‹ Explorations du Zambèse et de ses affluents et découverte des lacs Chiroua et NyassaChapitre 12 sur 59 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Mosi-oa-toimya ou chutes de Victoria. — Ile du jardin. — Les paroles manquent pour décrire les chutes. — Deui fois la profondeur du Niagara. — Aucun récit des Portugais ne les mentionne. —Traversée de l'Afrique par deux esclaves. — Hashotlané et son prisonnier.

9 août 1860. Nous nous rendous aux chutes de Victoria. Leur nom makololo est Mosi-oa-Tounya, dont le sens littéral est fumée retentissante. Elles s'appelaient autrefois Séongo, ou Chongoné, qui veut dire Endroit de l'arc-en-ciel. Nous montons dans des canots appartenant à Tonba Mokoro, un nom de sinistre augure qui signilie briseur de pirogues. Hais il parait que Touba est le seul qui possède le charme avec lequel on est assuré de ne pas rouler dans ]'abhne.

Pendant quelques milles, à partir de l'endroit où nous nous embarquons, la rivière est paisible ; nous glissons agréablement sur ses eaux qui ont la transparence du cristal; et nous passons auprès d'Iles charmantes, couvertes d'une épaisse végétation. Dominant la foule des autres arbres, s'élèvent majestueusement l'hyphénée et le borassus. A côté d'eux se remarquent le dattier sauvage, aux grappes de fruits dorés, et le mokononga touS\i (le motsouri du premier voyage), qui a la forme d'un cyprès, les feuilles d'un vert foncé, et des fruits écariales. Une quantité de fleurs se montrent près de la rive; quelques-unes sont entièrement nouvelles pour nous; les autres, telles que les convolvulus, sont d'anciennes connaissances.

Mais notre attention est vivement détournée de ces lies délicieuses par les rapides où Touba peut nous jeter sans le vouloir. . Le seul aspect de ces eflivyables écueils, leur voix rugissante, ne peut manquer de produire quelque malaise à ceux qui ne les ont jamais vus. C'est seulement quand la rivière est très-basse, comme aujourd'hui, qu'on peut se hasardera gagner l'Ile vers laquelle nous nous dirigeons. Si l'on y abordait au moment de l'inondation, en supposant que la chose fùt praticable, il fau-

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drait y rester jusqu'à ce que les eaux se fussent complètement retirées. On a vu des éléphants et des hippopotames être lancés dans rabtme et réduits à l'état de pâte.

Dès que nous arrivons à la hauteur des rapides, on nous recommande de garder un profond silence, attendu que nos paroles pourraient diminuer la vertu du talisman ; et personne, à ta vue de pareils tourbillons, ne songe à désobéir au Briseur de pirogues. II est bientôt évident que la recommandation de Touba est des plus sensées, bien que le motif sur lequel il l'appuie ressemble beaucoup à celui d'un autre Hakololo qui priait un jour un de nos hommes de ne pas siffler parce que cela ferait venir le vent. Ici, le pilote ayant à diriger la manœuvre en prévenant le timonier chaque fois qu'il découvre un rocher, un tronc d'arbre, une saillie quelconque, Touba se dit sans aucun doute que nos paroles pourraient détourner l'attention de l'homme qui tient le gouvernail; et la moindre négligence, la plus légère méprise nous ferait infailliblement chavirer. En certains endroits les hommes de l'équipage ont à déployer tout ce qu'ils possèdent de vigueur et d'énergie pour faire entrer la pirc^ue dans la seule portion praticable du rapide, et pour l'empêcher d'offrir le traversauûl de l'eau, ce qui nous enverrait à l'instant même avec les plotus et les cormorans qui plongent autour de nous.

Parfois il semble que rien ne pourra nous sauver des écueils, dont la tête, maintenant que l'eau est basse, apparaît au-dessus du fleuve; mais juste au moment voulu Touba prévient le timonier, détourne un peu le canot avec sa gaffe, et nous passons comme une flèche à cdté du récif. Jamais embarcation ne ftit plus adroitement conduite. Une seule fois le talisman sembla perdre un peu de son efficacité : nous filions à toute vitesse; un rocher noir, sur lequel bondissait l'écume blanche, se trouvait en face de nous; la perche y fut appliquée avec la promptitude ordinaire ; mais elle glissa au moment où le pilote y pesait de tout son poids. Nous ressentîmes une violente secousse, et la pirogue fut à demi remplie d'eau . Touba, que sa présence d'esprit n'avait point abandonné, éloigna l'esquif, et le lança dans un endroit où la rivière étant calme, on put le vider sans crainte. Pendant ce temps-là il nous fut donné A entendre que ce n'était pas le charme, ou la médecine, comme

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on dit dans le pays, qui était en défaut; le talisman n'avait rien perdu de sa vertu ; et la mésaventure provenait tout simplement de ce que Touba n'avait pas déjeuné. Inutile de dire que depuis lors nous avons veillé à ce que le pilote ne partit plus à jeun.

