CHAPITRE XXII
Quilimané. —Le colonel Nafiez. — Obstacles mis à l'agriculture. — Passeports. — Retour au Zambèse — Choupanga. — Nos canotiers de Haiaro et leurs parents. — Famine à Tête. — Dispersion d'esclaves. — Les Portn^ais ne se livrent ni à la chasse ni i l'agriculture. — Remorque du Lady Nyasia. — Atrocilés de Mariano. — La tombe de i'Évèque. — Sens de l'ouïe et de l'odorat chei le crocodile. — Fëcbe au crocodile. — Vue effrayante. — Pénétration de l'air dans toutes les parties de roisean. — Retour de M. Thomton. — Le Kilimandjaro. — Générosité de M. Thomton. — Son voyage )k Tété ; sa mort. — Désolation. — Traite et famine. — Culture des marais. — Léthargie des surviïants, — Squelettes. — Pas de salut pour ces régions tant que la traite existera. — Influence d'un vapeur anglais sur le lac Nyassa. — Fraîcheur de la verdure des montagnes. — Pas de vente de denrées. — Pas de travail. — Découragement et mauv.iise nourriture. — Maladie ■ du Jy. Livingstone. — Le D'. Kirk reste auprès de lui. — Départ. — Remontrance au gouvernement portugais. — Vains efforts. — Conduite des hommes d'État portugais k l'égard de l'Afrique. — Départ du D'. Livingstone et de M Raé pour aller voir l'ancien bateau. — Femme blessée par une flèche. — Ténacité de la vie. — Le D'. Meller.
U Pionnier reprit la mer le 18 octobre. Après avoir touché à Johanna, embarqué des Anjouhannais comme matelots, et emmené nos bœufs, nous fîmes voile pour le Zambèse i mais n'ayant p;is assez de combustible, et le vent étant contraire, il fallut s'arrêter à Quilimané pour faire du bois.
On n'a pu bâtir cette ville qu'en vue de la traite. Il n'est pas un homme qui, sain d'esprit, eûtjamiiis songé à s'établir dans un endroit aussi bas, aussi vaseux, aussi hanté par la fièvre tt par les moustiques, -sans les avantages qu'offre cet endroit pour le commerce d'esclaves. La barre, au moment du flux et en toute saison, peut être aisément franchie par les navires ; mais comme elle est éloignée du rivage, elle est toujours dangereuse pour les barques.
Depuis six ans des milliers d'esclaves ont été envoyés de Qui-
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limané, sous le nom d'émigrants libres, aux ports situés au sud de cette ville, surtout à Massangano.
On trouve à Quilimané d'excellentes maisons bâties en brique, et dont les propriétaires sont hospitaliers et généreux; entre autres le colonel Nuftez, qui est un noble exemple de ce que l'énergie et la droiture peuvent accomplir, môme dans cette province.
Parti d'Europe en qualité de mousse , n'ayant personne qui lui tendit la main, il est arrivé à la fortune par des moyens honnêtes ; et persévérant dans la même voie, il est devenu l'homme le plus riche de toute la côte orientale. En 1856, àVépoque où nous descendions le Zambèse, il n'y avait dans le pays que quatre hommes en qui l'on put avoir confiance ; et ie colonel Nuiiez était le plus important des quatre. Mais pendant qu'il s'élevait par son activité, des masses d'individus ont roulé dans l'abîme, en poussant, entre les bouffées de leurs cigares, des lamentaiions sur la paresse des nègres.
Toute entreprise agricole dans le district de Quilimané est paralysée de fait par les mesures administratives. Pour visiter une de ses fermes on a besoin d'un permis, qu'on est obligé de payer; et cette obligation, dans un endroit où le travail est déconsidéré, fait céder la gestion des biens à un maître -esclave qui ne donne au propriétaire que la part du revenu dont il lui plaît de se dessaisir.
Un passeport est également de rigueur pour se rendre à Mazaro, à Senna, ou à Tété; et il faut un permis de séjour pour passer un mois à Quilimané.
