de traces de leur passage. Cinq de nos animaux, effrayés pendant la nuit, ont pris la fuite, et nous perdons beaucoup de temps à les chercher.
Néanmoins nous arrivons à onze heures à Saipuru, ancienne Mission de chélive apparence.
L'autorilé locale n'a pris aucun soin de nous procurer des logements ou de s'assurer d'un parc pour y renfermer nos animaux, qui errent en quête de pâturages dans les rues sableuses du pueblo. L'occupation que nous faisons du premier potrero qui se présente attire les protestations du propriétaire.
Sur la place du village nous tuons trois serpents, dont deux Bothrops atrox.
24 janvier, — Le dernier rempart des Andes du côté du Chaco doit être un intéressant poste d'observation. J'envoie donc une commission au cerro de Murubali, pour relever les points notables du Chaco, qui se déroule à ses pieds.
Un avis du P. Doroteo m'annonce son arrivée à Parapiti.
25 janvier, — L'escouade ne rentre du Murubati que vers une heure du malin. La musique infernale des Tapuis nous tient éveillés toute la nuit ; les chiens hurlent à tous les échos.
26 janvier. — Notre marche s'effectue sans incident à travers des terrains absolument incultes et sablonneux, jusqu'à la grande lagune de Carandaiti, où nous arrivons vers les cinq heures.
L'état sanitaire de la colonne laisse à désirer; neuf malades nécessitent les soins du médecin.
27 janvier, — Les rumeurs les plus malveillantes à notre endroit circulent parmi les populations de l'Izozog. On accuse la colonne de réquisitionner bétes et gens de la façon la plus brutale. Nous nous rendons parfaitement compte de la source et du but de ces manœuvres, que rien ne justifie.
La campée qu'il nous faut atteindre aujourd'hui est à une grande distance dans la forêt. Par suite de mesures décidées entre le corrégidor et nous, des Indiens devaient être échelonnés tout le long de ce parcours avec des cruches pleines d'eau; maiâ ceux-ci surprennent notre bonne foi, heureux de jouer une bonne farce aux Collas (c'est ainsi
292 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROOTE.
que, par ironie, on commençait à désigner la colonne). Ils se massent tous à Tentrée et nous affirment avec ensemble que nous trouverons de l'eau à peu de distance. Mais c'est à grand'peine que nous arrivons à l'étape cinq heures après leur départ, et sans en avoir rencontré une goutte!
Depuis quelques jours, il était facile de l'observer, on prenait plaisir à se jouer de notre bonne foi. Cinq hommes, venus nous rejoindre par la rive droite du Parapiti, assurent, au contraire, qu'il nous reste encore une douzaine de lieues en forêt pour atteindre le Parapili, et que jusque-là l'eau manque complètement.
Les fantassins souffrent de la chaleur et de la soif; et ce début impressionne mes compagnons.
^8 janvier. — A l'aube, profitant des heures où le soleil n'est pas encore ardent, nous parlons pour Ipapiau et Iguiasiriri. Marche lente et pénible : la route est sableuse et la chaleur suffocante. Fort heureusement, les fruits quelque peu acidulés du cactus ulaia servent à tromper notre soif. Prenant le commandement de l'avantgarde, nous hâtons la course vers la rivière, afin de donner aux piétons l'assurance que nous leur enverrons de l'eau, ce qui les aidera à terminer plus facilement l'étape.
A Ipapiau, les ranchos sont abandonnés ; quelques vieilles Indiennes tremblantes répondent à nos questions par des : Baeti (Il n'y a rien). Les gens ont pris la fuite pour se cacher dans la forêt.
Je renvoie quelques hommes avec des outres et gourdes pleines d'eau, pour secourir le gros de nos forces. Entre temps je cherche le gué qui conduit à Iguiasiriri. Le passage en est difficile, par suite de la violence du flot et des bourbiers ou sables mouvants. Un de mes compagnons est précipité à l'eau ; son cheval disparaît. Les Indiens Tapuis se portent à notre secours.
A la rancheria où réside Yambae, leur grand capitaine, la population est toute disposée à nous servir. — Circonstance des plus favorables, car nous avions grand besoin d'aide : la rivière, en cet endroit, est large de deux kilo-
mètres. Les hommes mettent pied à terre et se tienaent par la main en arrivant à l'endroit dangereux. Quelques Tapuis les guident : d'autres transportent les charges à l'aide de bâtons et de perches. L'opération s'effectue sans encombre, et notre entrée à Iguiasiriri, dans un costume que la circonstance a réduit à sa plus simple expression, n'émeut guère les habitants.
Le capitaine tapui est absent, mais ses fils, et ils sont nombreux, nous accueillent avec intérêt. Le soir, à son arrivée, il nous convie à l'inévitable chicha et nous offre quelques moutons.
29 janvier, — Toute la région située au pied des Andes et baignée par le Parapiti, porte le nom d'Izozog-de Uopa Ozozo, € lieu où l'eau se perd » .
Le mot Parapiti dérive de Paripi-ti-hi, t eau qui tue >, par suite des sables mouvants et des fondrières de ce rio, qui occasionnent de nombreux accidents.
C'est d'ailleurs un peu plus en amont que la rivière se dessèche et forme de grandes plages arénacées que pendant l'été les habitants de la contrée creusent afin de se procurer l'eau nécessaire pour eux et pour leurs troupeaux.
Les Tapuis de la région sont soumis aux autorités locales qui, elles-mêmes, relèvent de la préfecture de Santa Gruz.
Nous observons dans l'est une série de cerros qu'il serait intéressant d'examiner, à cause de leur position au-dessus du Ghaco.
Les renseignements donnés à Lagunillas sur l'extrême aridité de la contrée se trouvent malheureusement confirmés : depuis un an, il n'a plu qu'une fois : encore l'averse n'était-elle guère copieuse.
Le corrégidor nous avise qu'il n'a reçu de Santa Gruz aucun ordre relatif à notre arrivée et à notre séjour dans l'Izozog! Gette indifférence du préfet à l'égard d'une colonne bolivienne me surprend. Quoi qu'il en soit, le magistrat se met à notre disposition.
Un des ouvriers occupés au sentier que nous sommes chargés de reconnaître, nous apprend que les travaux ont dû être abandonnés à cause de la rareté de l'eau; la
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plaine argilo^sableuse alterne avec quelques plis de terrain, et il est difficile de se frayer un passage sur ce sol couvert d'une végétation compacte et rabougrie de cactus et de caraoattas, Les Indiens qui sillonnent la contrée ne sont pas à redouter; mais il nous les dépeint comme des êtres mystérieux et insaisissables, Le nom de la tribu est Yanaiguas ; on les appelle aussi En Pelotas (parce qu'ils vont tout nus), Sirionos, Iliru Goimbae et Guariôocas. Ces Indiens se cachent au plus profond des forêts; ils ont la tête rasée et ne conservent qu'une seule mèche de cheveux, au sommet du crâne; ils portent toute la barbe, qu'ils ont longue et très noire; ils sont grands et forts, mais très ventrus, car ils ne se nourrissent guère que du miel qui abonde dans le Chaco boréal. Leur arme favorite est un gourdin dégrossi à un des bouts. Us attaquent lâchement pendant la nuit; mais nous n'avons pas à nous en préoccuper ; les difficultés de la marche seront toutes matérielles.
A la tombée de la nuit, les grondements du tonnerre semblent annoncer l'approche d'une averse; il en est, nous dit-on, presque tous les jours ainsi. L'orage se forme sur l'horizon de l'est, il monte jusqu'à environ la moitié de la distance qui le sépare du zénith, puis tout à coup il passe au sud, puis au sud-ouest, pour aller le plus souvent se confondre avec le banc de nuages qui couvre la Cordillère dans presque toute sa longueur.
30 janvier. — L'ordre de marche est donné pour le Cobei, d'où je me dispose à visiter le cerro Tamane. Plusieurs capitaines tapuis sont venus ce matin, accompagnés de quelques-uns de leurs sujets.
Nous atteignons vers midi le village du Cobei. J'organise aussitôt mon départ pour le Tamane, laissant les hommes de la colonne sous la commandement du chef militaire.
Nous arrivons au pied du cerro à cinq heures, et nous en faisons l'ascension à pied, sous la conduite de Chinoko, un vieux capitaine lapui. La montée est peu rapide du côté occidental par où nous attaquons le cerro. Le terrain est
sablonneux et presque dépourvu de végétation. En arrivant au sommet, nous traversons un petit bosquet, et la vue embrasse tout à coup jusqu'aux limites du plus vaste horizon.
La plaine, boisée, uniforme, se déroule à nos pieds. A droite et à gauche s'échelonnent une série de cerros à déterminer plus tard. Pour le moment, tout entiers aux impressions qui nous font battre le cœur, nous contemplons avec recueillement l'immensité muette à travers laquelle nous allons nous lancer à la conquête du rio Paraguay.
Le coucher du soleil est superbe de l'autre côté des Andes, confondues dans les nuages. La nuit est délicieuse ; nous jouissons d'un spectacle incomparable. Le souvenir de ceux qui ont succombé un peu plus bas, dans le sud, nous envahit et nous pénètre.
La présence des jaguars se trahit par de nombreuses traces de leur passage : aussi entretenons-nous soigneusement le brasier, dont la lueur doit bien surprendre les Yanaiguas, s'il y en a de campés au pied du cerro. Roulés dans nos couvertures, nous nous endormons enfin, la face tournée vers l'orient.
3 i janvier, — Estimant que la vue de cet horizon est de nature à donner confiance à nos hommes, je leur envoie Tordre de rallier le Tamane. Us arrivent dans la matinée. Un groupe de condors, qui ont leur nid dans les anfractuosités de la muraille orientale du cerro, plane au-dessus de nos tètes. Le pavillon boUvien flotte pour la première fois sur le cerro, et nos deux clairons le saluent.
Après avoir procédé, à l'aide de la boussole et du sextant, au relèvement rapide des points en saillie, nous revenons au Cobei, heureux de notre excursion et des résultats obtenus.
i^'' février, — Le vent souffle du nord avec violence et soulève des nuages de poussière et de sable qui nous aveuglent. A lobi, le capitaine Yambae, déjà vieux, nous présente ses nouvelles femmes et ses filles. Dans chaque village que nous traversons, les Tapuis s'empressent de nous offrir la chicha.
(ies Indiens sonl, pour la plupart, aussi discrets que menteurs; les créoles et métis de la région, en majeure partie originaires de Santa Gruz, se montrent peu favorables à notre entreprise.
Nous campons a Âguarati.
Les vents du nord balayent le pays pendant une grande partie de l'année, aux mois d'octobre et de novembre surtout. Ils n'amènent jamais de pluie, et, lorsqu'ils mollissent, ils passent à l'ouest. Ceux du sud se font alors sentir, avec la chance de déterminer des averses.
2 février, — Impossible de partir aujourd'hui : presque tous les Indiens du village se sont enfuis dans les bois, emmenant leurs troupeaux et leurs femmes. La cause d'un revirement aussi soudain nous échappe : aucun abus de notre part n'a été commis ; sans doute les gens de la frontière nous dépeignent-ils comme des voleurs et des brigands.
Aussitôt je dicte l'ordre de planter le pavillon bolivien au milieu du campement, et j'avise les quelques Tapuis encore près de nous que si, dans le délai d'une demi-heure, tous les Indiens du village n'ont pas, eux, leurs femmes et leurs animaux, réintégré les ranchos, j'ordonnerai à mes hommes de parcourir les environs pour les ramener de force. En moins d'un quart d'heure, leurs cris font sortir des bois les indigènes qui s'y étaient blotlis, et tous défilent au grand complet en saluant le pavillon, auquel ils viennent donner une aubade.
Une ample distribution de colliers, de tabac et de verroterie met lin à leur hésitation, et ils nous avouent que les chrétiens de la frontière les avaient induits en erreur. Ils nous offrent à leur tour des courges, de la farine de mais et de la chicha.
3 février, — En arrivant à Garumbei, nous trouvons les Indiens formés sur deux rangs pour nous saluer; chacun s'établit dans la cahute qui lui a été assignée et prend ses dispositions pour un séjour dont nous ne prévoyons pas la durée, car c'est d'ici que nous partirons pour l'est, afin de continuer la reconnaissance du sentier abandonné iK)ur
DANS LE GHÂGO BOnÉAL. 297
cause de manque d'eau, et de rallier le cerro San Miguel, pour gagner Puerto Pacheco. Contrairement à ce qu'on nous avait assuré, il n'y a pas de pâturage à Carumbei et nous sommes obligés d'envoyer nos animaux à une distance de plus de deux lieues. Les chrétiems, auxquels nous demandons à acheter des animaux de boucherie, prétendent n'être ici que des domestiques et n'avoir pas d'ordres de leui's patrons de Santa Gruz !
Notre base d'opérations est donc peu solide, par suite du mauvais esprit qui anime les Crucenos à l'égard de la colonne et de l'indifférence qu'a montrée le préfet de ce département bolivien. J'ai hâte de me rendre compte par moi-même de l'état du sentier, et, dès après-demain, j'en commencerai l'étude.
5 février, — Accompagné d'une douzaine d'hommes, je me mets en marche vers sept heures du matin. Nous perdons pendant deux heures les traces du sentier, et, malgré les efforts de nos guides, nous ne parvenons à le retrouver qu'en nous servant de la boussole. Notre étonnement fut grand en constatant ce fait : où était donc la route carrossable dont on nous avait assuré l'existence?
Nous entrons dans le bois : l'eau se fait rare et les pâturages manquent ; épines et ronces nous déchirent pieds et jambes. Trois hommes qui s'engagent dans la forêt pour chercher inutilement de l'eau, s'égarent, et on ne les retrouve pas sans peine. Nous campons à cinq heures à Varroyo de los Senderos,
6 février. — Nuit très mauvaise : les jaguars et les pumas effrayent nos animaux. L'un d'eux disparaît. La chaleur est très forte et la marche laborieuse. Nous ne trouvons pas une seule goutte d'eau après le campement dit de San Pedro, et, dans la même forêt, uniforme et sauvage, on bivouaque â quatre heures du soir.
Les premiers travailleurs avaient coupé des troncs de samuhu pour y faire un dépôt d'eau ; nous n'y en retrouvons qu'une très faible quantité, encore à moitié pourrie. On cherche à la désinfecter avec un peu de charbon. Toute la nuit se passe en alertes continuelles.
298 EN QUÊTE d'un PROJET DE BOUTE.
7 février, — Escorté d'uu seul homme, je pousse jusqu'à la fm du seatier que nous atteiguons vers deux heures. Montant sur un arbre élevé, je ne vois autour de nous que la sylve, immense et monotone. Nous retournons rejoindre nos compagnons; en route je tire un superbe chevreuil et nous capturons une belle tortue.
Les garapatas pullulent; nous en sommes littéralement dévorés.
8 février. — Nous revenons sur Carumbei ; la chaleur est excessive et nous oblige à faire halte à Tarroyo de San Pedro. Nos animaux souffrent des déchirures faites par les épines et les ronces, une entre autres extrêmement abondante, appelée ici uha de gato, « ongle de chat ».
9 février. — Carumbei. Tous nos vêlements sont en loques. Le détachement envoyé en observation au Tamane, sous les ordres d'un capitaine, revient dans l'après-midi et dit avoir aperçu des feux dans la direclion du San Miguel. Je décide d'aller demain reconnaître le cerro Gurupautu : le capitaine tapui Yambae nous accompagnera dans celle nouvelle exploration.
/ février. — Départ à dix heures ; à travers une forêt épineuse exlrêraement épaisse, nous atteignons au crépuscule le sommet du Gurupautu. Pas une goutte d'eau sur toute la longueur de l'étape, A la nuit, nous apercevons les feux allumés par le détachement campé sur le cerro Tamane; j'en fais le relèvement à la boussole et au théodolite, puis à la lunette Rochon.
Nous attendons impatiemment le jour pour nous procurer de l'eau ; quelques-uns des hommes veulent môme rentrer à Carumbei; le capitaine Yambae prétexte qu'il ne peut supporter la soif. Je déclare que personne ne quittera le campement, et j'envoie deux Tapuis à Carumbei pour renouveler notre provision.
Laissant bivouac et montures sous la garde de Yambae et de deux domestiques, nous nous frayons passage à coups de hache et de machete (sabre d'abatage) dans une forêt très dense : nous traversons deux plis de terrain sans découvrir à l'est l'horizon de la plaine. Le passage du troi-
Bième n'offre pas de meilleureg condi lions , nous faiKoas un dernier efforl pour atteindre le quatrième et dernier
Deux hommes tombent épuises, on se met en quéle de cipoi, une plante gnmpanle dont Je racine conlienl de l'eau , Doub avons la chance d en Irouver deux, que l'on extrait à une profondeur de plus de 1 m 60
Vers midi, noua atteignons enfin le sommet du ceiro; la vue embrasse loul I horizon a dioilc, a gauche, en face; aucune montagne ne sp profile vers l'est, mais quatre lignes de ressauts et de plus se développent dans le N N E., i'E -N C , l'O S et 1 E S E Une épaisse fumée se dégage du pied du San Miguel quelques \auaiguas slationnentdansce'- parages, 1 orage «e forme dans le N N E-, mais nVclate pas sur nous, a notie giand désappointement, la chaleur nous suffoque, notre soif est ardente;
300 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
nous revenons sur nos pas ; les hommes creusent le sable et s*y couchent tout nus.
Le danger est imminent ; accompagné du plus jeune de la troupe, je me dirige sur le bivouac afin d'activer le retour des porteurs d'eau que, fort heureusement, nous rencontrons à moitié route. Le vieux Yambae, enfoui, lui aussi, dans le sable, suce des morceaux de cipoi que lui a jetés un des siens; notre arrivée et surtout celle de l'eau, l'arrachent à sa prostration. Vers les sept heures, tous nos camarades ont réintégré le campement; nous repartirons pour Carumbei dès les premières lueurs du jour.
12 février, — Le retour s'effectue sans autre incident que la capture d'un crotale vivant mesurant 1 m. SO de long et dont la queue se compose de huit anneaux.
i3 février, — Les trois membres de l'expédition qui devaient présenter un rapport et des conclusions sur la viabilité du sentier projeté entre Carumbei et le San Miguel me remettent l'élude qu'ils en ont faite, et qui conclut à l'impraticabilité absolue.
Ce résultat est en contradiction flagrante avec les affirmations du concessionnaire ; je me hâte d'en faire par\ au gouvernement de Sucre, lui demandant une nouvelle confirmation de ses ordres, avant de lancer la colonne dans une région où l'eau et les pâturages font complètement défaut.
Deux de nos hommes partent pour Sucre ; ils remettront le pli aux Ministres et nous rapporteront la réponse au plus vite.
i4 février, — Deux officiers nationaux de la frontière m'offrent leur démission, que j'accepte; dans une campagne de celle nature, mieux vaut un nombre restreint d'individus résolus qu'un effectif élevé dans lequel il y aurait à faire la part des hésitants.
i 5 février, — Aujourd'hui, en chassant, je me suis égaré dans la forêt. Mon absence inquiète les hommes, qui battent du tambour et sonnent du clairon dans toutes les directions; des détachements se mettent à ma recherche, et, vers neuf heures, l'un d'eux finit par me retrouver.
i 6 féviner, — Nouvelle course au cerro Tamane pour
procéder à une nouvelle série de relèvements du cerro San Miguel.
i7 février. — Au retour, nous perdons notre roule; j'en profite pour prendre un excellent bain dans un petit ruisseau.
/ 8 février. — Le docteur Camo est parvenu à déterrer deux crânes de Tapuis dans la cahute où il est logé ; l'un est celui d'un fils de Yambae. La nouvelle se répand parmi les Indiens, qui se bornent à disparaître pendant quelques jours.
y 9 février. — La commission chargée de mesurer la longueur du sentier revient à Carumbei, apportant une nouvelle preuve d'erreur à la charge du concessionnaire ; il avait fixé à 117 le nombre des kilomètres ouverts, alors qu'en réalité il n'y en a que 105.
.20 février. — A l'occasijn du carnaval je fais distribuer une ration d'eau-de-vie et de chicha à nos hommes, et de tabac aux Indiens ; puis nous passons de l'autre côté de la rivière pour assister aux divertissements des naturels. Ils nous offrent des bancs et d'interminables tragos de chicha.
Tous les visages sont enluminés par les ardeurs de la danse. Quelques Indiennes se sont peint la figure avec du rocou. L'orchestre se compose d'une douzaine de tambours et d'un flageolet. Le rythme est toujours le même, du matin au soir et du soir au malin. Réunis en cercle, à l'ombre d'un algarrobo, hommes et femmes, jeunes et vieux, gambadent autour d'un énorme yambui plein de chicha et disposé au milieu de la place. Les femmes ont revêtu leur tipoi ; les hommes sont en bras de chemise. Quelques-uns se sont garni la tête d'un masque {auerueru) taillé dans l'épaisseur d'un samuhu. Ils l'assujettissent autour de leur tête avec un mouchoir qu'ils se passent au cou, et, une bouteille à la main et des oripeaux aux bras et aux jambes, ils se livrent à des sauteries effrénées.
Les Indiennes nous prennent par le bras et nous emmènent à la danse, qui se réduit à un mouvement cadencé
des hanches, puis nous rejettent avec la même désinvolture pour se précipiter sur de nouveaux « cavaliers » . Les libations continuent nuit et jour, entraînant des scènes de débauche et de promiscuité révoltantes. Les chrétiens de la frontière s'associent à toutes ces réjouissances et prêchent malheureusement d'exemple.
2i février. — La journée se passe sans incidents; le carnaval bat son plein chez les Indiens et les civilisés ; ofRciers et soldats en profitent largement.
^2 février. — A Tappel du matin nous constatons l'absence de trois hommes.
23 février, — Les esprits s'échauffent; les buveries se renouvellent. Les créoles et métis de la région accourent de toutes parts, et nul visiteur ne peut se présenter sans être assailli immédiatement par tout le personnel du rancho, qui lui lance, à la flgure, daûs les cheveux, sur les vêtements, de la farine de maïs ou de haricots teinte en rouge, bleu, vert ou jaune ; le divertissement général consiste à diss i muler soigneusement la poudre dont on est porteur, et à surprendre quelque naïf pour le barioler des couleurs les plus diverses.
Vers trois heures de l'après-midi, quatre chrétiens se présentent à cheval. A leur allure et à leur attitude il est aisé de voir qu'ils n'ont pas fêté le carême : ils tiennent à me donner le spectacle du chivo (chèvre). L'un d'eux en porte une vivante suspendue à sa selle ; saisissant une de ses pattes de derrière, qu'il consolide en se l'attachant au poignet, il fait tourner la pauvre bête, en lançant son cheval au galop, pendant que les autres, se mettant à sa poursuite, cherchent à s'emparer de la bêle; si tous les cavaliers sont fermes sur leur monture, Tanimal est écartelé; mais, dans le cas présent, les poussées et tiraillements font perdre l'équilibre à nos hommes, qui roulent dans la poussière.
La scène se termine par une mêlée, et l'un d'eux, à moitié assommé, reste sur le carreau.
24 février. — Il est essentiel de soustraire les hommes à cette vie de paresse : je vais donc reconnaître le cours
et la région du Parapiti, en amont de Garumbei, ne laissant qu'une escouade à la garde du campement.
Au premier village de Tapuis, à Yagaigua (Puits du Tigre), nous ne trouvons que très peu d'Indiens; les autres, très probablement, continuent le carnaval dans quelque rancheria voisine. En inspectant les cases, nous n'y voyons que des vieilles ou des infirmes; sauf dans un rancho, où l'on trouve une jeune Tapui, à genoux sur un caire. Notre vue l'épouvante, et elle cherche à se dissimuler derrière un poncho.
C'est une Indienne arrivée à Tàge nubile : l'usage veut qu'elle se soumette à un isolement volontaire, qu'elle ne parle à personne, qu'elle ne se nourrisse que de quelques grains de haricots ou de maïs. Cette période, pendant laquelle elle est considérée comme immonde, dure souvent un an.
Personne ne veut nous désigner le sentier conduisant à l'endroit où les sons du tambour disent que les Tapuis sont en fête. Nous obligeons deux Indiens à nous suivre. Arrivés près du rancho, ils prétendent ne pas connaître la région. Le fait est qu'ils redoutent des représailles. Nous avançons brusquement et faisons irruption au milieu de la fête. Panique générale; chacun tâche de s'enfuir, mais nous happons au passage le capitaine que nous désignent son aVie de fête et sa mboivera (plaque d'argent).
Je lui fais expliquer ce que nous désirons de lui et des siens, puis il est convenu que, moyennant salaire, ils vont nous accompagner dans notre exploration du Parapili.
Pendant qu'ils rassemblent leur provision d'aticui (maïs rôti en grains ou en farine), le bal recommence, et norus nous assurons la conquête de tous en sonnant du clairon pour marquer le rythme de la danse. Du tabac et quelques verroteries font le reste.
Celte tribu, que nous traitions, contre nos habitudes, avec plus de rigueur que l'on ne pourrait croire nécessaire, était placée sous les ordres d'un capitaine qui ne reconnaissait ni le pouvoir de Yambae, ni celui des autorités locales. Son arrogance nous avait frappés lors de notre
arrivée à Carumbei, et il nous convenait d'affirmer notre droit el de compromettre son influence et son prestige en l'obligeant à nous suivre en personne.
Cet acte de vigueur entraîna les plus heureuses conséquences. Nous étions à peine à quelques mètres de la tribu, qu'accourait, hors d haleine, un Indien armé de toutes ses flèches, la figure et la poitrine barbouillées de noir de fumée. C'était un guerrier qui nous offrait ses bons services et reprochait énergiquement à son capitaine sa mollesse et sa lâcheté! Se frappant du poing la poitrine, montrant la croix qu'en guise de cible il s'était tracée sur le cœur pour défier ses ennemis, il lui reprochait de n'avoir pas ordonné à tous de nous accompagner et de prendre les armes, puisque nous allions combattre peut-être les Yanaiguas leurs ennemis.
