‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 51 sur 130 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Beauté croissante du pays. — Emploi de nos journées. — Les chutes de Gonyé. — Razzia makololo. — Politesse ot libéralité des habitants que nous trouvons sur notre passage. — Pluies continues. — Un Barotsé fugitif. — Mauvais gouvernement de Sékobinyané. — Oiseaux. — Éponges d'eau douce. — Décès causé par la morsure d'un lien. — Dispositions prises pour passer les nuits pendant la route. — Cuisine et blanchissage.

— Abondance de viande. — Oiseaux d'eau. — Alligators. — Gros gibier

— Endroit vulnérable. — Un dimanche. — Oiseaux chanteurs. — Dé- . pravalion. — Fruits sauvages. — Pigeons verts. — Bancs de poissons.

— Hippopotames.

30 novembre 1853. — Aux chutes de Gonyé. Il n’est pas tombé de pluie dans ce pays-ci , et la chaleur y est extrême. Les feuilles desarbres elles fleurs nombreuses qui embellissent le paysage se flétrissent et s'inclinent vers le milieudu jour ; toute la végétation est languissante, un peu d’eau lui rendrait sa vigueur ; et, si la beauté du pays s’accroît encore, ainsi qu’elle l’a fait depuis les quatre derniers degrés de latitude que nous avons franchis, nous arriverons à une terre enchantée.

Notre" fatigue est excessive, le soleil brille entre les nuages, et l’atmosphère est étoufTante. L’évaporation du fleuve doit être considérable; il me semble que les fluides de mon corps se joignent à ceux qui m’environnent et qu’ils se vaporisent à mesure que je les renouvelle, tant la quantité d’eau que j’absorbe est effrayante.

Nous nous levons au point du jour, c’est-à-dire un peu avant cinq heures ; tandis que je m’habille, on prépare le café , je remplis ma tasse , le reste est partagé entre mes compagnons ; les maîtres le sirotent, pendant que les serviteurs se hâtent de charger les canots; tout est bientôt prêt, et nous nous embarquons. Les deux heures suivantes sont les plus agréables de la journée ; la marche des canots est rapide. Les Barotsés, accoutumés dès leur jeunesse à manier la rame, ont les épaules et la poitrine large-

ment développées, surtout en comparaison des membres inférieurs. Les hommes de notre flottille engagent souvent des querelles bruyantes d’une embarcation à l’autre, pour se distraire de la monotonie de leur besogne. A onze heures, nous descendons sur la rive, nous mangeons un peu de viande, s’il en reste du souper de la veille, ou du biscuit avec du miel, et nous buvons de l’eau du fleuve. Nous nous reposons pendant une4ieure et nous remontons dans notre canot, où je me blottis sous mon parasol. La chaleur est excessive, et je suis trop faible depuis mon dernier accès de fièvre pour nourrir de ma chasse les hommes de mon escorte. Les rameurs, exposés au soleil, transpirent abondamment et ralentissent peu à peu leurs efforts, comme s’ils attendaient quelque pirogue attardée. Nous nous arrêtons parfois deux heures avant le coucher du soleil; nous sommes tellement accablés que nous restons à la place où nous nous trouvons alors , et nous y passons la nuit. Le repas du soir se compose de café, d’un biscuit ou d’un morceau de pain grossier fait avec dé la farine de sorgho ou de maïs ; quand par hasard j’ai été assez heureux pour tüer quelque chose, On coupe la viande en longues tranches, on la met dans une marmite où l’on verse de l’eau de manière à ce qu’elle en soit couverte, on fait bouillir jusqu’à évaporation complète, .et quand il ne reste plus (l’eau, la viande est cuite à point.

A Gonyé, les indigènes transbordent nos pirogues de l’autre côté des cascades, en Tes suspendant à des perches qu’ils y attachent en diagonale et qu'ils portent sur leurs épaules; ils travaillent de bon cœur, et la chose est bientôt faite. Ce sont de joyeux mortels, qu’un rien amuse et que le moindre mot plaisant fait tous éclater de rire. Ici, comme ailleurs, chacun me demande une séance de lanterne magique ; c’est un bon moyen de les instruire, et je suis heureux de les satisfaire.