Avec un sol et un climat éminemment propres à la culture de la canne, avec des esclaves nombreux, une situation qui les met en rapport avec tous les marchés du globe, les habitants de ce district n'ont jamais pensé à faire du sucre, pas même pour leur propre usage ; celui qu'ils consomment leur vient de Bombay. " Les gens de Quilimané, nous disait un Portugais d'Europe, ne savent rien entreprendre ; ils perdent tout leur temps à souffrir de la fièvre, ou à s'en rétablir. >
Entrés dans le Zambèse vers la fin de novembre, nous l'avons trouvé plus bas qu'^ l'ordinaire, et ne sommes arrivés à Choupanga que le 19 décembre. Les amis de nos canotiers vinrent k notre rencontre, et félicitèrent vivement leurs compatriotes d'a-
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voir échappé aux dangers de ta mer; ils craignaient de ne plus les ("evoir.
Cette iraversée .avait rendu |nos bateliers bons matelots, et en avait fait d'excellents serviteurs. Nous les avions loués par mois, à raison d'une pièce de cotonnade, de seize yards; ce qui représente environ dix schellings (douze francs cinquante), la cotonnade valant alors sur le marché portugais un peu plus de soixante-quinze centimes le yard. Nous avons donc payé à chacun cinq pièces d'étoffe pour quatre mois et demi de voyage. A la même époque un marchand ne donnait à ses canotiers pour sept mois de travail, que trois pièces de la valeur susdite. Si les traitants ne font pas fortune, ce n'est pas parce que la maind'œuvre est chère; c'est parce que l'ouvrier est rare. Ils ont saisi toutes les occasions d'exporter les travailleurs, et maintenant ils manquant de bras.
Nos hommes possédaient, en outre, une quantité d'habits que leur avaient donnés les matelots du Pionnier et de l'Oresle; el ils étaient regardés par leurs voisins, et se regardaient eux-mêmes, comme des gens importants. Jamais ils n'avaient étési riches ; ils pou\'aîent s'établir ; aussi l'achat d'une épouse et d'une case fut-il leur premier placement : seize yards pour la femme, et quatre pour la hutte.
Nous aurions désiré les garder; car ils s'étaient fort bien conduits, et avaient fait leur apprentissage; mais il n'y eut pas moyeu. Toutefois, ils s'empressèrent de nous procurer du monde, et nous amenèrent tous leurs parents, deux fois plus qu'il n'en fallait : frères et cousins demandant à rejoindre le navire, età nous suivre au Chiré, ou ailleurs. Ils consen • tirent tous à ne recevoir que demi-paye, tant qu'ils ne connat- . traient pas la manœuvre ; et bien qu'on eût enlevé du pays tout ce qu'on avait pu vendre, les travailleurs ne nous firent pas défaut.
Il y avait eu l'année précédente, ainsi que nous l'avons dit, une sécheresse exceptionnelle, qui avait tout brûlé entre le Lupata et le Kébrabasa, et jusqu'au nord-est du pays des Hanganjas. Tous les esclaves de Tété & l'exception du très-petit nombre employé comme domestiques, avaient été chassés de leurs demeures par la faim. Us étaient maintenant dans les bois, dans les fourrés, dans tous les lieux où ils pouvaient trouver un
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aliment quelconque, -racines ou fruits sauvages; et leurs maîtres s'attendaient à ne plus les revoir.
Depuis l'époque où nous y sommes venus, (1856) Tâté a souffert deux fois de la disette ; et en 1854 une famine pareille à celle que nous voyons maintenant avait fait périr dans le district des milliers d'individus. Si le pays appartenait à des gens actifs et industrieux comme les colons du Cap, les moissons ne tarderaient pas à y être indépendantes des nuages. Avec les pentes et les chutes d'eau'qui abondent, des honmies courageux auraient bientôt fait d'irriguer leurs terres, soit au moyen du Zambèse, soit par ses affluents. Mais une colonie comme celle-ci, qui n'est qu'un lieu de déportation, soumis an régime militaire, ne prospérera jamais. * L'intérêt du pays? nous disait le plus entreprenant des négociants de Tête, que voulez- vous que cela me fasse? Je n'ai besoin que d'une chose : m'enrichir le plus vite possible ; et aller à Bombay jouir de ma fortune. »
Néanmoins, depuis la famine, toutes les affaires étaient suspendues, ce qui ne devait pas être égal aux commerçants de Tété. Non-seulement il n'y avait plus de bras pour transporter les marchandises; mais ces messieurs pouvaient à peine se procurer des vivres pour les gens du leurs maisons.
