DÉPENSES
Pour articles achetés par le procureur et destinés aux Missions 621 569 francs.
Pour dépenses faites par les convertisseurs dans les Missions 409 912 —
Pour dépenses du préfet des Missions. 12 173 —
Ces chiffres expliquent bien des points obscurs dans Thistoire des luttes de la frontière : où les uns ne voient dans les Pères missionnaires que d'habiles spéculateurs, transformant le travail des Indiens en espèces sonnantes, les autres, au contraire, préconisent leur dévouement à l'amélioration des naturels rejelés au delà des limites du monde civilisé.
Acluellemenl, chacune de ces Missions, établie sur un terrain concédé par l'État, est dirigée par un ou deux missionnaires sous le contrôle d'un administrateur général qui porte le titre de Père préfet.
Les terrains de la Mission sont exploités suivant les exigences du climat ou la nature du sol, plus ou moins propices à l'élevage ou à ragricullure. Les prairies nourrissent de nombreuses bêtes à cornes ; les cultures de maïs, blé, riz, vignes, manioc, oranges, bananiers, canne à sucre, cotonnier, etc., etc., donnent de magnifiques résultats.
L'ensemble de la Mission présente un aspect des plus agréables. Au centre, une grande place, et sur un dés côtés, une église monumentale avec toutes ses annexes, chapelles, sacristie. Sur les autres, cuisine, réfectoire, cellules, économats, ateliers, hangars.
Les classes, et plus spécialement celles des filles, sont isolées et entourées de murs élevés. Le tout est ceint d'une muraille circulaire. En dehors, symétriquement alignées, les cahutes des néophytes, comme s'appellent les Indiens soumis.
Il est alloué à chacune de leurs familles un coin de terre (chacra) que les Ghiriguanos cultivent le plus souvent en maïs.
L'action des autorités locales n'atteint pas la Mission. Les Pères sont maîtres absolus chez eux ; le service d'ordre y est fait par eux-mêmes ou par les Indiens sur lesquels se porte leur confiance. Ils y attachent certains privilèges dont les nouveaux converlis se montrent très fiers.
Tous les travaux sont exécutés par les Indiens sous la direction des Pères. A la fin de la journée, les ouvriers défilent un par un, recevant en échange un « bon » correspondant à la nature de la besogne, et qui représente rarement une somme supérieure à dix-neuf ou vingt sous, payables à la fin de la semaine en marchandises au choix des détenteurs : tissus, chapellerie, tabac, pelles, haches, couteaux, etc.
Les filles et les femmes font le service de l'eau; et, dans
la saison chaude, il faut parfois Taller chercher à de grandes dislances. A la queue leu leu, et munies de leurs cruches, tinajas, elles la transportent à la Mission contre des bons ou des aiguilles à coudre.
Les travaux de maçonnerie et de charpenlerie, les labours et cultures s'exécutent sous la surveillance de contremaîtres parfaitement dressés. Les missionnaires sont les architectes de leur station, et les Indiens qui, naguère, n'auraient su manier le moindre outil, se transforment, sous leurs ordres, en ouvriers consciencieux et habiles. J'ai surtout admiré l'église de Tarairi, élevée sur les plans du P. Nazareno Dimeco. La régularité de ses lignes, la hardiesse de sa charpente en font un ensemble élégant, et fort agréable à l'œil.
Les cases sont spacieuses et construites en longues files. Les murs en sont presque toujours blanchis à la chaux.
Le travail est facultatif, mais les jeux de hasard sont prohibés. Le Chiriguano se passionne pour les dés, et souvent le pad7'e est obligé de fermer les yeux sur ce qu'il ne peut prévenir. Ses visites quotidiennes dans les ranchos l'amènent bien quelquefois à saisir des dés imperceptibles ou de vieux jeux de caries, mais tous les moyens sont mis en œuvre pour dérouter ses recherches.
Ces Pères sont franciscains et viennent tous d'Italie. Ils ne portent point de barbe. Leur tête est rasée en couronne. Velus d'un habit à capuce de grosse bure en laine et coton, coiffés de chapeaux jaune foncé, ronds et en feutre mou ; des sandales aux pieds, le bâton à la main, ils arpentent sans cesse le territoire de la Mission en quaUté de curés, architecles, médecins.
Le Chiriguano « soumis » est affublé d'un pantalon de toile ou de coutil ; il possède parfois une chemise de grosse toile, mais toujours un poncho ; il marche nu-pieds. Dans les grands jours de fête, arête, il revêt le tiru, un poncho un peu plus grand. Ses cheveux, qu'il ne coupe jamais, sont enroulés autour de la tête, maintenus par un mouchoir de couleur, ou le bandeau qu'ils appellent yapicuana.
La femme n'a d'autre défroque que le tipoi, un grand sac ouvert aux deux extrémités et qu'elle fronce autour de la taille et des épaules.
Bêtes et gens s'entassent dans la même cahute. Le rancho donne asile à tout un peuple de chiens, poules, canards, perroquets. L'Indien, ses enfants et ses femmes vivent dans une promiscuité révoltante. Un grand feu brûle presque toujours, autour duquel s'étendent sur les catres, treillis de roseaux, père, mère, fils et filles, malades et bien portants.
Un des Pères est chargé de la classe des garçons ; il leur apprend à lire et à écrire, à parler l'espagnol. Par malheur, la multiplicité de ses occupations ne lui permet pas d'assujettir aux mêmes travaux le nombre très considérable des enfants d'une Mission.
Les filles, grandes et petites, sont placées sous la direction d'une institutrice bolivienne, une veuve ou une orpheline, qui veut bien accepter le cloître en échange de quelques piastres payées annuellement.
Elle leur enseigne l'espagnol, la lecture, l'écriture; à coudre, à filer, à tisser, à broder; toutes, grandes et petites, excellent dans ce dernier travail où elles obtiennent des résultats vraiment surprenants. Les plus âgées, qui pourraient souffrir dans le rancho par le sans-gêne de ses habitants, couchent presque toujours dans l'une des classes, sous la surveillance de Tinslitutrice.
Cette mesure a donné lieu à de graves accusations contre les révérends pères, accusations qui, je dois le dire, ne sont pas justifiées par ce que j'ai vu et observé. Au contraire, la vie en commun sous la garde de la maîtresse d'école, a le mérite de soustraire ces jeunes filles aux mauvais exemples de leurs parents.
L'action du missionnaire, quel que soit l'esprit qui le guide, le sentiment auquel il obéit en se retirant du monde, se manifeste ici par une amélioration indéniable de la condition de l'Indien auquel il a consacré son existence. Les résultats obtenus sont vraiment prodigieux, étant donné le nombre plus que restreint de ces hommes — huit tout au
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plus à la fionlière — pour mainleoir et soumettre près de dix mille Indiens.