Toutefois nous abordons sains et saufs à Gardeo-Island (l'tle du Jardin) qui est située au milieu du fleuve, et qui s'étend jusqu'au bord du goufire. Nous en gagnons l'extrémité, nous nous penchons au-dessus de l'abtme, d'une profondeur vertigineuse; et le caractère unique et merveilleux de la cascade apparaît à nos regards.

Il n'est pas de paroles qui puissent donner l'idée d'un pareil spectacle; un peintre accompli n'y parviendrait pas, même avec une série de tableaux. Peut-être en décrivant la manière dont la cascade s'est probablement formée arriverons-nous à faire comprendre ce qui la caractérise. Le saut du Niagara provient de l'usure des rochers sur lesquels tombe la rivière; il a reculé graduellement pendant une longue suite de siècles, et a laissé devant lui une auge profonde et large, dont la ligne est assez droite. Il continue tous les jours son mouvement de recul, et décharge néanmoins dans le Saint-Laurent l'eau des lacs dont celui-ci est composé. Les chutes de Victoria ont été formées par une déchirure transversale du basalte qui constitue le lit du Zambèse. Les bords de la faille sont toujours à vive arête, si ce n'est du côté où l'eau se précipite, et où la rampe est rongée sur l'espace d'un métré. La falaise estperpendiculaireetdescend jusqu'au fond de l'abîme sans présenter de saillie, sans ofTrirde stratification, sans paraître disloquée. Le puissant effort qui, en produisant cette tissure a déchiré le litdu fleuvis n'en a pas dérangé le niveau. Il en résulte qu'arrivé k l'extrémité de l'tle du Jardin, le Zambèse disparaît tout à coup, laissant voir de l'autre celé de la crevasse les arbres qui s'élèvent à l'endroit où il coulait jadis, et qui croissent sur le même plan que celui où nous avons navigué.

La crevasse dépasse de quelques mèlres la largeur du fleuve, qui est ici d'un peu plus de 1860 yards. Nous avons négligé les quelques mètres d'excédant pour conserver ce chiffre, qui indique l'année où les chutes du Zambèse ont été l'objet d'une étude exacte. En amont de l'abtme le courant principal vadirec-

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tement du nord au sud; la crevasse qui le traverse se dirige à peu près de l'est à l'ouest. Nous en avons mesuré la profondeur ' au moyen d'une ligne à laquelle nous avions attaché quelques balles, plus un bout de calicot d'une longueur d'un pied. L'un de nous a posé la tête sur un rocher, qui se projette au-dessus du gouffre, et a suivi du regard la descente du calicot. Trois cent dix pieds de corde avaient été fournis par celui qui tenait la ligne, quand les balles rencontrèrent un plan incliné de la falaise, et s'y arrêtèrent; elles avaient encore, selon toute probabilité, cinquante yards à descendre pour gagner la surface de l'eau. Le morceau de cotonnade blanche ne paraissait plus que de la dimension d'une pièce de cinq schellings.

Mesurée de l'Ile du Jardin, au moyen du sextant, la crevasse nous a présenté une ouverture de quatre-vingts yards ; c'est li son minimum; ailleurs elle a quelques mètres de plus. Dans cette faille deux fois plus profonde que la cascade du Niagara n'a de hauteur, se précipite avec un fracas étourdissant, une rivière de plus d'un mille de large : voilà ce qu'on appelle la Fumée tonnante, ou les chutes de Victoria.

