INTRODUCTION
Quelques mots sur ma personne. — Ancêtres highlandais. — Traditions de famille. — Mon grand-père vieét habiter les Lowlands. — Mes parents. — Premiers travaux , premiers efforts. — École du soir. — Amour de la lecture. — Impressions religieuses. — Éludes médicales. — Premières excursions. — Géologie. — Discipline mentale. — Études à Glascotv. — Société des missions de Londres. — Mon village natal. — Diplôme de médecin. — Éludes théologiques. — Départ pour l’Afrique. — L'auteur n'a aucune prétention littéraire.
Je serais, par nature, peu disposé à parler de moi ; mais plusieurs de mes amis, dont le jugement m’inspire la plus grande confiance , m’ont fait entendre que le public aime à savoir quelque chose de l’auteur dont il lit les ouvrages, et qu’un récit abrégé des premières années de ma vie, joint à quelques lignes sur ma famille, donnerait à ce volume un peu plus d’intérêt: telle est mon excuse à la personnalité des pages suivantes; et, si l’on a tort d’écrire sa généalogie, je me disculpe en disant que la mienne n’est pas longue et ne renferme qu’un seul trait dont je puisse m’enorgueillir.
Mon arrière-grand-père fut tué à la bataille de Gulloden en
combattant pour les Stuarts. Mon grand-père était fermier dans l’ile d’Ulva, où naquit mon père; cette île fait partie des Hébrides, auxquelles Walter Scott a fait allusion dans le passage suivant :
« La sombre Ulva, Colonsay, et tout ce groupe d’iles riantes qui entourent et qui gardent la célèbre Staffa. »
Mon grand-père connaissait parfaitement toutes les légendes traditionnelles dont cet illustre écrivain s’est servi pour composer la plupart de ses ouvrages. Tout enfant, je me rappelle que je l'écoutais avec délices ; il possédait un fonds inépuisable d’aventures dont un grand nombre ressemblaient d'une manière surprenante à celles que, plus tard, j’ai entendu raconter en Afrique autour des feux du soir. Ma grand’mère, à son tour, chantait des vers gaéliques dont quelques-uns avaient été composés, disait-elle, par des insulaires captifs chez les Turcs, où ils languissaient dans l’abattement et la douleur.
Mon grand-père pouvait fournir sur sa famille des détails précis en remontant jusqu’à la sixième génération. A l’époque où, suivant Macaulay, les Highlanders ressemblaient aux Cafres , et où celui qui avait volé du bétail pouvait, en donnant à son chef une part du butin , éluder le châtiment qu’il avait encouru, l’un de mes aïeux jouissait dans le pays d’une grande réputation de sagesse et de probité; on raconte que, lorsqu’il fut à sa dernière heure, il rassembla tous ses enfants et leur dit ces paroles : « J1 ai pendant ma vie recherché avec le plus grand soin toutes les traditions qui se rattachaient à notre famille , et je n’ai jamais découvert que , parmi nos ancêtres , il y ait eu un malhonnête homme. Si donc un jour quelqu'un d’entre vous ou l’un de vos descendants venait à faire quelque mauvaise action, cela ne serait pas parce que le germe en était dans son sang , et ses torts n’appartiendraient point à la famine. Soyez honnêtes, c'est le précepte que je vous lègue. » C’est pourquoi , si , dans les pages suivantes, il m’est arrivé de commettre quelques méprises, j’espère que l’on voudra bien les considérer comme une erreur involontaire , et non pas comme une preuve que j'ai oublié la recommandation de mon aïeul.
Ma famille était autrefois catholique; elle fut convertie au protestantisme par le laird qui vint un jour avec un homme portant un bâton jaune ; probablement que cet insigne captiva beaucoup
plus l’attention des néophytes que ne le faisait la parole du prêtre, car la nouvelle religion fut connue pendant longtemps (peut-être l’ est-elle encore aujourd’hui) sous la rubrique de religion du bâton jaune.