Il avait plu à Mazaro; et la récolte y avait été passable. A Ghoupanga , on ramassait les fruits sauvages dont la plupart sont loin d'être comestibles pour un Européen, et on les faisait sécher. On y mangeait différentes racines; entre autres celle d'une liane appelée Hîé, et qui ressemble extérieurement à la petite patate blanche ; elle a un peu le goût de la pomme de terre, et serait très-bonne si elle était un peu plus grosse'. Un autre tubercule, nommé oiUanga fournirait d'excellent amidon
La grosse bête est commune à quelques milles de Ghoupanga ; mais bien qu'ils aiment la viande, les habitants ne sont pas chasseurs, et ne tuent guère de gibier.
1. Ce iétant de grosseur disparaîtrait cerlamcnieat par la culture. La pomtne de terre, lorsqu'elle fui introduite en Europe, n'aïailpasle volume que nous lui conuaissons; pourlaal c'était déjà un prodi^l cultivé, lellemeot loin du type sauvagc, qu'on jxe sait pas de quelle plante elle dérive, et qu'elle paraît être une création de l'art On peut donc nous apporter le Wi^, sans se préoccuper de sa petitesse. [Sole du traducteur).
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Les eaui ayant enfin grandi, nous partîmes pour le Chiré le 10 janvier 1863, remorquant le iadyA^VOjja. Peu de temps après, nous étions témoins des ravages de Mariano. Les survivants d'une petite bourgade, située au pied du Morambala, avaient élé réduits à la dernière misère par les bandes de ce brigand. On voyait les femmes chercher des insectes, des racines, des fruits sauvages, tout ce qui pouvait être mangé, afin de traîner s'il était possible leur triste existence jusqu'à la moisson prochaine.
Deux pirogues, qui passèrent auprès de nous, avaient été pillées; leurs propriétaires n'avaient pour se nourrir que les noix de palmier qu'ils cueillaient; et s'étaient fait chacun un tablier de feuillage, les bandits les ayant dépouillés de leurs vêtements et de leurs parures.
Tous les jours nous rencontrions des cadavres flottant sur la rivière; et chaque matin il fallait enlever des roues du Pionnier ceux que les palettes avaient retenus pendant la nuit.
La population de la vallée , sur des vingtaines de milles, avait été balayée par Mariano, redevenu ce qu'il était autrefois : le grand pourvoyeur des traitants portugais. Cet immense ravage brisait le cœur. Les rives, naguère si populeuses étaient désertes, les villages brûlés. Un silence de mort, où la foule industrieuse nous vendait les produits de son travail. Çà et là, sur la berge, un appentis qui avait abrité un pécheur jusqu'au jour où les grandes eaux, en entraînant le poisson, avaient enlevé au malheureux sa dernière ressource, et l'avaient laissé mourir.
Tinganè avait été vaincu ; son peuple tué, capturé ou mis en fuite. Quelques survivants se trouvaient encore dans le village qui était au-dessus du Ruo; mais le plus grand nombre était mort.
Partout l'odeur et la vue des cadavres. Beaucoup de l'ugitifs, pris de leur dernière défaillance, étaient tombés au bord du sentier, où gisaient leurs squelettes. Des specires effrayants, dont la taille montrait la jeunesse, filles et garçons, les yeux éteints, rampaient à l'ombre des cases désertes; quelques jours encore de leur faim terrible, et ils seraient avec les autres. ■ Oppressés par cet aiTreux spectacle, nous nous sommes ren-
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dus à la tombe de l'Ëvéque ; et bieo que l'endroit où reposent les cendres d'un chrétien importe peu , c'est avec une profonde tristesse que nous 'avons pensé aux espérances qui s'étaient groupées autour de cet homme éminent, quand il avait quitté ■ les murs classiques de Cambridge, et qui se trouvaient enterrées dans ce lieu sauvage.