La moitié des missionnaires qui ont parcouru ces régions ont succombé à la lâche, terrassés dans la lutte ou massacrés par les Indiens. Vainqueurs et vaincus, victimes et bourreaux sont confondus aujourd'hui dans le silence de la mort, laissant aux survivants Texemple de leurs vertus et de leurs bienfaits ou le souvenir de leurs vices et de leurs crimes. Puisque la puissance qui a créé et qui régit l'univers, veut qu'il en soit ainsi, le sacrifice des plus humbles, tout faibles ou ignorés qu'ils sont, ne peut être stérile ; il console, du moins, de bien des défaillances.
Dans tous les cas, l'affirmation du principe est au-dessus des individualités, car elle est l'œuvre de tous ceux qui sont tombés dans cette communaulé du combat et de l'abnégation. Parlant de là, et des conditions actuelles de celte frontière du monde civilisé, il sera plus aisé de se faire une idée de l'àpreté de la lutte qui se livre entre les missionnaires et leurs ennemis, pour la protection ou le développement d'intérêls si divers.
Toutes les critiques s'expliquent, si elles ne se justifient point; c'est au gouvernement d'apprécier; de réprimer les abus, ou de punir les crimes s'il y en a; de tenir la main à la pureté des principes, afin d'éviter que l'esprit public n'accuse les Missions d'être moins des postes avancés de la religion chrétienne, que des établissements agricoles de premier ordre, nuisibles à la prospérité de la frontière, et préjudiciables à l'initiative privée des nationaux.
J'ai entendu, à cet égard, formuler bien des accusations que n'ont pas peu contribué à provoquer le massacre de la mission Crevaux et celui des colonnes Rivas et Morales. Sans vouloir ici m'en faire l'écho, je ne saurais trop insister sur la nécessité d'un contrôle aussi utile à la protection des uns qu'à la défense des autres.
L'émancipation du plus faible s'impose au même titre que l'abolition de l'esclavage. En Bolivie, il n'y a point d'esclaves, mais un nombre considérable d'Indiens pauvres,
DB BUENOS AIRES A. SUCRE. 33i
ignorants, doul la coudilioo doit é Ire amcUarée. L'action des Pères francii^cains ne saurait donc suflire sans être appuyée par celle de l'État.
Pendant mon séjour à la frontière, je profitai du repos uécesssire à nos montures pour me livrer à la reconnaissance du haut Pilcomayo.
Ma première tentative ne m 'ayant pas permis de
m'avaucer, dans la journée du 2â mai, au delà d'une très faible distance, il fut décidé que, munis de ressources plus sérieuses, nous entreprendrions une nouvelle excursion le lundi 24.
24 mai. — Départ de San Francisco à six heures cinquante du matin. Nos chevaux traversent le Pilcomayo à la nage pour gagner San Antonio, situé sur la rive droite; puis nous nous mettons en route à pied, accompagnés de cinq Chiriguanos et Noclènes. Novis, souffrant encore de la fièvre, ne peut quitter la Mission.
En suivant ainsi les bords escarpés du fleuve, nous atteignons le point extrême reconnu par Crevaux en 1882. Les
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roches à pic qui surplombent le rio forment un obstacle infranchissable. Nous passons à la nage, mais non sans peine; le courant, très violent, nous drosse contre les rochers : l'habileté des Tobas évite de graves accidents.
A midi nous arrivons au rapide dit du Pirapo-Rai (de pira, € poisson », en guarani, et de po, < saut », ou bien « lieu où abonde le poisson », et de rai, « petit »; d*où « petit saut »).
A une heure quarante, nous nous trouvons en face de deux immenses blocs de grès rouge superposés. En les examinant d*assez près, nous reconnaissons qu'au point de contact se trouve un vide par lequel nous arriverons, peut-être, à passer de l'autre côté. Un tronc d'arbre servant d'échelle, nous parvenons, en rampant sur le ventre, à nous glisser entre les blocs. Ce passage s'appellera le Trou du Renard.
Nous marchons très lentement au milieu du fouillis de roches éboulées. Un peu plus loin, aidés de nos lazzos, nous nous laissons glisser pour sauter sur un autre bloc à près de deux mètres au-dessous.
La muraille devient plus abrupte et nous oblige à profiter des moindres anfractuosités. Plus nous montons, plus se rétrécit le pli de stratification sur lequel nous sommes engagés. Arrivés à une hauteur de 60 à 70 mètres environ au-dessus du Pilcomayo, qui écume et bouillonne sous nos pieds, nous voyons la banquette se réduire à IS, puis à 10 centimètres. Il ne nous reste qu'à revenir sur nos pas ou à lâcher de gagner l'autre ph, situé deux mètres plus haut. Cette dernière tentative est fort dangereuse; l'un de nous est pris de vertige et les Indiens eux-mêmes paraissent peu disposés à nous seconder dans cette ascension. Enfin ils se décident, je les fais ranger en ligne, puis, grimpant sur leurs épaules, je parviens à atteindre un arbuste autour duquel j'enroule le lazzo. Nous nous hissons à l'aide des pieds et des mains, pour descendre ensuite au bord même du rio que nous atteignons à cinq heures du soir; puis on établit le campement au lieu dit de Caveeranda.
Au pied de cette côte, que nous appelons Cuesla Infernal^ court un petit ruisseau qui sert de limite entre la sierra de Aguairenda ou de Araguë et celle de Gaipipendi, d'une formation géologique distincte de la première, exclusivement constituée de jaspes, de grès rouges et de calcaires, tandis que la seconde se compose de schistes ardoisiers et primitifs.
Nous profitons d'une excavation naturelle dans la masse schisteuse pour établir notre gîte de la nuit au bord du Pilcomayo, pendant que nos Indiens font la garde et se livrent avec succès à la pêche des dorades.
25 mai. — A sept heures, après avoir déjeuné d'excellent poisson rôti, nous continuons notre roule et arrivons au lieu dit de Yanca-Pinta ; mais, vers dix heures, je reconnais l'impossibilité de pousser plus avant. Entre deux pans de muraille absolument à pic, le grand saut du Pirapo-Ete nous ferme tout passage, et il ne nous reste pas même la ressource de traverser à la nage, car le courant est d'une extrême violence.
Dans toute la partie du Pilcomayo qu'il nous a été donné de reconnaître en amont de San Francisco, la rivière court entre cette Mission et la région dite de la Angostura, avec une vitesse de six à sept milles à l'heure. Les rives sont escarpées et couvertes d'une végétation puissante où dominent samuhus et cactus.
La hauteur des contreforts, le plus souvent taillés à pic, atteint une moyenne de cent mètres.
Ce n'est plus ici le Pilcomayo du Chaco, calme et tranquille, se déroulant à travers l'immensité des plaines; ce n'est plus ce mince filet argenté que l'œil suit dans ses nombreux méandres; ce n'est plus cet hôte silencieux du désert inconnu où tant d'efforts ont échoué, où tant de martyrs ont succombé. C'est une masse écumanle qui ronge, déchire, culbute, entraîne, bro'e avec fracas des pans entiers du colosse des Andes, arrachant, déchiquetant, mettant à nu ses entrailles où est enclavé l'or qu'elle réduit en poussière et dépose à ses pieds. Les rapides se succèdent nombreux et violents; j'en ai compté dix-sept,
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dont les principaux sont ceux de Pirapo-Rai, de Pîrapo- Guazu, de Caveerenda, de Yanca-Pinla et du Pirapo-Ele.