Trouvant sa ferme d’Ulva insuffisante pour élever une nombreuse famille , mon grand - père vint se fixer à Blantyre- Works, importante filature de coton, située sur les belles rives de la Clyde, un peu au-dessus de Glascow; ses fils, ayant eu la meilleure éducation qu'on pût recevoir aux Hébrides, entrèrent en qualité de commis chez les propriétaires de la filature Monteith et Cie, qui les prirent avec joie. Mon grand - père luimême, dont la probité inflexible était vivement appréciée, fut employé au transport des sommes considérables que l'on envoyait de Glascow à Blantyre, et reçut dans sa vieillesse, d’après la coutume de la société Monteith, une pension qui lui permit de terminer ses jours dans l’aisance.
Pendant la guerre continentale, mes oncles prirent tous du service, les uns dans l’armée, les autres dans la marine; mais mon père resta au pays, où il faisait un petit commerce de thé; et, bien qu’il eût trop de conscience pour pouvoir s’enrichir, ses enfants ont eu pour lui autant d’amour que s’il avait eu à leur léguer tous les avantages de ce monde. Il nous éleva dans les principes du kirk d’Écosse, établissement religieux qui a fait dans le pays un bien incalculable ; plus tard il se sépara de cette communion, et remplit, pendant les vingt dernières années de son existence, l'office de diacre à l’Église indépendante d’Hamilton. Mon éternelle gratitude et mon respect lui sont acquis pour m’avoir donné depuis mon enfance l'exemple constant de cette piété ferme, dont Burns a tracé l’idéal dans Cottar’s saturday night. Mon père mourut au mois de février 1856, comptant avec sérénité sur cette miséricorde dont nous pouvons tous espérer les effets par les mérites de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ. A cette époque je descendais le Zambèse , ne me promettant pas de plus grand plaisir que de m’asseoir au coin du feu de notre maisonnette et de lui raconter mes voyages. Il n’est plus ; mais je révère sa mémoire.
Les premiers souvenirs que j'aie gardés de ma mère me retracent un tableau qu’on voit bien souvent, en Écosse, dans l’intérieur des pauvres, celui d’une ménagère remplie de sollici-
tude , s'efforçant de mettre les deux bouts ensemble. A l’âge de dix ans, je fus envoyé à la manufacture en qualité de rattacheur, afin d’aider par mon salaire à l'entretien de la famille, et de diminuer d’autant les soucis de ma pauvre mère. J’achetai un rudiment avec une partie de ce que je gagnai dans la première semaine; et pendant plusieurs années je poursuivis l’étude du latin avec une ardeur constante, me rendant, pour cela, tous les jours, à une école du soir, qui se tenait de huit à dix heures; je travaillais ensuite avec mon dictionnaire jusqu’à minuit, plus tard encore , si ma mère ne l’empêchait pas en venant m’ôter mes livres. Il fallait que je fusse à la manufacture le lendemain matin à six heures, et j’y restais jusqu’à huit heures du soir, sans autre interruption que le temps nécessaire pour le déjeuner et le dîner. J’étudiai de cette façon la plupart des auteurs classiques , et à seize ans je possédais mieux qu’aujour- : d’hui mon Virgile et mon Horace. Notre professeur, qui heu-
1 reusement vit toujours, recevait une partie de son traitement des propriétaires de la fabrique. C’était un homme attentif, plein de douceur et de bienveillance, et qui se faisait si peu payer, que tous ceux qui désiraient s'instruire le pouvaient aisément. Un grand nombre d’enfants profitaient de ce privilège; et quelques-uns de mes camarades de classe occupent aujourd’hui une position bien supérieure à celle qu’ils paraissaient devoir atteindre lorsqu’ils venaient à l’école. Si un pareil système était établi en Angleterre , ce serait pour le pauvre un bienfait inappréciable.
En fait de lecture , je dévorais tout ce qui me tombait sous la main , excepté les romans ; je n’aimais pas les fictions ; mais les livres de science, et surtout les voyages, faisaient mes délices. .Mon père, qui pensait, avec beaucoup de ses contemporains, que les ouvrages scientifiques étaient contraires à la religion, aurait voulu me voir préférer la Nuée de témoignages ou le Quadruple étal, de Boston ; notre dissidence en pareille matière alla, de mon côté, jusqu'à la révolte, et la dernière fois que je reçus des coups de verge, ce fut pour avoir nettement refusé de lire la Pratique chrétienne, de Wilberforce. Le dégoût que m’inspirait la lecture des ouvrages religieux de toute espèce dura plusieurs années; mais, un jour, étant tombé sur la Philosophie de la religion et de la vie future, par Thomas Dick , je fus heureux de voir confirmer
par cette œuvre admirable l’idée que j’avais toujours eue que la religion et la science, loin d’être hostiles l’une à l’autre, se soutiennent mutuellement.