Toujours placé dans l'Ile du Jardin, si vous regardez au fond de l'abîme, vous voyez la nappe d'eau qui tombe à votre droit*, c'est-à-dire au couchant, nappe d'eau d'une largeur d'un demimille, recueillie par un canal ayant tout au plus une ouverture de vingt ou trente yards, où elle fuit exactement & angle droit de son cours primitif. Elle se dirige donc au levant, tandis que la portion orientale du fleuve, tombe dans ce même gouffre, et se précipite au couchant. Ces deux masses tumulteuses se réunissent à moitié chemin dans un vortex effroyable, et s'échappent en bouillonnant par une crevasse, qui forme à son tour un angle droit avec la fissure des chutes. Cette crevasse est à peu près à 1 1 70 yards du bout occidental de l'abîme, et à 600 yards de l'extrémité orientale. C'est à son entrée que les deux torrents se rejoignent et forment le tourbillon. Réduit maintenant à une largeur apparente de vingt ou trente yards, la^ Zambëse se rue vers le sud en suivant ce canal étroit sur un espace de cent trente yards. Arrivé là, il se trouve en présence d'une seconde crevasse plus profonde, et presque parallèle à la première. Abandonnant alors la partie orientale de ce nouveau gouffre à de grands arbres qui en tapissent le fond, il se détourne

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brusquement pour courir à l'ouest, et découpe ainsi un promontoire de 1170 yards de longueur, sur une base qui en a 416.

Après avoir entièrement descendu le second c6té de ce triangle, les eaux doublent tout à coup la pointe d'un autre cap, et vont se jeter & l'est dans un troisième abtme. Elles glissent autour d'un nouveau promontoire, beaucoup plus étroit que les autres, reviennent au couchant, où elles se versent dans un quatrième gouffre; et nous les voyons au loin décrire un nouvel angle, puis se diriger à l'est vers un nouvel abîme. Dans ce prodigieux zigzag, les parois sont si nettement tranchées, les saillies, les pointes des angles sont tellement vives, que l'on ne peut s'empêcher de croire que le trap basaltique, dont cette auge est formée, a été fendu subitement, et disposé ainsi par une force souterraine, sans doute à l'époque ofi les anciennes mers intérieures se sont écoulées par des fissures analogues, plus ^ rapprochées de l'Océan.

Au niidi des chutes, de l'autre côté du gouffre, le sol ainsi que nous l'avons dit, a conservé le niveau qu'il avait jadis.

Supposez que la grande auge qui est au bas du Niagara décrive plusieurs lignes alternativement à droite et à gauche, avant d'atteindre le pont du chemin de fer ; le sol qui se trouverait entre ces lignes supposées étant au même niveau que celui qui est en amont de la chute, permettrait d'avoir entre chacun de ces détours des points de vue du même genre que celui que vous avez du pont du railway ; avec cette différence qu'au lieu d'être à deux milles de la cascade, ainsi qu'il arrive pour le pont du Niagara, le premier seuil que vous avez ici n'est qu'à soixantetreize mètres de la cataracte.

Le sommet des promontoires du Mosi-oa-tounya est généralement plat et parsemé d'arbres. A partir des chutes, le premier que l'on rencontre a sa base du côté de l'est, et devient tellement étroit qu'il serait dangereux d'aller jusqu'à la pointe. Sur le second nous avons trouvé une piste de rhinocéros et une cabane ; mais i moins que le constructeur de cette case ne soit un ermite, et n'ait un rhinocéros pour compagnon, nous ne devinonspas ce que jamais bête ou homme a pu venir faire ici. De l'extrémité de ce second promontoire, également oriental, nous voyons le fleuve horriblement comprimé, et d'un vert de

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mer foncé, glisser au moins à quatre cents pieds au-dessous de l'endroit où nous sommes'.

Quand la rivière est basse et qu'on peut y arriver, c'est de l'Ile de Jardio qu'on a la meilleure vue du gouffre, ainsi que du bord opposé, avec ses grands arbres verts et ses brillants arcsen-ciel, décrivant trois quarts de cercle. Parfois, au nombre de quatre, ces arcs lamineur reposent sur la face de cette grande muraille, que de minces lilets d'eau descendent sans cesse pour remonter toujours, balayés qu'ils sont par les tourbillons de vapeur qui s'échappent de l'abtme. Mais pour bien voir les chutes, il faut se rendre au milieu des arbres verts qui couronnent ce grand mur, et qui se trouvent chez Hosilikatsi; de même que pour jouir de la principale merveille du Niagara, on doit passer sur la rive canadienne.

Nous trouvant alors en face de la cataracte, nous avons à l'extrémité occidentale du goutlire une première nappe d'eau de 36 yards de large, tombant comme les autres à une profondeur de plus de 400 pieds. A cAlé de cette première chute se trouve rile de Boarouka; vient ensuite une cascade dont la laideur est de 573 yards. Une pointe de rocher la sépare d'une autre nappe de 335 yards : au total une chute permanente de plus de 900 yards d'étendue. Ici nous avons l'tle du Jardin ; te fleuve étant plus bas que jamais, une grande partie des rochers qu'il renferme sont i découvert, d'où il résulte une vingtaine de petites cascades qui, à l'époque des grandes eaux, ne forment plus qu'une énorme cataracte d'un autre demi-mille. Près de l'extrémité orientale du gouffre se voient deux chutes maintenant insigniGantes, mais qui, à l'époque où le fleuve est débordé, sont encore plus laides que celles de l'ouest.