Comme nous exprimions nos regrets de la perte de tant de savoir et de générosité, l'un de ceux qui nous accompagnaient répondit qu'on était bien coupable d'employer des insiruments de cette valeur à convertir des païens. Que s'il fallait absolument que l'eatreprise fût tentée, c'était se montrer avare du cuivre et prodigue de l'or que de sacrifier l'élite des hommes à une pareille œuvre.
Le sacrifice est grand, nous le reconnaissons; mais un prêtre ordinaire, très-capable de desservir une paroisse ne pourrait pas fonder une mission africaine; il faot pour cela des études et des qualités bien diflerentes. Quant i l'utilité de ces missionnaires émïnents, elle est comme celle d'un homme qui fonde un hdpital, et qui pourvoit à jamais aux remèdes qui n'auront plus qu'à être employés. Fût-il parvenu à introduire le christianisme dans cette région, M, Mackenzie aurait fait peu de prosélytes ; mais le petit nombre de ses convertis auraient formé le noyau des légions futures.
Le Ghiré baissa deVbux pieds avant que nous eussions atteint le banc de sable qui nous avait arrêté l'année précédente, et cette fois nous remontions avec deux navires.
Un hippopotame fut tué à deux milles en amont de ce banc de sable, et reparut trois heures après. On l'attacha derrière le bateau ; les crocodiles arrivèrent en foule ; on ne put les éloigner qu'en tirant sur eux.
La balle n'avait pas pénétré jusqu'au cerveau de l'hippopotame; elle y avait seulement enfoncé un fragment d'os qui avait causé la mort. Il ne sortait de la blessure qu'un peu de gaz et de sérosité rien autre chose ne pouvait annoncer aux crocodiles la présence d'une bête morte; et cependant ceux qui étaient derrière nous accoururent d'une distance de plusieurs milles. L'odorat, chez ces monstres, n'est pas moins développé que le sens de l'ouïe; et l'un et l'autre sont d'une finesse extraordinaire.
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Joumbo, notre pilote, affirme que le crocodile ne dévorer jamais sa proie immédiatement, qu'il la fait toujours attendre, et que plus elle est faisandée, plus il en est satisfait. La chose est fort passible. Le crocodile ne mange que par petites bouchées; il déchire difficilement la chair fratcho, et doit préférer celle qui est tendre. Pour avaler, ce qu'il fait comme le chien, il lève la tète au-dessus de l'eau.
Quand nous eûmes pris la quantité de viande que nous voulions avoir, les crocodiles revinrent par douzaines, et se disputèrent le reste de l'hippopotame. On essaya de les pêcher; l'un d'eui se jeta sur l'appât et fut bientôt pris. Il fallut six hommes pour le traîner; et l'hameçon s'étant redressé, l'animal disparut; c'était cependant un hameçon & requin. On fabriqua alors un croc en fer; mais la béte ne pouvant pas l'avaler, ne tarda pas à l'aplatir avec ses mâchoires; et notre pèche en est restée là. Ainsi qu'on peut se le figurer, d'après lavigueurque déploie un saumon, la traction d'un crocodile est terriblement forte.
Le corps d'un jeune homme passa près du navire ; un crocodile monstrueux s'élança avec la vitesse d'un lévrier, saisit le cadavre, et le secoua comme un terrier tait d'un rat. Il en accourut d'autres qui se jetèrent sur la proie, chacun d'eux fouettant l'eau de sa queue puissante, et la faisant tourbillonner à chaque morceau qu'il arrachait : spectacle affreux à voir. Au bout de quelques secondes il ne restait plus rien.