Mon père et ma mère n’avaient rien négligé pour faire pénétrer la doctrine chrétienne dans mon esprit, et je comprenais sans difficulté la théorie de la rédemption par la mort de notre Sauveur; mais ce n’est qu’après avoir lu les ouvrages dont je viens de parler, que je sentis la nécessité de me faire à moimême l’application des mérites expiatoires de cette mort rédemptrice. Le changement qui en résulta dans mes idées fut analogue à celui qui s'opérerait chez un aveugle à qui l’on rendrait la lumière. La parfaite liberté avec laquelle le pardon de nos offenses nous est offert, tel que nous le présente le livre divin, fit surgir dans mon cœur un sincère amour pour celui qui nous a rachetés de son sang ; et depuis lors un profond sentiment de reconnaissance pour tant de miséricorde n’a pas cessé d’influer sur ma conduite. Je ne parlerai plus néanmoins de la vie spirituelle qui commençait dès cette époque à s’éveiller en moi; je ne ferai pas davantage ressortir les labeurs religieux auxquels j’ai été poussé par l’amour du Christ; il sera bien moins question dans ce volume de ce qui a été fait, que de tout ce qui reste à faire avant qu’on puisse dire que l’Évangile a été prêché à tous les peuples. Dans la ferveur de cette ardente charité qu’inspire le christianisme, je résolus bientôt de vouer mon existence au soulagement des misères humaines; à force d’y penser, il me vint à l’esprit que, si je me faisais pionnier de la foi chrétienne et si j’en allais répandre les principes en Chine, cela pourrait avoir des résultats féconds pour quelques parties de cet immense empire; et je m’appliquai à étudier la médecine, afin de me mettre en état de réaliser cette entreprise.
La flore du Lanarkshire de Patrick me servit à reconnaître les plantes désignées dans le traité de botanique de Culpeper, ce vieux livre où l’astrologie a tant de part, et qui fut mon premier ouvrage de médecine. Quelque borné que fût le temps dont je pouvais disposer, je n’en trouvai pas moins l’occasion de parcourir toute la frontière pour recueillir des simples. Je n’étudiaj pas avec moins de zèle, et surtout de perplexité, les mystères de l’astrologie, et je crois que je pénétrai aussi avant dans cet
abîme que mon auteur, suivant son expression, avait l’audace de me conduire. Il me semblait périlleux d'aller au delà: car cette science, qui m’attirait dans l’ombre, paraissait à mon jeune esprit devoir mener l’adepte à vendre son corps et son âme au démon.
Les herborisations que je faisais avec mes frères , dont l’un est aujourd’hui au Canada, l’autre aux États-Unis, où il professe l'état ecclésiastique, développaient encore mon ardent amour pour la nature, et , bien que nous revinssions tellement accablés de fatigue et de faim, que le futur pasteur en versait des larmes, nous découvrions tant de choses intéressantes , qu’il n’en était pas moins ardent à nous accompagner la première fois que nous retournions herboriser.
Dans l’une de ces tournées d’exploration, nous entrâmes dans une carrière de pierre à chaux, longtemps avant que l’étude de la géologie se fût vulgarisée comme elle l’a été depuis lors ; il est impossible d’exprimer avec quelle joie et quel étonnement je me mis à ramasser les coquilles que l’on trouve dans la chaux carbonifère de High Blantyre et de Cambuslang. Un carrier me regardait avec cet air de compassion que prend un homme bienveillant à la vue d'un insensé. « Comment ces coquilles sont-elles venues dans ces rochers ? lui demandai-je. — Quand Dieu a créé les roches, il a fait les coquilles et les y a placées, » me répondit l’ouvrier. Que de peine les géologues se seraient épargnées en adoptant la philosophie ottomane de cet Écossais !