Nous établissons le campement à une cahute nommée la Matanza, en souvenir du crime horrible que perpétrèrent, il y a sept ans, les Indiens Yanaiguas sur sept métisses de la frontière qu'ils égorgèrent pendant leur sommeil.
!ib février. — A six heures nous enfilons un petit sentier qui nous conduit dans le bois. Les fourrés, très épais, rendent la marche difficile ; le terrain est inondé, les eaux du Parapili s'étendent à travers la forêt où elles forment de nombreux bourbiers. Nous marchons avec précaution, mais l'eau atteint le ventre de nos animaux. Les chutes sont fréquentes ; après une heure d'efforts, reconnaissant l'impossibilité d'y engager tout le convoi, je donne l'ordre de nous replier, pour camper au premier endroit sec qu'on trouvera.
•Toutes nos provisions sont mouillées et plusieurs animaux embourbés; nous passons une bonne partie de la journée à réparer ces accidents. Le soleil est ardent; tout a le temps de sécher pendant qu'un détachement opère une reconnaissance dans l'est el le nord-est pour découvrir un meilleur passage.
Les résultats en sont négatifs : la forêt s'étend partout, épaisse et impénétrable, et mieux vaut encore suivre le cours des eaux que de s'en trop éloigner. En conséquence,
je décide que, laissant tous nos animaux au bivouac, sous la garde d'un piquet, nous irons à pied, armes et vivres sur le dos. Chacun reçoit sa ration de charqui, maïs, café, sucre, tabac; demain, nous partirons à la première heure. Nous appelons ce campement les Murcielagos, en souvenir des nombreuses chauves-souris vampires qui, toute la nuit, ont sucé bêtes et gens.
26 février. — Ma petite troupe est sur pied, et chacun à son poste; je prends la tête et donne l'ordre de marche.
Nous entrons dans le marais, sondant les fondrières avec des bâtons. Nos bottes pleines d'eau embarrassent la marche, mais nous préservent un peu des épines et des ronces. En temps de basses eaux, les Tapuis traversent cette région pour aller pêcher au grand lac d'Âncararenda ; actuellement les crues ont tout couvert. Quoi qu'il en soit, nous arrivons vers onze heures à l'endroit dit Corral ou Algarrobal, en souvenir du crime commis il y a quelques années par les Yanaiguas de cette région. Deux habitants de Santa Gruz, poursuivis par la justice, s'étaient enfuis dans l'Izozog et avaient atteint ce lieu sauvage. Séduits par la situation pittoresque du lieu, ils construisirent une hutte et établirent un corral fouT leurs animaux. Mais ils avaient compté sans les Yanaiguas, qui se présentèrent une nuit en nombre considérable. Nos gens échappèrent d'abord aux Indiens, et se réfugièrent sur des arbres. Au jour, ils furent massacrés sans pitié.
Nos guides nous apprennent que la baisse des eaux du Parapiti a Heu au moment de la floraison de l'algarrobo, c'est-à-dire d'août à novembre; ils racontent que, lorsque les Yanaiguas ont froid, ils font un trou en terre et s'y enfouissent pour se réchauffer.
Pendant une halte, nous nous emparons de superbes anguilles que je m'empresse de faire cuire, au grand étonnement de mes hommes, qui les prenaient pour des couleuvres! Une magnifique tortue vient encore augmenter nos provisions. A deux heures nous repataugeons au milieu des bourbiers et marais, et à quatre heures nous campons près d'Ancararenda (le Grand Lac). Impossible aujourd'hui
308 EN QUÊTE d'un PROJET DB ROUTE.
d'aller plus loin : la ohaleur est très forte, 43 degrés centigrades à Tombre; une bourrasque semble imminente.
Nous prenons toutes nos dispositions pour bien suspendre nos hamacs, les consolider et éviter la chute des arbres brisés par Touragan, qui va dissiper, nous l'espérons, les nuées épaisses de moustiques présentement abattues sur nous.
Pendant la nuit, les vents redoublent de violence, secouent les arbres et ballottent nos couchettes d'une façon inquiétante ; le tonnerre gronde et se rapproche. Vers cinq heures nous sommes debout.
21 féoriei\ — Nos bottes nous ont blessé les jambes et les pieds; le séjour trop prolongé dans l'eau en a ramolli les contreforts, impossible de s'en servir; nous marchons déchaussés, amarrant nos caleçons avec des bouts de corde. L'orage éclate, et l'averse, dont nous avons si peu besoin aujourd'hui, nous trempe jusqu'aux os. Le thermomètre tombe tout d'un coup à 12 degrés centigrades.
Nous atteignons ainsi la rive occidentale du superbe lac d'Ancararenda. Il s'étend à perte de vue dans le sens du méridien. Le courant, très peu sensible, se dirige vers le sud. La végétation est puissante et majestueuse.
Les rives sont très fangeuses. Après une rapide inspection des lieux, nous nous proposons de suivre les plages du lac, cherchant ainsi à le tourner par le sud pour le doubler sur notre gauche et faire route dans l'E.-N.-E. Mais, toutes les fois que nous voulons nous approcher, les eaux nous rejettent à droite; à certains passages, elles nous montent jusqu'au cou» S'y jeter pour gagner l'autre rive est impossible, car les hommes, à part deux ou trois, ne savent pas nager, et le nombre incalculable des palometas qu'elles nourrissent nous exposerait aux morsures les plus cruelles. Nous n'obliquons, du reste, que contraints et forcés.
Les épines des feuilles de palmier (carandai) nous mettent en sang pieds et jambes ; si nous cherchons à nous éloigner des bords du lac, nous retombons dans des fourrés impénétrables, et, rejetés ainsi en arrière malgré nous, nous finissons, au bout de trois heures de celte marche.
par revenir au point de départ. L'eau nous environne de tous côtés; le terrain que nous occupons semble une île perdue au milieu d'un océan de bourbiers et de lagunes.
Nos guides commencent à s'effrayer et à m'entretenir du danger possible d'une crue qui nous couperait la retraite. Nous revenons donc au point où nous avions touché le lac, et, suivi de trois compagnons, je cherche uti passage dans le N.-O.; là encore, les bourbiet^ nous arrêtent et, dans l'eau jusqu'au cou, nous nous rendons bien compte qu'aucun côté n'est praticable.
En conséquence, nous n'irons pas plus loin, au moins sur cette rive droite du Parapili, et, transis, grelottants, épuisés, nous rejoignons nos camarades.
La dépression où viennent s'amasser les eaux du Parapiti embrasse une étendue dont nous ne pouvons nous faire une idée exacte, mais que j'estime considérable. Nos Tapuis eux-mêmes disent n'avoir jamais pu dépasser le lieu que nous occupons.
Les eaux sont très poissonneuses, et les Indiens nous énumèrent les espèces suivantes :
Vaguara (bouche de renard), le ienene^ le mandissi, le yandii (de couleur bleue), Yandiray le carainompea (« qui a une tresse comme le carai », le chrétien), le Bûinca (rond), le timanavera (de Hmana^ délié, et de vera, resplendissant) ^ le pirakise (à dos en forme de couteau) ^ le pirakisendi (de pira^ poisson blanc, et kisendi, en forme de couteau), le tamboatacambif le pirantiy le palncha (queue en forme de couteau), Vuza (crabe), le sipopegua (mince comme la liane appelée sipope; de sipo, nom générique, pe, mince, et gua, chose), le mangurttyu, le pikintiy le pinai (palometa), Vacctm, le ^aree, le yet/ui, Virandeta, lo tambouat, le caruguaruzUy Vinniay le pirambocayu, le pira ou sabalo, le mandii ou bagre, le busu ou anguille, ïiplauy le gitairactty le pikiy etc.
Les carumbe (tortues) abondent.
La flore nous a paru caractérisée par les espèces ci-après :
Le tiurutïdi (de curu^ rugueux, et undi^ arbre à fruits), très commun; le guimpehti (de guira^ arbre, pen, droit,
310 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
et ti, blanc) ; le carandai, palmier à éventail ; le yaguatasi (de yagua^ ligre, et tasi^ fourmi), en raison d'une fourmi carnassière très abondante sur cet arbuste; Visipo (d'îsi, plante, liane, et jjo, qui grimpe) ; le yaguapenca (de yagua, tigre, et penca^ griffe ouverte), en raison de ses épines étalées, puis recourbées; le yuquiri (de yuqui^ sel, et n, salé), employé par les gens de la frontière, qui le brûlent pour obtenir des cendres qu'ils utilisent dans la préparation du savon ; le timboi (de ti, blanc, wèo, gros, i, arbre) ; le cabejiro, ricin (de ca-pesi, pour ôesi, resplendissant, et ro, amer : plante resplendissante amère); Viguope, algarrobo {d'igûira, pour igu-o, fruit, chair, et pe, mince : à fruit mince), etc., etc.
Par suite de Taverse qui est venue contrarier notre reconnaissance, il nous est très difficile de faire du feu pour sécher nos vêtements ; nos Indiens toutefois y parviennent, mettant en usage tout ce que la nature leur a donné de patience et d'habileté. Couchés sur des feuilles de palmier, et nus devant le bûcher, nous attendons ainsi assez longtemps; notre capitaine tapui, agenouillé, attise et surveille les brasiers fumeux. Croyant embarrasser notre Indien, je lui demande à quelle hauteur pouvait être le soleil et dans quelle direction, puisque le temps était entièrement couvert ; il me répond que la marche circulaire du matin Ta désorienté, et qu'il ne lui serait pas possible d'indiquer le couchant, mais qu'il va me signaler la hauteur sur l'horizon correspondant à l'heure du lieu ; il se met alors à regarder le brasier pendant quelques minutes, puis me montre du gesle l'angle sous lequel doit se trouver le soleil. Je regarde la montre et me rends compte, non sans surprise, que la hauteur indiquée correspond à très peu près à l'heure.
Ce fait me paraissant extraordinaire, je presse l'Indien de questions, et il m'apprend que, pour connaître par un ciel couvert de nuages la hauteur du soleil, tous opèrent de même. Ils n'ont aucune idée de la division du temps, mais ils suivent l'astre dans sa course sur l'horizon et ils peuvent à tout instant en fixer la position relative en raison de la couleur qui se dégage d'un foyer incandescent. Pre-
DANS l:: chaco nonÉAL. 311
nanl une pelile branche, l'Indien me faisait remarquer, en me montrant le feu, qu'à midi par exemple, c'est-à-dire pour lui lorsque le soleil est arrivé au point le plus élevé de sa course, la couleur des braises est dlfférenle de celle qu'elles auraient à son coucher.
Il est certain que l'intensité d'un foyer lumineux, ou, dans le cas présent, la couleur rouge des charbons enfouis sous les cendres d'un brasier, est en raison inverse de la lumière du jour, c'est-à-dire de l'heure par suile de la hauteur du soleil sur l'horizon.
j28 février, — Nous nous réveillons ce malin le corps tout courbaturé; cinq hommes ont les pieds déchirés, cl presque tous nous avons les jambes enflées. Nous revenons sur nos pas afin de reprendre l'exploration, si possible, par la rive gauche du Parapili. Je renvoie au campement des Murcielagos aviser nos compagnons de notre retour, et leur demander des chevaux pour aider à notre marche. Mais l'eau a crû considérablement sur nos derrières pendant notre séjour à Ancararenda; là où, il y a deux jours, elle atteignait au genou, elle arrive maintenant à la hauteur des hanches. Nous nous hâtons donc autant que le permettent nos glissades parmi les épines, les bourbiers, les trous, les lianes; en certains endroits nous n'avançons qu'en nous donnant la main.
Pendant une halle, je m'empare d'un beau serpent boa.
A une heure arrivent nos chevaux ; bien peu osent les monter, car les chutes sont encore plus redoutables qu'à pied. Quatre ou cinq de nous seulement s'aventurent, ayant à la fois à se défendre des branches et des lianes qui nous saisissent par les bras, les jambes ou le cou, et des trous dans lesquels s'embourbent nos coursiers. A l'un des passages les plus dangereux, la mule du P. Doroteo se renverse, l'entraînant avec lui. L'eau est profonde en cet endroit. Le Père, qui ne sait pas nager, se débat; il enfonce de plus belle ; à ses cris un BoHvien et moi nous précipitons à son secours et le ramenons vivant. A cinq heures du soir seulement, nous regagnions le bivouac où étaient restés nos camarades.
312 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
y*' mars, — Les vampires nous assiègent toute la nuit, quelques-uns d'entre nous ont été sucés aux oreilles, au nez, aux pieds ; nos bêtes sont tachetées de sang.
Une de nos meilleures mules, mordue aux naseaux par un serpent à sonnettes, expire sous nos yeux. Une bande d*urubus galiinazos se jette sur elle avant même qu'elle soit morte ; ils lui dévorent les yeux et lui déchirent l'anus afin d'arracher les viscères !
Nous levons le camp pour arriverj à deux heures, à la cahute des Tapuis de la Matanza. Sept de nos compagnons, blessés aux pieds et aux jambes, sont dans l'impossibilité absolue de continuer la marche. Je leur donne l'ordre de railler Carumbei sous la garde d'un officier; et; à deux heures et demie, nous nous dirigeons vers la rive gauche du rio. L'épaisseur de la forêt, du bobadal (lieu des bobos) surtout, exige l'emploi du machélé. A dix heures, on s'arrête au gué d'Iguoperenda (lieu des algarrobos). Douze ou quinze cahutes de Tapuis s'alignent à l'ombre des grands arbres. In<liens et Indiennes s'empressent de nous offrir, à défaut de la chicha, le caguyi (de cangui, chicha, et yi, bouillie cuite), sorte de mazamorra, connue des Boliviens de la frontière sous le nom d'arape.
Nous campons sur les bords de la rivière entre deux forêts de bobos. La nuit est superbe; les lucioles illuminent l'espace, mais les moustiques nous dévorent.
2 mars. — La rivière forme ici de grandes plages sableuses qui s'étendent à droite et à gauche; puis le cours principal disparaît, divisé en une infinité de petits bras qui s'éparpillent dans les bois. Nous avançons, au jugé, dans cette arène mouvante qui entraîne la chute des animaux. Je descends de cheval et fais arrêter la petite colonne pendant, qu'accompagné d'un officier, je sonde le terrain de la forêl. Mais, là encore, nos efforts échouent. Les sables menacent de nous enliser. Nous nous arrachons mutuellement des bourbiers qui se creusent à chaque minute sous nos pas, et, après une heure de tentatives vaines dans lé nord et dans l'est, nous reconnaissons que tout passage est impossible.
Grimpant sur un algarrobo, je découvre dans Tesl la cimS du San Miguel, et à droite le lac Ancararenda, limité par un immense bahado qui se développe sur sa gauche, circonscrit dans Touest par une ligne d'épaisse végétation épineuse.
En temps sec, c'est-à-dire à l'époque des basses eaux, nous pourrions certainement aller plus loin; aujourd'hui, il faut y renoncer. Nous revenons donc sur nos pas pour la seconde fois.
S mars, — Tiluchi, un Tapui envoyé par nos compagnons de Carumbei, m'apprend que les deux Chiriguanos que nous avions dans la colonne, l'un au service du Père Doroteo, l'autre d'un muletier, ont été ramenés cette nuit même au campement, pieds et poings liés.
Nous arrivons à Carumbei à dix heures du matin. Les deux déserteurs, tombant sous le coup du code militaire, sont condamnés à cinquante coups de fouet. Je voulais commuer la peine, mais le Père Doroteo lui-même exigea pour le bon exemple l'application du châtiment : les tambours battent aux champs, les clairons sonnent, la colonne se forme. L'un des patients est amené et couché à terre. Un des sergents s'arme du fouet; au commandement, la fine lanière siffle dans l'air, s'abat, le sang jaillit, les coups redoublent, pendant que deux hommes, l'un assis sur les jambes et l'autre sur le cou, maintiennent le déserteur. Les premiers cris sont perçants, aigus; puis succèdent des hurlements affreux et rauques, qui s'éteignent bientôt dans les râlements sourds de la douleur.
Le nombre des coups de fouet varie entre cinquante et mille. L'homme est inutilisé au moins pendant huit jours!
Dans les Missions, certaines fautes entraînent la peine du fouet. Pour la jeune Indienne, on se contente toutefois de frapper par-dessus le tipoi, sous lequel tremblent et tressaillent les chairs- palpitantes. Ce sont ses camarades de classe qui, dans la cour de l'école, la porte fermée au verrou, administrent la fustigation, pendant que le Père, impassible, préside à cette scène sauvage en comptant les coups.
316 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
4 mars. — Le capitaine lapui Aringui rienl me visiter, m*offre ses services et nous apporte bon nombre de ffuils et de légumes.
ô mars, — Je fais donner l'ordre par un de nos lieutenants d'aviser les chrétiens des environs d'avoir tous à se présenter demain dimanche, pour déclarer s'ils ont été victimes de quelque abus de la part des hommes de la colonne.
6 mars. — La réunion annoncée a lieu vers huit heures du matin : personne ne formule la moindt*e accusation.
7 mars. — Au départ pour le cerro Cortado, on me remet une lettre du préfet de Santa Gruz : les majordomes de deux propriétaires de puestos (fermes) résidant au cheflieu, ont écrit à leurs patrons pour se plaindre des vexations et des mauvais traitements dont ils auraient été l'objet de la part des officiers et des soldats de l'escouade. Ce point sera élucidé à ,mon retour. On s'achemine à onze heures pour le Gobei, où je retrouve les capitaines Yambae et Aringui avec tous leurs hommes.
8 mars. — La forêt épineuse qui revêt les abords du cerro Cortado, m'empêche de l'attaquer tout de suite; en attendant que les gens d'Aringui aient tracé un sentier, je me décide à explorer le cerro d'Aguaraigua.
Aguaraigua vient de arguai (renards) et raigua (tnultilude). La région, en effel^ est habitée par un nombre considérable de ces animaux, de la variété décrite par Azara; les Indiens en imitent le glapissement pour mieux surprendre leurs ennemis.
9 mars. — A six heures du matin, un exprès du capitaine Aringui m'annonce la désertion de trois hommes recrutés en route et faisant partie de la colonne campée à Carumbei. Ces fugues, je dois le dire, n'ont jamais eu lieu dans la troupe de ligne qui m'avait été confiée à Sucre.
Mes observations étant finies sur l'Aguaraigua, cette nouvelle détermina mon retour à Carumbei; car, en plus de la direction scientifique de la colonne, le commandement en chef m'appartenait et je n'avais pas trop de toute mon activité pour surveiller et administrer, puis rédiger mes
rapports au gouvernement de Sucre. La tâche ne m'a pas été rendue facile pendant le séjour de la colonne dans rizozog, on le verra dans la relation que je livre à la publicité sans récrimination aucune, mais comme un juste hommage à mes camarades qu'on avait essayé de compromettre.
La province de Tlzozog est occupée par les habitants de Santa Cruz, qui Tont conquise peu à peu sur les Indiens Tapuis. Ils y ont établi des fermes dont ils confient la garde à des majordomes, contre les avantages annuels suivants : de 30 à 40 piastres faibles de 4 francs chacune; S ou 6 grands veaux; le lait du dimanche et un peu de sel. En revanche, le puestero est responsable du puesto et de la fuite ou de la mort des animaux à lui confiés ; il est astreint aux plus durs travaux, et quand le Parapiti est à sec, il lui faut creuser de grands et larges puits dans le sable de la rivière pour les besoins de son cheptel.
Cette rétribution est insufHsante pour le fermier et sa famille: il cherche à se rattraper sur l'indigène, obligé par la force de prêter ses services. On le bourre de coups, on le paye peu ou point; ses femmes et ses filles sont traitées de même façon.
Dans le principe, on reconnaît généralement à chaque famille indienne un méchant petit morceau de terrain qu'elle cultive à son profit; puis un beau jour, on prétend que la propriété a été achetée au gouvernement ; à coups de bâton, on en expulse les occupants ; le puestero a bien mérité de son seigneur et maître. On comprend la rancœur qui fermente dans l'esprit des victimes.
Malgré tous les efforts du gouvernement libéral et humanitaire de la Bolivie, son action ne s'étend guère jusqu'ici; les autorités locales sont impuissantes à appliquer h loi et à punir les déhts ; il n'y a dans toute la région ni école, ni église, pas même un bureau d'état civil ; beaucoup vivent en concubinage, renvoyant leurs femmes quand bon leur semble. L'organisation d'une garde nationale, si nécessaire à la protection d'un territoire ouvert à toutes les invasions, est chose impossible. Les fermiers ne se rendent pas auk
318 EN QUÊTE d'un PROJET DE UOUTE.
convocations, et si le corrégidor ou Talcade veulent les y contraindre, leurs patrons de Santa Cruz se plaignent aussitôt du préjudice porté à leurs intérêts.
La présence de la colonne dans la région n'avait pas causé le moindre dommage à un seul de ces individus : elle n'en troublait pas moins le cours des opérations ordinaires. Hs n'osaient, sous nos yeux, se livrer sur les Indiens à leurs actes habituels de brutalité ou de rapine : puis les manœuvres politiques, et surtout les querelles d'intérêt local entre les trois départements de Santa Cruz, de Chuquisaca et de Tarija — dont les limites respectives sont encore sujettes à contestations et qui se disputent le bénéfice exclusif de l'ouverture d'une route au Paraguay à travers le territoire qui leur est propre — expliquent les bons tours qu'on était heureux de jouer au gringo qui commandait les Collas (gens de Tarija).
Les fermiers refusaient de nous vendre des animaux de boucherie sous prétexte qu'ils n'avaient pas d'ordre de leurs maîtres, et, pour provoquer notre départ, ils se plaignaient faussement d'abus et de vexations commis par l'intendant, nos officiers et nos hommes. La presse de Santa Cruz, subventionnée par les propriétaires, inventait les plus monstrueuses calomnies contre le commandant, un natif de Caïza. Le côté triste de l'affaire fut le rôle joué par le préfet, dont la conduite, trop manifestement partiale, finit par attirer l'attention du ministère.
La colonne était composée de jeunes gens appartenant aux meilleures familles de Bolivie, d'officiers et de soldats assujettis à une discipline sévère, et, en ma qualité de chef, je déclare jen vérité qu'aucun délit ne leur fut imputable.
i3 mar^» — Des bruits alarmants circulent dans rizozog; on accuse les Tapuis de préparer une révolte. — Il y a lieu de la craindre, car les symptômes s'en sont déjà manifestés, et, dans un premier mouvement, Sorocoqui, le fils de Yambae, et un nommé Chicoré ont été tués. Je prends donc l'initiative d'une réunion à laquelle je convoque chrétiens et Tapuis pour que la nomination du t grand capitaine » de ces derniers ne soit pas l'occasion de nouveaux troubles.
i4 et i ô mars. — Je repars pour le cerro de Tamane, afin de recueillir une nouvelle série d'observations astronomiques, météorologiques et topographiques.
i 6 mars, — En descendant de ce poste, j'apprends que le choléra exerce des ravages considérables dans la province de Gordillera et que, tous les jours, il se rapproche de rizozog. D'autre part, le dernier courrier du gouvernement me prescrit d'une façon formelle de ne pas pousser la marche sur le Paraguay, afin d'éviter les atteintes du fléau qui sévit avec force dans toute l'étendue des deux républiques.
Cet ordre provoque un désappointement général, car, en matière d'exploration, les reculades sont toujours dangereuses. Aux embarras déjà si nombreux du séjour dans rizozog, vient s'ajouter une incertitude qui paralyse l'ardeur des membres de la Mission.
Mais ce n'est pas le moment de s'abandonner : sous la conduite du médecin de la colonne, j'envoie une commission sanitaire dans les principaux foyers du fléau des provinces de Gordillera et de Santa Cruz ; elle portera secours aux malades et me renseignera sur la nature et l'intensité de l'épidémie.
Puis je passe la revue du campement ; je fais tout désinfecter à l'acide phénique, et ordonne que les ranchos soient maintenus dans un constant état de propreté. Certains de nos hommes, originaires des hauts plateaux, vivaient en quelque sorte sur leurs immondices dans des cahutes où sept et huit d'entre eux étaient entassés; nous avons toutes les peines du monde à les faire débarbouiller; hommes et femmes sont jetés de force dans la rivière et passés au savon, peut-être pour la première fois de leur vie. On jette dehors le dépôt des vieilles urines conservées précieusement dans un coin du rancho, qu'ils employaient autant pour se frictionner la tête, que pour se préserver de certaines maladies en les mêlant aux breuvages.
4 7 mars. — La sécheresse se maintient avec une persistance telle, que, si dans trois jours il ne pleut pas, le rio Parapiti sera complètement à sec. Les pâturages, déjà si rares et difficiles à trouver, sont brûlés ou épuisés.
i 8 mars, — Au lever du jour, nous Gonslatops avec effroi que la rivière est absolument tarie. Nous creusons, des puits dans le sable pour nos animaux qui meurent de soif.
19 mars. — Un des messagers que j'avais expédiés à Sucre porter au gouvernement une dépêche urgente, s*est amusé pendant les fêtes du carnaval et a perdu le pli que je lui avais confié. — Encore un relard î
20 mars, — Le choléra sévit sur nos derrières. Je vais faire intercepter les communications par Iguiasiriri, afin, si possible, de préserver l'Izozog. En conséquence, j'expédie un détachement dans ce village avec ordre de n'y laisser entrer personne.
Dès le malin, les Tapuis sont réunis en grand nombre devant ma tente. Les chrétiens ont aussi répondu à mon appel.
Les uns et les autres établissent leurs griefs; j'exhorte les premiers à la soumission, les seconds à l'aocompUssement du devoir. Puis nous abordons la question de la révolte projetée ; des concessions mutuelles sont consenties entre blancs et Indiens, et la nomination d'Aringui comme grand capitaine donne à tous une satisfaction au moins temporaire.
Le Parapili est toujours à sec.
21 mars. — Grue subite et assez forte.
23 mars. — Un de nos compagnons, qui arrive de Lagunillas, m'annonce que, dans cette dernière station, plusieurs personnes sont mortes du fléau et qu'il n'a pu se procurer des nouvelles de l'homme parti en mission quelques jours auparavant. J'envoie aussitôt à sa recherche, et, proclamant un ordre général qui met la colonne en interdiction complète, je fais lever le camp. Nous partons pour Yaguaigua, un village désert du Chaco, où nous arrivons à cinq heures du soir, après une marche pénible par une chaleur suffocante.