Ces monstres pullulaient dans le Chiré;nous en avons compté jusqu'à soixante-sept sur un banc de sable; mais ils n'y étaient pas aussi féroces que dans certaines rivières. * Les crocodiles, écrit le capitaine Tuckey, sont tellement nombreux dans le Congo, près des rapides, que lorsque les femmes vont y remplir leurs calebasses, il y en a toujours une qui s'occupe d'écarter ces hideux reptiles; malgré cela, il arrive fréquemment que ces malheureuses sont emportées. >
Ici , pour tirer de l'eau, on se sert d'une calebasse, mise au bout d'une longue perche; ou bien on fait une palissade à l'endroit où on va la puiser.
Nous avons vu que lés riverains de la Rovouma se régalaient de crocodile, A part une forte odeur de musc, celte chair ressemble à du poisson ; mais en manger nous paraîtrait faire acte de cannibalisme.
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Humbol<lt a remarqué que, dans l'Amérique du sud, les alligators de certaines rivières sont plus dangereux que les autres. Ou sait que l'alligator diffère du crocodile en ce que la quatrième paire des dents inrérieures s'enfonce dans des alvéoles de la midioire d'en haut, tandis que chez le crocodile proprement dit, elle se loge dans de simples échancrures latérales de cette mâclioire. Les membres offrent aussi quelque différences : chez le crocodile, les pieds de devant ont cinq doigts non palmés; ceux de derrière en ont quatre et sont réunis entre eux par une membrane ; chez l'alligator les doigts sont libres à tous les pieds. Du reste ces animaux se ressemblent tellement que sans aucun doute leur union serait féconde.
L'un des crocodiles que nous avons tués avait eu le bout de la queue emporté dans une bataille ; un autre avait perdu l'un des pieds antérieurs. Nous leur avons trouvé des sang;>ues entre les dents, ainsi que le mentionne Hérodote; mais nous n'avons jamais vu le pluvier les délivrer de ces annélides '. Si le crocodile est plus féroce dans telle rivière que dans telle autre, cela . vient certainement de ce qu'il y est affamé. Dans cette partie du Congo, où il se montre si avide, il n'y a, dit le capitaine Tuckey, d'autre poisson que le cat-fîsh ou poisson-chat (primetodus). Nous avons vu que dans le Nyassa, où l'eau est transparente et le poisson abondant, il est rare que l'homme soit attaqué par les crocodiles. Le Ghiré est également très-poissonneux ; et la seule époque où ces monstres y soient vraiment redoutables, est celle où la rivière déborde. Le poisson est alors entrafné loin de ses parages habituels, et aucun animal ne vient boire à la rivière, l'eau abondant partout. La faim pousse alors le crocodile à se mettre à l'affût, il attend les femmes qui viendront puiser de l'eau ; et c'est ainsi que chaque année sur les bords du Zambèze il fait une quantité de victimes. Le danger est bien moins grand dans toute autre saison.
1. Les bdelles étalent donc bien des sangsues comme l'avaient pen^é les premiers traducteurs, et non pas des insectes ailles, ainsi qu'on Va dit plus tard. Que le crocodile d'E^iypte ail le palais piqué par les cousins le fait est possible; mais peut-être ne scrall-ce pas un pluvier <|ui l'en di'liïrerail ; tandis que celui-ci qui est amateur de vers, doit aimer les sangsues. L'alligator qui hante surtout les marécages, et dort la gueule béatiic, est victime des mous1iqu,e5 ; et ce n'est plus uit vuriuivore, mais un lodier, cberclieur d'iusecles, qui l'en dtliarrasse. {Note du traducteur).
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Néanmoins il n'est jamais prudent de se baigner, ou de puiser de l'eau dans les endroils dont on ne voit pas le fond, surtout le soir. Un de nos Makololos était allé à la rivière à la chute du jour ; il eut soif; tandis qu'il se jetait de l'eau dans la bouche, comme ils font tous en pareil cas, un crocodile surgit tout à coup et lui happa la main. 11 y avait heureusement une branche d'arbre à portée du buveur, qui eut la présence d'esprit de la saisir ; et chacun de tirer tant et plus, l'un pour avoir à souper, l'autre pour sauver sa vie. La partie demeura quelque temps indécise ; mais l'homme tint bon, et le monstre lâcha la main, y laissant les marques profondes de ses effroyables dents.
