‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 3 sur 130 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Pays des Bakouains. — Étude de la langue. — Idées des naturels sur les comètes. — Station de Mabotsa. — Rencontre d’un lion. — Virus de la dent des lions. — Noms des différentes tribus de Béchuanas. — Séchélé, ses ancêtres , son mariage et son gonvemement. — La kotla. — Service divin. — Questions de Séchélé. — Séchélé apprend à lire. — Nouveau système pour convertir la tribu. — Indifférence des naturels pour la Bible. — Polygamie. — Baptême de Séchélé. — Opposition des indigènes. — Achat de terrain à Chonuané. — Relations avec les habitants. — Leur intelligence. — Sécheresse prolongée. — Souffrances qui en résultent. — Médication de la pluie. — Raisonnement des naturels. — Discussion entre le docteur ès pluie et le docteur en médecine. — Chasse au Hopo. Nécessité du sel ou d'une nourriture animale. — Devoirs d'un missionnaire.

D’après les instructions que m'avaient données les directeurs de la société des missions de Londres, je devais tourner mon attention vers le nord, dès que je serais arrivé à Kuruman ou Lattakou, qui était à cette époque, ainsi qu’il l’est encore aujourd’hui, leur station la plus éloignée du Cap en s'avançant dans l’intérieur. Je ne passai à Kuruman que le temps nécessaire pour reposer mes bœufs, très-fatigués par le voyage d’Algoa; puis, accompagné d’un autre missionnaire, je me dirigeai vers le pays des Bakouénas ou Bakouains , et je trouvai Séchélé et sa tribu installés à Shokuané. Peu de temps après, nous revînmes à Kuruman ; toutefois , comme dans une excursion aussi rapide nous n’avions pas pu atteindre le but que nous nous proposions , je résolus de repartir pour l’intérieur aussitôt que ce serait possible. Après trois mois de séjour à Kuruman, qui est une espèce j t de chef-lieu des missions du pays, j’allai donc m’installer dans un endroit situé à quinze milles environ de Shokuané , et qui s’appelait alors Lépélolé (aujourd’hui Litoubarouba). Une fois arrivé „ là, je me retranchai complètement de la société des Européens pendant six mois ; j’acquis de cette façon la connaissance des

habitudes, de la manière de voir, des lois et du langage de cetle partie des Béehuanas qui forme la tribu des Bakouains, connaissance qui m’a été d’un avantage incalculable dans les relations que depuis lors j’eus avec ces peuplades.

Dans ce second voyage à Lépélolé, qui tire son nom d’une caverne que l’on appelle ainsi , je commençai les préparatifs d’un établissement, et je fis, pour arroser les jardins, un canal que devait alimenter un cours d’eau alors très-abondant, et qui aujourd’hui est complètement à sec. Lorsque ces préparatifs furent assez avancés, je me dirigeai vers le nord pour aller chez les Bakaas, les Bamangouatos et les Bakalakas, dont le pays est situé entre le 22» et le as’de latitude méridionale. Les montagnes des Bakaas avaient déjà été visitées par un marchand ; mais il y était mort de la lièvre, ainsi que tous les gens de son escorte. En parcourant la partie septentrionale de ces monts basaltiques, dans les environs de Letloché, je n’étais qu’à dix jours de marche du cours inférieur de la Zouga , appelée Ngami 1 par les naturels de cette contrée, et j’aurais pu découvrir le lac du même nom dès 1842, si les découvertes avaient été le seul objet de mon voyage. Tous mes bœufs étant malades, je fis à pied la plus grande partie de la route au delà de Shokuané ; quelques-uns des naturels, qui s’étaient joints récemment à nous, ignorant que je comprenais leur langage, discutèrent ma force physique sans se douter que j’entendais leurs paroles : « Il est mince et faible, se disaient-ils ; ce qui le fait paraître assez gros, c’est parce qu’il se met dans des sacs (désignant ainsi mon large pantalon), mais il sera bientôt rendu. * Ce langage fit bouillir mon sang highlandais ; et , au mépris de la fatigue , je les contraignis pendant plusieurs jours à forcer le pas pour me suivre, jusqu’à ce qu’ils fussent obligés de reconnaître et d’avouer que j'étais un bon marcheur.

A mon arrivée à Kuruman, où j’étais allé prendre mes bagages afin de revenir m’installer à l’endroit que j’avais choisi pour

1. Plusieurs mots, dans les différents langages de ces peuplades, commencent par une vibration qui se rapproche du son terminal de guigne ; pour prononcer correctement le nom du lac Ngami, par exemple, il faut supposer qu'il y a un i avant l’n (Ignami) et appuyer le moins possible sur cet i. L’n espagnol est employé pour indiquer cette prononciation, et l’on écrit ii garni. Naka veut dire une défense d’éléphant, naka un docteur. Chaque voyelle se prononce dans ces différents idiomes; et l’accent tombe sur la pénultième.

résidence, j’appris que la tribu des Bakouains, qui s’étaient montrés si affectueux pour moi , avait été chassée de Lépélolé par les Barolongs; ainsi, mes projets d’établissement se trouvaient anéantis, line de ces guerres qui, de temps immémorial , semblent éclater périodiquement à propos de la possession du bétail, venait de se déclarer dans le pays, et avait tellement changé les relations entre les diverses tribus, que je fus obligé de repartir pour chercher de nouveau une localité qui convint à l'établissement d’une mission.