24 mars. — La commission sanitaire est de retour; il résulte de son rapport que les cas produits dans la pro* vince de Gordillera sont dus à la fièvre jaune sporadique;
il n'y a donc pas lieu de prolonger plus longtemps Tisolemenl de la colonne, et je décide le retour à Carumbei.
Après-demain, nous nous mettrons en route pour Machareti.
26 mars. — Nous passons la nuit au Cobei.
27 mars. — Une escouade part pour ouvrir la roule du cerro Gortado sous la direction du capitaine Aringui.
28 mars. — On a capturé celle nuit un jaguar dont nous mettons un quartier à la broche ; les côtelettes sont savoureuses, le goût ressemble assez à celui de la viande de porc. Je dépêche mon courrier pour Sucre.
29 mars. — A huit heures du soir, l'homme qui accompagnait celui qui avait perdu ma lettre, m'apporte la réponse du Ministère. Le gouvernement me laisse à décider ce qui me paraîtra convenable pour l'exécution de la marche et le choix de l'itinéraire.
50 mars. — Nous revenons à Carumbei, nous reprenons possession de nos ranchos; le charqui sèche en chapelets tout autour de nos tentes.
3i mars. — Cédant aux insinuations de mon entourage, je fais faire une dernière tentative du côté du San Miguel : afin d'établir un ensemble d'observations, une escouade part pour le cerro San Miguel de Chiquitos, une autre pour celui de Tamane, une autre pour le Curupautu; une quatrième va à Santa Cruz chargée de rapporter l'argent que le gouvernement met à ma disposi tion.
i " avril. — Les Tapuis se retirent d'auprès de nous et abandonnent leurs cahutes; ils ne veulent plus les habiter parce qu'on y a dit des messes et des prières ! Nous nous iaslallons sous la tente; j'essaye de les ramener à de meilleurs sentiments.
2 avril. — Afin de centraliser une dernière fois les signaux de feu qui devaient nous être faits depuis longtemps de Chiquitos, je pars moi-même pour le cerro de San Miguel. Quatre hommes, nationaux de la frontière, deux officiers, deux muletiers, Aringui et vingt Indiens viennent avec moi. Je pars en avant, laissant au capitaine
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le soin de nous faire conduire deux taureaux et de Iransporler Teau nécessaire à noire marche.
Nous arrivons à sept heures du soir au lieu dit Arroyo de los Senderos (le ruisseau des sentiers). Jy établis le campement; aucun Indien de Tescorle n*est encore arrivé.
S avril, — A six heures du malin nous avançons jusqu*à Faiguade de San Pedro, afin de découvrir un passage direct vers le cerro de San Miguel. Du sommet d'un pli de terrain, j'entrevois la possibilité de Tatteindre plus rapidement par lo$ Senderos. En examinant l'aiguade, j'y découvre un petit routin d'indigènes. Nous nous y engageons au milieu d'une forêt de bois épineux, où nous ne trouvons pas la moindre goutte d'eau. Les petits puits autour desquels on relève des traces d'Indiens, de tapirs, (le jaguars, sont tous à sec. Un des hommes d'Aringui vient nous annoncer que les deux taureaux n'ont pu avancer hier à plus d'une lieue; accablés par la chaleur cl la soif, ils sont tombés; l'un d'eux est mort et l'autre va mourir. Je le renvoie avec l'ordre de dépecer les animaux et de nous en apporter la viande. Notre marche se poursuit ainsi jusque vers les quatre heures. A ce moment, le sentier disparaît dans un fourré. J'y ramasse une massue d'Indien Yanaigua récemment abandonnée. Nous faisons halte. Aringui et ses hommes apparaissent à la brune. Il nous avait bien envoyé de l'eau, mais les porteurs avaient cru devoir la boire en route. Les Tapuis ont des velléités de regagner Carumbei. Pour empêcher leur retraite, je fais étabhr une ligne de sentinelles à l'arrière, et j'ordonne au « grand capitaine » et à ses hommes de tailler le sentier dans l'épaisseur de la forêt. Un superbe clair de lune favorise l'opération. Par suite de l'absence de vivres, on tue une jument. Nos Indiens en refusent leur part.
4 avril, — Tout le monde est sur pied dès l'aube, et chacun, le machété à la main, ouvre le sentier qui nous permettra d'atteindre le San Miguel. La forêt est très épaisse; pas une goutte d'eau. A cinq heures du soir, nous campons sous bois et à la belle étoile. A neuf heures trente,
siï Tapuis de Garumbei nous apporleut un morceau de viande corrompue par la chaleur et le couiTier de Sauta Cruz : une lellre du Ministre de la ({uerre m'avise que le membre de l'expédition qui avait [iris l'initiative des travaux d'ouverture à San Miguel de Cliiijuitos a dû abandonner son poste par suite du manque d'eau.
5 avril. — Nous coupons deux senliei-s de Yanai;{uas, el, pas plus heureux aujourd'hui qu'hier et que nous ne le
serons demain, uous avançons sans découvrir de quoi apaiser notre soif. J'envoie les hommes de lu coluinie nous ravitailler à plus de huit lieues d'Ici. A cinq heures du soir on cesse de hacher et de trancher ; à ce moment ari'ive de Carumbei un convoi amenant une vache.
6 avril. — Le ciel est couvert et quelque peu brumeux ; nous reprenons les travaux à six heures du mutin. La provision d'eau est épuisée, les muletiers ne sont pas revenus, nos hommes sont à bout. Nous campons à quatre heui-es trente, attendant avec anxiété l'arrivée de nos porteurs d'eau. A neuf heures du soir, j'envoie au-devant d'eux trois Tapuis à cheval. A peine sont-ils partis que nous entendons des cris désespérés. Un des cavaliers revient au galop annoncer que les Yanaiguas leur ont barre le passage.
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Nous nous allendions à une attaque : quelques coups de feu suffisent pour les mettre en fuite. A dix heures, nos compagnons sont avec nous, et nous buvons avec délices un peu d'eau boueuse dans laquelle nous avons délayé le miel recueilli dans la forêt.
7 avril, — Brouillard assez épais. A neuf heures, au pied du San Miguel, nous trouvons les vestiges d'un ancien campement de Yanaiguas.
Nous nous préparons à faire l'ascension de la montagne; le flanc occidental paraît plus accessible et moins abrupt. Nous dirigeons donc nos efforts de ce côté, en établissant le poste de garde du côté du sentier, pour conserver nos communications avec les porteurs d'eau, obligés de parcourir la distance qui nous sépare des Senderos, le plus voisin des puits. La végétation est puissante sur le San Miguel; caraoaltas, épines, ronces, nous déchirent pieds et mains et mettent en lambeaux le reste de nos vêtements; en nous aidant du lasso, nous gravissons les falaises surplombantes. Enlin nous atteignons la plate-forme, mais la brume nous empêche de porter le regard aussi loin que je le voudrais.
Vers midi pourtant, on distingue clairement la série des cerros de l'Izozog et de nouvelles dépressions que nous ne connaissons pas et qui appartiennent, les unes au système de Chiquitos, les autres à celui du Paraguay. Partout la sylve épaisse, compacte, uniforme, s'étend à perte de vue.
Après avoir exploré toute la partie supérieure et retrouvé les tracas de Yanaiguas qui avaient dû précédemment camper dans la région, car l'incendie avait été allumé sur plusieurs points, nous cherchons le gîte nécessaire pour la nuit, près d'un pan de muraille formant table sur la plaine au levant.
8 avriL — Nous passons une partie de la journée à amonceler des bûches et des troncs pour y mettre le feu le soir, afin de déterminer plus exactement la position des cerros de Tamane et du Gurupautu, sur lesquels des escouades sont en observation. Dès que le bûcher est allumé, nos camarades s'empressent de répondre.
Pour compléter nos relèvements, il ne reste plus qu'à attendre l'arrivée de la dernière escouade; nous prenons nos mesures pour le ravitaillement et la garde du bivouac.
Sept ou huit hommes sont chargés de surveiller le pied du cerro et de s'occuper du transport de Teau; les animaux sont laissés sous leur garde. En haut, au sommet du San Miguel, je fais mes observations avec théodolite, lunette Rochon, sextant, baromètre, thermomètre, boussole, etc.
De Carumbei on nous envoie la viande nécessaire.
9 avnl. — Le baromètre holostérique accuse 709 millimètres, et le thermomètre une moyenne de 20 degrés.
Superbe lever de soleil. — Un des hommes, malade de dysenterie, est dirigé sur Carumbei.
La fumée assez intense d'un brasier allumé par. les Yanaiguas monte sur notre droite. Deux coups de mon fusil Martini mettent en fuite les Indiens. Le vent du nord souffle avec violence ; deux grues blanches s'envolent dans la direction de l'est.
i avril. — Nos vivres sont épuisés et les provisions nouvelles pas encore arrivées. Je dépêche un courrier à Carumbei ; un lieutenant, accompagné du capitaine Aringui, va reconnaître une pampa qui nous paraît déboisée; nous allons à la chasse, mais pour ne tuer qu'un superbe condor, qui tombe au pied du cerro. Les Indiens, plus heureux, se sont emparés d'une assez grande quantité de miel. C'est merveille de les voir piller les ruches. Le plus souvent, celles-ci sont creusées dans l'épaisseur d'un quebracho et on les met à nu à coups de couteau et de hache. Certaines abeilles construisent de grands nids suspendus par des filaments aux branches des arbres. Le Tapui, lançant des morceaux de bois longs de 30 à 40 centimètres, son bras gauche indiquant la direction à suivre, brise l'attache et entraîne la chute de la ruche. Il est rare qu'il manque trois fois le même but.
Six espèces d'abeilles très communes dans le Chaco boréal produisent une quantité extraordinaire de miel, souvent la principale ressource des Indiens. On les nomme,
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en idiome tapui, yattei, tapesua, surana, carapua, cagusa el yajo.
Je calcule que, sur une surface d'environ trois mille lieues carrées, la production annuelle de cire et de miel dont les sauvages seuls ont su tirer parti, atteindrait de 26 à 27 millions de litres.
La qualité nous en a paru excellente ; par contre, il y en a deux ou trois sortes dont l'absorption provoquerait des affections nerveuses, et par suite la mort.
A la frontière du département de Santa Cruz, le miel de la forêt se vend dix sous la bouteille ; on l'emploie dans la préparation des liqueurs et de la pâtisserie. La cire constitue à elle seule une des branches les plus importantes du commerce et de l'industrie de Chiquitos.
i i avnl. — Les provisions de Garumbei sont toujours les bien accueillies. — Absolument rien en vue, si ce n'est, dans l'E.-N.-E.. deux feux de Yanaiguas. — Vent du sud, nuit très fraîche.
• i 2 avril, — Je relève par une seconde série d'observations la position des accidents de terrain. Sans nouvelles de mon lieutenant et d'Aringui, qui se sont avancés dans le bois sans indiquer par la fumée de leurs feux la direction suivie, je tire trois coups de fusil pour les rappeler au sommet du cerro. D'après leur rapport, la forêt s'étend au loin, épaisse, impénétrable, sans solution de continuité.
Mon lieutenant me dit que, le soleil s'étant caché, ils sont allés un peu au hasard; l'eau faisait défaut et les Tapuis ont pris la fuile; Aringui est en bas, incapable de se mouvoir, mourant de soif. J'envoie à son secours, et nous nous trouvons tous réunis au moment où arrivent de Garumbei deux muletiers qui nous ont amené une vache.
Ils m'apprennent que, par suite du refus des puesteros (fermiers), la colonne campée à Garumbei est restée quatre jours sans rations de viande, et que les Tapuis au service de la colonne ont disparu. Furieux de ces procédés sauvages des gens de la frontière à l'égard de nos gens, et craignant des représailles, je laisse à un des lieutenants la garde du poste sur le San Miguel et, descendant au bivouac,
je fais seller la première mule qui me tombe sous la main. Mais la nuit me surprend au milieu de la forêt, et Tobscurité retarde ma marche. La distance à franchir est d'environ seize lieues; Tinstinct de ma bête vaut mieux que tous mes efforts pour suivre les traces du sentier. Elle me tire avec adresse des mauvais pas, trous de viscaches, Ironcs d'arbres tombés et mal coupés au ras du sol, etc.
Tout à coup nous nous trouvons engagés, elle et moi, au milieu d'un fouillis de branches et d'épines. Pendant que nous nous débattons pour en sortir, les cris des Yanaiguas résonnent à mes côtés ; poussant les m^'mes japapeos en appliquant ma main sur la bouche, je cherche à me frayer un passage ; mais les clameurs éclatent plus rapprochées; je fais feu au hasard et dans toutes les directions : tout se tait. Il était environ dix heures du soir lorsque je pus continuer ma route au milieu des bois. Un quart de lieue plus loin, nouvel obstacle, nouvelles vociférations. J'estime à une douzaine le nombre des Yanaiguas qui me donnent ainsi la chasse en se dissimulant de chaque côté du sentier. Je réponds à leurs cris par des coups de fusil, deux autres fois encore, je butte sur ces retranchements, et la figure et les mains ensanglantées, je laisse accrochée aux épines ou aux branches une partie de mes vêtements, de mes cheveux et de ma barbe.
Trop lâches pour m'attaquer au milieu de Tobscurité profonde qui me protège, les Indiens, croyant, à coup sûr, que je ne suis pas seul, se bornent à japapear et à me faire escorte. Vers deux heures du matin, j'allais sortir du bois pour déboucher dans la pampa, lorsque ma mule s'achoppe et s'abat dans un trou de viscache. En cherchant à la relever et à lui dégager les jambes de devant entortillées dans les rênes, je reçois un coup de tête en pleine poitrine ; ma bête me renverse et disparaît au galop, emportant mon fusil accroché à la selle. La situation devient critique.
A toutes jambes je me lance sur ses traces, mais les viscacheras me font trébucher à chaque instant. L'idée de grimper sur un arbre pour attendre le jour me paraît fort
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sage. Toutefois, tentant encore un dernier effort, j'appelle la mule, je lui parle, et je la vois s'arrêter. La bête a dû être effrayée par la présence d'un jaguar ; redoutant peutêtre le darager et entendant ma voix, elle se laisse prendi*e ; je parviens a la monter, mais mon fusil s'est décroché dans la course, et c'est en vain que je gratte la poussière pour essaver de mettre la main dessus.
Aux premières lueurs de l'aube, je retourne au milieu de mes compagnons, émus de me voir arriver en si piteux étal.
13 avril, — Quelques cas de fièvre intermittente se sont manifestés parmi les hommes.
14 avril. — Je prends acte, par un ordi'e du jour, du refus des puesteros de vendre leurs animaux et de la conduite pacifique de mes compagnons. D'accord avec un propriétaire et le corrégidor, je me mets en mesure d'éviter le retour de pareille déconvenue, et j'autorise les hommes, en cas de nouveau refus, à tirer sur la première vache qui passera à portée du campement.
1 5 avril. — Je vais au cerro San Miguel pour continuer mes observations ; au puits des Senderos nous trouvons tout brûlé. Les porteurs d'eau m'apprennent que, le soir même de mon passage, les Yanaiguas ont incendié notre campement, et que, profitant de notre absence, ils ont tiré l'eau du réservoir afin de l'épuiser. N'y parvenant pas ou troublés dans leur besogne, ils y ont jeté le cadavre d'un puma, dont la pourriture nous privait de l'unique aiguade qui servait à soutenir nos compagnons sur le haut du San Miguel.
Les sentinelles de garde au pied du cerro me disent que les Indiens sont venus les espionner ; quelques coups de feu les ont mis en fuite.
16 avril. — Au sommet du cerro, je retrouve mes hommes et le capitaine Aringui à leur poste d'obsenation ; mais, contrairement aux instructions données à l'escouade qui opère dans ces parages, ils n'ont absolument rien noté du côté de Chiquilos et du cerro. Ne pouvant plus longtemps y maintenir les hommes, puisque les Yanaiguas ont empoisonné le peu d'eau qui restait, je donne l'ordi'e de redes-
cendre ; nous nous transporterons à l'extrémité du sentier, pour opérer notre jonction avec les camarades envoyés au San Miguel de Ghiquitos.
i 7 avril, — En marche à cinq heures du matin. Nous relevons de nombreuses traces fraîches du passage dlndiens Yanaiguas. A onze heures, nous sommes à l'aiguade de San Pedro. C'est la dernière sur tout ce sentier de vingt-cinq lieues de long, et c'est sur elle qu'il faudra s'appuyer pour les travaux d'ouverture, poussés à plus de cinquante kilomètres en avant. En procédant à l'inspection des lieux, nous découvrons au beau milieu du fourré une clairière où ont campé les Yanaiguas. Je compte seize foyers ; chacun d'eux servant à cinq ou six personnes ; le nombre des Indiens qui ont rayonné de là sur tous nos postes avancés est donc d'une centaine. Les âtres sont disposés en cercle, les cendres sont encore chaudes. Une assez grande quantité de trous montrent qu'ils ont dû se nourrir de tortues, car pour les faire cuire, ils les enfouissent entre deux feux. Effectivement, nous en recueillons les débris, puis des pinceaux en fibres de caraoatta qui leur ser\ent à laper le miel.
Nos Tapuis ont une grande frayeur des Yanaiguas.
Pendant la nuit, les animaux prennent la fuite, apeurés par la présence des pumas et des jaguars qui rôdent autour de l'aiguade dont nous occupons les bords. Nous tirons un ou deux coups de feu. Les chevaux et les mules s'arrêtent aussitôt et se laissent ramener docilement au bivouac.
Ce fait que la décharge d'un fusil suffise pour interrompre soudain le galop effréné des animaux en fuite semblerait révéler de la part du cheval ou de la mule l'instinct de se réfugier près de l'homme contre le danger qui l'épouvante.
i 8 avril, — Perdus dans cette immense forêt, ne pouvant prendre une seule visée puisque nous n'avons pas d'horizon, il me faut à tout instant grimper sur les arbres pour étudier la physionomie des espaces qui nous entourent. Dans un de ces exercices, en cherchant à m'accrocher à une branche, je mets la main dans une fourmihère. En une seconde, je suis couvert de la tête aux pieds de toute
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une armée de grosses fourmis noires qui me mettent au supplice ; je veux m'en débarrasser, je glisse et me heurte le front, dont la peau se déchire sur une longueur de près de cinq centimètres.
i 9 avril. — A sept heures du matin, nous nous dirigeons vers Textrémité du sentier sans découvrir ni eau ni pâturages; je renvoie à Garumbei un lieutenant et un homme grièvement blessés aux pieds par les épines des cactus et des caraotlas. Je pousse le travail à travers quebrachos, cactus et duraznillos, avec deux soldats de la colonne et dix Indiens Tapuis.
^0 avril, — La journée se passe à attendre des renforts de Garumbei.
2i avril, — Deux officiers et dix hommes arrivent ce matin; je divise mes gens en deux équipes : Tune chargée de travailler à l'ouverture des trois lieues qui, au dire du concessionnaire de Tenlreprise, devaient relier cette section du Garumbei avec celles des salines du San Miguel ; l'autre destinée au service des puits et à la protection du campement.
22 avril. — J'ai beau grimper sur les arbres les plus élevés, je n'aperçois aucun indice du voisinage de mes compagnons. La distance qui nous sépare les uns des autres est donc de beaucoup supérieure aux trois heures dont on avait parlé.
23 avril, — Nos Indiens se refusent au travail. L'équipe qui devait venir les remplacer n'apparaît pas encore, et, depuis que nous luttons dans cette forêt, leurs forces sont épuisées ; mes promesses obtiennent de quelques-uns d'entre eux un dernier coup de collier.
24 avril. — Je parcours la ligne du matin au soir, encourageant les terrassiers et veillant à ce que le transport de l'eau ne souffre pas le moindre retard. La situation devient fort difficile pour les hommes, tous blessés par les épines, et pour les animaux qui meurent de faim. Un message de la première équipe m'apprend que les vivres sont épuisés et que les Indiens se refusent à trocher. Je me rends auprès d'eux, et parviens à les entraîner encore en me mettant à
leur tête, hache en main. Cinq mules désespérées prennent la fuite. Enfin, les trois lieues sont ouvertes sans que nous trouvions autre chose que la même sylve épaisse et sans fm, sans eau et sans pâturages.
Aucune trace de la présence de nos compagnons. La démonstration est faite au prix des plus énergiques efforts, et, constatant une fois de plus l'erreur commise dans les distances et l'impraticabilité d'une route carrossable à travers cette région inhospitalière, je donne l'ordre de se replier sur Carumbei et de mettre le feu aux arbres afin de faire sortir nos animaux, qui errent affamés e( nous fuient.
Sans compter l'escouade qui opère à Ghiquitos, nos différentes tentatives pour trouer la foret entraînent l'incapacité de vingt-cinq hommes de la colonne, plus ou moins grièvement blessés, de quarante mules et chevaux tout à fait fourbus, et la perte de six autres.
Si les conclusions que j'ai déposées sur l'impraticabilité d'une voie commerciale entre Carumbei et Puerto Pacheco, sur le Paraguay, par cette région si sauvage, si rebelle, si dénuée d'eau et de pâturages, ressources des plus indispensables, si ces conclusions, dis-je, paraissent bien timides après cette lutte de quatre-vingt-cinq jours où chaque pas nous coûtait une goutte de sang, je répondrai que chacun est libre d'aller convertir ces lieux en nouveaux jardins des Hespérides.
.28 avril, — Le séjour de l'intendant à Santa Cruz se prolongeant au delà du terme assigné, je le prie de réintégrer le campement.
Le capitaine tapui Payara, qui a négligé de faire transporter l'eau nécessaire à la colonne, est ramené et attaché cinq heures au pied d'un arbre, la jambe en l'air.
Cette correction ramène les Tapuis à de meilleurs sentiments. Les Tapuis ont absolument le même type que les Chiriguanos; leurs mœurs et leurs habitudes sont semblables, leur idiome est identique. Ils portent la tembeta et laissent pousser leur chevelure, qu'ils assujettissent au sommet de la tête par la yapicuana. Les femmes se tressent les cheveux en une natte très serrée. Les Tapuis ont échappé
jusqu'ici à l'influence et à la domination des missionnaires. Ils m'ont paru plus francs, plus communicatifs que les Chiriguanos des Missions. Cela tient peut-être à ce que beaucoup d'entre eux voyagent ou ont voyagé. L'un d'eux, probablement inspiré par ce qu'il avait vu dans ses pérégrinations, avait dessiné au charbon sur les murs de sa cahute des croquis représentant des types de Carayes, un cerf, un tapir, un tigre, des autruches au repos et en marche, un cavalier et un Tapui tirant un pécari à la flèche.
Le capitaine Aringui me paraît très sensé et animé des meilleures dispositions pour défendre les siens contre la rapacité des « fermiers », dont l'hostiHté se manifeste de plus en plus chaque jour à l'égard des Collas,
^®' mat. — Nos compagnons ne sont point encore revenus de Ghiquitos ; je décide pourtant que la colonne se mettra en route pour Machareti, afin d'attaquer là zone centrale du Ghaco boréal, à la hauteur de Puerto Pacheco, et d'explorer cette nouvelle région, peut-être plus favorable au tracé de la grand'route projetée entre Sucre et ce dernier point.
Les hommes accueillent l'ordre de marche avec la plus vive satisfaction; ils quittent sans regrets l'Izozog, dont les habitants, leurs compatriotes, se sont montrés si peu hospitaliers pour nous.
Ji, 3 et 4 mai. — Nous faisons nos préparatifs pour le départ, en témoignant notre reconnaissance au corrégidor et à quelques autres citoyens qui nous ont rendu les services les plus empressés.
5 mai. — Une lettre d'un alcade m'annonce qu'un indi- îj vidu du Parapiti me propose de nous conduire au Paraguajf. par de magnifiques plaines, à la condition de lui payi 5 000 piastres î — un farceur à qui je conseille de chercha un autre moyen de gagner la somme dont il a besoin.
6 mai, — Le départ est fixé pour ce matin, les lam* bours battent aux champs, fantassins et nationaux se ràn*4^ gent en troupe; les femmes des fermiers nous offrent, lèsunes des œufs, les autres du maïs en grains, des cigarettes, puis prennent congé de nous en nous recommandant à la
Santisima Virgen, Tous les Tapuis se soixl réunis, à notre arrivée au Gobei, en grande tomada arête; ils s'empressent autour de nous en chantant et en dansant. Nous les passons en revue peur leur faire nos adieux ; ils nous donnent des œufs et de la chicha ; quoi que nous en disions, les Indiennes nous entraînent dans leur ronde et m'expriment leur joie et leur satisfaction par d'innombrables : Buruhicha mananu, icavinu (Le grand est bon et aimable).
7 mai. — Le capitaine Âringui, qui, contrairement aux habitudes de ses compatriotes, n'a qu'une seule femme, nous présente sa famille, superbe de santé et de force. Tous dansent dans la grange où l'on m'a logé, et leur admiration est au comble lorsque je leur montre la collection de verroterie et de bibelots que je réserve pour les Indiens que nous rencontrerons. C'est la première fois que tant de richesses s'étalent sous leurs yeux, et les objets que je leur distribue les remplissent d'enthousiasme.
8 mai, — L'intendant de la colonne arrive de Santa Cruz accompagné d'un officier supérieur de l'armée qui sollicite son entrée dans l'expédition. Ne pouvant sans désorganiser la troupe, lui donner le poste correspondant à son grade, je l'engage h retourner à Sucre.