Tandis que nous étions arrêtés par la baisse des eaux, attendant la crue du mois de mars, le docteur Rirk et Charles Living- «tone prirent une quantité d'oies et de canards qui firent une agréable diversion à la chair d'hippopotame, et k, nos viandes salées. Une oie dont on voulait conserver la robe, et que pour «ela on avait étranglée, aûn d'avoir la peau intacte, continua de respirer par l'humérus qui était brisé; et il fallut la tuer d'une autre manière. C'était la preuve de ce fait bien connu, à savoir que chez les oiseaux l'air pénètre dans toutes les parties dii corps. Il y traverse les poumons, les entoure, baigne la surface des viscères, remplit les cavités des os, et s'insinue entre les muscles du cou dans certains espaces destinés à le recevoir. De cette façon, non-seulement l'hématose est parfaite; mais l'air se raréûe au contact du sang, dont la température est trèsélevée; et l'oiseau acquiert à la fois la légèreté et la vigueur que rédame son genre de vie.
Le docteur Kirk a trouvé de la moelle dans le tibia de différents oiseaux, bien qu'en général on ait dit que cet os était creux.
Au mois de mars nous vimes arriver .M. Tliornton, qui venait de Choupanga. On se rappelle qu'il nous avait' quittés en 1859, pour se rendre auprès du baron Van der Decken , et aller avec lui au Kilimanjaro. Une ascension de huit mille pieds, faite dans ce voyage, donna la certitude que la montagne était couverte de neige perpétuelle, ainsi que 1 avaient annoncéMM. Krapf et Bebman. Plus tard le baron de Decken s'éleva à quatorze mille pieds, mesura le plus grand des deux pics, et lui trouva une altitude d'au moins vingt mille pieds (six mille mètres) audessus du niveau de la mer.
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De retour k Choupanga, M. jThomton avait fait la carte du premier voyage, d'après les matériaux que le baron lui avait, fournis; ce travail achevé il s'était mis en route pour nous rejoindre. A. son arrivée, il fut chargé par nous d'étudier la géologie des cataractes ; et reçut en même temps la recommandation de ne pas approcher des Ajahouas, avant de s'être ossoré de la bienveillance de cette tribu.
Nous avons dit qu'apr&s la mort de l'Ëvéque, les missionnaires avaient quitté Hagoméro pour aller s'établir près de Ghibisa, dans la basse-vallée du Chiré. M. Thornton, que sa tournée géologique avait amené chez ces messieurs, les voyant souffrir du manque de viande, leur offrir d'allerà Tété, et de leur acheter des moutons et des chèvres.
n était parti depuis deux jours, quand cette démarche, à laquelle l'avGÙt entraîné sa nature généreuse, vint à notre conniûsssance. Non-seuI«nent il ramena le troupeau qu'il avait promis, augmenté de quelques bêtes qu'il avait achetees pour nous ; mais il Qt un travail qui devait lui permettre de rattacher les études qu'il venait d'entreprendre à celles qu'il avait déjà faites sur le district de Tété.
Les fatigues d'une pareille marche, qui autrefois avait failli tuer le docteur Kirk et M. Rae, excédèrent les forces de M. Thornton. 11 revint dans un état de maigreur et d'épuisement douloureux à voir, fut pris d'une diarrhée qui dégénéra en dyssenterie accompagnée de flëvre, et mourut le si avril 1863, ayant près de lui le docteur Kirk et le docteur Meller, chirurgien du Pionnier, qui ne l'avaient pas quitté d'un instant. Il n'avait presque jamais été malade depuis qu'il était en Afrique ; nous espérions que son tempérament vigoureux et sa jeunesse le tireraient de ce mauvais pas ; mais dans la nuit du 20 avril, il fut pris d'un tel délire que nous n'avons pas pu connaître ses dernières volontés; et le lendemain matin, à notre grande douleur, ii avait cessé de vivre. On l'enterra le 22, sur la rive droite du Chiré, à l'ombre d'un gros arbre situé â cinq ou six cents pas de la plus basse des cataractes de Murchison, tout près d'une petite rivière où se trouvaient alors nos deux navires.