A partir de San Antonio, on trouve, sur la rive droite, la roche de Pena Colorado, des sources ferrugineuses et alcalines, la quebrada d'Anca Guazu et deux autres petits torrents.
Depuis San Francisco jusqu'au Pirapo-Ete, la rive gauche se signale par des chacras, cultures des Indiens de la Mission, la quebrada de Chinu, qui renferme un riche dépôt de spath, la roche de Yacundacua, la quebrada d'Itapinla, la muraille d'Itakise, se dressant à pic au milieu des eaux, la région de Yuquirenda (Eau Chaude) ainsi nommée par les Indiens en raison du grand nambre de ses sources ferrugineuses et sulfureuses; il y a un riche dépôt de sel.
La présence du fer magnétique se constate dans le massif du Caipipendi : nos boussoles étaient absolument affolées.
Tous ces parages sont sauvages et déserts ; les Indiens des Missions, Tobas et Chiriguanos sur la rive gauche, Matacos et Noclènes sur la rive droite, s'y disputent seuls le privilège de la pêche.
Quand le poisson abonde, rien de plus curieux que de suivre les préparatifs des Indiens pour s'en emparer. Dans les environs de la Angostura, au pied de la roche de Yacundacua et de la Pena Colorado, ils élablissenl de grandes écluses dans lesquelles ils chassent et pourchassent leurs victimes à coups de pierres. Le jour et la nuit, ils restent à la lâche afin de n'en rien perdre. Quelquesuns d'entre eux entretiennent les brasiers allumés sur la plage, neltoyenl le poisson et le font rôtir, fixé entre les fentes d'une tige de roseau. Toutes les parties grasses, soigneusement recueillies et déposées près du feu, dans les entre-nœuds d'une graminée, servent à arroser la chair, qui devient ainsi plus savoureuse.
Les femmes sont exclues de ces agapes; ce n'est que repus et satisfaits que les Indiens songent à réintégrer leurs demeures. Les limites des lieux de pêche sont exaclement connues de tous, et la moindre intrusion étrangère est souvent le signal d'une mêlée.
Lorsque le poisson devient rare, ils s'en vont par groupes au Pirapo-Ete, munis de leurs iilels qu'ils manienl avec une dextérité surprenante. Ils atlaclient à leur ceinture le produit de leur pêche et quand le poids leur parait trop lourd ou que le nombie gêne leurs mouvements, ils fixent solidement leurs poissons en chapelets sur un tronçon de
branche qu'ils lancent au gré des eaux, l'escortant à la nage, une pièce de bois sous l'aisselle gauche aPm d'olTiir plus de résistance au courant.
Au cri monotone de la senlinelle bolivienne répondent les pétillements du brasier allumé devant les ranchos; peu à peu les feux s'éteignent et les ombres de la nuit enveloppent les gi'oupes.
L'homme de la civilisation veille, le fusil sur l'épaule; l'homme du désert, tout nu, la tète sur un débris d'arbre.
236 EN QUÊTE d'un PROJET DE ROUTE.
s'endort avec l'insouciance de la brute; demain, sur pied dès l'aube, son premier soin sera de faire le feu en attendant l'aurore. Les femelles et les petits viendront s'accroupir autour, celles-là dépouillant ceux-ci des nombreux parasites qui les rongent, s'en régalant goulûment, se disputant entre elles le bénéfice de leurs trouvailles. Puis, tous en bande, défilant les uns derrière les autres, les mâles d'abord, ayant à la main flèches, lances, massues, les femmes ensuite, courbées sous le poids des charges plus lourdes, ils s'en iront en silence promener à travers les forêts du Pilcomayo leur oisiveté quotidienne, étalant eu plein xix*^ siècle l'existence sordide de l'homme maintenu, sous l'effort d'une puissance injuste, à l'état de bête fauve I
L'idiome des Indiens Chiriguanos est riche et élégant, il ne présente aucune ressemblance avec le mataco et le toba du haut et bas Pilcomayo.
J'ai cru devoir respecter dans toutes les régions parcourues les noms indigènes, qui rappellent plus exactement le souvenir des lieux. Ce système me paraît préférable à toutes les appellations nouvelles, qui engendrent le plus souvent la confusion ou l'erreur, alors qu'il est si simple de se tenir aux dénominations anciennes.
Le guarani offre par sa nature même une extrême facililé d'expression. En voici quelques exemples :
Aguairenda est formé de aguai et renda : le premier est le nom d'un arbuste très commun en cet endroit, dont les Chiriguanos emploient le fruit comme poison, et qu'ils s'attachent aux jambes en guise d'ornement; i^enda veut dire lieu ; d'où : c lieu de l' Aguai » .
Tiguipa, de tigui, « terrain inondé ». eidepa, « partout > ; d'où : « tout inondé ».
Machareti, de rnachare^ nom d'une plante, et de ti^ « lieu » ; d'où : c lieu du machare ».
Caraguata, espèce de lillandsie, d'où nous avons fait en français, par corruption, caraguate et caragale, de ca, « plante », et ragua^ c épineux », et ta pour tanta^ « forte » ; d'où : c plante fortement épineuse » .
DE BUS^iOS AIRES A SUCHE.
Après quelques joui*» de repos, nous primes ta réi-olulion de partir pour Sucre, par le uord des Missions, Sauces el Padilla; malgré tous mes efTorls, il m'avail été absolumeal impossible de trouver des Chiriguanos disposés à nous accompagner par la rivière.
2S mai. — Nous parlons pour Tarairi vers les huit
heures du maliu; le pays est pittoresque. Une belle roule, tracée sous la direction des Pères, rattache entre elles toutes ces Missions, voisines d'ailleurs les unes des autres.
Tarairi nous apparaît au milieu d'une belle vallée, circonscrite par de petites collines couvertes d'une puissante végétation. Le clocher de l'église domine les alentours, et, pour la première fois, depuis que nous sommes dans ces régions, on signale une maison à un étage, fin haut du balcon, le coup d'œil est vraiment superbe. Les planlalions de canne a sucre, de maïs, de riz, s'étendent de tous côtés. Bien que celte construction soit terminée depuis quelques années, nous n'en notons pas moins la surprise et les hésitations des Chiriguanos, qui, n'étant pas habitués à grimper un escalier, s'assoient sur chaque
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marche pour monter comme les enfants, m s'aidanl de leurs bras et de leurs jambes. .
Toute celte région est malheureusement infestée de jaguars et de pumas, qui ne cessent de jeter le trouble et de causer les plus sérieux dégâts dans les troupeaux de la Mission. Ils tuent ou blessent de nombreux Indiens; cinq d'entre eux disparurent à l'époque où nous séjournions à Tarairi. Une nuit que les Chiriguanos, couchant en dehors de leurs cases à cause de la chaleur, étaient profondément endormis, un jaguar enleva une des femmes. La circulation est dangereuse la nuit entre Gaïza et les Missions, car, à la saison où Teau se fait rare, les lieux habités sont envahis par les fauves.