9 mai. — Départ pour Gopere à huit heures. Marche sans incident par la rive droite du Parapiti. Ce village, composé d'une dizaine de cahutes habitées par des Tapuis, est des plus misérables. Par suite de la sécheresse, les gens en sont réduits à se nourrir de caraoatla ; leur maigreur fait pitié; on distribue aux plus nécessiteux une ration de viande fraîche.
iO mai. — Étape un peu plus pénible, la région étant plus sablonneuse. En arrivant près du rio, je demande à un « fermier » crucefio par où il faut passer pour aller à Ciporenda. 11 n'y a, nous dit-il, qu'à suivre la rivière, où l'on ne trouve ni sables mouvants ni bourbiers ; en coupant droit, nous y arriverons. D'après ces indications, j'engage l'avanl-garde, laissant, par bonheur, le gros du convoi en arrière, mais, au bout de dix minutes à peine, ma mule s'enfonce et s'enlise peu à peu. On me lance un lasso, et
338 EN QUÊTE D*aN PROJET DE ROUTE.
un des hommes parvient à me retirer : sera-ce < la dernière » des Grucefios?
i i mai. — Nos guides s'égarent, le convoi s'est égrené ; nous n'arrivons qu'à nuit close au grand banado de Chituri, sur le Parapili.
i2 mai. — A une heure, je prends de l'avance, accompagné du Père Doroteo, aOn de gagner les Missions et de préparer ainsi l'arrivée des bagages.
- Les environs du Parapili sont assez fertiles; le terrain se donne presque pour rien. Un des propriétaires de l'endroit nous cite l'achat de deux lieues de terrain sur une et demie de large à raison de 125 piastres. Il obtient deux récoltes par an, en décembre et en mai. On cultive maïs, riz, canne à sucre, tabac excellent, haricots, aji, manioc. L'élevage des animaux y est très productif : un beau bœuf se vend de 30 à 40 piastres.
L'endroit que nous atteignons aujourd'hui se nomme Iro, de Ai, eau, et ?'o, salée.
4 3 mai. — La misère éclate de toutes parts dans les villages d'Indiens Tapuis et Chiriguanos qu'on traverse en longeant la lagune de Cumbaruli; le désert s'ouvre en immenses plaines qu'envahissent souvent les ïobas de l'intérieur. Tout y est désert, on n'y voit aucune habitation. A la nuit nous atteignons Cipotindi.
4 4 mai. — Nous passons aujourd'hui à Yancaroniza, et, à une heure, nous arrivons à la Mission de Macbareli.
i 5 mai. — Nos compagnons nous rejoignent.
20 mai. — Après quelques jours de repos, je décide d'aller à San Francisco, me rendre compte des dispositions des Tobas. Le P. Doroteo, parti il y a deux jours pour celle dernière Mission, doit les réunir et me préparer une entrevue avec eux.
A midi nous traversons Tiguipa ; le soir, nous couchons à Tarairi.
2i mai. — Rencontré en roule le commissaire général des Missions, qui faisait sa tournée,
Le préfet nous attendait à San Francisco. Dans notre visite- aux ranchos des Tobas, j'apprends la présence de
i LE CHACO BOBÉAL.
llDdîen Caligagac et de sa fille Yalla, qui joua un rôle si funeste dans le massacre de la mission Crevaux.
A la tombée de la nuit, mou intention était de me rendre auprès d'eux, mais la porte de la Mission est fermée à clef. Cette précaution me parait étrange; jusqu'ici, j'avais toujours joui chez les Pères de la plus grande liberté. Quoi qu'il en soit, accompagné de Novis, je finis par m'inlroduire
dans I encemte et me dirige sur le rancho de la Toba Elle est entourée de Ions les siens Apres avoii distribue a la ronde une ample pr ivision de tabac et de veirotenes je lut parle de Crevaux et de Uaurtt dont elle a plus spécialement conservé le souvenir. L'Indienne ne semble d'abord guère comprendre mes questions. J'insiste et double les présents. Elle Rnit par me dire que Cuseraï, le Toba dont j'ai envoyé le crâne h Paris, au Ministère, a été un des assassins de Crevaux ; les autres sont Coloto, Sugai, Cutiguasu, Peloko, Tasihii, etc. Je l'engage, en lui promellanl de fortes
342 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
récompenses, à me remettre tout ce qui aura pu appartenir à Crevaux et à ses compagnons. La conversation est interrompue par l'arrivée de deux Ghiriguanos qu'elle me dit être deux espions envoyés par le Père. Je me retire, mais le fait provoque mon étonnemenl. Celte entrevue, du reste, ne devait pas être la dernière; toute la confiance de la pauvre Indienne me fut bientôt acquise, et, par elle, j'appris toutes les circonstances du massacre de l'expédition. Les naïves manifestations de son amitié étaient parfois assez genanles : un jour par exemple, dans une chambre de la Mission, où j'étais avec Novis, fort occupé à écrire, elle entra sans dire gare, et ne pouvant forcer mon attention, elle me prit par le cou, me serrant avec force. Puis elle me làclia, et lissant et peignant ses cheveux, elle chercha dans un miroir une attitude gracieuse.
Les capitaines tobas conviés à une réunion par l'intermédiaire du P. Doroteo ne se présentent pas. Je leur fais intimer l'ordre de venir en qualité d'alliés puisque certains (l'entre eux ont été reconnus comme tels par les autorités de la frontière; < ceux qui s'y refuseront seront traités comme rebelles : tous mes efforts tendent à éviter les hostilités ; mais, s'ils me forcent à leur rappeler qu'ils ont été les assassins de Crevaux, je leur ferai une guerre sans pitié * .
Malgré les promesses du Père que, du reste, ma visite a paru fort gêner, mon but n'a pas été atteint, car je repars pour Machareti, sans avoir palabré avec les Tobas des alentours de San Francisco.
23 mai. — De Tarairi à Tiguipa, et de Tiguipa à Machareti. Aucune nouvelle de Tescouade envoyée à Chiquitos et qui devrait être revenue depuis longtemps. C'est la seule raison qui retarde notre entrée dans le désert.
27 mai. — Le préfet et le commissaire général des Missions arrivent aujourd'hui. Le détachement me fait annoncer son prochain retour.
30 mai. — Nos compagnons se montrent enfin à quatre heures du soir; leur rapport constate qu'ils n'ont pu exécuter mes instructions ni atteindre le but de leur voyage,
par suite de l'impossibilité absolue d'arriver au sommet du San Miguel. Partis de Garumbei, ils se dirigèrent vers Santa Gruz en passant par le rio Grande, qu'ils traversèrent le soir, dans des peaux séchées de vaches ou de bœufs.
Des Indiens vivant sur les bords servent de bateliers et passent les voyageurs et leurs bagages dans ces boîtes de cuir d'un équilibre absolument instable.
Le guide, saisissant un morceau de bois sur lequel il s'affourche, se lance à la nage, tirant la bâche par un lasso. Les passagers sont tenus à la plus complète immobilité. Il tire ainsi sa coupe sur un espace de cinq ou six cents mètres, et le clair de lune qui illumine la scène rend encore plus pittoresque cette traversée d'un nouveau genre.
La marche de Santa Gruz à San José de Ghiquitos se réalisa dans des conditions difficiles; le pâturage et l'eau firent presque totalement défaut.
Dans cette dernière ville, le chef militaire de Tescorte et le sous-préfet de l'endroit eurent des difficultés qui faillirent entraîner Tarreslalion du premier. Après avoir dû faire halte pendant les fêles de Pâques, nos compagnons se mirent en route pour le San Miguel.
Les coutumes religieuses du pays sont encore empreintes d'une certaine barbarie : c'est ainsi que, pendant la messe, des Indiens, déguisés et masqués, se livrent à des contorsions et à des gambades; ils sautent aii milieu de la foule des fidèles qui assistent à l'office ; l'un d'eux agite sa sonnette en accompagnant les groupes.
Les chevaux manquaient par suite d'une épizootie et de la rareté des pâturages ; il fallut songer à organiser une équipe et tirer parti des bœufs, qui d'ailleurs sont parfaitement dressés et se laissent facilement monter.
Nos gens entrèrent dans la forrt et n'arrivèrent enfin au San Miguel que bien après l'époque indiquée, correspondant à celle de ma présence dans Tlzozog. Malgré différentes tentatives, tous leurs efforts échouèrent pour escalader le cerro. Il fallut songer au retour, et, après une série de péripéties sans nombre, le détachement put enfin nous rallier à Machareti.
344 EN QUÊTE d'un PROJBT DE HOUTE.
Une lettre d'un Français établi depuis dix ans à la frontière, qui avait connu Crevaux et ses compagnons lors de leur passage à San Francisco, m'engage à la prudence; la coQ&aace du docteur dans les conseils des Pères e été, m'ëcrit-il, la cause de sa mort.
En dinant le soir avec les missionnaires, je leur fais part de cette nouvelle accusation, portée pins spécialement
contre le P. Doroleo. Celui-ci se trouble, et sa contenance embarrassée n'échappe pas à mes camarades.
Dans les pages qui précèdent, je me suis borné à teinter des faits dont tous mes camarades ont été les héros ou les témoins; dans tout ce qui va suivre et se rapportera plus particulièrement à la mission Crevaux et au rôle des Pères, je citerai aussi les événements sans commentaires, et tels que je tes ai consignés et contrôlés d'après des documents.
3 juin. — Je réunis immédiatement les Tobas ; ils s'engagent à ne pas prendre l'offensive; s'ils tiennent parole, la paix est assurée.
Un des chefs de la colonne me raconte avec force détails que cinq ou six de nos miliciens de la frontière ne son-
géraient qu'à déserter : une révolte éclaterait au premier jour. Celle accusation n'étant pas fondée, j'ordonne au délateur de regagner Sucre sur-le-champ. Il se jette à mes pieds; il me supplie de ne point sévir : je cède, mais comme il m'a fait payer cher cette faiblesse !
4 juin, — A midi, la colonne est sous les armes et défile au son de la Bolivienne \ quelques heures plus lard, nous campons à la lagune de Camatindi.
Nouveau cas d'insubordination : cette fois, je prononce l'expulsion formelle et définitive du coupable, un jeune expéditionnaire étranger. On lui remet vingt piastres et une mule de la brigade, puis il part pour Machareti.
5 juin, — Excellente étape. — De magnifiques plaines couvertes de pâturages plantureux nourrissent nombre de troupeaux appartenant en partie à la Mission, en partie aux Boliviens de la frontière. Nous campons à Carandaili, poste avancé dans le désert.
6 juin. — Laissant la colonne au repos, je pars avec quelques hommes; nous perdons de vue la pampa et entrons dans la foret.
7 juin, — A onze heures, on découvre un puits d'eau excellente ; nous poussons plus avant et couchons dans le bois.
8 juin. — La plaine s'ouvre de nouveau; les campos de Samurenda s'étendent au loin. Le vol d'un canard nous amène à une aiguade.
9 juin, — Autre aiguade à l'extrémité de la pampa; je juge suffisante la reconnaissance pratiquée et nous nous replions sur notre campement du 5.
i juin. — Aux abords du poste de Camatindi, le sentier indien que nous suivons paraît abandonné depuis longtemps; plus loin, il est fréquenté et semble moins ancien. Ce carril est la route par laquelle les Tobas font passer les troupeaux razziés sur la frontière. Il se bifurque dans le sudest pour se rapprocher des rives du Pilcomayo en face de Bella Esperanza, point de suture des collines du Chuere et de celles du sud-est.
1 3 juin . — Le thermomètre tombe à 2 degrés centi-
346 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
grades au-dessus de zéro. Nous parlons pour le fortin de Napua. Une mule mordue par un crotale expire en route. Napua est le dernier établissement agricole des Boliviens dans le Chaco.
i4 juin, — La température est encore très fraîche le matin. Un des officiers supérieurs demande à rentrer à Polosi et me remet sa démission ; je la lui retourne avec un refus.
A neuf heures et demie du soir, nous partons pour la lagune de los zurris (des autruches); une vache s'égare dans la forêt et deux hommes passent la nuit à sa recherche. Par suite de ce contretemps, nous ne bougeons de la journée du 15.
i 6 juin. — Le départ est toujours très laborieux; nous ne nous mettons en marche qu'au grand jour, car nombre de nos muletiers sont malades.
A six heures, terrible alerle : < Aux Tobas ! » crie-l-on de tous côtés. Mais une reconnaissance ne fait découvrir rien d'insolite; un détachement nettoie le sentier, et facilite ainsi la marche du convoi.
i 7 juin, — Treize bœufs ont pris la fuite pendant la nuit; nous sommes assez heureux pour les récupérer vers neuf heures du matin. L'escouade revient sur ses pas par suite du manque d'eau; les fantassins sont très en arrière; aussi rentrons - nous au campement de la veille.
1 8 juin. — Je vais avec onze hommes reconnaître le sentier et prendre toutes mes dispositions pour que la colonne nous suive à un jour de distance. Un de mes compagnons se perd dans la forêt et ce n'est qu'au bout de deux heures qu'on réussit à le retrouver.
1 9 juin. — Le passage que nous nous proposions d'ouvrir a été tout récemment débroussaillé par les Tobas; ce sentier est large et très découver l; un peu plus loin, il bifurque : une branche va droit sur San Francisco, et l'autre continue dans l'ouest. Au dire des nationaux de la frontière, tous éleveurs de bestiaux, les Tobas préparent une nouvelle razzia. Le pronostic était exact : quelque temps après,
plus (le deux centhtôtcs d'animaux disparurent. Ce qui exaspère les Boliviens de la région contre les missiounaires, c'est que, pour reulrer en possession de leurs bêtes, ils sont tenus de leur en verser, comme droit de rescate (rachat), 50 pour 100 de la valeur. Cette taxe, sans laquelle le propriélaire lésé ne peut obtenir l'intervention des Pères prés des Tobas ou autres Indiens pour qu'ils restituent des animaux volés, allirc aux Missions de nombreux ennemis.
HBUcboe des ladieas.
Les traces des Indiens se montrent plus fréquentes. Je fais presser le pas et recommande le silence. En déhouquant d'une belle forêt de palmiers, nous apercevons tout à coup des Indiennes assises et nous tournant le dos. Je fais arrêter l'escouade; et, d'un temps de galop rapide, j'entre dans la rancherie au milieu des cris et des aboiements.
Ces iwiuvres diables tremblent de tous leurs membres; en une minute je les rassure, je distribue â tous tabac et verroterie, et fais établir notre campement à côté de leurs ranchos; mais notre présence les trouble; prétextant que les Pères les réclament, ils partent pour Tarairi. Nous
348 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
sommes au bord même du Pilcomayo,^ l'endroit dit Tapiranguiti, en face de Bella Esperanza.
A la nuit, trois Tobas descendent le Pilcomayo, venant de San Francisco ; nous les hélons ; ils se bornent à camper sur la rive gauche en face de nous.
A six heures du soir, un feu à éclat constant, allumé au sommet d'une des collines qui dominent le rio, ne nous laisse aucun doute sur Tempressement des Tobas à signaler notre présence sur le Pilcomayo.
20 juin, — La nuit se passe sans incident; nous attendons Tanivée de la colonne, et occupons nos loisirs à la pêche; elle nous donne dix gros bagres et dorades.
A trois heures du soir, cinq Tobas venant de San Francisco passent en vue, mais ne répondent pas aux appels.
Deux hommes chargés d'eau vont ravitailler la colonne.
2i juin. — Les moustiques nous tourmentent toute la nuit; une bourrasque se forme vers le sud; fort heureusement, la troupe nous rejoint avant qu'elle éclate; la marche n'a été troublée par aucun incident grave, mais une épine a blessé à l'œil un de nos hommes.
22 juin. — Je pars pour la Colonie Crevaux oà je prendrai des vivres et des munitions : l'idée me poursuit que nous aurons maille à partir avec les Tobas.
J'ouvre la marche avec six hommes. Nous avançons sans
ai
efforts ; les sentiers tracés par les Indiens sont assez larges pour qu'ils y passent à cheval. A mi-roule, au milieu d'un fourré, dix Tobas se présentent inopinément; nous entrons en pourparlers et ils s'informent du P. Doroleo. Nous les suivons jusqu'au bord d'une petite lagune où nous établissons la campée. Selon mon habitude, je leur distribue du tabac et du charqui. J'obtiens d'eux des déclarations confirmant ce que la Toba m'avait déjà appris, à savoir que quelques-uns des assassins de notre compatriote sont bien les capitaines nommés plus haut; quant aux objets de la mission, en particulier les papiers, ils me font entendre que tout a été porté par eux à la frontière.
Le P. Doroleo venait de nous rejoindre; je le prie de demander à ces Tobas si, à l'étape de demain, nous trou-
verons de l'eau, et si quatre d'entre eux veulent nous servir de guides. Il accepte de bonne grâce et me répond que les Indiens lui disent oui sur l'un et l'autre de ces points.
^3 Juin. — Nous parlons à sept heures ; un cheval tout harnaché s'échappe du campement. Les quatre Tobas me précèdent, ouvrant le sentier ù coups de machété : tout à coup ils disparaissent. Le sable du sentier montre qu'un Indien à cheval est venu en sens inverse; probablement quelque espion qui les aura engagés à nous abandonner. D'ailleurs, en arrivant à l'aiguade, nous la trouvons presque à sec. A peine s'il reste un peu de vase! La trace de cavaliers filant devant nous ne me laisse aucun doute sur les dispositions des Tobas. Nous campons à trois heures et demie. Ce bivouac reçoit le nom de Engano (tromperie, trahison).
24 juin, — Après quelques heures démarche, je trouve un petit puits dont l'eau, quoique saumâlre, nous paraît excellente. Nous attendons ici l'arrivée du convoi ; de nombreux sentiers se croisent en tous sens ; les Tobas s'enfuient de toute la vitesse de leurs chevaux. Couchés sur l'herbe, nous commentions leur altitude, lorsque les reniflements d'une de nos mules, qui dressait à chaque instant les oreilles dans une même direction, nous donnèrent l'éveil. Nous battons le bois, et rencontrons un Toba à cheval, tout meurtri des déchirures faites par les épines et les ronces. Nous l'engageons à descendre, il s'y refuse. On lui demande d'où il vient, ce qu'il fail, où il va. < Si tu tiens à le savoir, répond-il, suis mes traces! » Nous avons une furieuse emie de l'abattre d'une balle, mais j'ai promis de ne pas ouvrir les hostilités. Il part au galop.
Quelques instants après, la colonne nous rejoint. Aussitôt le camp établi, je dicte un ordre général prescrivant aux hommes la plus grande vigilance : je leur conseille de faire feu (la nuit seulement) sur tout ce qui leur paraîtra suspect. Le soir deux espions s'approchent, mais des coups de carabine les mettent en fuite. La nuit se passe ainsi au milieu de leurs allées et venues.
^5 juin. — Les Tobas manœuvrent entre noire troupe et le convoi qui vient à quelques kilomètres en arrière, aussi diminuons-nous la distance.
Nous constatons qu'afin d'entraîner l'arrière-garde dans une direction et l'avanl-garde dans une autre, ils transposaient les piquets que je faisais ficher en terre aux bifurcations pour indiquer le sens de notre marche. La caravane finit par atteindre le Pilcomayo à la hauteur de Teyu, et je cherche vainement un gué pour passer sur la rive gauche.
Les abords sont fangeux et la rivière profonde. Des colonnes de fumée s'élèvent de tous côtés, notamment dans le sud, vers Cavayu Repoli. Les Indiens abandonnent leurs ranchos et déguerpissent à toutes jambes. Je les appelle et m'efforce de les calmer. Au bout d'une demi-heure de tergiversations, l'un d'eux se décide à s'approcher. Je m'avance sans armes el l'engage à en faire autant. C'est un Tapihélé du bas Pilcomayo. Trois autres Tobas l'imitent. Je leur demande de porter un billet à la Colonie Crëvaux, à quinze minutes de la rive gauche, pour annoncer au commandant militaire notre présence dans ces parages. Deux des Indiens acceptent et parlent aussitôt. Tout à coup, le capitaine Castillo appelle mon attention sur le mouvement oblique qu'exécutent ces deux hommes : ils se rapprochent peu à peu du campement.... Le P. Doroteo, au mépris des ordres les plus sévères, leur fait un signe, quitte la troupe et va se jeter dans les bras do l'un d'eux! Il me sembla, sur cette même plage, où, cinq ans auparavant, avaient été lâchement massacrés Crevaux et ses compagnons, voir se dresser le cadavre de notre compatriote entre le missionnaire el le Toba, l'un des assassins, peut-être. Je ne pus maîtriser mon émotion devant l'imprudence du Père et son infraction aux règlements; il avouait ainsi sans la moindre vergogne que ces sauvages qui nous espionnaient, qui dérobaient nos animaux et qui désertaient en nous trahissant, étaient des Indiens connus de lui et sur lesquels pesait son influence. L'effervescence fut grande parmi mes camarades, qui professaient, à l'endroit du
P. Doroleo, une méfiance que rien, je dois le dire, n'avait encore justifiée.
Je me vis donc forcé de le réprimander par une note qui l'engageait à ne plus retomber dans la même faute. Il avait oublié mes instructions, répondit-il, et dorénavant ne s'en écarterait plus.
Entre la colonne qui manifestait ouvertement ses soupçons, et le P. Dorotea qui nourrissait les sentiments les moins bienveillants pour les nationaux de la frontière, ceux de Gaïza en particulier, un conflit était à redouter dont les conséquences pouvaient être fort graves, car l'opinion publique en Bolivie avait accusé et accusait encore le Père d'avoir joué un rôle néfaste dans le massacre de la mission. Je continuais à me faire son défenseur, et mes hommes me reprochaient d'être aussi aveugle que Grevaux, qui ne voulut écouter personne. Certes, je tenais compte de tous les avertissements; mais je ne pouvais révéler mon opinion sur d'aussi sérieuses charges, dont il m'appartenait de mesurer la portée et de fixer les limites par des preuves solides.
Le soir du même jour, le Père, franchissant nos lignes à nouveau, s'avance, en lisant son bréviaire, du côté des Indiens établis près de la colonne. Cette nouvelle infraction est punie d'un rappel à l'ordre que lui inflige vertement l'officier de garde.
26 juin. — Nous parlons pour la Colonie Crevaux; les Indiens Tobas et Chorotis nous guident, ouvrant le sentier à la hache et au machété. Aux approches de la rive située en face de la colonie, une fondrière nous arrête et provoque la chute de quelques-uns de nos animaux. Il est impossible de passer sur l'autre bord, car la rivière n'est pas guéable, et une tentative pourrait être dangereuse.
Nous campons sur les bords d'une petite forêt et constatons, non sans surprise, les traces de nombre dlndiens à cheval, des Tapihétés, qui, par extraordinaire, sont venus du bas Pilcomayo pour se rendre à Machareti.
28 juin. — J'envoie à Caïza une note pour le colonel Martinez, chef supérieur des colonies de la frontière, et lui
352 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
demande d'augmenter mon effectif de dix hommes et de 8 000 cartouches : mes forces actuelles se composent d'un détachement d'infanterie et d'un escadron de cavalerie formé des gens de la frontière; le tout donnant un total d'environ soixante hommes, dont quelques-uns sont malades.
Le Père correspond avec les siens, en dehors de la voie officielle permise, ce qui a pour conséquence d'exaspérer nos hommes qui le surveillent et l'épient. Un de mes messagers, à son retour de Caïza, m'apprend que personne dans ce dernier village ne veut faire partie de l'expédition, à cause de la présence du Père. Le commandant Gastillo, un de mes anciens compagnons de 1883, m'engage à la plus grande prudence, et me reproche de bien mal placer mes affections.
Dans la nuit, les principaux chefs se rassemblent pour tenir un conciliabule secret ; je donne l'ordre à mes espions d'intercepter toute communication transmise en dehors de la voie régulière et officielle. Une lettre importante me tombe entre les mains.
29 juin. — La nouvelle de la révolte des Indiens d'Ytiyuru nous est annoncée et confirme nos soupçons au sujet des Tobas , qui se préparent à nous opposer des forces sérieuses dans la partie centrale du Pilcomayo.
2 juillet . — Une escouade part pour Caïza avec ordre d'accélérer le retour des hommes chargés du ravitaillement.
7 juillet. — Le colonel Martinez me remet les 8 000 cartouches, en m'exprimant ses regrets de ne pouvoir augmenter mon effectif des dix hommes demandés. Un des Indiens Ghorotis me ménage une entrevue pour la nuit avec la Yalla qui m'a déjà donné de si grandes preuves de dévouement. Je sors à dix heures du soir pendant que tous sont endormis; l'Indienne m'attendait à quelques pas de là. Nous nous retrouvions sur ces bords silencieux du Pilcomayo où le murmure des eaux avait emporté, cinq ans auparavant, les derniers cris des victimes! Elle me recommanda de prendre garde aux Tobas, des bravos (méchants), qui se préparaient à nous attaquer plus bas. Goloto, un de leurs capitaines, était venu de Machareti et avait conseillé
aux Indiens de nous résister; ces derniers cherchaient à me faire tomber dans une embuscade pour me tuer ; ceux surtout qui avaient pris part à Tentrevue de Machareti, uniquement pour me reconnaître plus tard. Elle me promit enfin de surveiller tous leurs mouvements pour m'en informer.
Pauvre Toba ! c'est à elle que moi et mes trois fidèles compagnons Novis, Prat et Valverde devons la vie, car c'est elle dont l'intervention mit le colonel Martinez sur nos traces au moment où nous allions succomber !
8 juillet, — Le P. Doroteo est outré contre les gens de Gaïza, qu'il traite à tout instant et surtout Castillo, de coquins et de canailles; « plus tard ils verront bien », dit-il. Je l'engage à se modérer.
9 juillet. — Des hommes de la Colonie Crevaux manifestant l'intention de se joindre à la colonne, j'en avise le commandant.
iO juillet. — Un service funèbre est célébré à la mémoire du docteur Crevaux et de ses compagnons. A midi, le bivouac est levé et nous nous mettons en route pour notre nouvelle exploration du centre du Chaco boréal. Un officier s'égare; des coups de feu se font entendre à l'arrière-garde. Les Tobas décampent dans la direction du nord-ouest; en arrivant à l'étape, nous trouvons leurs foyers allumés. La poussière que soulève le vent du sud nous aveugle et nous enveloppe de nuages épais. Pendant la nuit nos animaux prennent plusieurs fois la fuite.