Il n'est pas de mots qui puissent rendre la désolation de cette vallée autrefois si riante. Partout les mêmes scènes de mort; partout la solitude. Où les villageois accouraient en foule, à
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peine si l'on voyait une âme ; et quand par hasard vous tombiez sur un indigène, son corps émacié portait l'empreinte de la feim, son regard exprimait la frayeur ou l'abattement.
La sécheresse était arrivée après la panique causée par les cbasseurs d'esclaves. Si nous avions pu nous faire la moindre idée de la dépopulation qui s'en était suivie, nous ne serions pas revenus sur le Ghiré. Les Manganjas s'étaient précipités des hauteurs, ne songeant qu'à mettre la rivière entre eux et leurs ennemis. Ils fuyaient sans provisions, laissant leurs greniers dans les montagnes; et la famine devînt si grande qu'il ne resta pas assez de monde pour enterrer les morts. Les cadavres que nous avons vu passer n'étaient que les restes des malheureux à qni des amis trop faibles n'avaient pu creuser une fosse, ou que les crocodiles, n'ayant plus faim, n'avaient pu dévorer.
11 est certain que la disette fut la cause d'une grande partie de ce désastre ; mais la chasse à l'esclave en fut le principal agent. Lors des sécheresses précédentes, si les Manganjas descendaient de leurs montagnes, c'était pour ensemencer les marais, oh dans n'importe quelle saison, le maïs est mûr au bout de trois mois. Cette année la crainte les en empêcha. Quelques individus, encouragés par les missionnaires, avaient surmonté leur frayeur; mais ils se virent enlever leurs. récoltes par tes fugitifs, à mesure que l'épi se formait. Qui pourrait blâmer ces proscrits, mourant de faim, d'avoir volé pour se nourrirî ou s'étonner de ce que les propriétaires aient défendu k coups de lance et de massue, le faible avoir dont leur vie dépendait?
M. Waller nous avait annoncé l'horribie état de ces villages que nous avions vus si heureux ; et ses paroles, bien qu'éloquentes, ne nous avaient pas fait soupçonner la réalité. Nous les avions prises, comme on prendra les nôtres, pour le récit exagéré d'une calamité locale. Mais après avoir vu de nos yeux les épaves de cet immense désastre, nous avons compris que les maiix effroyables qui découlent du trafic de l'homme sont audessus de toute exagération.
Le moyen qu'emploient les Hanganjas pour obtenir des récoltes de la fange molle et noire des marais, ne sentit peut-être pas venu à l'esprit d'agriculteurs plus civilisés. Ils déposent sur la vase des pelletées de gros sable de rivière, dont ils font de petits tas, placés à deux pieds les uns des autres, et où le maïs
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est planté. A mesure qu'elles poussent, les racines prennent ce qtii leur convientdu sol trop gras qu'elles ont au-dessous d'elles, et puisent en même temps dans l'air qui traverse le tas de sable les éléments atmosphériques dont elles ont besoin.
Lorsque, sans être détrempé, le sol est cependant trop humide, ils font un trou qui peut avoir un pied de profondeur, yjettent la semence, la recouvrent d'une pelletée de sable, et ont une moisson abondante, que la terre féconde, mais trop mouillée, n'aurait pas donnée sans cela.
C'était ainsi que dans les années précédentes ils avaient toujours triomphé de la sécheresse. Hais celte fois la frayeur leur avait enlevé toute faculté d'agir. Les quelques survivants, même après notre arrivée, étaient en proie à une apathie léthargique. A peine si quelques-uns piochaient un coin de terre, chose étonnante chez un peuple aussi passionné pour l'agriculture. On les voyait chaque jour dévorer les épis verts qui poussaient dans les anciens champs, et qui le mois d'après auraient donné du grain. Impossible de les tirer de cette léthargie ; la faim paralyse toutes les facultés. Nous avons voulu en pousser quelques-uns & faire un effort pour se procurer des aliments; nous n'avons pas réussi. Ils avaient perdu leur ancien courage; et les yeux mornes, évitant notre regard, ils répondaient d'une voix gémissante, à chacune de nos propositions : ai ! ail (non, non !)