Les chutes de Gonyé ne sont pas constituées par l’épanchement d’une masse d’eau que ses bords ne contiennent plus, comme celles du Niagara; c’est au contraire un étranglement du fleuve, resserré pendant plusieurs milles dans une gorge qui n’a pas cent mètres de large,, et où il acquiert de quinze à dix-huit mètres de profondeur, lorsque les eaux sont grandes. Ainsi comprimée, l’eau s’accumule et roule en bouillonnant avec une force qui ne permet pas au plus habile nageur de se soutenir à la sur-

face. En amont des chutes, les îles sont couvertes d’une végétation admirable, et, des rochers qui dominent la cascade, le paysage est l’un des plus beaux que j’aie jamais contemplés.

Nous arrivons à Naméta sans avoir à mentionner le plus léger incident ; là nous apprenons qu’une bande de Makololos, ayant à leur tète un nommé Lérimo, vient de faire une razzia précisément du côté où nous nous dirigeons ; la chose est d'autant plus grave que les maraudeurs ont eu rentière approbation de Mpololo, qui est . le chef de la vallée et l’oncle de Sékélétou. Voici à quelle occasion : Masiko, l’un des lils de Santourou, qui, après la victoire de Sébitouané avait remonté le Liambye et s'était fixé sur les bords du fleuve, avait envoyé récemment des émissaires dans le voisinage de Naliélé, pour attirer auprès de lui le reste des Barotsés. Lérimo et sa bande, s’autorisant de cette conduite peu loyale, avaient fait quelques prisonniers parmi les sujets de Masiko et détruit plusieurs villages aux Balondas, chez lesquels nous devons aller; rien n’était plus contraire à la politique du chef des Makololos, dont l’unique désir est de vivre en paix avec les tribus voisines; Pitsané, Ip capitaine de ma suite, a même été chargé par Sékélétou d’ordonner à Mpololo de nous fournir les colliers et les grands pots de beurre que nous devons porter de sa part aux chefs que celui-ci vient précisément d’attaquer.

Le bruit courait à Litofé qu’il existait de nouveaux projets d’expédition contre les Balondas ; mais j’envoyaj des ordres pour que la bande qui s’était déjà formée fût dissoute immédiatement. Je rencontrai Mpololo , lui-même , dans la ville de Ma- Sékélétou, et, après lui avoir dit tout ce que je pensais de la conduite qu'il avait tenue, j’ajoutai que, s'il nous arrivait malheur par suite de son expédition malencontreuse , la fautfe en retomberait sur sa tête. La mère de Sékélétou m’approuva complètement et me proposa de reconduire chez eux les prisonniers qui avaient été enlevés par Lérimo, atin de prouver que la dernière expédition n’était pas le fait des Makololos d’un rang supérieur, et qu’elle avait été conduite par un subalterne qu’ils désapprouvaient tous. Cette femme me donna plus d'une fois l'occasion d’apprécier la droiture de son jugement , et je fus enchanté d’apprendre que Mpololo consentait à suivre son conseil. Il me pria même de soumettre l’affaire aux sous-chefs de Naliélé, ce que je fis aussitôt mon arrivée dans cette ville, où

un picho fut convoqué à cette intention. Lérimo assistait à la séance et eut l’oreille très- basse en entendant Mohorisi, l’un de mes compagnons, le traiter de lâche pour avoir attaqué une bourgade sans défense, tandis qu’un lion, dont les ravages désolaient Naliélé , avait causé la mort de huit hommes sans que Lérimo eût osé se mesurer avec lui. C’est du reste un fait général ; les Makololos , très-braves contre les hommes , font souvent preuve de couardise à l’égard des bêtes féroces. Mpololo reconnut publiquement la faute qu’il avait commise; il rendit la liberté à un enfant dont sa femme avait pris possession, et, cet exemple étant suivi, nous obtînmes, séance tenante, qu’on restituât les prisonniers. Quelques-uns justifiaient l’expédition en disant que , Masiko ayant voulu s'emparer de leurs enfants par les menées de ses émissaires, Lérimo avait bien fait de lui enlever les siens par la force. La ruse est en effet le moyen favori des Makalakas, tandis que les Makololos ont immédiatement recours aux armes pour venger leurs injures ou pour atteindre leur but. Enfin, disaient les autres, puisque Sékélétou voulait conserver la paix entre lui et Masiko, il aurait dû nous en prévenir.