3i mai. — Départ pour Tiguipa. La chaleur est étouffante. La différence de température s'accentue au fur et à mesure que nous avançons. Un air chaud et humide me suffoque; la fièvre me secoue fortement. Nous faisons notre entrée dans la Mission au milieu des cris d'allégresse des Indiens, réunis par le Père sur deux files. Une fillette de huit ans s'en détache et nous souhaite la bienvenue en espagnol.
i^^ et 2 juin, — Un violent accès de fièvre nous oblige à séjourner à la Mission ; nos médicaments sont épuisés ; je n'ai plus qu'un peu de magnésie et de rhubarbe.
Dans l'après-midi, les jeunes Indiennes défilent devant nous, chacune nous offrant des poissons ou des œufs. A leur ptiysionomie souriante on se rend compte de leur reconnaissance pour l'intérêt qu'elles nous inspirent. Le voyageur est frappé de cette assimilation rapide opérée, sous l'influence d'un seul homme, sur ces pauvres déshérités, jusque-là condamnés à la vie animale.
Une partie des Tobas qui avaient établi leurs cases dans les environs ont disparu à notre approche. Ils nous croyaient accompagnés d'un grand nombre de soldats prêts à les mas* sacrer.
Un des Chiriguanos de la Mission a planté ce matin devant sa hutte et sur la place, des branches d'arbre entourant un yambul, un de ces vases dont j'ai, déjà parlé. Tous les
iotéressés sont ^insi prévenus que la récolle du maïs est achevée, et que chacun doit la fêler en fabriquant le plus de chicha possible.
Les femmes se mellenl aussitôt à Tœuvre ; les brasiers s'allument et flambent jour et nuit ; les yambuis s'alignent de toutes parts; Faclivilé est vraiment extraordinaire. Les uaes mâchent le maïs pour aider la fermentation. Les autres vont àl'aiguade, leurs grandes tinajas sur la tête; d'autres surveillent la cuisson. Les hommes charrient le bois, le coupent et ramoncellent.
Dans quelques jours, plus de deux cents yambuis, contenant chacun 50 litres en moyenne, seront remplis de chicha, pour les libations entre voisins, amis ou étrangers. A l'intérieur des cahutes, trois cents autres vases constitueront la réserve, et Varete se continuera nuit et jour, sur la place et dans les carbets, au milieu d'une ivresse générale, des danses et des chants.
Tous les efforts des missionnaires ont échoué pour corriger ces malheureux du vice d'ivrognerie : rien n'y a fait; supprimer l'usage de la chicha entraînerait l'abandon des cases ou une rébellion. Du moins Fusage de Peau-de-vie est-il absolument prohibé ; la présence dans l'intérieur de la Mission d'un habitant de la frontière est scrupuleusement signalée afin d'empêcher les échanges de cette liqueur, dont les Ghiriguanos sont très friands et qui engendrent si souvent parmi eux des rixes mortelles.
Les produits de Tiguipa sont aussi abondants que variés : les plantations et cultures contiennent orangers, citronniers, figuiers, bananiers, cotonniers, chirimoyas, canne à sucre, manioc, camotes, et tous les légumes d'Europe.
La fertilité du sol sous ce soleil tropical est vraiment extraordinaire. Une superbe végétation se développe, donnan[ asile à quantité de scorpions, d'araignées, mygales et miko-miko; celte dernière passe pour être très dange* reuse.
Les eaux des versants de la Cordillère orientale s'écoulent dans celte région, pour se perdre au bout de quelques lieues dans les esteros, ou former de petits lacs ou la-
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gunes ; le Pilcomayo ne reçoit pas une goutte de la plupart d'entre eux.
Le soir, un accès de fièvre pernicieuse me fait bondir de mon lit, en proie à une violente colère; dans mon délire, je croyais que les Indiens, profilant de ce que j'étais seul, se réunissaient pour me frapper. Saisissant mon winchester, dans lequel je glissai onze cartouches, je menaçais de faire feu après la troisième sommation. Mes cris, heureusement, furent entendus par le Père et par Novis ; ils ne parvinrent à me désarmer qu'avec les plus grandes précautions.
4 juin, — Comme la distance entre Tiguipa et Machareti n'est que de deux lieues, je donne l'ordre de gagner cette dernière Mission. On nous y reçoit avec empressement. L'état de notre santé ne nous permettant plus (l'avancer vers Sucre, nous séjournerons ici jusqu'au 28 juin. Nos forces s'épuisent sans qu'on parvienne à couper la fièvre, malgré les soins et les attentions dont nous sommes l'objet de la part des Pères de Machareti.
La température s'est sensiblement abaissée depuis quelques jours; des brouillards du sud couvrent la région et dissimulent à nos regards la position pittoresque de Machareti, occupée par plus de quatre mille Indiens. Assise sur un mamelon, dominant tous les alentours, la Mission offre un coup d'œil des plus agréables. Grâce à sa situation privilégiée, elle a vu le nombre des Indiens s'accroître de jour en jour sans que les missionnaires, débordés, aient presque jamais été plus de deux pour administrer et diriger le village. Aussi se bornent-ils à n'instruire et surveiller qu'un nombre restreint d'enfants, que l'on appelle aux offices ou au travail tout comme leurs parents, au son des cloches ou d'un orchestre de bambins jouant du tambour, de la grosse caisse et du violon.
Il n'est pas rare, la nuit, qu'on n'entende les lamentations des Indiennes qui ont perdu quelqu'un des leurs, se confondre avec les chants ou les danses des buveurs de chicha. C'est un brouhaha continuel, auquel viennent s'ajouter les hurlements des chiens et le chant des coqs.
Parmi ces Indiens, la mortalité est considérable, par suite
du froid intense qui sévit parfois. Les affections de poilrine sont très nombreuses. Les Pères foDl tout ce qu'ils peuvent polir en atténuer les elTels ; ils distribuent de nombreux médicaments, mais la plupart de ces malheureux aiment mieux s'en rapporter aux prédictions des brujos qu'à leurs sages conseils. Elle est excessive parmi les enfants
surtout, l'usage voulant que, lorsque le petit moribond est brûlant de fièvre et à toute extrémité, la mère lui lave la tête avec l'eau la plus froide possible.
Aussi les enterrements sont-ils très fréquents : on enfouit les païens dans leurs propres cahutes; pour les chrétiens, les funérailles se font en grande pompe, au milieu des fidèles, des parents et des amis.
Un des capitaines les plus influents de ces Chiriguanos réside à la Mission. Dans ses luttes contre les Tobas, il a fait preuve de talent el de courage; aussi jouit-il, paraii les nalionaux comme parmi les Indiens de l'intérieur, d'une réputation justement méritée. Mandipona, c'est son nom, est nu orateur de premier ordre; il parle avec iiDe facilité d'expression et une vigueur de logique telles
244 EN yoÊTE d'un projet de route.
que tous les argunieuU des Pères sonl souveat liallus en bi-èclie. Aussi est-on obligé de lui passer bien des écarts.