// juillet. — Je fais le service d'avant-garde avec quatre hommes, et, en arrivant à la lagune, nous trouvons de nombreuses traces du passage des Indiens. Beaucoup semblent se réfugier vers le nord-ouest, vers Machareti. Ce sont probablement les femmes et les enfants que les Indiens éloignent ainsi. Un Toba que nous appelons se perd dans la forêt en faisant signe qu'il va revenir. Nous attendons. Des cris éclatent; les Indiens sortent du fourré. A notre vue ils rebroussent chemin; un seul, le Choroti que je connais, s'approche et je l'engage à me ramener les Tobas. Ceux-ci reparaissent. Mes hommes sont à cheval, munis
354 EN QUÊTE D*tJN PROJET DE ROUTE.
de leur guarda monte, sorte de cuir qui s'adapte sur le devant de la selle pour préserver les jambes du choc des branches.
Assis sur le sol, je palabre avec les naturels sur la rareté de Teau, sur les pâturages. Un d'entre eux porte une grosse chemise de bure, l'autre un gilet de flanelle, tous objets provenant des Missions, lis nous apprennent que Gototo a passé hier. Enfin la colonne arrive, après un retard causé par la fuite d'une jument qui a disparu toute sellée avec la carabine de l'officier qui la montait. L'animal n'a pu être retrouvé.
12 juillet, — Quelques Tobas et Ghorolis se présentent; je leur fais distribuer une ration de viande. Le Ghoroti nous guide. En passant près du rancho où se trouve sa famille , il prend quelques provisions pour continuer sa route. Nous assistons au repas de ces malheureux; des fruits du mistol, bouillis et écrasés, puis déposés dans une écuelie en bois autour de laquelle sont réunis grands et petits, mâles et femelles; chacun en saisit un avec les doigts, le porte à la bouche, le suce et le rejette trois ou quatre fois de suite dans le plat.
A midi un de nos chevaux, effrayé, prend le galop et disparaît; la fumée des ranchos incendiés s'élève de tous côtés. Les guides nous informent que nous serons demain sur le territoire des Tapihétés, dont le grand capitaine est Mborebi-Resa ((Kil de Tapir).
i 3 juillet. — Froid très intense; il a gelé fortement*
Tous les papiers... intimes du campement sont recueillis soigneusement par notre Ghoroti, qui les fixe à sa yapi^ cuana, les taches bien en évidence, en attendant qu'il s'en serve pour rouler des cigarettes!
Je décide deux Indiens à nous devancer près de Mborebi- Resa pour lui annoncer mon arrivée, et lui faire part de notre désir d'entrer en relations avec lui : nous distribuons à tous une grande quantité d'objets. Je donne à ma ménagère une pelle et une pioche, avec lesquelles, me dit-elle, elle va travailler la terre, pour nous offrir, à notre retour, du maïs et des zapallos (courges).
A dix heures apparaît un Indien Tapihélé tout barbouillé de noir et armé de pied en cap ; il nous déclare s'être ainsi préparé à la guerre parce qu'il avait entendu le malin les tambours et les clairons ; les femmes, cachées dans la forêt, se montrent au moment où je procède à une répartition de verroterie et d'étoffe. Nos guides nous apprennent que le lieu des grandes eaux s'appelle Estequinijiji, Le campement porte le nom indigène de Kausokai, et, en espagnol, celui de Lechiguana quemada, d'une espèce d'abeille, et de quemada, brûlée.
14 juillet. — Novis et Prat me souhaitent un bon anniversaire ; nous parlons de la patrie absente ; nos compagnons boliviens m'apportent l'expression de leurs vœux.
Vers onze heures, nos guides chorotis demandent la permission d'aller chercher de l'eau; ils partent, et on ne les voit plus. Les Tapuis ont quelque idée de les imiter; grâce à mes remontrances, ils y renoncent pour le moment. Plus tard, un des leurs, en coupant un cactus, reçoit le tronc sur son corps, et est affreusement blessé par les épines. Les autres s'enhardissent et travaillent avec ardeur à ouvrir et nettoyer le sentier.
i 5 Juillet, — Leur enthousiasme est vile à bout; ils s'arrêtent à chaque instant; sur la promesse d'une bonne ration de viande fraîche, de sel, de tabac et de farine de maïs, ils nous guident encore aujourd'hui; ils redoutent, on le voit, le contact des autres tribus. Les ranchos des Indiens sont abandonnés depuis peu : des émissaires nous ont certainement précédés.
Un de nos guides me demande mon cheval pour se lancer plus vite sur la piste des fuyards : je le lui donne et il part au galop ; mes hommes croient l'animal et le cavalier disparus pour toujours. Mais le Tapui revienl au bout d'une heure, sa monture ruisselante de sueur.
Il est interdit depuis longtemps d'adresser la parole aux Indiens en service dans la colonne. Moi seul me suis réservé le droit de les interroger ; on a remarqué que le P. Doroteo profile toujours de mon absence pour les entretenir en guarani, et que, dès le lendemain, ils ne manquent pas de
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s'esquiver. J'engage le missionnaire à se conformer à la règle élablie ; je ne lui cache point les soupçons qui pèsent sur lui.
Au bivouac, nos Tapuis recueillent avec empressement le sang du bœuf que nous égorgeons, et en font une bouillie avec de la farine de maïs; ils se disputent les tripes et les boyaux.
i6 juillet, — Quatre Indiens nous abandonnent au moment du départ, cinq autres suivent encore : nous les tenons à l'œil et je les menace, en cas de désertion, de faire feu sur eux.
De nombreuses volutes de fumée s'élèvent dans le nordest; l'eau se fait rare et je presse la marche. Un de. nos guides, ayant observé des traces d'Indiens à pied et à cheval, demande à leur courir après afin de les assurer de nos intentions pacifiques : je lui accorde la permission.
Au bout d'un instant, notre homme revient. Je l'interroge sur ce qu'il a vu, il ne me répond pas et parle à mivoix et très vile à ses autres compagnons. Pressés de questions, ils finissent par dire que les Indiens bravos sont près de nous, qu'ils ont mis le feu aux pampas et se massent pour nous attaquer, qu'au surplus il n'y a pas d'eau, et qu'eux-mêmes ne connaissent point ces régions!
Si la nouvelle de la concentration des Indiens était exacte, il fallait bien admettre qu'il y eût de Feau, sans quoi ce mouvement était impossible : la preuve que nos guides mentaient était patente; ils voulaient évidemment nous faire battre en retraite. J'ordonne de continuer la marche, et les menace de les faire prisonniers, avec suppression de la ration d'eau, s'ils tentent de s'enfuir; puis nous nous dirigeons vers l'endroit de la forêt où se cachent les Tapuis. On les hèle : un d'entre eux se présente, on lui donne du tabac, un collier, un poncho, et nous l'engageons à aviser les autres de nos intentions pacifiques; au bout d'une heure, ils arrivent assez nombreux.
On signale une petite aiguade presque desséchée; nos animaux, qui n'ont pas bu depuis l'avant-veille, se précipitent à fond de train. Je fais former la troupe en
cordon pour protéger le peu d*eau qui s'y trouve et éviter qu'elle soit troublée. Mais les rangs sont forcés, les mules chargent au galop et s'ouvrent passage en bousculant les hommes; en un instant, la mare est envahie et se change en un épais bourbier.
Nos Tapuis disent que les c champs » continuent a se développer dans Test et dans le nord, puis vient une grande forêt; vers le centre, nous trouverons de l'eau à l'endroit dit Cumbai*urenda, et, à l'extrémité des bois, de grandes plaines dont ils ne connaissent pas la fin et qui s'étendent au nord et au sud.
Nous sommes actuellement par le travers de Machareli, et les guides nous indiquent la position du campement de Mborebi-Resa dans le nord-est quart-ouest.
i 7 juillet, — Sept guides nous accompagnent ; en raison de la distance à franchir aujourd'hui, je leur fais donner à chacun une mule.
Les deux Tapuis d'hier nous conseillent de ne pas entrer sous bois ; mais le petit puits est à sec et nous poursuivons l'étape.
Les Indiens nous restituent nos mules, assurant qu'ils vont plus commodément à pied. Nous gagnons la forêt. Au bout de quelques instants ils disparaissent ; les autres, sous prétexte de les aller chercher, décampent à leur tour. J'en tiens un en respect sous le canon de mon revolver; il crie aux guides de revenir, mais tous ses appels sont inutiles.
Je le fais désarmer et lier solidement, puis nous continuons à marcher après lui ; le captif est justement un des neveux de Mborebi-Resa. L'eau manque toujours; nous campons à cinq heures du soir.
Le prisonnier assure que, demain, à Cumbarurenda, nous boirons à cœur joie, et que son oncle (Hil de Tapir se réjouira de notre arrivée ; il nous donnera des hommes qui sauront aller au Paraguay, dans le pays, dit-il, où les Garayes parlent la même langue qu'eux.
J'avertis le Tapui que, s'il ne ment pas, je lui rendrai la liberté; s'il nous trompe, il sera fusillé. En attendant, je lui fais donner sa ration de maïs et d'eau, et on l'attache
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près de moi au tronc d'un gros arbre : une sentinelle est chargée de le surveiller. Vers minuit, la lueur du brasier me réveille. Je constate avec stupéfaction que l'Indien s'est éclipsé, non sans emporter un sac et le paletot de Novis. Son gardien s'est endormi, et il en a profité pour ramper en silence et traverser les groupes. Cette fuite me rend perplexe : je crains que la rareté de l'eau ne soit la cause de ces disparitions.
i 8 juillet. — Pressé de savoir si, effectivement, les puits de Cumbarurenda ne sont pas encore taris, je pars en avant au grand trot. Le sentier est large et bien tracé ; mais, si l'eau fait défaut, nous nous trouverons dans une situation critique, car les rations sont épuisées et nos animaux, qui n'ont pas bu depuis quatre jours, embarrasseront la retraite.
Au sortir de la sylve, la plaine s'étend au loin; six chevaux appartenant à des naturels pâturent paisiblement; les ranchos sont nombreux et bien construits à l'ombre de gros algarrobos sur la lisière des bois. Les Indiens ont détalé emmenant bœufs, moutons, chevaux et mules.
Le nombre des routins augmente à chaque instant, et, par une senda bien ouverte, nous arrivons enfin aux puits de Cumbarurenda. Quatre sont desséchés; quatre autres contiennent assez d'eau.
Les chevaux des Indiens se mêlent à notre convoi, je donne ordre de les en chasser afin que les Tapuis ne nous accusent point de les avoir volés.
On campe au milieu d'une belle plaine couverte de plantureux pâturages.
Dans l'après-midi, deux Indiens entrent à cheval dans le bivouac : ce sont deux Chiriguanos envoyés par le Père préfet des Missions au P. Doroteo. Us sont porteurs d'un pli qu'ils remettent à ce dernier; il en extrait des notes du gouvernement de Sucre m'avisant que, sur l'ordre du Président de la République, une enquête est prescrite contre les gens de Santa Cruz coupables de calomnies ou de vexations à l'égard de la colonne pendant son séjour dans l'Izozog.
La présence de ces deux Indiens excite de nouveaux soupçons contre le P. Doroleo et les missionnaires : il fallait que la communication à lui adressée en plein désert fût bien urgente ! Les Missions connaissaient donc les mouvements de la colonne ! De quel talisman étaient porteurs ces deux Indiens qui traversaient seuls, sans armes, des tribus dont les dispositions ne nous étaient pas bienveillantes, puisqu'elles avaient incendié les pampas et pris la fuite devant nous! — Et les commentaires d'aller leur train !
Ces deux Chiriguanos me disent être venus de la Mission de San Francisco en huit jours, et trottant du lever au coucher du soleil; les Indiens leur ont fait bon accueil; beaucoup d'entre eux suivent à pied la colonne.
19 juillet. — Journée de repos; notre cavalerie est quelque peu fatiguée de la marche sans eau des derniers jours. J'en profile pour reconnaître la région avec six hommes. Un grand sentier bien tracé et bien ouvert sous bois nous conduit dans l'est-nord-est. Nous parcourons trois lieues sans incident, bien que de nombreuses empreintes montrent que les Indiens ne sont pas éloignés. Toute la contrée paraît être le dépôts central des troupeaux des Tapuis. En grimpant sur un arbre, je note une dépression assez forte de terrain dans l'est et l'est-nord-est.
Les deux Chiriguanos de San Francisco répandent le bruit parmi les hommes que la rouie prise n'est pas celle qu'il faudrait pour aller à Puerto Pacheco, et, qu'en suivant les bords du Pilcomayo, nous serions assurés de ne pas manquer d'eau et de pâturages.
^0 juillet. — Les deux Indiens repartent, emportant mes dépêches pour Sucre. Nous campons sans avoir vu un seul indigène. La marche d'aujourd'hui est lente à cause de la forêt, bien que le sentier soit large et assez bien débroussaillé.
Les kirkinchus, petits tatous, sont ici très nombreux; les garapates également, grandes et petites. Ces dernières nous occasionnent des démangeaisons continuelles.
21 juillet. — Étape assez bonne, Une mule est fourbue
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et nous Fabandonnons. La Iroupe souffre de la soif : nous campons à cinq heures du soir sans avoir trouvé une goutte d'eau. Je fais distribuer trois barils sur les cinq qui nous restent. Toute la plaine est sillonnée de sentiers.
U semble que les Indiens ne viennent ici que pour chasser. Une grande plaine découverte, orientée du nord au sud, nourrit guanacos, avestruz, zurris ou autruches, sangliers, tojos, cerfs, jaguars. Les ranchos sont abandonnés de longue date; de nombreux trous disent qu'on a dû extraire du sol ces racines de cipoi qui abreuvent les Indiens et leurs montures. Des traces de cavaliers indigènes, dans le nord-nord-est, paraissent remonter à quinze ou vingt jours.
Toute cette région est sableuse, et l'eau très rare.
ê^ juillet. — Je pars en avant avec quatre ou cinq hommes reconnaître le sentier et les aiguades ; la plaine immense s'étend du nord au sud, limitée du côté de l'est par la forêt, épaisse et compacte.
Le sentier se dirige toujours vers le nord-nord-est. Cette persistance me désespère ; elle me fait pressentir l'impossibilité de faire de l'est, le rhumb dont nous aurions besoin. Les trous de cipoi sont de plus en plus nombreux : l'espoir de trouver de l'eau devient bien précaire.
A dix heures, toutes nos recherches ayant été inutiles, j'arrête la marche. Entre temps, trois hommes de l'avantgarde poussent la reconnaissance à une demi-lieue dans le nord sans être mieux favorisés. L'absence de l'eau se fait sentir partout. Les sentiers s'orientent invariablement dans le nord, et les ranchos sont abandonnés de longue date.
La chaleur est suffocante ; les fantassins n'avancent qu'au prix des plus grandes difficultés, mourant de soif par une température de 42 degrés centigrades à l'ombre. 11 me paraît dangereux de pousser plus avant; nous aurons juste assez de force pour battre en retraite sur l'aiguade de Cumbarurenda, éloignée de près de 80 kilomètres.
Je donne l'ordre du retour, à la satisfaction générale; pendant notre arrêt à Gumbarurenda, nous fabriquerons des outres avec nos hamacs de grosse toile, puis on reprendra
l'itinéraire au point où nous laissons le camp, sous la garde d'une dizaine d'hommes. L'orage semble près d'éclater; quelques gouttes de pluie humectent la terre, nous buvons celles qui s'amassent sur les feuilles des arbres. Vers le soir, l'averse paraît encore plus probable; nous disposons aussitôt hamacs, couvertures, tentes, etc., de façon à ne rien perdre de cette eau dont nous avons si grand besoin. La pluie tombe, mais peu abondante, et nous avons toutes les peines du monde à sauvegarder les petites quantités qui s'amassent dans nos hamacs de cuir, car nos animaux envahissent le campement et nous disputent les moindres dépôts; toute la nuit se passe de cette façon.
23 juillet. — Mules et chevaux étant très fatigués, j'ordonne d'alléger leurs charges. Chacun passe en revue ses appartenances, et nous faisons un autodafé de tout ce qui ne nous paraît point de première nécessité.
J'utilise cette halte pour tenter une dernière reconnaissance; trois hommes vont dans le sud pendant que j'opère moi-même dans le nord.
La première escouade enfile un grand sentier, et trouve, à deux lieues et demie, un rancho abandonné; un petit puits, à sec depuis longtemps, avait été creusé à côté ; les traces de chevaux disparaissent peu à peu ; les ranchos ressemblent assez à ceux des Missions. Un tronc de samuhu taillé et évidé prouve que l'eau est rare dans les environs.
Dans le nord, le sentier traverse encore l'immense plaine sablonneuse et déserte; des empreintes d'Indiens à cheval indiquent, par la multiphcité des directions, la course d'un chasseur poursuivant le gibier. Le terrain est ondulé quelque peu, les plis orientés du nord au sud. Après quatre lieues d'une marche rapide, où nous ne trouvons pas le moindre puits, nous décidons de retourner sur nos pas.
,24 juillet. — Pendant que la colonne se prépare à battre en retraite sur les puits de Gumbarurenda, je pars avec six hommes pour un dernier effort dans l'est. Nous traversons quelques bordures de forêt, sans noter le moindre routin; à neuf heures, le bois devient épais et compact.
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Je cherche un arbre élevé, un quebracho, qui me permette de dominer la région.
J'y grimpe, mais la forêt s'étend dans l'est sans solution de continuité. Le même terrain sableux se perd au nord et au sud sans modifier en rien l'aspect uniformément désert et désespérant des vastes pampas qui constituent la partie centrale du Chaeo boréal. Nous revenons donc vers la colonne, que nous rejoignons à trois lieues de là. On abat à coups de fusil un cheval fourbu. Nous campons à l'extrémité de la plaine pour être prêts demain à pénétrer dans Ija forêt.
25 juillet, — Je pars en avant, emmenant les femmes des muletiers et les animaux de boucherie, afin de retarder le moins possible la marche du convoi. Les animaux sentent l'eau et allongent le pas; puis ils se lancent au trot et au galop. Vers quatre heures, nous sommes à Cumbarurcnda. Le convoi nous rejoint et on établit le campement à proximité des puits, au milieu de beaux pâturages. J'ordonne un repos de cinq jours ; l'avant-garde ira reconnaître la région d'où nous avons dû nous retirer.
Pendant ces cinq jours de marche où l'eau manqua totalement, la distance parcourue en allées et venues fut de 235 kilomètres à travers une arène aride, déserte, où nous n'avons aperçu un seul animal. Cette région était celle que l'on avait observée du San Miguel de Ghiquitos, limitée à l'est par une forêt impénétrable qui s'étend jusqu'au Paraguay, et forme, dans sa partie orientale, voisine de Puerto Pacheco, une dépression où s'amassent les eaux du versant de Ghiquitos et celles de la grande lagune de Xarayes. Celte dépression porte le nom de Ninaquiguda sur la carte d'Azara et constitue une des difficultés les plus sérieuses du tracé de la route de Puerto Pacheco vers le centre.
27 juillet, — Les hamacs sont passés en revue, et j'ordonne de tailler et de coudre quarante outres destinées au transport de Teau. Je me heurte contre des hésitations, voire des résistances; finalement, le commandant militaire vient m'informer que les hommes sont résolus à ne pas tenter une nouvelle marche dans le nord, qu'ils
refusent de retourner sur les plaines de la < Désolation » et de continuer vers Puerto Pacheco. A part deux ou trois, tous sont du même avis.
28 juillet. — La reconnaissance que je pousse aujourd'hui dans les environs me permet de conclure, après inspection minutieuse du terrain, que les puits de Cumbarurenda ont dû être creusés de main d'homme. La disposition des pentes, la combinaison des canaux d'irrigation me paraissent au-dessus de Tintelligence des Indiens. Des chrétiens sans doute, peut-être des missionnaires de San Ignacio de Samucos, auront habité la région.
Le nombre des puits s'élève à 27, dont quatre contiennent actuellement assez d'eau. Celui des canaux d'irrigation est de 12, dont un grand, un moyen à double pente et dix petits.
30 juillet. — Il m'est difficile d'arriver à faire coudre les outres ; Novis et Prat, par bonheur, parviennent à en fabriquer quelques-unes. Des dissensions éclatent entre les officiers de la ligne et ceux des nationaux.
3 i juillet. — Je fixe notre position astronomique.
/ *' août. — Le refus de poursuivre la marche dans le nord et le nord-est m'oblige à prendre d'autres mesures. Impuissant à contenir le mouvement avec ceux qui me sont restés fidèles, je décide que la colonne battra en retraite jusqu'à la rencontre d'un sentier dont la direction vers l'est me permettra de faire route sur Puerto Pacheco.
2 août. — Le membre de l'expédition dont j'avais prononcé l'expulsion à Machareli, et à qui j'avais pardonné, essaye encore de provoquer une révolte.
La chaleur est excessive; à deux heures, nous atteignons l'extrémité de la forêt. Je reconnais dans l'est un sentier long d'environ trois lieues, mais abandonné depuis longtemps. — Aucune trace d'eau. Un bœuf quitte le convoi et s'enfonce parmi les arbres ; un homme court à sa recherche ; lorsque nous arrivons au campement, une escouade est dépêchée pour le ramener; elle revient sans lui vers les trois heures du malin. Un nouveau détachement de quatre nationaux part avec ordre de poursuivre jusqu'à Gumbaru^
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renda, s'il est nécessaire, car ce soldat est un de nos plus vaillants compagnons.
3 août. — L'officier qui commandait l'arrière-garde, coupable d'avoir laissé cet homme en route, cherche à insinuer que la désertion a été volontaire. Étant donnés le caractère et l'esprit décidé de l'absent, cette accusation ne lient pas debout.
4 août. — L'escouade nous ramène enfin notre homme, qu'elle a rencontré près de Gumbarurenda.
Cl. Caslillo, le commandant des nationaux, formule contre le vieux et brave capitaine Torrès, de la ligne, et sans les justifier, les charges les plus graves : il assure qu'un conflit est sur le point d'éclater entre la troupe et les miliciens.
ô août. — Kausokai, où je prépare un nouveau voyage dans le désert. Je suis résolu celte fois à me dégager de toutes les entraves possibles.
6 août. — Une petite aiguade découverte dans Test me permet d'y installer la colonne. Les nationaux n'encouragent guère mes projets. Quand je parle de faire juger par un conseil de guerre l'officier d'arrière-garde coupable d'avoir abandonné son subalterne, le commandant me déclare que si je passe outre, tous ses hommes vont se soulever. J'apprends que des groupes se forment et délibèrent secrètement.
Les provocations ne tardent pas, en effet; mais avant de paraître les remarquer, je veux une bonne aiguade qui me permette de prendre certaines dispositions ; je pousse donc une pointe dans l'est. Les campos sont incendiés par les Indiens qui fuient devant les éclaireurs ; nous nous emparons de sept d'entre eux qui nous guident jusqu'à un grand lac, où l'eau est à souhait.
Le soir, je retourne au campement, où règne le plus grand silence. Je fais appeler le capitaine commandant; il se présente à moitié ivre et me dit d'un ton rogue ne pouvoir plus répondre des nationaux : onze d'entre eux sont bien décidés à déserter; au surplus, je les mène tous à une mort certaine ; les vivres sont insuffisants, etc.
Regardant bien en face cet ancien camarade de noire campagne de 1883, cet homme qui jusqu'à maintenant avait fait preuve de sang-froid et de courage, je lui déclare que, porteur du pavillon de sa pairie, je ne laisserai, moi vivant, personne me Tarracher. Il pleure, il sanglote. Mais ma résolution est prise, et je passe la nuit à préparer les mesures nécessaires pour en finir.
7 août, — Par ordre général, je décide le dépari immédiat d'une escouade pour la Colonie Grevaux, chargée de nous procurer des vivres; cette escouade, je la compose de tous ceux des nationaux dont Tesprit de révolte est manifeste. J'en donne le commandement au capitaine Caslillo, qui fait trisle figure; il sent combien ce voyage est gros de conséquences. Il me prie de le relever de ses fonctions; je m'y refuse. Je nomme un délégué avec pouvoir de me représenter près des autorités militaires de la colonie, puis, à onze heures, le détachement s'ébranle.
De mon côté, je lève le camp et le transporte au bord de la grande lagune. La première partie de mon programme est réalisée, il ne me reste plus qu'à remplir la seconde. Je me mets aussitôt à l'œuvre.
8 août. — En opérant la reconnaissance de la région, je note que les sentiers se croisent en tous sens, que les aiguades sont fréquentes et abondent en eau de bonne qualité. J'entrevois la possibilité de tenter un dernier effort.
/ / août, — Je laisse le commandement de la colonne au plus jeune capitaine avec ordre de se replier sur la Colonie Crevaux en attendant mon retour, puis je pars avec mon escouade à cinq heures du soir. Au nouveau campement, je rédige mes dernières instructions, que deux messagers sont chargés de transmettre à leur cdresse.
Dans une lettre au Ministre des affaires étrangères, j'expliquais que, par suite de la rareté de l'eau, de l'état des hommes, harassés par une lutte de huit mois, nous attaquions pour la troisième fois la zone dangereuse en appuyant notre droite sur le versant du Pilcomayo, afin de réaliser par un mouvement tournant la traversée de cette région; je n'emmenais avec moi que vingt hommes, laissant
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les autres campés en face de la Colonie Grevaux ; je terminais enfin par ces mots : « Ou nous passerons, ou nous resterons ; dans les deux cas, Thonneur du pavillon et la dignité de l'expédition restent saufs! >
En route à six heures et demie ; à neuf heures, nous trouvons des ranchos vides. Un sentier nous conduit, droit dans le nord, à une aiguade tarie. Nous obliquons dans Tesl-sud-esl, les Indiens fuyant devant nous. Dans les bois nous découvrons une petite mare, au bord de laquelle on se repose quelques instants, car la chaleur est terrible. A deux heures, nous reprenons la marche, de plus en plus difficile, par suite de l'épaisseur de la forêt et de l'étroilesse du sentier.
Le sol est argileux et les champs sont couverts de riches pâturages. Nous campons à cinq heures.