Il est dangereux de s’engager sur les traces d’un parti de maraudeurs avec des hommes qui appartiennent à la tribu de ces derniers. Mais j’avais pour compagnons des gens de cœur, et je refusai les volontaires qui m’offrirent d’augmenter mon escorte.

Dans chaque village on nous traite avec une extrême générosité. Aux bœufs qu’ils nous donnent, les habitants ajoutent du lait, du beurre, et de la farine en si grande quantité, que nos pirogues ne peuvent pas tout contenir. Mes hommes vont pouvoir se graisser le corps pendant longtemps, pratique nécessaire qui prévient l'évaporation des fluides et qui, faisant l’office d’un vêtement, protège la peau contre le soleil ou la fraîcheur de l’ombre.

Tous les Makololos savent donner avec grâce. « C’est un morceau de pain que je vous prie d’accepter , » vous disent-ils d’un air affable en vous donnant un bœuf. Je suis d’autant plus sensible à cette manière d’offrir, que les Jléchuanas s’écrient avec pompe en vous présentant une misérable chèvre : « Voyez quel bœuf je vous donne ! » Les femmes continuent à me saluer de

cris perçants, à m’accabler d’éloges, et, bien que je les engage souvent à modifier les ■ grand seigneur! grand lion ! * qu'elles me prodiguent et à les remplacer par des expressions moins pompeuses, la sincérité des vœux qu’elles font pour le succès de mon voyage est. si évidente, que je ne peux pas m’empêcher d’être satisfait de la bonté qu’elles me témoignent.

Nous étions encore à Naliélé quand les pluies ont commencé; elles viennent cette année beaucoup plus tard que d’habitude ; mais, bien que la vallée ait souffert de la sécheresse, les habitants n’en ont pas moins une nourriture abondante. La pluie qui tombe est fraîche, et malgré cela on étouffe. Le thermomètre, dans une hutte bien abritée , ne marque pas plus de 29° centigrades, et s’élève & 32 degrés aussitôt que l’air extérieur pénètre dans la cabane. Je viens d’avoir un nouvel accès de fièvre qui m’a considérablement affaibli ; on doit s’ennuyer de m’entendre dire que je suis malade ; pour ma part je n’ai jamais aimé la lecture des voyages où l'auteur décrivait à loisir toutes les maladies qu’il avait eues; et désormais je parlerai le moins possible des miennes.

Je renvoie le canot de Sékélétou, et Mpololo m’en prête un autre. On nous donne huit bœufs de monture et sept de boucherie ; les uns sont pour notre usage , les autres sont destinés à être offerts aux chefs des Balondas. Mpololo s’acquitte généreusement des ordres qu’il a reçus à notre égard, et qui diminuent d’autant les profits de la place qu’il occupe. Il tranche d’ailleurs du grand homme, et il est suivi partout d’une foule de sycophantes qui déclament des satires contre Mpépé , dont il avait peur autrefois.

De son vivant, Mpépé recevait les mêmes adulations des Barotsés, qui le maudissent aujourd’hui. Ces derniers sont du reste grossiers dans leur langage, et s’abordent la plupart du temps avec une volée de jurons, qui se termine par un grand éclat de rire.

Nous avons rencontré en arrivant à Naliélé une bande de fugitifs barotsés qui revenaient dans leur pays : c’étaient les enfants ou, pour employer le mot propre, les serfs d’un jeune homme du même âge et de la même tribu que Sékélétou ; ce jeune homme devait à l’irascibilité de son caractère le surnom de Sékobinyané, c’est-à-dire petit être servile, créature méprisable. Nonseulement il maltraitait ses serviteurs, au point que la plupart s’étaient sauvés, mais encore il avait, malgré la défense de Sékélétou,

vendu aux Mambaris un ou deux enfants de son village. Tous les autres l’avaient quitté immédiatement et s’étaient réfugiés auprès de Masiko, dont ils avaient reçu le meilleur accueil, et qui les avait adoptés au nombre de ses sujets.