1. Moui avons emploji deui fois le mot glitter ta patlaot du cours des eiux, el l'aïoos fait & dessein ; car le neuve, bien qu'affreusement brbé dans sa cbute, convulsé et tordu au toad du gouffre oS il s'abtme, coule sans ré^staoce la long des promoatoires, el présente une surface unie, rompue seulement au détour det caps, où elle subit un mouremant de rotAlion. Il faut que la crevasse soit d'uoe profondeur eicessive pour que le fleure tout entier y passe avec autant de calme. Nous ferons observer que dans U gravure que nous donoons des cascades, gravure laite d'après un croquis dessiué sur les lisui, et envoyé & sir Rodenck Hurcbison , en 1860 , les promonloire* sont nécessairement déprimés afin de montrer les cbutes; ce qui n'eiisie pas dans la nature. Le fond du paysage présente aussi plus de végtlation qu'il n'y en a dans la réalité. En debora da l'inttueace de* colonnes de vapeur les rocbers sont plutât nus.

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La totalité des eaux roule dans l'abîme en nappe unie et transparente; mais après une chute de 10 à 13 pieds, cette nappe cristalline se transforme tout & coup en une masse de neige, des éclats s'en détachent sous forme de comètes échevelées; puis l'amas neigeux se dissout en des myriades de ces comètes liquides et bondissantes, dont les chevelures ruissellent. Charles Livingstone n'a pas vu cet effet particulier se produire au Niagara. E est possible qu'il résulte ici de la sécheresse de l'atmosphère, ou de la cause, quelle qu'elle puisse être, qui fait que chaque goutte de l'eau du Zambèse parait jouir d'une sorte d'individualité. Ces gouttes singulières perlent au bout des pagaies, s'en détachent, et roulent & la surface du bois * ainsi que du mercure sur une table. Dans l'abtme, où elles s'agglomèrent, nous tes voyons former des groupes, ayant chacun une tratne vaporeuse d'un blanc pur, et que nous suivons dans leur course jusqu'au moment où ils nous sont cachés par un nuage d'écume. Une pierre jetée dans le gouffre diminue graduellempnt et finit par disparaître au milieu de cet épais brouillard. Charles Livingstone a vu le Niagara et donne la palme aux cataractes du Zambèse, bien que ce dernier fleuve n'ait jamais été plus bas qu'aujourd'hui. Certaines gens se sont trouvés déçus tout d'abord en voyant la grande chute américaine; celle de Mosi-oa-Tounya est d'un caractère si étrange qu'elle devra toujours surprendre. La quantité d'eau que roule le Niagara est sans doute plus importante que celle du Zambèse pendant la saison sèche; mais non pas au j moment de l'inondation.

En se précipitant dans le gouffre, où nous la voyons tomber, cette nappe d'eau entraîne nécessairement un volume d'air considérable, qui arrive k une profondeur inconnue, rebondit, chargé d'une masse de vapeur, et forme au-dessus de l'abtme les colonnes que nous avons aperçues d'une distance de vingt milles. Parvenue & trois cents .pieds au-dessus du niveau du fleuve, cette vapeur se condense, et retombe en une pluie fine et perpétuelle. Une grande partie du nuage qui s'élève à l'ouest de rtle du Jardin arrose le massif d'arbres verts, situé vis-h-vis

1. Àlong ttit imooih turface, nous ne savons pat au juile quelle esl cette surrace unie ; nous supposons qu'il s'agit de la pagaie, fl non pas de la surtace de l'eau ; mus rien ne l'afflrme. {Sote du IradMtmr).

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ET SBS AFFLUENTS. 239

des chutes. La pluie coule sur les feuilles, d'où elle glisse en larges gouttes, et fonne ces ruisseaux, qui toujours descendent et toujours remontent leur lit perpendiculaire, refoulés ou aspirés qu'ils sont par les colonnes vaporeuses d'où ils proviennent.