28 juin. — Ëslimoul enfin que, par suile de la proiongalion de notie élal maladif, nos chances de recouvrer la sanlé se font de plus en plus précaires, nous décidons, Novis et moi, de partir pour Sucre aujourd'hui même;
nous profiterons du peu de forces qui nous restent pour atteindre cette capitale, où les bons soins ne manqueront pas et où vont s'arrêter des pérégrinations qui durent depuis le mois de février.
L'ascension de la Cordillère à une é]j:,que de l'année où le froid sévit avec force sur les sommets des hauts plateaux, n'est pas sans nous faire redouter des relards préjudiciables à notre fort maigre bourse; mais nous avons déjà pu apprécier les sentiments hospitaliers des habitants de ces régions : je n'hésite dune pas à tenter l'aventure.
Le soir, nous couchons à Yancaroinza, petit village habité par des Boliviens et des Chiriguanos.
29 juin. — Côte extrêmement pénible. La montée est à pic; la consolidation des charges de nos animaux, qui glissent et s'abattent à chaque pas, nous fait éprouver de nombreux retards. La descente est plus mauvaise encore, et c'est à pied, tirant nos animaux par la bride, que nous nous frayons une route au milieu des blocs et des pans de montagne éboulés. Au pied de la pente se déroule une grande plaine où la nuit nous surprend ; nous parvenons à la traverser pour atteindre, vers neuf heures, les quelques cahutes de Chiriguanos qui constituent Juipuinla. Un des Indiens nous offre l'hospitalité. Le climat est chaud et malsain.
SO juin, — Par une vallée sablonneuse que traverse la quebrada de Cuevo, nous gagnons sans encombre le village du même nom, théâtre de luttes acharnées entre les habitants de celle province et ceux de la province de Cordillera, par suite des revendications soulevées entre les deux départements de Ghuquisaca et de Santa Gruz. Une partie de la maison du corrégidor, chez lequel nous descendons, a été récemment incendiée, et le malheureux, avec toute sa famille, en est réduit à s'abriter dans une pièce ouverte aux quatre vents. Celte région, de Ivo jusqu'à Sauces, est extrêmement malsaine ; les fièvres paludéennes y .régnent à l'état endémique et débihtent les habitants, qui s'y livrent toutefois avec succès à l'élevage et à la culture du maïs.
/" et 2 juillet, — Nous passons la journée du 1" juillet à chercher deux autres domestiques pour le reste du voyage ; quatre se proposent, et nous les acceptons ; de celle façon la marche sera peut-être plus rapide ; mais, au départ, il nous faut compter avec les adieux et les souhaits de chacun, ce qui, à la fin de la journée, se traduit par l'absence de nos Chiriguanos, restés en arrière, ivres à ne plus se tenir sur leurs jambes.
Nous campons en pleins champs, passant une partie de la nuit à surveiller nos animaux pour les éloigner des endroits où abonde le romerillo^ plante vénéneuse.
3 juillet. — La température est toujours très basse le
246 EN QUETE d'un PROJET DE KOUTE.
matin et la nuit : le thermomètre marque 4 degrés audessus de zéro. Les brouillards sont épais ; notre état se ressent de ce froid humide.
En suivant le cours de la quebrada de Guevo, nous traversons une région déserte et sauvage où pas une case ne se détache du flanc des contreforts arides et nus jusqu'à notre entrée à Choreti vers trois heures du soir.
Une distribution de tabac aux Indiens et quelques morceaux de sucre aux femmes nous concilient les bonnes grâces de tous les Ghiriguanos, qui pourvoient à nos besoins. La nuit est mauvaise ; entassés pêle-mêle les uns à côté des autres dans Tunique pièce du rancho, les ronflements et les tousseries des uns et des autres, les cris "et pleurs des enfants, les hurlements des chiens et les grognements des porcs ne nous laissent pas fermer Toeil une minute.
La série des contreforts dépouillés se poursuit tout le long de notre itinéraire. G'est à peine si, au sortir de la quebrada de Ghoreli pour entrer sur le territoire de Pirarenda, nous trouvons quelques huttes de Ghiriguanos. Le terrain, maigre et sablonneux, offre peu de ressources à Tagricullure et à Télevage.
Nous n'arrivons à Pirarenda que le soir à quatre heures, après une marche lente et difficile.
Tous, ces villages, formés de quelques huttes perdues dans les contreforts, sont absolument misérables ; la plus grande fortune de l'Indien se réduit à quelques moulons, deux ou trois vaches et un petit champ de maïs, juste de quoi ne pas mourir de faim. L'indigène aime mieux vivre ainsi, séparé des autres habitants, que de profiter des avantages d'une agglomération où il pourrait perdre son indépendance et sa liberté. Aussi élève- t-il très pauvrement les siens, et c'est toujours un spectacle qui nous écœure, que de voir ces pauvres êtres, vivant comme des animaux, se traîner nus sur le sol et se nourrir d'un peu de farine de maïs.
A deux pas de nous grouillent des groupes de bambins se débattant entre les jambes de mères ou de sœurs qui épluchent consciencieusement leur têle. L'un d'eux, tenant
entre ses mains une écuelle de farine de maïs, ne parvient qu'avec peine à se soustraire aux caresses intéressées du chien étique et crevant de faim qui lui lèche la figure.
Le soleil, dont nous étions privés depuis longtemps, apparaît enfin et dissipe les brouillards. Le terrain, moins accidenté, mais aussi désert, fournit une marche un peu meilleure, et nous atteignons sans encombre la Matara, village de dix à quinze feux. Partout la même disette de pâturages et de maïs ; les Indiens refusent de nous vendre le peu de grains qui leur restent.
Dans une étroite pièce fumeuse ayant à peine 15 mètres carrés, nous prenons nos dispositions pour passer la nuit, entourés des huit Indiens et Indiennes possesseurs du logis, de sept chiens et d'une douzaine de poules et de coqs. Couchés sur nos catres toujours trop courts pour notre taille, nous attendons, pour fermer enfin les yeux, que s'apaisent les chants, les hurlements et les cris. Les chiens flairent nos bottes avec une ardeur qui nous ferait craindre pour elles si nous n'avions négligé de les graisser depuis nombre de jours.
Un groupe de buveurs de chicha entretient des va-etvient continuels dans notre rancho, et, à la lueur du brasier fumant au milieu de la pièce, les ombres de nos voisins et voisines esquissent sur la muraille les postures les plus diverses, que soulignent les frôlements de la peau de vache. Le jour arrive enfin, et nous nous précipitons dehors pour respirer à pleins poumons.
6 juillet. — A peu de dislance de la Matara, nous atteignons le rio Parapiti, calme et tranquille entre de pittoresques contreforts. L'aspect de cette région est tout à fait nouveau : la végétation est vigoureuse et variée; la belle vallée à travers laquelle coulent ses eaux limpides présente aux regards un spectacle qui repose et réconforte. Les bords du rio sont très fangeux ; mais, sous la conduite d'un guide expérimenté, nous en passons les trois gués sans accident. On franchit, à l'ombre d'une épaisse forêt, la distance qui nous sépare de San Miguel, plantation de canne à sucre, de seigle, de maïs et de riz, exploitée par un Boli-
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vien. Une généreuse hospitalité nous est offerte, et nous en profitons largement.