Je continuais mes études pendant les heures que je passais à la filature, en plaçant mon livre sur le métier, de manière à saisir les phrases les unes après les autres, tout en marchant pour faire ma besogne ; j’étudiais ainsi constamment sans être troublé par le bruit des machines ; c'est à cela que je dois la faculté de m’abstraire complètement du bruit que l’on fait à côté de moi , et de pouvoir lire et écrire tout à mon aise au milieu d’enfants qui jouent, ou bien dans une réunion de sauvages qui dansent et qui hurlent. A dix-neuf ans je devins fileur et j’eus un métier à conduire ; c’est un travail excessivement pénible pour un jeune homme élancé , dont les membres sont grêles , les articulations pleines de mollesse ; mais j'étais payé en conséquence de la peine que j’avais, et cela me mit à môme de passer l’hiver à Glascow, de m’y suffire et d’y poursuivre mes études médicales, d’y apprendre
le grec et d’assister au cours de théologie du docteur Wardlaw. Je n’ai jamais reçu un denier de personne ; et j’aurais, avec le temps et par mes seuls efforts , accompli mon projet d’aller en Chine comme médecin missionnaire , si l’on ne m’avait conseillé de faire partie de la société des missions de Londres, qui m'était recommandée à ce point de vue qu’elle est complètement dégagée de tout esprit de secte. • La société n’envoie aux idolâtres, me disait-on, ni Épiscopaux, ni Presbytériens, ni Indépendants, mais l’Évangile du Christ. » Cela répondait parfaitement à ce que devait être, suivant moi, une pareille institution; mais ce ne fut pas sans un effort douloureux que je me présentai comme aspirant à faire partie de la société : il est toujours désagréable, lorsqu’on est habitué à ne suivre que son propre mouvement, de se mettre en quelque sorte sous la dépendance des autres ; et je n’aurais pas été fâché d’éprouver un échec.
Lorsque je jette un regard en arrière sur cette époque de pénible labeur, j’éprouve un sentiment de gratitude et je me réjouis de ce qu’elle a constitué une partie importante de ma première éducation ; me fût-il permis de recommencer l’existence , que je voudrais partir d’aussi bas et me former de nouveau à cette rude école.
Le temps et les voyages n’ont pas effacé le respect dont j’étais pénétré pour les humbles habitants de mon village ; ils offraient en général d'heureux types de l’intelligence et de la moralité qu'on trouve ordinairement chez les pauvres écossais. Dans une population de plus de deux mille âmes, il y avait certainement des personnes de valeur diverse ; mais au-dessus du commun des martyrs, nous avions quelques individualités d'une élévation, d’une pureté de caractère et d’une capacité qui exerçaient la plus heureuse influence sur la jeunesse du pays, en étant pour elle une source d’instruction constante et gratuite*. Ces villageois suivaient avec infiniment d’intelligence les questions d'intérêt
1. Que le lecteur me permette de citer les noms de deux de ces hommes, excellents entre tous. «Fais-toi de la religion une préoccupation de tous les jours, me disait David Hogg à son lit de mort, et non pas une pensée qui t’arrive par accès; lorsqu’on n’y songe que par intervalles, la tentation est la plus forte et finit par vous dominer. » Et Thomas Burkc, un vieux soldat qui, pendant quarante ans, ne s’est pas lassé de faire continuellement de bonnes œuvres, j’ai été bien heureux de le retrouver; de pareils hommes honorent leur pays et la profession à laquelle ils appartiennent.
général, et prouvaient ainsi que la faculté qu’ils avaient eue de s’instruire n'en avait pas fait des hommes dangereux pour la sûreté publique. Ils étaient bons les uns pour les autres, et respectaient les gentlemen du voisinage qui, ainsi que le dernier lord Douglas; avaient confiance dans leur bon sens et dans leur honneur. Grâce à la bienveillance de ce gentilhomme, le plus pauvre d’entre nous pouvait parcourir, lorsque bon lui semblait, tous les anciens domaines de Bothwel) et autres lieux consacrés par les souvenirs que la tradition locale et nos livres de classe nous avaient fait connaître; et ces précieux monuments du passé, que l’on conservait avec soin, nous paraissaient une propriété commune à tous. En Ecosse, les ouvriers ont lu l’histoire de leur pays et n'en sont pas pour cela des niveleurs révolutionnaires; ils chérissent la mémoire de Wallace, de Bruce et de tant d’autres, qu’ils révèrent comme les premiers champions de la liberté , et ce n’est pas, comme les étrangers se l’imaginent , parce que nous manquons de force et de courage , que nous ne détruisons point l’aristocratie et le capital ; c’est parce que nous respectons nos lois jusqu'à ce que nous puissions les changer, et que nous avons horreur de ces révolutions aveugles qui balayent indistinctement toutes les institutions que le temps a consacrées.