Le soleil du matin revêt ces panaches humides des riches couleurs d'un triple arc-en-ciel. Les rayons du soir, émanant d'un ciel tout ruisselant d'or, leur communiquent une teinte sulfureuse qui fait ressembler ce gouffre béant à la gueule de l'enfer. Pas un oiseau ne perche dans le sombre massif où retombe la pluie de ces colonnes ; pas un n'y chante, pas un n'y fait son nid. Nous avons vu des calaos et des bandes de tisserins noirs passer de la terre ferme dans les lies, et^tourner à la pointe des caps ; mais tous évitaient la région des pluies perpétuelles, où sont les arbres verts. Le soleil même, qui partout ailleurs est si accablant, ne pénètre jamais sous cette voûte ténébreuse. En présence de cette ombre épaisse, de ce déchirement du sol, de ce fleuve qui s'engouffre et rejaillit en fumée, nous comprenons les êtres qui, dans l'enfance du globe, peuplaient l'air, la terre et les eaux ; réunion de formes éb-anges où celle de l'homme n'existait pas.

A quels dieux furent consacrés ces bois obscurs, et cet abtme terrifiant sur lequel planent sans cesse des colonnes de nuées ? Les anciens chefs balokas avaient choisi, pour y aller rendre hommage à leur divinité, les deux iles qui sont au bord du gouffre. Il n'est pas étonnant que sous le dais nuageux-de ces colonnes gigantesques, à la vue de ces brillants ai-cs-eo-ciel, au rugissement de la cataracte, au roulement continu de ces eaux tombant toujours comme de la main du Tout-Puissant, leur âme fût saisie d'un effroi religieux.

Le Mosi-oa-Tounya fait l'étonnement de toutes les tribus de cette vaste zone. Nous en avons entendu parler à plus de deux cents milles du Zambèse. L'une des premières questions que Sébitouané nous adressa fut celle-ci : • Y a-t-il chez vous de la fumée qui tonne? Qu'est-ce qui peut faire sortir de l'eau tant de fumée, la faire sortir sans cesse, et monter à une si grande hauteur? »

Cette même année (1851), MM. Livingstone et Oswell s'approchèrent de la cataracte jusqu'à n'en être plus qu'à deux jours

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de marche ; mais ce ne fut qu'en 1855 qu'elle ûit visitée par le docteur Livingstone, le premier Européen qui l'ait jamais contemplée. 11 était alors-accompagné de Sékélëtou et d'une suite de deux cents hommes, ce qui rendit nécessairement très-court le temps qu'il put consacrer à l'examen de cette merveille. Les deux jours qu'il y passa furent employés i fixer la position géographique du lieu, et k faire servir la pluie, qui, des colonnes, vient parfois tomber en amont du gouQre, à l'arrosement d'un verger destiné à éveiller le goût de l'arboriculture chez les Malcololos. Ce veiner fut établi dans l'île que l'on nommait autrefois Kazéroulca, et que les indigènes appelèrent désormais l'Ile du Jardin. A cette époque, le docteur, qui se rendait avec sa suite à la cAte orientale, n'ayant pas pu visiter l'autre bord de la crevasse, ne vit pas le zigzag prodigieux que le fleuve décrit au delà des chutes.

Les hippopotamesont détruit le verger de Kazérouka; et bien que, cette fois, nous ayons entouré d'uneforte eslacade les orangers, les caféyers et les anacardiers que nous y avons plantés de nouveau, il esl à craindre que la même cause ne produise le méDie résultat, en dépit de la cléture que nous avons faite '. Des missionnaires résidents pourront seuls cultiver ici des arbres fruitiers. La floraison des abricotiers et des pêchers a lieu vers la fin de la saison sèche, et l'irrigation devient alors nécessaire. Les Balokas, nou^ l'avons dit plus haut, se livrent bien à la culture des arbres; mais ils n'ont que ceux du pays : le mosibé, le motsikiri, le boma et quelques autres. Une tribu qui fait une plantation, et qui s'y intéresse, s'attache au sol qui

I. Les chutes de Victoria ont été vUilées «d 1863, par sir HichardGlja, elles frères Bart, qui faisaient alors une excursion de cbasse. Comme nous, ils abordèrent àl'ils du Jardin, et Tirent que dos craioles l'élaient réalisées : les hippopotames avaient tout dttniit. Sir Bicbard eut la bontâ de graver plus profoodémeDl les initiales que nous avions tracées sur un arbre, lors de la découverte de 111e, en 1855, la seule fois oii nous ayons inscrit noire chifTre dans le cours de nos voyages. Des trafiquanls et d'aulres individus ont visité la pays qui est au sud du Mosi-oa-Tounya; mais nous n'avons pas vu qu'ils aient rien décrit de nouveau sur la région qu'ils ont traversés. Personne eoRn ne paraît s'être rendu sur l'autre bord de la creiasse, et en avoir examiné ta partie orientale. Le Lonkoué OuQouaï, qui dit-on rejointlcZambèsc entre leUosi-oa-Tounya et le villagede Sioamané, et qui porte canot , pourrait être le sujet d'une exploration inléressanle. Hositikalsi, cbeF suprême des tribus qui vivent sur las bords de cette rivière, esl, comme on sait, favorable aui Anglus.