Dans la conversation que nous avons eue aujourd'hui avec noire guide indigène sur les usages et sur les lieux, il nous fait la réponse suivante au sujet de l'abandon d'un petit village de Chiriguanos :
w No sé^ pero lo que se es que dejaron esos lugares en siiencio, » (Je ne sais, mais ce que je sais, c'est qu'ils ont laissé ces lieux au silence.)
Au silence! c'est bien le mot pour exprimer l'absence du peuple bruyant qui chante, crie, pleure, danse, hurle, grogne, aboie, d'un bout de l'année à l'autre.
7 juillet, — Une belle vallée s'ouvre aujourd'hui devant nous, plantée de maïs, de canne à sucre et d'aji, et tapissée de beaux pâturages qui nourrissent de nombreux troupeaux d'animaux de boucherie. Un soleil ardent nous ragaillardit quelque peu, et nous atteignons sans encombre le lieu dit de Suspiro,
8 juillet, — Dans la matinée nous entrons à Sauces, capitale de l'Azero. Au premier aspect, elle nous paraît triste ; les rues sont peu ou point pavées. Il est dix heures, et cependant presque toutes les portes sont fermées. En vain nous frappons à celle du corrégidor pour le prier de nous indiquer un logement; un môme mal peigné nous répond qu'il dort et nous envoie chez le sous-préfet. Là, même message. Nous prenons le parti d'établir notre campement au milieu de la place, où nos animaux broutent déjà l'herbe; mais bientôt le bruit de notre arrivée se répand, et l'on nous invite à accepter une hospitalité que nous aurions mauvaise grâce à refuser.
Nous prenons ici un jour de repos, qui nous donne les joies d'une toilette à fond.
Le climat est chaud, généralement malsain ; les fièvres chuchu amaigrissent les habitants, dont le nombre est de 900 à 1 000 environ. Les variations de la température sont très brusques. La vallée est très fertile, on y cultive avec succès le maïs, l'aji, le riz, la canne à sucre, le seigle. Les prairies fournissent des pâturages excellents.
Le commerce est réduit à des proportions mesquines et ne reflète qu'une fois par an, à l'époque de la feria^ Taclivité des négociants de toute sorte qui y prennent pari: Cette foire, une des plus iraporlanles du Sud-Est bolivien, attire un grand nombre de commerçants, nationaux et Argentins, où les premiers échangent les produits extrêmement variés du sol contre les chevaux, mules, ânes, denrées et colonnades des seconds. Elle dure du 25 juillet aux premiers jours de septembre et, à ce moment, de misérables bicoques se louent des prix fous.
Les objets d'alimentation et les étoffes d'origine européenne sont importés par les Argentins de Salta et Jujuy. Pendant la durée des ventes, le mouvement de l'argent atteint la somme de deux millions.
Deux autres foires, de moindre importance, se tiennent dans la même province, h Ingre et à Sapirangui, mais elles ne se prolongent guère plus de huit jours. Les libations, les danses et le jeu président à toutes ces réunions qui secouent quelque peu les lymphatiques habitants de la contrée.
/ juillet. — En quittant Sauces, nous entrons dans une des régions les plus sauvages et les plus désertes de la frontière. La végétation y est puissante, mais, jusqu'au Salto, on ne rencontre que peu ou pas de traces d'habitations humaines. Le nombre des bras qui exploitent cette vaste et fertile contrée est loin d'être suffisant : on se contente d'aller au plus facile, afin d'éviter les défrichements coûteux; mais les profits d'une exploitation en terre vierge rétribuent largement les effoi ts de ceux qui, en très petit nombre, ne ménagent ni leur peine ni leur temps. La prospérité de l'établissement agricole fondé par l'Espagnol Menduina, sur les bords du rio Azero, a libéralement récompensé ses sacrifices.
i i juillet. — Nous franchissons une série de contreforts avant d'atteindre la quebrada de Mojorque, qui coule encaissée profondément entre des roches pittoresques.
Les granits, les syéniles, les schistes, les grès présentent à l'œil le contraste de leur couleur, de leur orienta-
lion, et de leurs hautes murailles immenses, séparées par un étroit cagnon. A une hauteur de plus de cent mètres, on a jeté, en travers du gouffre, un tronc d'arbre sur lequel le hardi descendant des Incas franchit la gorge de Bartolo.
/ .9 juillet, — Pour la première fois, nous rencontrons un groupe dlndiens se rendant à Padilla. Les uns vont à pied, porteurs d'un message quelconque; les autres conduisent au marché leurs charges d'aji rouge, solidement établies sur le dos de leurs ânes.
Bien que sachant à quoi nous en tenir, nous nous avisons de demander à chacun d'eux la distance qui nous sépare du Salto. Le premier nous dit une lieue ; le deuxième trois, le troisième cinq, et un quatrième, dix! La vérité est que nous n'étions pas à plus de trois lieues. La diversité des opinions émises paraîtrait étrange, si Ton n'était averti que ces Indiens, habitués à parcourir la contrée, ont moins en vue de nous indiquer la distance exacte, qu'ils établissent suivant la force de leurs jarrets, que de fixer par ce nombre variable de lieues, le temps nécessaire pour faire le trajet, étant donnés l'état de nos animaux et notre allure. Getic remarque s'applique à tous les gens de la Cordillère aussi bien qu'aux Gauchos de la pampa.
En arrivant au Salto, nous voyons les premiers Indiens Quichuas du haut plateau Bolivien.
/ 3 juillet, — Par la cote de la Geja et de las Gaùas, nous atteignons la falda et la crête du Rosal, laissant à droite la pente abrupte de l'Escalon. La vallée de Rosal se dessine à notre gauche; nos yeux parcourent l'horizon, et fouillent les massifs de la Cordillère orientale. Nous gagnons ainsi l'unique case de Real pampa.
La température s'est considérablement refroidie au fur et à mesure que nous avons atteint des sommets plus élevés ; le froid nous paraît d'autant plus sensible que le bois se fait rare et que les Indiens s'en montrent peu prodigues.
/ 4 juillet. — Par toute une série de côtes, de quebradas , de vallées fertiles, nous atteignons VAbra (gorge) de San
Julîan, au sommet de laquelle une croix a été plantée , et d'où nous dominons la superbe plaine de Padilla, autrefois Laguna. Un temps de galop, et nous arrivons à la ville, qui s'étale gracieuse, au milieu de la plaine entourée de contreforts.
L'absence du corrégidor, qui est Français, permet à Tinlérimaire de monlrer des exigences auxquelles nous n'étions plus habitués ; il voulait voir nos passeports, et cette mesure nous paraissait aussi étrange qu'inexplicable. A son entêtement quelque peu intempestif, j'opposai le mien, jusqu'à ce qu'un habitant, auquel nous avions été recommandés, vînt faire entendre raison à ce fonctionnaire récalcitrant en nous offrant chez lui l'hospitalité tradilionnelle des habitants du Sud.