13 août. — A dix heures, nous surprenons quatre Indiens Tobas qui détalent dans la forêt. Un peu plus loin, d'autres se dérobent aussi. Le sentier nous conduit dans l'est-sud est. 11 est large et bien tracé; c'est une grande voie de communication à laquelle viennent aboutir de nombreux routins de moindre importance. Toute la région paraît très habitée; il y a abondance d'eau. A onze heures, nous apercevons quatre beaux chevaux qui paissent dans la prairie; je donne ordre de passer sans les toucher et même de les éloigner s'ils venaient à joindre le convoi. Un Toba nous avise que nous trouverons vers le soir une grande lagune.
Tous les ranchos sont vides; les troupeaux de mules, chevaux et moutons paraissent fuir devant nous.
14 août. — Marche excellente, les sentiers se multiplient. Vers deux heures nous tombons sur des ranchos habités. Les Indiens ne paraissent pas s'effrayer de notre présence, ce sont des Chorolis. Ils échangent quelques moutons contre du tabac et des étoffes.
Nous établissons le campement au bord d'un petit ruisseau. Les Indiens s'empressent autour de nous. Je leur donne des verroteries. Ils parlent un idiome que j'entends pour la
première fois et qui n'a rien de commun avec celui des autres Irîbus <\u Chaco. La race est grande el forte. Hommes et femmes se percent les oreilles. Presque toutes ces dernières ont les clieveus coupés ras. Quelques-uns se tatouent en partie ia ligure el le corps.
Plusieurs de nos hSles prennent la fuite, effrayées par les jaguars, très communs dans la région. Les Indiens se lancent sur leurs traces et nous les ramènent aussitôt.
Ce matin, de très bonne heure, Indiens el Indiennes
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nous viennent visiter. — La marche est Iwnne, les naturels nous guident. A une heure, nous trouvons une vaste lagune, et un peu plus lard, les rives d'un grand lac. Le territoire parait très peuplé, à en juger par le nombre des ranchos et par celui des Indiens qui débouqueni de toutes parts.
Ils se présentent sans armes, mais peu à peu ils nous entourent et envahissent le bivouac. J'essaye vainement de les faire déguerpir. Ils nous témoignent un inlérèt exagéré. Les femmes, jeunes et vieilles, dansent autour de nous, elles sautent, elles gambadent, elles nous frappent la poitrine. Les hommes ont l'air de [lasser la revue de nos bagages. ' Ici, dit l'un en montrant un sac. c'est la farine I
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là, c'est le labac! > Le plus grand nombre suit avec sollicitude la marche de ma plume sur mon journal. Presque tous ces Indiens sont des Tobas; j'en reconnais beaucoup pour les avoir vus aux Missions.
L'un d'eux, très surexcité, s'agite au milieu des autres : à son intonation et à ses gestes, il me semble expliquer que notre venue entraînera celle de nouveaux Carayes; les chrétiens s'empareront de leurs territoires,... puis me montrant la plante de ses pieds, il en frappe le sol avec véhémence : celte terre est à lui, elle lui vient de ses pères; c'est là qu'il est né, c'est là qu'il a vécu!
Les Indiens ne veulent point quitter le bivouac : ils sont, pour le moins, au nombre de cinq cents. Nous sommes noyés au milieu de leur masse. Ils tiennent pardessus tout à nous servir de guides demain matin. En leur promettant tout ce qu'ils veulent, en leur distribuant du labac, je les décide enfin à nous laisser en paix. Ils se retirent pour camper à quelques pas. Le gros de leurs forces doit être dans le sud. Nous passons toute la nuit sur pied; le bruit des chants et des conversations montre que, de leur côté, ils ne dorment guère mieux. La situation paraît aventurée à plusieurs de nos camarades, mais la présence de la Yalla parmi les visiteurs m'a rendu quelque confiance.
Cet après-midi, elle m'a demandé, par signes, de me rendre au bord oriental de la lagune, lorsque la lune serait au méridien. Je n'ai garde de manquer le rendez-vous.
Les Tobas, les Tapihélés et les Noctènes, me dit-elle, sont réunis en grand nombre à une journée de marche ; ils vous attendent pour vous tomber dessus; aussi ont-ils envoyé quelques-uns des leurs pour vous conduire de ce côté; des Indiens des Missions sont venus leur dire de ne pas être plus longtemps sonsos (des imbéciles), car tu veux t'emparer de leur territoire; il faut vous faire la guerre par tous les moyens possibles. Les cris et lés chants de ce soir sont les prémices de l'allégresse des Tobas ; ils fêlent déjà le massacre de demain ; tous ont dissimulé leurs armes, flèches, lances, massues, dans les
herbes et dans les bois. — Je lui réponds que demain je regagnerai notre dernière étape , évitant ainsi le piège tendu sous nos pas.
La concentration des Indiens était donc chose certaine, et, malgré leurs belles paroles, l'attaque était imminente; des émissaires venant des Missions parcouraient leurs tribus et les excitaient au combat!
16 août. — Vers trois heures du malin j'ordonne que, sans bruit, on harnache les bétes, et que chacun se tienne prêt à défiler aux premières lueurs du jour. Les Indiens s'aperçoivent de nos mouvemenls. Us s'avancent vers nous. Pendant la nuit leur nombre n'a fait que s'accroître ; il en sort de tous les côtés. Jusqu'au dernier moment je leur fais accroire que nous allons suivre la direction vers laquelle ils veulent absolument nous entraîner. Puis mes hommes montent à cheval, et nous poussons rapidement au nordest sans tenir compte des jérémiades des naturels. Ils saisissent ma monture par la bride, cherchant à la faire obliquer. C'est le moment critique, car un refus formel pourrait amener l'assaut.
Je leur déclare alors qu'il nous faut aller au-devant de nos compagnons qui arrivent en nombre, conduits par le P. Doroteo. Cette nouvelle paraît les désappointer vivement. J'insiste de plus belle sur la prochaine arrivée d'une fort grosse Iroupe. Assertion absolument inexacte, et qui n'avait d'au Ire but que de semer le trouble parmi eux. La position que nous occupions était assez dangereuse, car cette région, toute couverte de petits bouquets d'arbres, abritait des multitudes d'Indiens. Je leur promis de revenir à midi et de prendre alors le sentier qu'ils me recommandaient avec tant d'instances.
Cette conversation ne dure pas plus de deux minutes ; puis, d'un bond, je fais sauter mon cheval; les Indiens lâchent la bride; nous défilons, précédés par quelques-uns, suivis par les autres, qui se forment en groupes serrés. L'officier de l'arrière-garde me fait prévenir que quelquesuns portent de très volumineux paquets de flèches, soigneusement cachées auparavant, et qu'ils se partagent dans
les jungles. Nous pressons la marche jusqu'à ce que je trouve une plaine. Près des ranchos, un des Tobas m'appelanl son compadre (compère), m'engage à faire halle et essaye de vaincre ma résistance en déclarant que plus loin il n'y a pas d'eau. Mais nous hâtons le pas; le nombre des Indiens augmente à tout instant.
Sauf s'ils sont attaqués, je donne ordre aux hommes de ne pas tirer sans commandement. Nous ariivons ainsi au point où s'ouvre devant nous une plaine couverte de symbolare% (sorte de graminée). La position devient meilleure et je fais signifier aux Indiens d'avoir à se retirer ; s'ils persistent à nous escorter en armes, nous ouvrirons le feu. Ils hésitent, ils se consultent : nous en profitons pour traverser l'espace découvert et entrer dans la forêt.
Ils s'éloignent en maugréant. Nous sommes enfin débarrassés de leur présence, trop intéressée pour ne pas être inquiétante, car, en dernier lieu, leur nombre pouvait bien monter à deux mille.
Notre stratagème a réussi et plus que jamais nous avons constaté qu'en plein Chaco l'autorité des Pères n'est pas à mépriser. Nous campons sous bois vers trois heures. Toute crainte d'un assaut paraît écartée; néanmoins, ou fait bonne garde.
i 7 août, — Nous marchons vers l'est vrai, à la hauteur du vingt-deuxième parallèle, limite provisoire des territoires bolivien et paraguayen. A dix heures, on trouve un puits d'eau douce. Nous faisons halte quelques instants avant de reprendre notre route par le sentier, maintenant large et bien ouvert. A deux heures, une branche de duraznillo crève le ventre d'une mule de charge, qui s'affaisse expirante ; une balle dans l'oreille met fin à son agonie.
Les traces des cavahers indiens reparaissent à proximité des ranchos, désertés depuis peu ; ces indigènes possèdent beaucoup de chevaux. Deux grands sentiers se détachent du village, l'un canduisant au nord-nord-est et l'autre à l'ouest-sud-ouest.
Nous avons coupé aujourd'hui sept ou huit petites quebradas sans eau ; on campe près d'une aiguade.
La nuil se passe, très calme; nous continuons Touverlure du routin à Taide de la hache et du machéié : les hommes travaillent avec énergie. Vers deux heures, on découvre une quebradita où Teau et les pâturages abondent; nous campons pendant qu'une équipe continue la trocha pour accélérer la marche de demain.
On rencontre une assez grande quantité de ces cahutes où Tobas et Tapihétés se mettent à raiïût pour sur[)rendre urinas^ tapirs, sangliers, pécaris, cerfs, etc.
Un de nos camarades, revenant d'explorer le sud de la quebrada, surprend sept Indiens, qui disparaissent à sa vue. Trois hommes sont malades de la fièvre.
i9 août, — Avant d'abandonner le bivouac, j'allache des verroteries aux branches des arbres, et y dépose quelques paquets de tabac, pour que les Tapihétés qui suivent nos traces, ne puissent se méprendre sur nos intentions.
Mais, vers les neuf heures, nous entendons des cris à l'arrière-garde ; le clairon sonne : c'est l'attaque ! Engagés les uns derrière les autres, au miUeu du bois, à la queue leu leu, je me reporte, non sans difficulté, de l'avanl-garde à l'arrière, accompagné de Novis. Chacun défend son poste, les numéros pairs tirant à droite, les impairs à gauche ; une branche désarçonne Novis ; nous n'apercevons les Indiens qu'à travers les ramures qui gênent leurs mouvements; leurs cris et \mviî japapeo^ retentissent de tous côtés. — Les malheureux se font tuer bêtement à vingt ou trente pas sans même nous décocher leurs flèches, dans l'impossibilité absolue où ils sont de bander leurs arcs.
Au bout d'un instant ils détalent, laissant leurs morts entre nos mains. Nous dépouillons ceux-ci de leurs ponchos et de leurs armes, qu'on garde pour les collections. Ce sont des hommes de grande taille et fortement musclés; les cheveux sont coupés ras, la peau des genoux est cornée, rugueuse et épaisse, les oreilles sont percées d'un petit trou.
Leur assaut a manqué par le seul fait de l'arrivée de trois hommes qui venaient à une assez grande dislance du
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détachement, ramenant une mule qui s'était échappée. Les Indiens, croyant avoir le temps de leur couper la retraite, fondirent sur eux au moment où ils allaient entrer sous le couvert au débouché d'une petite plaine : d'où l'attaque précipitée dans laquelle il en péril une demi-douzaine. De notre côté, deux mules furent légèrement blessées.
A quatre heures, on instaUe le camp dans une clairière; puis on attache les animaux, en prévision de quelque alerte.
20 août. — Les sifflements des Indiens ont seuls troublé notre sommeil ; l'ennemi semble opérer un mouvement de concentration sur notre gauche; mais il n'ose s'aventurer plus près. Je pousse mes éclaireurs en avant : les naturels s'éloignent; nous leur dépêchons quelques balles.
La marche est lente, car la forêt de duraznillos oblige à s'ouvrir passage à coup de hache et de machété. On se dirige sur un petit bouquet de palmiers dans l'est-sudest. A trois heures, les hommes se couchent, éreinlés par leur lutte avec les branches et les ronces. J'ordonne de tuer un cheval pour faire diversion à ce sempiternel charqui. L'examen auquel je procède du haut d'un arbre ne me révèle autre chose que la fatigante uniformité de la sylve; dans l'est, seulement, quelques groupes de palmiers.
Plusieurs sentinelles se laissent surprendre en flagrant délit de sommeil; le petit nombre des hommes ne permet pas de les remplacer. Nous tuons un crotale long de 1 m. 50. Les Indiens n'ont pas donné signe de vie.
2i août. — La trouée à la hache nous coûte les plus énergiques efforts; les bosquets de palmiers se succèdent plus fréquents, mais l'eau se fait de plus en plus rare. Nous campons de très bonne heure, afin de donner quelque repos aux hommes et aux bêtes. Les gens de bonne volonté continuent à déblayer le sentier. Nos animaux, effrayés par les jaguars, brisent leurs liens et s'éparpillent dans le bois.
22 août. — Avant de pousser plus loin, je renvoie au dernier puits, distant d'une lieue, toute notre cavalerie
avec ordre de remplir nos six barils de trente litres, qualre outres et des gourdes. A son retour, nous partons pour camper presque aussitôt, car Theure est avancée. Cinq hommes continuent à trocher en avant ; il faut des efforts inouïs pour tailler, à travers les bois, une ou deux lieues de route par jour. Mais nous tombons enfin sur une sente indienne qui nous mène dans l'est à une quebradita, un pli de terrain plutôt. Il contient une petite quantité d'eau boueuse où se vautrent des sangliers que notre approche met en fuite; un peu plus loin on passe devant des ranchos déserts.
La forêt est moins dense en certains endroits. Le tonnerre gronde : on se réjouit à la pensée de voir tomber la pluie, mais le vent du nord refoule dans l'est-sud-esl la bourrasque qui montait du sud .
23 août, — Nous profitons du peu d'épaisseur de la forêt pour nous ouvrir passage par le seul effort de nos animaux, qui tordent et brisent les branches. Dans Touestnord-ouest j'aperçois, à une grande distance, la cime d*un mont, qui me paraît être, d'après l'angle sous lequel je le relève, le cerro du San Miguel de Ghiquitos. Aussi loin que la vue peut s'étendre, nous sommes entourés de la même végétation uniforme, rachitique, rabougrie, dure, épineuse, que seuls les quebrachos dominent de leur imposante stature.
Le pâturage fait défaut; nos animaux en sont réduits aux feuilles de certains arbustes. Dix hommes, sur les vingt-deux de la troupe, sont assez grièvement blessés; nos vêtements tombent en lambeaux ; les provisions s'épuisent; nous rationnons avec parcimonie le peu qui nous reste de vivres.
Novis, pris de la fièvre, rêve dans son délire qu'un peintre de ses amis le conduit à travers une galerie de tableaux ne représentant que des saucissons de toute taille !
24 août, — Vers dix heures, on trouve un puits à sec; la marche est lourde; les mêmes obstacles se succèdent avec une uniformité désespérante. La dépression du ter-
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rain semble indiquer que nous aurions de Teau si la saison sèche n'était aussi persistante.
Des Indiens ont séjourné ici pour recueillir le miel des quebrachos et faire ample récolte de caraoattas ; on reconnaît leurs traces déjà anciennes par les foyers éteints sous lesquels ils ont fait cuire les racines dont ils se nourrissent.
Les quelques graminées que nous trouvons sont brûlées par le soleil; la sécheresse dure sans doute depuis très longtemps, à en juger par l'état de dureté de la couche argileuse, étoilée et fendillée. Cette remarque nous désespère : quand donc viendra la saison des pluies? Les hommes n'avancent qu'avec peine; notre ration se réduit à quatre tasses d'eau et à une lasse de café par jour.
25 août, — La chaleur est très forte et, en excitant la soif, ne contribue pas peu à épuiser nos forces.
A l'arrière-garde, le clairon sonne la halte : un homme vient de tomber, absolument à bout. Nous nous arrêtons, on le ranime et je fais distribuer à chacun une tasse d'eau. Une heure après, on reprend la marche, mais pour camper à quelques kilomètres de là.
Les hommes viennent me demander leur ration d'eau du lendemain ; je la leur refuse, ils la boiraient d'un trait, et les privations seraient bien plus grandes ensuite, (chacun reçoit une écuelle de soupe de farine de maïs ; il ne reste que deux barils d'eau. Le capitaine me fait part de la résolution de la troupe de ne pas marcher plus longtemps.
Si nous ne trouvons à boire, en effet, la situation sera critique. En vain je m'efforce d'encourager mes gens. La nuit se passe dans une perplexité terrible. Nos bêtes rompent leurs lassos et se dispersent dans la forêt à la recherche d'une eau qu'elles ne découvrent pas.
26 août. — Je propose à ceux qui ne se sentent pas la force d'aller plus loin de retourner à l'aiguade : personne ne se présente. En conséquence j'ordonne le départ; cinq veulent rester ici, et attendre le S3ir pour nous rejoindre ; ils me demandent leur ration, je la leur donne et ils s'ébranlent aussitôt; nous laissons ici une partie des bagages.
A huit heures et demie, le cheval portant la sonnette qui oriente le convoi, tombe pour ne plus se relever.
A neuf heures, les animaux de charge se couchent ou s'affaissent. Nouf abandonnons le reste de nos effets et continuons à avancer péniblement. La chaleur de midi nous suffoque, les abeilles nous torturent. Elles s'introduisent dans le nez, les oreilles, la bouche, les yeux, elles nous rendent fous. Deux hommes ne peuvent plus suivre. Je tombe moi-même presque inanimé. On sert une demiration d'eau et un plat de soupe.
Les hommes m'entourent et me supplient d'abandonner la marche en avant, vu cette chaleur atroce, cette sécheresse extrême et l'aridité de la région. Toutes leurs supplications ne font que raffermir ma résolution. Je leur rappelle l'engagement de vaincre ou de périr; nous savions avant de venir ici que l'eau nous manquerait, qu'il fallait s'attendre à une série de privations auxquelles nous allons mettre fin en surmontant les derniers obstacles qui nous séparent des banados du Paraguay.
Toulefois, ne pouvant plus contraindre personne, en face de cette disette absolue d'eau, je leur laisse la liberté de revenir sur l'aiguade pour remplir nos six barils et nos quatre outres, et d'appuyer nos derrières en cas de retraite, pendant que je poursuivrai avec les autres l'ouverture du sentier. La découverte d'une mare nous permettrait de conserver le terrain conquis au prix de tant d'efforts.
Tous les fantassins se rallient à celle proposition; huit des nationaux de la frontière, Novis et Prat demandent à marcher avec moi.
Nos compagnons s'apprêtent; nous leur remettons le reliquat des vivres : une douzaine de livres de farine, deux ou trois livres de haricots et quelques morceaux de charqui, puis les barils, outres et gourdes.
Mais ils ne savent pas charger les animaux. J'ordonne aux muletiers de les suivre. Ceux-ci protestent avec larmes qu'ils aiment mieux mourir en allant de l'avant que de retourner en arrière.
Chacun boit sa ration du dernier baril d'eau qui nous
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reste. Il est convenu que si, le soir, en arrivant à l'étape, nous avons découvert une aiguâde, nous allumerons un grand feu pour annoncer notre succès et donner rordré de se replier immédiatement sur nous.
Nous prenons congé les uns des autres. Ceux qui s*en vont jurent de revenir aussitôt de Taiguade avec une provision d'eau. La distance qui nous sépare du dernier puits est de 72 kilomètres. Puis nous nous acheminons à pied. Mon cheval, que j*ai confié aux fantassins pour remmener avec les mules dont nous n'avons pas besoin pour le transport des munitions et de mes papiers, nous rejoint au bout de quelques heures : le pauvre animal n'a point voulu battre en retraite!
Après deux heures de marche, nous trouvons une petite oasis de pinos, dont la présence semble indiquer un puits; il y est, en effet, mais à sec. Nous tombons de fatigue et d'épuisement ; nos dernières gouttes d'eau y passent. PJus rien, c'est fini! nous restons enserrés dans cette sylve monotone, rabougrie, épineuse, sans horizon. La fraîcheur de la nuit nous procure quelque soulagement.
^7 août, — Les premières lueurs du jour éclairent une scène lugubre. Quelques-uns ont le délire; leur gorge se serre ; leur vue se trouble ; leurs yeux sont hagards et fixés dans la direction où ces malheureux, étendus sur le sol, semblent indiquer du doigt l'eau qui bondit d'une cascade fantastique! Leur voix s'échappe rauque, étouffée.... Soudain, mon regard se porte sur mon cheval. Bue pensée traverse mon cerveau. Tous semblent avoir éprouvé la môme impression : la pauvre bêle est ligotée en un clin d'oeil; couchée sur le flanc, elle tend le cou au bourreau, pendant que, accroupis ou debout, nous recueillons dans des lasses le sang chaud qui jaillit de la blessure. Il m'est impossible de le boire! Mes compagnons étanchenl pour quelques minutes la soif qui les dévore ; les plus faibles sont ragaillardis. Encore un coup de collier, le dernier peut-être ! et tout couverts de sang, les mains, les bras, la barbe souillés de caillots, nous rentrons dans la forêt aux cris de : « Viva Bolivia! » La troupe s'y fraye passage sur
une lieue environ. Partout l'aridité, la sécheresse, le désert de la forêt !
Cette fois, nous sommes à bout. Nous abandonnons tout, et même les montures, dissimulant dans les ronces munilions et papiers. C'est la retraite, une retraite de plus de quatre-vingts kilomètres, sur une route sans eau, et cela, après une lutte vaillamment soutenue pendant huit jours!
Pourvu que nos compagnons nous viennent secourir! Mais, au campement où nous nous étions séparés, nous retrouvons les barils vides : les sangles qui les retenaient aux mules ont été coupées; plus loin, c'est le clairon du trompette que nous ramassons au pied d'un arbre; nos malles, nos bagages gisent çà et là, pillés, évenlrés. Qu'est-il donc arrivé? L'horreur de la situation nous cloue sur place. Les Indiens ont-ils mis l'escouade en déroute? J'aimerais mieux tout croire et ne pas supposer un instant que, pour gagner plus vite Taiguade, nos compagnons se sont débarrassés de ce qui aurait relardé leur marche.
Quoi qu'il en soit, nous n'avons plus qu'à compter sur nous-mêmes : j'ordonne donc de pousser jusqu'à extinction la marche sur Taiguade, jusqu'à ce que tous, nous gisions sur le sol ! Si l'un de nous peut arriver au but, il reviendra aussitôt porter secours aux autres.
Pendant les premières heures de l'étape, six de nos camarades tombent un à un, presque inanimés sur la route. Leurs cris de désespoir nous mettent la mort dans l'âme ! Mais que faire? A qui le tour, dans quelques minutes peut-être?
Le temps est à l'orage, le tonnerre gronde dans le sud. Ah! s'il pouvait tomber une bonne averse! Nous suivons anxieusement la marche des cumulus qui s'effrangent et noircissent : les vents du nord les rejettent dans le sud.
Vers cinq heures, mes compagnons se couchent, exténués; je ne vais guère plus loin. Sur onze que nous sommes,. un seul reste debout. C'est un Cruceno ; ses forces ne l'ont point encore trahi ; il me fait le serment de marcher jusqu'à ce qu'il arrive ou qu'il succombe : nous recueillons notre urine, que nous buvons mélangée avec un
SHCt EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
peu (le poudre de café, puis nous nous laissons aller au sommeil, attendant ce que Dieu décidera.
La fraîcheur de la nuit nous restaure quelque peu ; nous sommes en route dès l'aube. Un dernier effort, et chacun s'abreuvera de cette eau où nous nous baignons en rêve ! . . . Vers dix heures du matin, nous entendons un cri, et, au détour d'un groupe de cactus, je vois apparaître notre brave camarade suivi du vieux capitaine Torrès ; ils poussent une mule chai»gée de deux outres pleines.
Ah ! que cette eau fangeuse nous parut excellente !
Le Cruceûo nous apprit que sa marche de nuit dans la foret avait complètement épuisé ses forces lorsqu'il atteignit enfin l'aiguade; par suite de l'absence du capitaine Torrès, parti seul pour nous secourir, il dut attendre le jour avant de songer à nous rejoindre ; mais le capitaine se perdit dans la forêt, car la nuit était fort noire, et, désespéré, il revenait sur ses pas, lorsqu'il rencontra Avila, celui que nous avions sauvé dans les pampas de Gumbarurenda !
Vile je dépêchai ces deux braves vers le reste de nos gens qui attendaient la mort, couchés sur le sentier; nous autres poursuivions la marche sur l'aiguade. Quelques heures après, nous étions au milieu de nos compagnons qui nous accueillirent avec la réserve glaciale d'une conscience troublée.
Je défendis, d'ailleurs, de leur adresser la parole. Le soir du même jour, nos derniers camarades nous rejoignaient. Personne ne manquait à l'appel, mais notre dénuement était extrême.
29 août. — Nos onze compagnons, ceux qui auraient dû protéger notre marche, retournent à la Colonie Crevaux. Nous prendrons quelque repos avant de pousser plus avant la trouée du sentier.
Tout se passe avec calme. Mais nous nous retrouvons seuls ! Un des nôtres cherche à surprendre un urina à la chasse ; bientôt ses coups de fusil nous indiquent la découverte d'une aiguade : un peu plus avant dans la quebradita, deux puits de l'eau la plus limpide s'ouvrent au milieu
(l'un groupe d'arbres qui charment nos yeux. Par malheur, à ce moment même, on constaste la disparilion de treize de nos animaux. Les vivres sont épuisés; il ne nous reste qu'un peu de coca et du tabac. On tue un cheval ; nous mangeons et buvons à cœur joie. L'espérance renaît, nous resterons ici quelques jours avant de retourner au point extrême de la roule pour continuer la troc ha.
30 août. — Nous nous réveillons transis par l'humidité. On taille des vêtements dans les cuirs qui servaient à protéger les charges ; on dévore des rôtis de cheval dont les dimensions dépassent toute créance.
3 i août. — Inquiet sur les risques que courent dans la forêt nos bagages et les papiers de la colonne, je décide de partir aujourd'hui même. Nous retrouvons intacts les débris de nos charges. On campe à cinq heures et demie.
/er septembre. — La poche qui contenait les quelques haricots confiés aux hommes partis pour la Colonie Grevaux a été ouverte à coups de couteau ; nous ramassons quelques grains sur le sable du sentier. Les manches du gilet de laine de Novis ont été coupées et les fragments gisent épars. Mais, au campement, aucun Indien n'est venu passer en revue ce que nous avions laissé ; mes papiers sont au complet. Nous tuons un autre cheval et j'envoie recueillir les barils vides, si nécessaires pour le transport de l'eau. Le matin les hommes reviennent avec les charges complètes ; nous perdons quatre mules dans la marche d'aujourd'hui.