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porte les arbres qu'elle a plantés, d'où l'înflueQce civilisatrice de l'arboriculture.

Avant de. nous éloigner de ces cataractes, les plus merveilleuses que l'on connaisse, qu'il nous soit permis de rappeler que malgré l'impression qu'elles ont faite sur l'esprit des indigènes, les Portugais n'en avaient jamais entendu parler avant 1856. Vers 1809, deux esclaves noirs, Pedro Baptiste et André José, furent envoyés de Gassangé (trois cents milles de la c6te occidentale) à Tété, qui se trouve à la même distance de l'océan Indien. Une dame qui habite encore Tété, dona Eugenia, se rappelle parfaitement ces esclaves, leur chevelure laineuse arrangée à la mode du Londa, le séjour qu'ils firent dans le village jusqu'à l'arrivée des lettres du gouverneur général, dépêches qu'ils reportèrent à Cassangé. C'est à ce propos que les Portugais prétendent qu'ils ont possédé un chemin traversant l'Afrique d'orient en occident. Ils n'ont pas d'autre fait i l'appui de leurs prétentions. Sur leurs cartes la source du Zambëse est placée au S. S. 0, de Zumbo, à peu près sous le méridien où sont les chutes de Victoria ; et c'est d'après cette autorité qu'un géographe anglais, qui n'a jamais voyagé, aHîrme avec un aplomb amusant, qu'au delà des chutes, le Zambëse se dirige vers le sud, et va se perdre sous le Kalahari.

Dès qu'un Anglais a été quelque pari, on est sûr que d'autres ne tarderont pas à le suivre. M. Baldwin, parii de Natal, a réussi à gagner le Hosi-oa-Tounya sans autre guide que sa boussole. Ce gentleman est le second sujet de Sa Majesté Britannique qui ait vu la plus grande des merveilles africaines. Nous l'avons rencontré au village des Chutes où il était prisonnier sur parole. Ayant appelé un batelier qui lui fit passer le Zambèse, il lui arriva de sauter dans le fleuve pendant la traversée et de gagner le bord à la nage. ■ Si un crocodile l'avait dévoré, nous disait Hashotlané, les Anglais nous auraient reproché sa mori. Il a failli nous causer un grand dommage ; c'est pour cela qu'il a dû payer une amende. ■ Comme M. Baldwin n'avait pas ce qu'on lui demandiiit, on l'a retenu jusqu'à ce qu'il eût fait venir des grains de verre de son wagon, qui se trouvait & deux jours de marche.

Mashotlané a fait son éducation dans les camps de Sébitouané, oii l'on respectait peu la vie de l'homme. Bien qu'il ne

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soit pas de la première jeunesse, sa âgure ouverte et belle ne nous offrait aucun indice des mauvaises influences qu'il a subies. L'œil de ses compatriotes a été plus pénétrant que le nôtre. L'impression qu'il a faite sur nos gens s'est traduite par ces mots : « Il a bu le sang des hommes, vous le voyez dans ses yeux. ■ Les perles arrivées, il n'a mis aucun obstacle au départ de H. Baldwin; mais huit jours après il a Trappe sur la tête une de ses femmes avec sa massue de corne de rhinocéros, et l'a grièvement blessée. La pauvre femme, étant d'une bonne famille, est partie dès qu'elle a pu le faire ; nous l'avons rencontrée plus tard avec une autre épouse de son mari; elles se dirigeaient toutes deux vers la vallée des Barotsés.

En amont des chutes, le sol est jonché d'agates sur un espace considérable; la plupart sont alf«rées, du moins à l'extérieur, par le feu qui détruit l'herbe sèche. Nos hommes ont été dans la joie en apprenant qu'elles pouvaient leur servir de pierre à fusil. Cette circonstance, et les idées nouvelles qu'ils ont acquises à Tété sur la valeur de la malachite et de l'or, qu'ils appellent dalama, font qu'ils ne s'étonnent plus de nous voir ramasser des pierres et les examiner avec soin.

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