Dans les visites qui nous furent faites le soir même par le sous-préfet et les membres du conseil municipal, nous eûmes l'explication de cette exigence.
Peut-être n'a-t-on pas oublié le voyageur soi-disant Français, que nous avions rencontré à Salta, nous priant de rendre la liberté à son cheval sur les rives du Pilcomayo, et qui disparut de l'hôtel dans la nuit, oubliant de payer sa note. Or, peu de jours auparavant, ce même individu était passé par ici, et, comme il prétextait des fouilles dans les environs, on lui confia les animaux qull demandait. Il disparut, mais en les emmenant.
Nous comprîmes alors l'embarras de l'intérimaire du corrégidor, dont la bonne foi avait été surprise par cet aventurier qui voyageait à si bon compte. Ingénieux et trop habile, il avait fait une foule de victimes, surtout parmi les curés de village auxquels il s'adressait de préférence , captivant leur sympathie par un excès de dévotion.
« Votre église me paraît bien pauvre, leur disait-il : si vous voulez me faire plaisir, vous ne refuserez pas l'offrande d'un voyageur et d'un chrétien!... »
Détachant de son carnet un chèque, il souscrivait une somme de 400 ou 500 francs, qu'il offrait au curé, surpris et enthousiasmé!
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Il n'y avait pas de prévenances dont on ne renlourât alors. On metlail les petits plats dans les grands; on lui fournissait tout ce qu'il désirait; et, ainsi de suite, à chaque nouvelle étape !
Mais le piquant de l'affaire, c'est que tous ces chèques étaient tirés sur la maison Arce, de Sucre, bien connue en Bolivie pour sa fortune et ses libérahlés, et à laquelle tous les curés demandèrent le payement de la valeur souscrite. Ce fut chaque jour dans la maison une avalanche de chèques, une procession de visiteurs humbles et empressés, se retirant honteux lorsqu'on leur apprenait qu'ils avaient été dupés! Un avis dans les journaux mit fin à cette fumisterie et provoqua l'arrestation de l'individu le soir même de sa disparition de l'hôtel, à Salla.
La ville de Padilla s'appelait autrefois Laguna ; on lui a donné le nom du vaillant Bohvien qui, en compagnie de sa femme, soutint une lutte acharnée contre les foixîes de la métropole. Vaincu, il fut fait prisonnier le 14 septembre 1816, et le général espagnol Francisco Javier Aguilera lui coupa lui-même le cou !
La plaine peut avoir, du nord au sud, 3 ou 4 kilomètres, sur 1 ou :2 de l'est à l'ouest.
Anciennement, la partie centrale était occupée par un lac aujourd'hui desséché, et dont le fond, facilement reconnaissable, se compose dun abondant sédiment paludéen, mélangé d'argile rouge. Les fossiles y sont très nombreux.
Le climat est tempéré, les conditions sanitaires sont bonnes; il n'y a pas d'endémies. La ville est bien percée et bien aérée. Toutes ses rues sont pavées. L'eau y est rare, ce qui retarde beaucoup le développement du commerce et de l'agriculture. Le débit en varie entre 700 et 450 litres par heure, quantité qui ne peut suffire à une population de 7 000 habitants.
Padilla a deux places publiques, deux églises, trois écoles et un collège.
La culture produit abondamment seigle, maïs, légumes. Les pâturages nourrissent de nombreux moutons. Les porcs y sont de mauvaise race. Pas d'élevage de chevaux.
Le soir, la musique municipale vient nous donuer une sérénade, pendant que chacun nous présente ses félicitations et ses vœux pour la Fête nationale française.
16 juillet, — Nous prenons congé de notre hôte, le docteur Carvajal, qui, en celte circonstance comme en bien d'autres, nous a témoigné la plus cordiale sympathie.
L'importance du trafic entre Padilla et Sucre entretient nombre de muletiers qui circulent constamment sur la belle roule reliant ces deux centres. Les villages, de moins en moins espacés, sont habités par une population active, laborieuse, qui tire grand profit du commerce et de l'agriculture. On sent que nous approchons d'une grande ville, et je m'en réjouis, car notre dénuement est complet; nos fonds sont épuisés, et la fièvre ne nous quitte pas.
Le soir de ce même jour, nous gagnons Tomina, village de 400 à 500 habilants, où l'on remarque une très ancienne église, construite par les Espagnols.
i 7 juillet, — Etape de sept heures du malin à quatre heures du soir. Nous en avons fini avec les précipices et les fondrières, et, par les fertiles vallées de Tejas et d'Airampo, nous gagnons Tacupaya, au bord de la rivière du même nom, affluent du rio Grande qui appartient au grand bassin amazonique.
i 8 juillet, — De vastes maisons de campagne et d'exploitation s'étendent à droite et à gauche de la route; la plus belle est, sans contredit, le Canto Molino, le Chante- Moulin. La minoterie hydraulique de la propriété, dissimulée sous un bouquet d'arbres où dominent les saules, broie, sous de puissantes meules, transportées à grands frais, le blé de qualité supérieure qu'on récolte ici en quantité.
Le docteur Torrès, propriétaire de Thacienda de Billisloca, nous donne sur le pays et la région des renseignements intéressants.
Nous n'arrivons chez lui que vers deux heures ; un accès dechuchu m'oblige à me coucher aussitôt; sa famille fait tout pour me soulager. Il faut avoir longlemps traîné la fièvre , avoir traversé des régions sauvages et désertes ,
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couché à la belle étoile, souffert de la faim et du froid, pour savourer les douceurs d'une bonne table et d'un bon lit, surtout lorsque tout cela vous est offert par un étranger, un inconnu auprès duquel votre qualité seule de transeunte, de voyageur, est la plus puissante des recommandations.
i 9 juillet, — Nous avons du mal à quitter nos hôtes; ils voudraient nous retenir ou tout au moins retarder notre départ, mais nous avons hâte d'arriver à Sucre, dont une courte distance nous sépare, et nous commençons l'ascension de la côte, qui nous conduit au haut du plateau de Tarabuco et de Guasacancha, un des points les plus élevés de la Bolivie. Là, plus un seul lopin de terre qui ne soit cultivé; partout s'étalent de splendides cultures de seigle et de froment. L'extrême fatigue nous oblige à faire halte avant d'avoir atteint l'étape que nous nous étions fixée, et nous prenons gîte dans la cahute d'une pauvre Indienne. Les punaises et les puces nous contraignent à abandonner l'intérieur du taudis, et, par un froid extrêmement vif, nous disposons nos couvertures en plein air, derrière un mur.
èO juillet. — Nous sommes sur pied de bonne heure, et nous descendons peu à peu le plateau à la hauteur des deux cerros qui dominent Ghuquisaca. Bientôt les massifs de verdure apparaissent , la blancheur des murailles de Sucre éclate au soleil, les tours des monuments et des églises se dessinent sur le fond bleu du ciel, et cahin-caha nous traversons la ville, dont l'aspect ravive mes souvenirs sur les gens et les lieux.