Comme je retournais au nord, une comète vint à paraître et causa une vive inquiétude aux tribus que je visitais. Celle de 1816 avait été suivie de l’invasion des Matébélès, les plus cruels ennemis des Béchuanas; et, suivant ces derniers, celle-ci devait présager un affreux malheur, annoncer tout au moins la mort de quelque chef puissant. Je n'en savais pas beaucoup plus long que les Béchuanas au sujet des comètes ; mais j’avais en une Providence infiniment bonne et sage, cette foi profonde qui établit une si grande différence entre les chrétiens et les païens de tous les siècles.

Étant venu à Kuruman avec plusieurs Bamangouatos, j’étais obligé de les ramener avec leurs marchandises à leur chef Sékomi ; je partis afin de me rendre avec eux à la résidence de ce dernier, et, pour la première fois, je fis à dos de bœuf un voyage de plusieurs centaines de milles.

En venant à Kuruman, j’avais choisi la belle vallée de Mabotsa' pour y établir le siège d’une mission, et je m'y rendis en 1843. C’est là que m’est arrivé un accident sur lequel j’ai été souvent questionné depuis mon retour en Angleterre, et dont, sans les importunités de mes amis, j’avais l’intention de conserver les détails pour les raconter à mes enfants lorsque la vieillesse m’aur rait fait radoter. Des lions inquiétaient vivement la population de Mabotsa ; ils pénétraient la nuit dans l’endroit où les bestiaux étaient enfermés , et dévoraient les vaches. Ils attaquaient même les troupeaux en plein jour; ce qui est tellement éloigné de leurs habitudes, que les Bakatlas 1 s’imaginèrent qu’on leur avait jeté un sort et qu’ils avaient été, suivant leur propres termes, « livrés au pouvoir des lions par une tribu voisine. » Ils avaient bien

1. 26' 14’ lat. sud. 26* 30" long. ost. — 2. Habitants de Mabotsa.

ik

essayé une fois de se délivrer de ces animaux en les détruisant; mais, beaucoup moins braves que les Béchuanas ne le sont généralement en pareille occurrence, ils étaient rentrés chez eux sans avoir attaqué un seul de leurs ennemis.

Ils est avéré que, si l’on tue l’un des lions qui font partie d'une bande, les autres, profitant de l’avis qui leur est donné, abandonnent les lieux où ils ont été chassés. Lors donc que le bétail des Bakatlas fut attaqué de nouveau , j'allai avec les hommes de la tribu, afin de les encourager à se débarrasser des maraudeurs. Nous trouvâmes les lions sur une colline boisée, ayant à peu près un quart de mille de longueur ; mes compagnons se disposèrent en cercle, et gravirent la colline en se rapprochant de plus en plus les uns des autres. Resté dans la plaine avec un indigène appelé Mébalué, qui était maître d'école et le plus excellent des hommes , je vis l’un des lions posé sur un quartier de roche qu’entourait le cercle des chasseurs , actuellement fermé de toute part; Mébalué tira son coup de fusil avant moi, et la balle atteignit le rocher où l’animal était assis. Le lion mordit l’endroit que le projectile avait frappé, comme un chien mord la pierre ou le bâton qui lui est jeté; puis, s’enfuyant d’un bond, il franchit le cercle d’hommes qui s’ouvrit à son approche, et il s’échappa sans blessure ; les chasseurs n’avaient pas osé l’attaquer, peutêtre à cause de leur foi dans le sortilège dont ils se croyaient victimes. Le cercle fut bientôt reformé; deux autres lions y apparurent; mais cette fois nous n’osâmes pas tirer, dans la crainte de frapper l’un des hommes qui les entouraient, et qui leur permirent encore de s’enfuir sains et saufs. Si les Bakatlas avaient agi suivant la coutume de leur pays, les lions auraient été tués à coups de lance au moment où ils essayaient de s'échapper; mais nos chasseurs ne firent pas même usage de leurs armes. Voyant que nous ne pouvions pas les décider à l’attaque , nous reprenions le chemin du village, lorsqu’en tournant la colline j'aperçus l’un des lions posé sur un quartier de roche comme le premier que j’avais vu , mais cette fois tapi derrière un buisson; j’étais environ -à trente pas de l’animal, je le visai attentivement au corps h travers les broussailles, et je déchargeai mes ieux coups. « Il est touché, il est touché! » s’écrièrent les Bakatlas. « Un autre l’a frappé également , allons à lui , » répondirent quelques-uns des chasseurs. Je n'avais vu personne tirer

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