.2 septembre. — L'étape nous conduit au campement dit de rOvero degoilado, où j'ai fait tuer mon cheval; une demi -douzaine des nôtres vont à l'aiguade pour remplir les barils et les outres.
Vers sept heures du soir, nous sommes à l'Overo avec la partie la plus importante des charges.
3 septembre. — En attendant le retour de nos gens, trois d'entre nous abattent deux troncs de samuhu, qu'ils creusent pour en faire des auges destinées à l'eau qu'on nous apporte ; je vais à la recherche d'une nouvelle aiguade.
En suivant un sentier abandonné de longue date, nous arrivons à des ranchos inhabités; le puits est à sec. Plus
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avant dans la forêt, les quebrachos, les caclus, les duraznillos nous ferment tout passage.
Nous n'avions ni bu ni mangé depuis quarante-deux heures, quand nous rentrons au campement; nos trois compagnons ont fait une auge pouvant contenir une cinquantaine de litres. Nous mettons en charqui le reste du cheval, trompant notre soif en suçant des tiges de caclus; Tattente nous paraît bien longue.
4 septembre. — Pourvu qu'il ne soit pas arrivé d'accicidents à nos camarades retournés au puits ! Impossible de tenir debout : nous restons couchés sur le sol ou dans les hamacs. Enfm, vers dix heures, des coups de maehélé se font entendre : la petite équipe revient avec un chargement d'eau complet.
Les animaux ont difficilement supporté cette marché de soixante-douze kilomètres. Deux ont pris la fuite dans le bois. Les Indiens suivaient de loin Tescouade.
5 septembre, — Nous ne sommes plus que onze, et, ce petit nombre, il me faut le répartir de la façon suivante : quatre hommes retourneront à Taiguade avec toutes les bêtes pour les désaltérer à fond. Ils y resteront jusqu'à jeudi soir, 8 septembre, et vendredi matin, avec un chargement d'eau, ils se mettront en route pour notre campement distant de 72 kilomètres. Cinq autres travailleront au sentier; les deux derniers feront bonne garde à l'Overo, et soigneront l'eau déposée dans les samuhus.
L'orage menace tout le jour; s'il pouvait tomber une bonne pluie, comme nous romprions vite ce mur de bois de fer qui nous enserre de toutes parts! C'est notre meilleur espoir : une seule averse» et la victoire est à nous, et nous arrivons au Paraguay ! Mais les mêmes phénomènes se produisent : les vents du nord balayent les masses nuageuses, et nous en sommes pour une nouvelle déception. La dissémination de nos hommes en groupes de quatre, cinq et deux, ne laisse pas de me préoccuper dans le cas d'une attaque; mais nous n'avons pas le choix; d'ailleurs, les munitions abondent.
6 septembre, — L'un des hommes préposés à la trouée
du sentier vient chercher la ration d*eau et de charqui pour lui et ses compagnons. La forêt continue très épaisse ; ils n'ont trouvé qu'un puits desséché. Je promets vingt-cinq francs au premier qui découvrira quelque mare contenant un peu d'eau.
L'atmosphère est lourde et chargée ; je note avec anxiété les oscillations du baromèlre. A la nuit, la lueur des éclairs diffus se reflète dans l'ouest, mais l'orage passe au sud, puis à l'est, et le vent du nord ne mollit pas. Croyant que l'averse allait tomber, nous avions disposé hamacs et couvertures pour recueillir le plus possible de cette eau dont nous sommes privés depuis si longtemps : mais à deux heures du matin, le ciel se nettoie; encore une espérance frustrée !
Le chef de l'équipe est secoué par la fièvre. La chaleur du jour est intolérable et une ration quotidienne de huit tasses d'eau ne suffit pas aux travailleurs.
7 septembre, — Visite à nos pionniers : Novis, en retournant au dépôt, perd sa mule, qui tombe épuisée. Il nous signale sa détresse par quelques coups de fusil. A la tête de l'équipe, nous pratiquons une trouée de quelques kilomètres, mais à onze heures nous sommes exténués ; une halte de plusieurs heures nous repose un peu. Grimpant sur un quebracho, je vois moutonner partout l'immense surface de la forêt. Quebrachos, samuhus, cactus et duraznillos s'étendent à perte de vue et de tous les côtés ; aucune dépression de terrain ; nous trouvons un puits, mais il est à sec; les épines de cactus et de caraotta nous déchirent pieds et mains.
Un morceau de charqui de cheval constitue notre unique repas : la soif guérit de la faim, car nous n'avons par jour que huit tasses d'eau ; on la boit, moitié à la distribution, moitié avec de la coca. Une grande quantité de martinets prennent leurs ébals au-dessus de nos têtes; à l'aurore, un vaste banc de nuages compacts semble s'élever de terre, du côté de Test, et orienté du nord au sud. Nous ne serions pas loin de quelque grande rivière ou d'un barïado.
A deux heures, nous reprenons la marche ; à quatre
heures , nous nous arrêtons, fourbus. De la cime (l'im quebracho, je ne vois, dans le nord, que la forêt éternelle, mais un bouquet de pinos se dessine dans l'est; je l'envoie reconnaître. Un petit sentier d'Indiens nous mène à des ranchos abandonnés. De l'Overo jusqu'ici, nous avons taillé quinze kilomètres en plein bois. Une bourrasque semble se préparer dans le sud ; peut-être cette fois auronsnous enfin la pluie ! Gomme toujours, nous nous mettons en mesure de la bien accueillir; quelques-uns même, l'escomptant par avance, boivent leur ration d'un trait. Les éclairs brillent de toutes parts; mais c'est tout ce que nous donne l'orage. La nuit se passe dans une attente qui nous irrite.
8 septembre. — A six heures, hache etmachété en main, nous arrivons sur un petit sentier et un puits desséché; un ruban de pampa, large de cent cinquante mètres, se déploie devant nous. Ah ! si cette maudite forêt ne nous, tenait en prison, comme nous atteindrions vite le versant du Paraguay! Des pigeons ramiers passent rapides au-dessus de nos têtes. Certainement l'eau n'est pas loin, car, de la cime d'un quebracho, je suis le vol du matin et du soir, et toujours ces oiseaux vont dans la direction de l'est . Deux grues prennent leur essor presque à nous toucher ; voici les traces fraîches d'un tapir. Nous ouvrons aujourd'hui douze cents mètres de voie, mais nous n'avons plus d'eau; un signal de Novis m'apprend que celle du dépôt est épuisée. Nous sommes à jeudi, et seule l'arrivée de Torrès pourra nous en procurer.
Un des nôtres est pris d'un violent accès de fièvre. Je parcours encore, mais sans rien découvrir, cinq à six cents mètres vers l'est; pourtant la dépression s'accuse; peutêtre une journée de travail me permettrait-elle d'en atteindre le fond et d'y trouver quelque mare pour gagner enfin le Paraguay; par malheur, l'état d'épuisement des hommes nous oblige à revenir au bivouac pour y attendre une nouvelle provision d'eau.
9 septembre. — La chaleur a été très forte cette nuit; on se couche tout nus, enfoncés dans le sable. Avant de retourner sur nos pas, je fais une petite reconnaissance
iana le nord. Grimpé sur un quebracho, j'apei'çois deux tourbillons de fumée, l'un dans î'esl-nord-esl, l'autre dons l'ouesl-sud-ouesl; la forêl ne s'éclaircit pas, je ne retrouve pas ma route, et j'erre, fort anxieux, pendant près d'une demi-heure; je retombe enfin sur la piste. Novis et Prat sont étendus sur le sol> incapables de se inijuvoir. J'es|)ère
que, suivant mes insirudiuns, nos camarades nous appoileroui de l'eau demain soir,
/ septembre. — Nous n'avons pas eu la force de nous lever; tous les sept nous gisons sur le sol, attendant l'arrivée des camarades. A deux pas, le cadavre de mon cheval sert de pâture aux urubus qui surveillent noire agonie; à l'ombie d'un pin et sooa prononcer une parole, nous prétons l'oreiUe pour entendre plus tôt le pas de l'escouade.
A la tombée de la nuit, notre perplexité augmente ; sans nous interroger, chacun de nous éprouve les mêmes craintes que son voisin. Si les Indiens avaient attaqué nos
quatre compagnons, qu'adviendrait-il de nous, mourant de soif à 72 kilomètres dé Taiguade? Nous ne pouvons fermer Toeil, tant notre souffrance est grande, tant augmente notre appréhension. Gomme devant, nous buvons notre urine, nous suçons des feuilles de cactus.
/ / septemWe. — Au lever du jour, nos compagnons n'apparaissant pas, nous décidons de retourner à l'aiguade, plutôt que de rester inertes, en proie aux affres de la soif. Un accident seul peut être la cause de ce retard inexplicable. Abandonnant tous bagages, instruments et papiers, nous ne gardons que nos fusils et quelques munitions. On se traîne avec peine, s'affaissant à toute minute. La poussière du sentier montre des empreintes de pas : si les Indiens suivent notre piste, il est très probable que nos camarades sont bloqués, sinon morts. A neuf heures, on découvre un cipoi^ et, à tour de rôle, nous creusons le sol pour nous en emparer. Là encore, que de travail, que d'efforts! il nous faut fouiller à près de 1 m. 50! Enfin, nous l'arrachons, et suçons avec avidité la tranche qui nous revient. Tout à coup un des nôtres s'écrie qu'il entend la clochette {sensero) des mules revenant de l'aiguade ; nous le croyons dupe de la fièvre ou du délire ; mais nos oreilles perçoivent à leur tour le tintement cadencé; plus de doute, les voilà I Quelques minutes après, nous tombons dans les bras les uns des autres : de l'eau, enfin de l'eau, depuis cinquante-cinq heures que nous en sommes privés !
Nous revenons aussitôt à l'Overo : maintenant que nous sommes au complet, il n'est que temps de sauver nos papiei^.
Le retard du convoi avait été motivé par la fuite d'une mule. Les Indiens ont rôdé dans les environs de l'aiguade, mais sans oser attaquer nos compagnons. Notre campement est intact; nous dévorons à belles dents un morceau de mule crevée. A la nuit, les jaguars tournent autour de nos retranchements.
i2 septembre. — Comme nous ne pouvons, vu les traces nombreuses d'Indiens, exposer une équipe de quatre hommes à retourner seule à l'aiguade, nous y reviendrons
Dans le chaco boréal. 393
tous, et reprendrons quelques forces pour nous remettre à l'œuvre. Je profile de la jouraée pour reconnaître un petit routin qui peut-être conduirait à un puits. Les ranchos sont vides; le puits existe, et très profond, mais il est à sec; nous parcourons les abords ; tout est brûlé par la chaleur.
Il ne nous reste plus que douze chevaux ou mules sur les cinquante que nous avions emmenés.
Quatre hommes, sur mes ordres, creusent un trou pour enterrer la plus grande partie des papiers de l'expédition ; il nous est impossible de les transporter tous avec nous.
L'esprit de mes braves camarades est excellent. Plus que jamais, tous sont décidés à ne pas reculer d'une semelle et à revenir à la charge le plus tôt possible. Leur admirable résolution m'encourage à ne pas abandonner la lutte et à envisager la situation avec calme et sang-froid.
/ 3 septembre. — Nous procédons à l'enfouissement de tout ce qui nous reste, après avoir enveloppé les objets dans la bâche de cuir qui abritait les charges. On dépose dans la fosse un paquet appartenant au capitaine Torrès, un à NoviSj un à Prat et quatre à moi; ceux-ci renferment copies de lettres, livres, sextants, horizon et une petite petaca, à moitié pleine de verroterie. Nous recouvrons le tout de terre, abattant par-dessus des troncs d'arbres auxquels on met le feu, et dont les cendres dissimulent bientôt la terre fraîchement remuée.
Nous allumons ensuite d'autres foyers d'incendie, précaution fort utile pour dépister les Indiens, en quête de tout ce que nous pouvions laisser en route. Les flammes pétillent, les arbres se tordent et s'abattent. L'aspect de notre campement est lugubre. Ici ce sont des os à moitié rongés et calcinés; là, de vieilles guenilles; plus loin, des cadavres d'animaux morts à la peine. Les volutes de fumée s'échappent en tourbillons balayés par le vent. Des bouffées d'air chaud nous portent des senteurs nauséabondes.
Notre bagage sur le dos, nous reparlons pour l'aiguade. Une mule s'abat et ne se relève plus. Les traces des Indiens se mullipHent au fur et à mesure que nous avançons et nous obligent à la plus stricte vigilance. Pour permettre à
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nos bêtes de franchir la distance qui nous sépare du puits, il faut abandonner les barils vides ; on les cache dans un champ de symbolares. Nous campons vers trois heures, car la chaleur est suffocante.
Une autre mule meurt en route ; la diarrhée nous mine, trois d'entre nous sont encore plus gravement atteints; quelques parcelles de guarana apportent une légère amélioration. Nous ne pouvons fermer l'œil, la présence des Indiens nous obHgeant à faire bonne garde.
14 septembre, — Nous partons à quatre heures du matin pour éviter la chaleur du jour ; le soir, à la tombée de la nuit, nous arrivons enfm à l'aiguade. Nos jambes sont enflées par suite de collisions avec les branches ; elles nous ont meurtri le corps et la figure; quelques-uns de nos compagnons sont restés en arrière; et, vers minuit, j'envoie deux hommes avec trois mules pour transporter les blessés et les malades.
i ô septembre. — Nos camarades nous rejoignent; une fois de plus nous nous retrouvons sur le bord du puits où quelque peu d'eau nous permet de ne pas mourir de soif. Nous séjournerons ici jusqu'à ce que nous soyons en état de retourner au sentier, pour le continuer dans l'est, et enlever les obstacles qui nous séparent du Paraguay. Une grande faiblesse s'est emparée de nous, que ne parvient pas à combattre notre triste potage de charqui de mule. La diarrhée nous consume; il m'est impossible de faire un pas.
Tous nos animaux sont attachés pour la nuit ; l'un d'eux l)arvient à rompre son lazzo; nous l'entendons battre l'eau jusqu'au matin.
i 6 septembre. — Un autre mulet s'embourbe et se noie dans le puits : je le fais dépecer. Il ne nous reste plus que dix animaux, et c'est avec un soin jaloux que je les envoie tous les jours sous bonne garde au pacage, dans le sud de la quebradita.
/ 7 sept emblée. — Nous économisons le plus possible nos rations de mule : si nous ne mangeons que deux de nos bêles, les huit autres suffiront pour le transport de l'eau et des munitions. Une chance que nous n'osons es-
compter est celle d'une averse qui nous permettrait de réserver nos mules pour les blessés et les malades.
i 8 septembre. — Un des hommes me supplie de l'envoyer à la Colonie Crevaux pour demander des vivres. J'avais déjà pensé à faire part de la situation au colonel Martinez, mais Tobas et Tapihétés errent sur nos derrières et massacreraient sans pitié celui ou ceux qu'on expédierait là-bas. Il me semble qu'une moindre somme d'efforts nous est nécessaire pour rompre les oO ou 60 kilomètres de forêt qui nous séparent des baùados du Paraguay, que pour parcourir (sans compter les dangers que comporterait un [)areil mouvement) les 296 kilomètres de dislance d'ici à la Colonie Crevaux.
Quoi qu'il en soit, je tiens compte de la requête, et je réunis tous mes compagnons pour examiner avec eux les meilleures résolutions à prendre, hormis celle de retourner à la Colonie Crevaux, tentative désespérée, dangereuse et contraire aux engagements que nous avons contractés.
19 septembre. — Tous mes camarades étant rassemblés, je leur expose le plus clairement possible une si tua lion qui est l'objet de mes préoccupations constantes, je leur démontre que toute retraite sur la Colonie Crevaux est impossible, et qu'une circonstance heureuse, une averse par exemple, ou la découverte d'une aiguade, favoriserait considérablement notre entrée dans le Paraguay. Je les engage à réfléchir mûrement et à me faire connaître leurs opinions.
Le vieux capitaine Torrès et le lieutenant Canazana répondent à peu près comme suit : « Nous avons fait à la patrie le sacrifice de notre vie : un soldat n'a qu'une parole, nous sommes ici pour vous obéir, disposez de nous comme vous l'entendrez » . Ces mots me vont au cœur et produisent une excellente impression sur ceux que l'idée du retour avait fait hésiler un moment.
La chasse des palombes, des totachi, des urinas, des perroquets, qui viennent de temps en temps à Taiguade, pourrait nous aider quelque peu ; mais, n'ayant pas de fusil de chasse, nous sommes réduits à tirer à balle.
L'examen de la flore ne nous renseigne que sur sa pauvreté. On découvre toutefois un arbuste nommé tala^ dont la feuille peut se manger. Nous sommes réduits à une demi-livre de charqui par jour.
20 septembre, — Bien que le charqui soit gâté et grouillant de vers, je me vois forcé de n'en distribuer qu'une demi-ration. Nos jambes sont enflées et flageolantes; les coliques et la diarrhée nous rongent les entrailles.
Le capitaine Torrès et deux hommes vont chercher les barils abandonnés en route. Une des mules est sur le point de trépasser; nous l'abattrons demain.
2i septembre, — Deux des noires sont restés cette nuit à l'affût, mais le gibier brille par son absence. Nous dépeçons la mule et en faisons cuire le sang avec des feuilles de tala.
A quatre heures et demie, Torrès revient avec les barils. Il n'a pas vu d'Indien. Nos bêles auraient besoin de quelques jours de repos avant la marche forcée que nous en attendons. A l'aiguade, des moustiques noirs et bigarrés nous dévorent; jusqu'ici, cette engeance n'avait pas trop pullulé.
22 septembre, — Encore le supplice de Tantale ! Beaucoup de nuages, pas de pluie.
Novis, Prat, Valverde et moi couchons au pied d'un" pin sous les lambeaux de la tente.
Au lever du jour, on allume du feu, puis on va puiser l'eau boueuse, troublée par les animaux; chacun reçoit sa ration quotidienne de viande de mule ; nous faisons bouillir la coca dont, par bonheur, il nous reste encore un peu ; on grille force cigarettes, le tabac ne manquant pas non plus ; toutes les feuilles blanches de mon copie de lettres y passent. Je surveille avec anxiété les oscillations du baromètre; je rédige mon journal, le dos appuyé sur un bât.
Puis, avec Novis et Prat, nous faisons une partie de piquet dont l'enjeu, inutile de le dire, représente toutes les bonnes choses dont nous sommes privés : les uns ont une envie folle de chocolat, les autres se rabattent sur d'énormes platées (le haricots et de pommes de terre. Nos compagnons s'inté-
ressent aux gains, payables au Paraguay, et comptent les chances qui nous restent d'y arriver.
23 septembre, — Encore un espoir déçu, une bourrasque sans pluie!
J24 septembre, — De grosses mouches vertes se disputent ma ration de mule ; les asticots y forment une couche épaisse. Novis et Prat assurent que le pot-au-feu n'en sera que meilleur. L'ail et le poivre que nous y versons d'une main généreuse nous permettent au moins de n'en pas sentir le goût : quelques-uns de nos compagnons y ajoutent des feuilles de tusca en fleur ou de tala. L'état sanitaire n'est pas trop mauvais : nos jambes ont désenflé, la fièvre a disparu ; restent quelques cas de diarrhée.
25 septembre, — Nous tuons aujourd'hui une jument; notre cavalerie se trouve réduite à six mules et à six chevaux. Je fais prendre tous les jours les plus grandes précautions pour mettre ces pauvres animaux à l'abri d'un coup de main : des hommes veillent sur eux jour et nuit.
26 septembre, — La journée se passe à deviser, comme presque toujours, sur l'assaisonnement et la préparation de plats de « haulte gresse » ; nos mules reprennent* leurs forces.
Je tue un perroquet; Novis un autre, mais qui reste accroché à une branche. Nous nous congratulions du bon potage que nous allions faire des restes du premier épargnés par la balle, mais notre ami Prat oublie de vider l'estomac de l'oiseau, qui avait mangé des feuilles tendres de palmier, et nous retirons du feu une eau chaude extrêmement amère.
27 septembre, — Le départ est fixé à demain; nous continuons à travailler au sentier, comptant cette fois sur un meilleur service de nos animaux, maintenant reposés et en bon point.
Avec les cinq plus vaUdes de mes hommes, je songe à attaquer pour la troisième fois l'épaisse forêt dans laquelle nous nous débattons; nos chances de succès reposent sur le calcul suivant : dans l'hypothèse que la largeur de la zone aride et boisée où nous n'avons pas trouvé une goutte
iOS EN QUÊTE DON PROJET DE ROUTE.
(Feau doit être, au maximum, de ii lieues, je compte la franchir avec trois charges, représentant un total de 008 tasses, mettons 225 litres; la provision enfermée dans nos bouteilles et gourdes nous suffira pendant les deux premiers jours de marche, sans que nous soyons dans la nécessité de toucher à notre réserve. Or, à la fin de la deuxième journée, nous aurons atteint l'extrémité du sentier. La ration quotidienne par homme étant de six tasses d'eau, notre cambuse nous assure donc une lutte de quinze jours.
En ce qui concerne nos animaux, nous les réservons pour la trouée même; leur passage rompra les branches sur le sentier, peu large d'ailleurs, qui nous est nécessaire, car, à certains endroits, la forêt est beaucoup moins dense.
Donc, une marche de sept à huit heures à raison de 4 000 pas de 78 centimètres à l'heure, pourra fournir une étape de près de 24 kilomèlres, au moins les deux premiers jours. A la troisième journée, soutenant les forces de chacun de nos animaux par une ration d'eau de dix tasses, nous pouvons espérer franchir en sept jours la distance qui nous sépare des bafiados du Paraguay, sans compter les hasards heureux : une bonne ondée, ou la découverte d'une aiguade.
La perspective même de n'avoir plus un seul animal de selle à ce moment-là n'offre rien de bien désagréable, puisque nous serions à une distance maximum de 19 lieues du rio Paraguay où l'abondance de l'eau assure une chasse fructueuse.
La réussite du mouvement dépendra donc de la rapidité de notre marche et de la précision mathématique avec laquelle nous pourrons l'exécuter.
28 septembre. — Nous partirons dès que les animaux seront sellés et chargés.
Tout à coup l'officier de garde accourt hors d'haleine et tremblant : sur huit des animaux confiés à ses soins, six ont disparu ; il ne sait comment expliquer ce fait. Je n'en pouvais croire mes yeux et mes oreilles. Le coup qui nous frappait me fit douter de la bonne foi de mes compagnons : désireux de revenir à la Colonie Grevaux, avaient-ils caché les bêtes pour s'en servir au retour? Je prends mon fusil et
DANS LE GHAGO BOREAL. 9
me lance après elles; mais, en moins d'une heure, j'acquiers la conviclion que les voleurs sont bien les Indiens ; nous relevons sur la poussière les traces de leur passage; ils détalent avec nos mules dans la direction de l'ouest.
L'officier chargé de surveiller le campement pendant la nuit n'est donc coupable que de négligence, et ce larcin nous révèle tout à la fois l'incroyable audace des Indiens et leur intention évidente de nous barrer la retraite avant de donner l'assaut.
Quoi qu'il en soit, c'est peut-être la mort de toutes nos espérances. Mes compagnons me supplient de revenir avec eux à la Colonie Crevaux; ma résolution est inébranlable et je dicte l'ordre suivant :
« ^8 septembre i 887. — Commandement en chef de l'expédition du haut Paraguay :
< La perte de six de nos mules sur huit nous place dans une situation des plus critiques. Décidé plus que jamais à ne pas abandonner la lutte, je la soutiendrai jusqu'au dernier moment, en compagnie des expéditionnaires Novis, Prat et Valverde.
« En conséquence, les sept autres membres du détachement retourneront à la Colonie Crevaux afin de nous amener de nouveaux renforts.
< Leur retour devra s'effectuer dans les vingt- cinq jours à partir de la date présente. »
Dans la soirée, une des mules volées revient près des deux qui nous restent, et, pour éviter une nouvelle surprise, je les fais attacher toutes trois à côté de nous.
Pour la première fois depuis que nous sommes dans cette région, l'orage éclate, suivi d'ondées qui rafraîchissent la température.
Nous passons la nuit dans une anxiété terrible, attendant à chaque instant l'assaut des Indiens qui, sûrement, sont au fait de nos infortunes. Enfin, le jour se lève.
^9 septembre, — A sept heures du malin, nos compagnons nous embrassent, puis défilent silencieusement à pied, s'appuyant sur leurs fusils. Les larmes aux yeux, ils s'efforcent une dernière fois de me faire revenir sur ma
résolution. La séparalion est douloureuse, car nous avons vécu la même vie et souffert les mêmes épreuves.
A peine sommes-nous seuls que Novis, Prat ei Valverde se jettent dans mes bras : nous jurons de mourir ou d'arriver ensemble. L'émotion nous a brisés, nos jambes ne nous soutiennent plus. Pour nous arracher à ces impressions violentes, nous décidons de partir à l'instant pour l'extrémité du sentier. Prat, qui n'est plus jeune, montera une des trois mules. Les deux autres porteront nos barils d'eau, soit 200 litres environ, une pelle, deux haches et quatre machétés.
Novis met en paquet ses albums de croquis, j'en fais autant de mes carnets de voyage, et nous les chargeons sur notre dos. Nous adressons nos adieux au monde civilisé. J'enfouis au pied d'un arbre une note portant la date et riieure de notre mise en route. Chacun avancera sans se préoccuper de ceux qui tomberont à la peine; à l'endroit où l'abandonneront ses forces, il grattera de son couteau l'écorce d'un arbre pour y tailler ses initiales, si possible!
Nous partons ; dès les premiers pas, les chutes sont fréquentes : nous avons trop présumé de notre vigueur. Peut-être demain serons-nous plus en état; nous regagnons la campée.