Bien des modifications s'y étaient opérées depuis mon premier passage en juillet 1883. On nous guida jusqu'à l'hôtel, et nous pûmes enfin nous féliciter de notre heureuse arrivée dans l'ancienne capitale du Gharcas, terme d'un voyage qui durait depuis la fin de février.
On nous croyait perdus. La nouvelle de notre présence au moment même où l'on allait envoyer à notre recherche, se répandit rapidement et nous fûmes aussitôt, de la part du Président, des ministres, des notabilités, l'objet de manifestations sympathiques et enthousiastes.
Malgré tout le soin que nous mettions à le dissimuler, notre dénuement n'échappait à personne : aussi le Président nous fit-il offrir, par le Ministre des affaires étrangères, un généreux subside que nous acceptâmes, par respeclueuse déférence envers le chef de l'État.
Ainsi se termina cette longue pérégrination à travers la République Argentine, le Ghaco et la Bolivie; elle nous avait permis de recueillir une belle collection de croquis et de dessins, complétée par l'ensemble de notre itinéraire détaillé jour par jour depuis les derniers confins dii territoire bolivien jusqu'à Sucre.
Les soins ne nous furent pas épargnés, et parmi les nombreux médecins qui nous firent généreusement leurs offres de service, nous éprouvâmes de l'embarras à choisir celui qui devait nous débarrasser de la fièvre au bout de quelques jours d'une médication énergique.
2 décembre 1886 — 18 novembre 1887.
La ville de Sucre, où je passai près de cinq mois avant de repartir pour ma nouvelle exploration, est, comme on sait, la capitale de la Bolivie ; le nombre de ses habitants varie entre 25 000 et 26 000 ; elle fut fondée en 1539 par un des lieulenafnts de Pizarre, don Pedro de Azurés, sous le nom de Ciudad de la Plata, Ville de l'Argent, d'où plus tard on fit par corruption Chuquisaca, de Choquechaca, en quichua le Pont d'Or. En 1840, elle fut appelée Sucre en l'honneur du grand maréchal de Ayacucho D. Antonio José de Sucre, dont le nom brille du plTis pur éclat dans l'histoire de l'indépendance.
La ville est gracieusement assise sur une plate -forme au pied des deux cerros de Ghuruquella et de Sicasica, du sommet desquels la vue embrasse tout le massif des hauts plateaux et plonge dans les plus fertiles vallées du département. Elle est située à une altitude d'environ 2 844 mètres. La position géographique n'en a pas encore été exactement déterminée. Penlland, l'autorité acceptée par le bureau de la Connaissance des temps, la place par 19^03' lat. S. et 64*^ 24' 10" long. 0. Greenwich; mais il est en désaccord avec d'Orbigny, Masters, Minchin, etc., et de nouvelles observations sont nécessaires.
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Les contreforts qui dominent Sucre sont rocailleux et dénudés : la végétation est chétive sur ce sol âpre et raboteux; sans être luxuriante, elle offre, dans les gorges, les vallées, les quebradas, un contraste qui repose l'œil du voyageur, fatigué de l'uniforme aridité des hauts plateaux et des massifs qui se succèdent et fuient dans le bleu des lointains horizons.
La ville s'étend en gradins du nord au sud, sous le plus beau des ciels, éclairé par un soleil magnifique; elle se révèle de très loin au voyageur qui descend de La Paz, par ses blanches murailles qui s'alignent et s'entrecroisent avec une certaine symétrie, et que mettent encore plus en relief quelques cultures de seigle et de luzerne, des bouquets d'eucalyptus, les dômes des églises et les toits à tuiles rouges, sans une seule cheminée.
Au centre même de la ville se trouve la ligne de partage des eaux qui concourent à la formation du système amazonique et de celui de la Plata; celles qui découlent du cerro de Sicasica se dirigent dans le sud, et, par les torrents du Tejar, du Quirpinchaca, de l'Habitero et autres, forment la quebrada de Yotala, laquelle, grossie du Totacoa, débouche à Nucho, dans le Gachimayo, qui se déverse lui-même un peu plus bas dans le Pilcomayo. Celles qui descendent de la partie nord de la ville et du cerro de Ghuruquella passent à Hua ta, tombent dans le rio de Gatalla, ou descendent^u Guanipaya et, grossies de celles des quebradas de Pocpo, Gùcuri, Mojotoro et Ghaco, se jettent dans le Guapay, lequel se rattache à l'Amazone par le Mamore et le Madeira.
Gapitale de la Répubhque et du département, elle est le siège de la cour de cassation, de la cour des comptes, de l'archevêché, de l'Université, fondée en 1624 et une des plus anciennes de l'Amérique du Sud. Elle possède une faculté de droit, de médecine et de théologie, des collèges et des écoles; un Gollège pour la propagation de la foi, administré par les moines franciscains ; l'oratoire de Saint- Philippe de Neri, trois monastères et trois couvents, un hôpital et une maison pour les ahénés. Gette dernière, bâtie
DANS LE CHAGO BORÉAL. 26i
dans des conditions aussi hygiéniques qu'élégantes, fait le plus grand honneur à la généreuse philanthropie de l'ancien président, D. Gregorio Pacheco, qui la fit élever à ses frais.
Parmi les monuments publics dont elle est dotée, la cathédrale figure au premier rang, bien que la richesse de ses trésors soit beaucoup plus appréciable que la pureté de ses lignes; puis viennent les églises de Santo Domingo, San Felipe de la Recoleta, les palais du Président, de la municipalité, les ministères, la place Vingt-Cinq Mai, décorée depuis quelques années seulement; ensuite, les places ou marchés de Santo Domingo, de San Francisco, de San Juan de Dios, etc.
Un ancien couvent sert de théâtre à des troupes artistiques trop rares, que les habitants de Sucre se font un plaisir d'applaudir.
Sur la place Saint -Jean de Dieu se dresse l'obélisque élevé en l'honneur de la Liberté ; au sommet est placée la slalue du général Sucre.
Les deux faubourgs de Sucre sont la Recoleta et Surapata.
L'eau est peu abondante dans la ville, circonstance fâcheuse qui en arrête le développement. Plusieurs projets ont été examinés, celui entre autres d'une dérivation du Gachimayo; tous rencontrent dans leur exécution des difficultés financières que les ressources de l'État ne lui permettent pas d'affronter.
Les maisons sont propres, quelques-unes élégantes et bien construites ; elles n'ont qu'un étage. Au rez-de-chaussée, la partie centrale est occupée par la cour ou saguan, entourée du patio garni de fleurs; les appartements sont propres ; quelques-uns même luxueux.
Sucre est éclairée à l'huile, en attendant qu'une compagnie industrielle vienne la doter, à l'exemple de La Paz, de la lumière électrique, de réseaux téléphoniques, d'un bon service de voirie, etc. Quelques voitures, victorias ou landaus, amenés à grands frais d'Europe, conduisent, le soir, à l'heure de la promenade, les familles des riches