Ayant fini mes études médicales et choisi pour sujet de ma thèse une maladie dont le diagnostic exigeait l'emploi du stéthoscope, je m’attirai, sans le vouloir, un examen plus sévère et plus prolongé qu’il n’arrive ordinairement en pareil cas. Nous n’étions point d'accord, mes examinateurs et moi, sur la réalité des services qu’on attribue au stéthoscope, dont ces messieurs discutaient la valeur; il aurait été beaucoup plus sage de ma part de taire une opinion qui m’était personnelle. Toutefois je n’en reçus pas moins le diplôme de docteur en médecine et en chirurr gie; et ce fut avec une joie non déguisée que je me sentis appartenir à une profession qui est vouée entre toutes à la pratique de la bienfaisance, et qui, avec une énergie infatigable, continue de siècle en siècle à faire de nouveaux efforts pour amoindrir les souffrances qui affligent l’humanité.
J’étais maintenant en mesure d’exécuter mes projets ; cependant la guerre à propos de l’opium était dans toute sa fureur, et l’on pensa que le moment n’était pas favorable pour que j’allasse
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en Chine. J’avais caressé l’espoir de me frayer, au moyen de l’art de guérir, l’entrée de ce vaste pays fermé aux Européens; mais, comme on ne prévoyait pas que la paix dût être prochaine , et qu'un autre champ m’était ouvert par les travaux de M. Moffat, mes pensées se dirigèrent vers l’Afrique ; je' complétai donc mes études théologiques en Angleterre; je m’embarquai en 1840, et, après un voyage qui dura trois mois, j’abordai à la ville du Cap, où je restai fort peu de temps ; du Cap je me rendis à la baie d’Algoa, et je m’avançai dans l’intérieur de l’Afrique, où j’ai passé les seize années qui s’écoulèrent de 1840 à 1856, exerçant la médecine et prêchant la foi chrétienne, sans avoir rien coûté aux indigènes.
Quant aux qualités littéraires, que l’on ne peut acquérir que par le travail et qui sont si importantes pour un auteur, la vie que j’ai menée en Afrique s’est complètement opposée à ce que je puisse jamais y prétendre ; loin de là, elle m’a rendu l’obligation d’écrire fastidieuse et pénible; je crois que j’aimerais mieux traverser de nouveau le continent africain que de publier un second volume ; il est bien plus facile de faire un voyage que d’en écrire les détails. En partant pour l’Afrique , j’avais bien l’intention de continuer mes études -, mais, comme je n’aurais pas pu me résoudre à profiter du labeur des autres sans y avoir contribué de tous mes efforts , j’ajoutai aux fatigues de l’enseignement les travaux manuels de toute espèce; et, quand arrivait le soir, j’étais beaucoup moins propre à l’étude qu’à l’époque où je passais mes jours à la filature de Blantyre. J’aurais épargné beaucoup de temps et le style de l’ouvrage aurait été bien meilleur, si j’avais pu faire faire ce volume par un autre; mais personne n’aurait compris mes notes, que j’avais écrites pour moi seul ; d’ailleurs il était impossible à un Européen de saisir toutes les nuances des diverses positions où je me suis trouvé en Afrique. Néanmoins, ceux qui n’ont jamais fait imprimer un livre ne peuvent pas s’imaginer toute la somme de travail qu’exige une pareille œuvre ; et la peine que m’a donnée celui-ci a rendu mille fois plus grand le respect que j’ai toujours eu pour les écrivains des deux sexes.
L’impossibilité où le manque de loisirs me mettait de cultiver mon esprit est l’unique regret que j’aie éprouvé pendant mon séjour en Afrique; le lecteur, en se rappelant ce regret sin-
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cère, voudra bien accueillir avec indulgence les tâtonnements d’un homme qui cherche la lumière et qui a la vanité de croire qu’il n'est pas trop vieux pour apprendre.
Il était impossible, dans un ouvrage écrit pour tout le monde comme l'a été celui-ci, de donner des détails plus positifs sur différents objets ; mais j’espère les fournir ailleurs au savant qui peut les désirer.