La première fois que nous avions remonté le Liambye, Sékélétou et moi, nous nous étions trouvés face à face avec Sékobinyané, qui descendait le fleuve pour se rendre à Linyanti. Le chef lui demanda naturellement des nouvelles de son village ; il se garda bien de répondre que toute la population avait fui : car les mauvais traitements infligés aux serviteurs par leur maître sont considérés comme un crime chez les Makololos. Il passa donc sans parler de cette aventure, et, dans la crainte du châtiment qui l’attendait lorsque Sékélétou serait informé de sa conduite, il s’échappa secrètement et alla se réfugier sur les bords du lac Ngami. Sékélétou le fit chercher, découvrit sa retraite et demanda son extradition, qu’il obtint en^ déclarant qu’il se contenterait d’adresser des reproches au coupable. Cette punition ne fut pas même nécessaire : la terreur de Sékobinyané fut si grande en se voyant traduit devant son chef, qu’il en tomba malade et qu’on estima qu'il était suffisamment puni.

Quelques semaines après, les fugitifs quittèrent Masiko et revinrent dans leur village, où ils furent accueillis comme s’ils n’avaient fait qu’une chose très-naturelle ; chacun blâmait ouvertement la conduite de Sékobinyané, personne ne pensait à condamner les fugitifs, qui parurent enchantés de reprendre leurs habitudes et de retrouver leurs bestiaux.

Cet incident peut faire juger de la nature du servage que subissent les tribus conquises par les Makololos.

Nous quittons Naliélé au milieu des souhaits les moins équivoques pour le succès de notre expédition, et nous continuons à remonter le cours du fleuve. Les eaux s’élèvent déjà, bien que la saison des pluies soit à peine commencée; les rives sont basses, mais nettement coupées et presque toujours à pic. En temps de sécheresse, elles ont de 1 mètre 20 à 2 mètres 40 d’élévation, et donnent au fleuve, en cet endroit, l’apparence d'un canal. Une argile blanchâtre et compacte , entremêlée de couches d’argile noire, de marne brune argileuse et de sable pur stratifié, compose ces rives dans quelques-unes de leurs parties. Le

fleuve, en se gonflant, mine ses bords, qu'il crève parfois de manière à former des canaux dans les lieux où il décrit une courbe trop forte; et souvent, des morceaux de la rive que nous côtoyons se détachent tout à coup, tombent dans l’eau avec bruit et mettent nos canots en péril.

De charmants guêpiers 1 2 3 font leurs nids dans ces rives perpendiculaires; ils aiment ù nicher en société, et le bord du fleuve est percé de trous qui, par centaines, conduisent à leurs demeures, espacées d'environ un mètre cinquante les unes des autres. Lorsque nous passons auprès d’eux, ces oiseaux se précipitent du fond de leur retraite et nous suivent en planant audessus de nos têtes.

Nous voyons tous les cent mètres, à peu près, un martin-pêcheur tacheté’ qui fait, comme le guêpier, son nid dans la berge du fleuve, et que les jeunes pâtres dénichent pour avoir ses petits; un autre martin-pêcheur bleu et orange*, encore plus mignon et plus joli , se rencontre également à chaque pas , et tous les deux, rapides comme une flèche, plongent dans l’eau pour y saisir leur proie. Nous en apercevons un troisième *; il est gros comme un pigeon, et beaucoup plus rare que les deux autres.

Les rives du Liambye sont encore habitées par l'hirondelle de rivage, qui aime, ai nsi que le guêpier, à se rapprocher de ses compagnes pour élever sa famille. Jamais elle ne quitte ce pays-ci ; on l’y voit satiner ses plumes au cœur même de l’hiver, tandis que les autres hirondelles ont émigré jusqu'au printemps. Je l’ai vue sur les bords de la rivière d’Orange à une époque où il gelait assez fort, et il est probable qu’elle est sédentaire, même dans celte région, qui est beaucoup plus froide que celle-ci.

Nous trouvons des éponges autour des roseaux qui bordent quelques parties du fleuve. C’est à la tige qu’elles s’attachent généralement ; elles sont dures , cassantes , et renferment, auprès de leur surface, une quantité de petites graines rondes.

Le fleuve coule ici avec une rapidité de cinq milles par heure, et charrie des masses de végétaux en décomposition ; la nuance de l’eau n’en est pas profondément altérée; elle est néanmoins

1. Merops apiaster (guêpier vulgaire), et mérops bullokoides (Smilli).

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