Leslndiens,qui surveillent nos mouvements,estimenl sans doute que cette nuit ils auront facilement raison des malheureux Carayes ; en prévision d'une attaque, nous prenons position en face du lambeau de toile qui nous sert d'abri.
Vers les huit heures du soir, Tobas et Tapihétés, nous croyant endormis, se jH'écipitent tête baissée sur notre tente ; les coups de feu tirés d'en face les surprennent et jettent le trouble parmi eux. Le reste de la nuit se passe sans incident.
30 septembre. — Au moment d'organiser le départ, Valverde me fait remarquer que nous sommes à vendredi, jour néfaste; mieux vaudrait partir demain, me dit-il. Le temps, qui est à la pluie, me laisse quelque espoir d'une averse prochaine (circonstance qui décida de notre sort, comme on va voir) : donc nous restons au campement. Novis se poste à l'affût et sans le moindre succès. Nos provisions sont complètement épuisées : nous faisons calciner des os, que nous pulvérisons pour les mélanger avec
des feuilles de lala; nous soupons d'une lanière de cuir bouilli. Aucun Indien ne paraît. A la tombée de la nuit, vers sept heures, j'entends de légers craquements dans les branches du taillis : saisissant mon fusil, je me dirige en rampant du côté d'où vient le bruit. Je presse à demi la gâchette. Une Indienne, le doigt sur les lèvres, s'avance près de moi, c'est ma brave Toba : elle m'apprend que les Indiens nous entourent; ils ont volé nos cinq mules; ils ont pillé nos bagages au campement de FOvero ; ce soir ou demain ils attendent des renforts pour nous attaquer en grand nombre; d'un autre côté, elle sait que le buruhicha (grand) — elle désignait ainsi le commandant des colonies, colonel Martinez — marche à notre secours avec beaucoup de cuicos, soldats boliviens.
Elle disparut dans le bois, après m'avoir surtout engagé à ne pas nous dessaisir de nos fusils. Je revins auprès de mes compagnons que la faiblesse avait endormis, et passai toute la nuit dans une terrible anxiété !
i^^ octobre, — Au lever du jour, nous nous préparons à partir. Valverde est au bord de l'aiguade, remplissant les barils, lorsque tout à coup je l'entends crier et s'exclamer. Je me précipite vers lui : < Caïza ! Gaïza ! » dit-il, et il me montre du doigt des Indiens qui s'avancent vers nous. L'un d'eux porte au bout d'un roseau un papier plié en quatre. Je n'en puis croire mes yeux ! Prat et Novis nous rejoignent ; j'ouvre le billet ; il est du colonel Martinez et ainsi conçu :
a Si\ Thouar, « S en or,
« Manana estaremos en esa con 40 hombi'es^ dos vacas y harina^ en protecciôn de los que sacrifican su existencia por el bien de Bolivia, y todos nosotroa estamos conformes por hacer otro ianto,
€ Su afectisimo seguro servidor,
< Agustin Martinez * . »
i. « Monsieur, demain nous serons avec vous avec quarante hommes, deux vaches et de la farine, pour protéger ceux qui sacrifient leur existence pour le bien de la Bolivie, et tous nous, sommes résolus au même sacrifice. »
iO'l EN QUÊTE D*aN PROJET DE ROUTE.
J'inleiTOge les Indiens, qui me déclarent que c'est bien le buruhkha (grand) qui leur a remis ce papier, et recommandé de me l'apporter. Ces Chorotis, au nombre de neuf, voudraient nous ramener avec eux; je me borne à leur con- # fier un mot adressé au colonel Martinez pour lui dire où nous nous trouvons.
Les Chorotis nous font comprendre que les Tapihétés et Tobas nous entourent, et qu'il sera bon d'avoir nos fusils
sous la main.
Ils repartent au bout d une demi- heure. L'arrivée du colonel Martinez nous sauve, mais sa présence peut être le signal d'une nouvelle attaque des Indiens ; craignant de nous voir leur échapper, ils vont tenter un dernier assaut. Nous réunissons toutes nos cartouches ; je les fais compter : il en reste sept cents. Puis nous nous couchons sous la
lente. ,
Je rehs le billet de Martinez, un doute m envahit : € Demain, m'écrit-il, nous serons près de vous » ; or, la date est du 28 septembre et nous sommes au l''^ octobre. Le colonel ignorait donc notre position, il ne connaissait point la distança qui nous sépare de lui : les Indiens pouvaient le tromper, l'égarer et nous anéantir avant son arrivée. — Depuis déjà deux jours il devrait être icil
Toutes ces pensées m'agitaient ; je les cachai à mes compagnons, afin de leur épargner des émotions que nous n'étions presque plus en état de supporter. Chaque mmute nous rapprochait de la délivrance ou de la mort. Cette espérance se transformant soudain en une déception brutale, nous enlèverait du même coup tout ce qui nous restait de forces.
J'en suis à souhaiter l'assaut des Indiens. Si c est la dernière heure, au moins mettra- t-elle un terme aux tortures de l'attente indéfinie !
Vers quatre heures, Valverde et Novis se traînent dans le taiUis pour recueillir quelques feuilles de tala ; je reste près de Prat malade. Deux cris se font entendre ; Novis et Valverde nous hèlent, croyant qu'ils viennent de nous. Qui donc les a poussés? Nous saisissons nos armes. Mais un
Indien se présente, suivi d'un soldai bolivien qui tombe aussitôt dans nos bras, exténué ! C'est le détachement du colonel Martinez !
Voici comment il était accouru à notre aide : Des bruits alarmants circulaient à la frontière sur notre compte. Tous les jours des Indiens assuraient que les Tobas nous avaient massacrés. Un indigène s'était présenté avec des débris de vêtements qui m'avaient appartenu, affirmant que nos cadavres gisaient dans les environs de Cavayu-Repoli.
Le colonel Martinez, chef supérieur des colonies, obéissant à la fois aux instructions du gouvernement qui lui avait prescrit de protéger notre entreprise, et aux impulsions de son énergique et généreux caractère, résolut d'aller lui-même à notre recherche. Réquisitionnant les chevaux qui lui manquaient, il organisa tant bien que mal son escouade, et, après bien des difficultés, il fut en mesure de partir. Il n'avait pas de guide, mais le lieu où Tlndien affirmait avoir vu nos cadavres n'étant pas à plus d'un jour de la colonie, il n'hésita pas à se lancer en avant.
Deux détachements avaient déjà essayé de suivre nos traces, mais n'avaient pu pousser plus loin que les premiers kilomètres.
Par bonheur, à la Colonie Crevaux, Martinez fit la rencontre de deux nationaux de Caïza; ils parlaient l'idiome guarani et consentirent à accompagner l'escouade.
En même temps le P. Fr. -Sébastian Pifferi, préfet des Missions, arrivait avec une escorte de capitaines tobas. Il était en quête, assurait-il, des deux Chiriguanos qui, on s'en souvient, avaient apporté au campement de Cumbarurenda le pli adressé au P. Doroteo. Depuis plus de deux mois, ces Indiens n'avaient pas reparu. Le P. Pifferi s'efforça de démontrer au colonel Martinez que sa marche dans le Chaco serait très dangereuse pour la tranquillité de la Colonie Crevaux qu'il exposerait ainsi aux assauts des Indiens.
Passant à un autre ordre d'idées, le missionnaire étaWit ensuite que celle tournée dans le Chaco était sans utilité
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aucune : « Morts ils sont, et votre arrivée ne les ressuscitera pas! » Au surplus, ajoulait-il, Novis et Prat, qui avaient échappé au massacre, fuyaient dans la direction.de San Francisco : lui-même croyait les avoir aperçus se cachant dans une forêt de bobos.
La visite du Père qui, pour la première fois, venait à la colonie et se présentait au colonel ; son insistance, ses affirmations contredites à haule voix par l'un des Indiens qui lui faisaient escorte, surprenaient fort Martinez. Ce langage lui paraissait plus qu'étrange. Il répondit au Père que les soldats qu'il laissait à la colonie, plus habitués à manier le fusil que le goupillon, ne redoutaient nullement un assaut des Tobas : puisqu'on parlait d'un malheur, il se décidait à 'ne pas attendre au lendemain. Sur-le-champ, il fit sonner le boute-selle.
Il partit, et là où quelques jours plus lui les Indiens habitaient leurs ranchos et servaient de guides aux détachements, il ne trouva que des ruines. Les cases avaient été incendiées par les Chorotis qui fuyaient devant lui. Celle circonstance le contraria vivement, et au bout de vingtquatre heures de marche, ayant sondé fourrés et taillis pour lâcher de découvrir quelque trace.de l'expédition, il était sur le point de tourner bride pour revenir à la colonie : sans guide et tous les Indiens partis, il désespérait de nous retrouver. Mais un Choroli se présente, qui déclare qu'on lui a menti : on le trompe en lui disant que nous sommes morts; cela est faux; il sait, lui, où est notre campement, et se fail fort de l'y conduire : « Si en arrivant à l'endroit où j'ai vu les Carayes lu ne trouves pas le buruhicha^ dit-il en faisant de la main un geste pour indiquer ma barbe, lu me fusilleras! »
L'accent de sincérité de l'Indien convainquit le colonel, qui lui ordonna aussitôt de prendre la tête de l'escouade.
C'était encore la Yalla, c'était ma pauvre Toba dont le dévouement et la vigilance ne furent jamais en défaut, qui poussa ce Choroli à se proposer pour guide, alors que tous les autres disparaissaient devant la colonne !
Un dos Tobas capturés par la troupe de Martinez raconta
aux interprètes que deux Indiens venus de la Colonie Crevaux les avaient engagés à fuir pour éviter tout contact avec le huruhicha qui allait entrer dans le Chaco et mettre le pays à feu et à sang.
Qui donc, à la colonie, avait intérêt à peser sur l'espril de ces malheureux pour les empêcher de communiquer avec le colonel, et s'opposer à sa marche en le privant de renseignements et de guides?
On arpenta ainsi le désert du lever au coucher du soleil, doublant les étapes, du 25 septembre au i®' octobre. Une partie des vivres fut entraînée par le courant au passage du Pilcomayo; une mule s'abattit : toutes les provisions durent être sacrifiées. Chacun n'en supporta pas moins vaillamment les fatigues d'une marche forcée, à demiration, sous les ardeurs du soleil. Mais le jour môme du 1*" octobre, vers midi, une circonstance imprévue faillit provoquer la retraite du colonel : en coupant le sentier, il aperçut les traces laissées par le passage de nos sept compagnons qui, le 29 seplemlire, s'étaient repliés sur la Colonie Crevaux. On distinguait même l'empreinte d'un talon de botte. A celte vue, le Choroti ne voulait plus avancer, il engageait Marlinez à revenir sur la colonie, en suivant ces traces.
< Ils s'en retournent, disait-il, ils vont sur la colonie » ; persuadé de ne plus nous retrouver à l'aiguade et craignant que le colonel ne le considérât comme menteur et ne le fît fusiller, il hésitait à pousser plus avant.
Le colonel, perplexe, consulta ses officiers; tous étaient d'avis qu'il n'y avait plus lieu de continuer : il était évident que nous revenions sur nos pas.
Mais une idée traversa son esprit : « Compte les traces, (lit-il à l'Indien : combien sont-ils, qui retournent?
— Sept, montra le Choroti avec ses doigts.
— En ce cas, il en manque quatre : morts ou vifs, il me les faut. >
Vers cinq heures il était avec nous : on sait le reste. Dans la conférence qui suivit l'arrivée de Martinez, je lui demandai de vouloir bien mettre à ma disposition quel-
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qiies hommes, des animaux el des vivres. — Impossible! me répondil-il. Parti avec sa troupe pour recueillir nos cadavres et nous retrouvant vivants, il ne pouvait prendre sur lui de m'accorder ma requête ; au surplus, l'état de notre santé l'autorisait à me déclarer que, nous jugeant absolument incapables de recommencer nos marches dans le Chaco, il s'opposait énergiquement à l'exécution de mon programme. A son refus s'ajouta celui du médecin, qui, en son nom et sous sa responsabilité, ordonna notre retour à la colonie, de force, sinon de gré.
11 fut donc convenu que nous retournerions nous refîiire à la Colonie Grevaux ; puis, si bon me semblait, je reprendrais l'exploration où nous l'avions laissée.
Nous en étions la de l'entretien lorsque se présentèrent les Indiens qui m'avaient apporté le billet du colonel el que je lui avais renvoyés. A peu de distance du campement, ils avaient trouvé les Tapihétés ; ceux-ci , leur reprochant de servir des Carafjes, les dépouillèrent de nos cadeaux et se vantèrent d'avoir dérobé nos dernières mules afin de nous couper toute retraite. Nous ne leur échapperions pas; ils savaient que nous n'étions plus que quatre, sans vivres, sans forces, et pouvant à peine nous soutenir 1
« Cette nuit, dirent-ils, nous les attaquerons, et vous feriez mieux de nous suivre que de retourner vers eux !
— Il est trop lard maintenant, répondirent nos Chorolis, ce soir ou celte nuit, le buruhicha avec ses hommes arrive à leur secours et nous vous engageons à ne pas vous y frotter! » Puis ils se séparèrent, el, quelques lieues plus bas, d'autres Indiens leur apprirent que le colonel nous avait ralliés.
Il est presque inutile de le dire : on ne manqua point do rapprocher le larcin de nos dernières mules et l'assaut qui devait s'ensuivre, des eiïorls tentés près du colonel pour retarder ou empêcher son départ. Quelques heures de délai, seulement, et nous eussions infailliblement succombé !
La journée du 2 octobre se passa dans un profond repos.
Un déUchenienI de six hommes, dout lit [lartie mon brave Valverde, se Irausporla au bivouac de l'Oveio iiour recueillir les papiers qui y élaienl eofoiiis.
3 octobre. — J'appreuds que tes journaux de Buenos
Aires ont annoncé i arrivée de mon père venu a ma recherche dans l'Amérique lu Sud
4 octobru. — A six lieuies du mulm un homme de l'escouade partie avant hier «e piesenle au campement un de ses camarades les inquiele fori I eau est venue a manquer, et il est tombe sans connafsance sur la roule Le
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colonel envoie aussitôt à son secours, mais, dans l'aprèsmidi, rofficier qui commandait le peloton revient : Tinforluné est mort de soif. Au départ, Tune des outres s'était rompue, et le malheureux avait été foudroyé par l'ardeur du soleil.
Au campement de l'Overo, Valverde a déterré les papiers et les a trouvés intacls ; comme dans tous les endroits où nous avions séjourné, les Indiens avaient fouillé partout ; mais grâce aux cendres qui dissimulaient la cachette, elle était restée intacte ; ils avaient même allumé au-dessus un nouveau feu dans lequel, à en juger par les débris, ils avaient fait cuire une ample provision de caraottas.
Le 5 octobre, nous reparlions pour la Colonie Grevaux. — Le souvenir des événements qui suivirent m'est trop douloureux pour que je les relaie ici.
A la friUitière, on voulut bien me rendre mes malles, mais forcées, éventrées, pillées; tout avait été fouillé, mais on n'y trouva point ce qu'un peu plus d'adresse aurait fait découvrir sous les cendres du brasier de l'Overo.
Mes forces étaient Irop épuisées pour me permettre de resler plus longtemps au service de la Bolivie. J'adressai ma démission au gouvernement, et après une halte de quelques jours, je me mis en route pour Sucre, afln de rendre compte au Ministre de la lâche qui m'avait été confiée.
Nous arrivons à la Colonie Crevaux le samedi 8 octobre, pour la quitter le 1^, à destination de Caïza.
Le 18, nous parlons pour Sucre par Sauces et Padilla et nous gagnons la capitale dans la nuit du 18 novembre. Nous \ séjournons jusqu'au 2â mars, époque à laquelle, après un repos bien nécessaire, Novis et moi revenons à Buenos Aires en passant par Cinti, Tupiza, Jujuy, Salta et Tucuman.
Dans ce dernier voyage, mon brave camarade et ami fut très grièvement blessé à l'œil. Une épine d'algorrobo lui déchira la cornée et pénétra profondément ; les souffrances lurent horribles qu'il endura pendant ces chevauchées de douze heures à travers la Cordillère. La chaleur et la poussière le fatiguaient à l'excès; au bout d'un mois seulement, on put le soulager un peu, mais l'œil gauche était complètement perdu.
Tout le temps de noire séjour à Sucre, nous fûmes, de la part du gouvernement et des citoyens, l'objet des attentions les plus délicates, et nous emportâmes, en nous retirant, de précieux témoignages d'affection et de reconnaissance.
Mon rapport au Ministère se terminait par les conclusions suivantes :
« Les conditions hydrographiques et orographiques de la partie centrale du Ghaco et de son cadre de forêts épaisses constituent de sérieuses difficultés pour le tracé d'une voie carrossable entre Carumbei et Puerto Pacheco — ou entre ce dernier point et Machareti. Seul un chemin de fer pourrait vaincre les obstacles que présente une région si peu favorable à la colonisation ; les deux départements de Santa Cruz et de Chuquisaca devront être desservis par des lignes spéciales, puisque, par suite de leur position géographique, leurs intérêts et leurs produits ne sauraient être centralisés.
« Le département de Tarija esl plus directement intéressé à la navigation du Pilcomayo.
€ Quels que soient les projets auxquels on se rallie, l'exécution en est expressément subordonnée aux conditions suivantes :
«1® Modification du système administratif des colonies, et, plus spécialement, du régime des Missions.
« 2** Délimitation, par un traité, des frontières respectives, dans le Ghaco boréal et central, de la Bolivie et de ses voisines, la République Argentine et colle du Paraguay. »
Gomme on l'a vu, notre voyage dans le Gliaco boréal fut long et difficile. Pendant un an il fallut faire face aux plus sérieux obstacles, et si, au cours de cette dernière campagne, quelques défaillances se sont produites, la faute en est surtout à une équivoque sur laquelle il ne m'appartenait pas de faire la lumière.
La haine, ouvertement et réciproquement professée entre les gens de la frontière qui faisaient partie de l'es-
corle et le P. Doroleo Giannecchiiii, n'était un mystère pour personne, car des accusations de la plus haute gravité avaient été publiquement formulées. On regardait le P. Doroteo comme l'instigateur secret du massacre de la mission Crevaux ; et il s'en défendait en renvoyant la balle aux gens de Caïza. Il me fallut djnc prendre des mesures ne visant personnellement aucun des membres de la c )lonne, mais qui étaient indispensables à la bonne marche de l'expédition et dégageaient, de part et d'autre, des responsabilités trop légèrement compromises. — Quelquesuns de mes camarades, et, en particulier, le capitaine commandant, n'ont point compris le rôle, tout d'observation impartiale, que je m'étais imposé; mais je dois le dire, je me croyais en droit d'attendre du P. Doroteo, auquel j'avais donné tant de preuves de sincère dévouement, une confiance qui m'échappa tout entière, et même, aux derniers jours, se retourna contre moi. — Le conflit était inévitable, et il ne larda pas à se produire.
J'ai passé sous silence les côtés les plus délicals de celle situation qui, à un moment donné, menaça l'existence même des membres de l'expédition, et transforma en via amcis la marche de notre avant -garde : ce récit me serait trop directement personnel. Quoi qu'il en soit de mon oiûnion sur le massacre de la mission Crevaux et tout en n'accusant personne et sans modifier en rien ce que j'ai écrit en 1883 sur le P. Doroteo, et plus particulièrement sur les pères missionnaires du Ghaco, je ne puis me dispenser de traduire ici quelques lignes extraites de mon rapport au gouvernement bolivien :
« Qui donc pourrait refuser à celle expédition le mérite de la constance, de l'énergie, de la prudence! En dépit de tous les obstacles, nous n'avons eu à déplorer la mort d'aucun des nôtres, et cela, lorsque, en dernier lieu, nous parcourions la région où s'accomplirent les massacres de la mission Crevaux, de Morales et de sa troupe, et des compagnons de Rivas, qui, du même coup, perdit toute sa cavalerie !
< Bien que réduite à qualre hommes, Tavanl-garde de la colonne soutenait encore la lutte!.. Elle aurait vaincu ou succombé, — elle n'a point reculé.
« Elle savait que quelques minutes à peine la séparaient d'une nouvelle trahison, mais le colonel Martinez apparut. Dieu, cette fois, ne voulut pas que le secret d'un autre crime restât enseveli dans le silence du désert ! »
Les résultats de notre expédition ne répondirent point aux espérances qu'on avait conçues; par suite de la rareté de l'eau, tous nos efforts avaient échoué dans nos trois tentatives successives de traverser les parties septentrionale et centrale du Chaco boréal pour gagner Puerto Pacheco. Il restait démontré, on l'a vu dans les conclusions du rapport, que, seule, une voie ferrée pourra traverser ces déserts.
D'un autre culé, la base d'opérations de la Bolivie lui échappait à nouveau, car le Paraguay conteste ses droits sur Puerto Pacheco. Il ne reste donc qu'à revenir aux projets dont on n'aurait pas dû s'écarler depuis 1883, et à poursuivre, d'accord avec les deux républiques du sud-est, et dans le sens des intérêts communs, l'ouverture du Pilcomayo à la navigation, ou le tracé d'un chemin de fer sur l'une de ses rives. Après cinq années de pérégrinations dans le Chaco, je n'hésite pas à déclarer que la Bohvie n'a pas de voie plus pratique et plus économique pour opérer son rapprochement avec la Plata. Ses efforts, ses sacri- Gces étaient dignes d'un meilleur sort, mais il n'a point dépendu d'elle — et de nous, je puis le dire, — qu'il en soit autrement.
Les sentiments de haute justice qui, jusqu'ici, ont présidé aux relations des trois républiques sœurs, amèneront sans aucun doute la solution favorable du grand problème centre-américain, à la satisfaction des intérêts communs et des sacrifices accomphs.
APPENDICE
Voici, sur l'idiome des TobcLS du haut Pilcomayo, quelques extraits de mes notes :
Bonjour.
Comment vas-tu?
Je vais bien.
Moi.
Je vais à Caîza.
Papier.
Je ne marche pas.
Je suis tranquille.
Ne.
Demain.
Hier.
Il y a peu de temps.
Je veux dormir.
Il fait froid.
Cbaud.
L'homme.
Les chrétiens.
La femme.
La femme d'un tel.
Feu.
Kau.
As-tu de l'eau?
Je suis malade.
Mon fils.
Ma fille.
Flèche.
Il n'y en a pas.
Bois à brûler.
Je veux du poisson.
No ta.
Am no. ta.
Ayem nô là.
Ayem.
Soguotak saïkida a Cnollâ.
Nedée.
Sa soguotak.
Soguetennà.
Sa.
Kommennete.
Mâvit.
Sayii kalakayâ.
Sooché.
Nokoviogaâ.
Selte.
Kome.
Ndokose-like.
Yaguoô.
Loguaâ.
Lollé.
Nogopp.
Nogopp hâgno?
Saaguotti.
Yallik.
Likokotti.
Chikinna.
Kalga.
Kaipaka.
Niyak sokopitâ.
APPENDICE
Tigre.
Nikidok.
Chien.
Piokô.
Petit chien.
Piokolasso.
Detnaiii ils mourront toui
:. Kommennete kalchichidi illeu noko-
molle.
Ami.
Chivoki-Chocki.
Assieds-toi, ami.
Oniguinni.
Difficile.
Kallakâ.
Les Tobas.
Komelike.
Je pars par là.
Saikidàa so-guotak.
Loin.
Côyayi.
Voleur.
Amoïtakolo ou Kaluguaïkaïki
Je suis le frère de....
Ayem nokotuki....
Frère aîné.
Cbokolike.
Père.
Tayadema.
Mère.
Chirinna.
Sœur.
Noôli.
Porte ce papier.
Nedee aguachi.
Porte-le promptement.
Anesumma alekeguake.
Je suis fatigué.
Ayem siliguini sokoitigui.
Le tonnerre.
Kassogonnaga.
J'ai faim.
Sokoguatte.
Lion.
Suciguayki.
Le tapis.
Lolligà.
Vieu^.
Yayikachidi.
Vieille.
Yakenna.
Je fais.
Soïtlî.
Tu fais.
Aguoïtli.
Il fait.
Oguoïtti.
Nous faisons.
Machasoîtti.
Celui qui fait.
Soguoko.
Je suis pauvre.
Sonnatagan.
Que veux-tu?
Neetaâ allokopitâ?
Prends garde à toi.
Càyatten.
Qu'est-ce que c'est?
A chiga?
Sans aucun motif.
Sapiicliii.
J'ai mal à la gorge.
Siikôùn nokoselti.
— - à la tête.
— fiakalki.
— au ventre.
— itaambi.
— aux yeux.
— iyaïtti.
— aux oreilles.
— itilalaki.
— à la bouche.
— nadidagatti.
— à la main.
— fiokonna.
— aux pieds.
— iyapia.
— aux jambes.
— iupiniki.
Je dis.
Sinnapia ayem.
Nous autres.
Koomii.
APPENDICE
Attends.
Yakappi.
Je sais méchant
Sovoyakki ayem.
Va-l'en.
Aluyichiyere.
J'ai peur des Tapihétis.
Soyakki Sotigayakki.
Peut-être me lueront-ils?
Ayimoyallatti?
Il est parti.
Assiki.
Il me trompe.
lyottoguen.
Il m*a trompé.
Ilatogiien.
Il Pa trompé.
Unottogiien.
Il l'a tué.
Yallatti.
Français.
Chirîguano. Mataco.
Toba du bas
Pilcomayo.
Pour saluer.
Agullete cupaire. Hee yu.
Poisson.
Pira.
Guajat.
Ni yak.
Rio.
Nanka.
Teuku.
Lachiigue.
J'en veux un
Acpotachiirua Otajla lebess.
Amicia.
qui me serve
Ara.
de guide.
Le soleil.
Kuarasi.
Joalaj.
Nala.
La lune.
Yassi.
Hue La.
Auguei.
Femme.
Noodik.
Je suis ton ami.
Gheiru Gondee. Glaamukilataat.
Loin.
Buire.
Tojfue.
Près.
Buire-a.
Kauaktsi.
Eau.
Hi.
Guaaj.
Ett-rat.