Quelque fût l'endroit où se dirigeaient nos pas, nous rencontrions des squelettes; et les différentes postures dans lesquelles avaient expiré les malheureux, dont ils représentaient l'agonie, étaient pour nous un sujet de remarques à la fois pénible et intéressant. On les trouvait en monceau au bas d'une pente située derrière un village, où de nombreux fugiti fs, venant de l'est, avaient passé la rivière. Dans l'une des cases de ce village il n'y avait pas moins de vingt tambours, que le passeur avait sans doute reçus en payement.
Un grand nombre de ces Infortunés étaient morts sous des arbres touffus. Dans les montagnes ils s'étaient traînés sous les saillies des rocs. Beaucoup d'autres avaient achevé leur misère au fond de leurs cases, et les portes closes ; on y trouvait leurs cadavres, ayant de pauvres guenilles autour des hanches, et le crâne tombé à côté de l'oreiller; puis entre les deux grands squelettes, un petit corps roulé avec soin dans une natte.
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La vue de ce désert, littéralement jonché d'os humains, nous donna la fdrme conviction que le dépeuplement de cette partie de la vallée, si énorme que ce fût déjà, n'était qu'une faible partie du désastre; et nous avons compris qu'il serait impossible d'établir un commerce régulierdans cette région tant que la vente de l'homme, cette iniquité monstrueuse qui pèse depuis si longtemps sur l'Afrique, n'aurait pas disparu.
Toujours persuadés qu'un navire croisant sur le lac, et faisant le commerce d'ivoire, au moyen de la Rovouma, pourrait aider à la suppression de la traite dans cette partie du continent, nous rimes démonter le lady Nyassa. Il se trouvait alors à cinq cents yards de la première cataracte ; et pour en faciliter le portage , nous commençâmes une route dont la longueur devait ôtre de trenie-cinq ou quarante milles. Faire pénétrer la lumière et la liberté dans cette belle partie du globe, transformée en région infernale par la cupidité d'une poignée d'hommes, était la plus belle œuvre que nous pussions rêver; et c'est avec joie que nous avons sacrifié une grande partie de notre avoir à l'avancement d'une si bonne cause.
Les ravins sont tellement nombreux au bord du Chiré qu'il fallut chercher à un mille de la rive un terrain plus uni pour y construire notre route. Là, il suffisait presque d'enlever les pierres et d'abattre les arbres; la forêt peu épaisse, était dégarnie de sous-bois; et l'on n'avait guère à couper qu'un tronc de faible grosseur tous les cinquante à soixante pas. Un bon charretier hottentot aurait mené un wagon du Gap à travers cette forOt sans se donner d'autre peine que d'abattre un arbre de temps â autre. L'herbe était abondante ; la tséLsé inconnue dans ce district; et nos bœufs de Johanna se portaient à merveille.
Les premiers neuf cents yards de notre chemin nous firent arriver graduellement k deux cents pieds au-dessus du point de départ; à cette hauteur la différence de climat était déjà sensible. La pente ne cessa d'augmenter, jusqu'à ce que nous eussions gagné la dernière cataracte, où l'on se trouve à plus de douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer.
Les tristes effets de la sécheresse avaient disparu ; les montagnes, ainsi que la forêt, étaient d'un vert gai, d'une extrême fraîcheur; mais plus de ces foules qui nous suivaient autrefois
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pendant des milles ; plus de femmes chaînées de légumes, de belle Tarine, de volailles grasses; ^lus de ces bommes qui accouraient pour porter notre bateau ; et le morne silence qui pesait sur ces lieux nous accablait de tristesse. Les marchands d'esclaves nous avaient tout enlevé i provisions et travailleurs. Pas d'autre aliment que le produit de notre chasse ; pas une poignée de grain; il fallait aller chercher sur les bords du Zambèse jusqu'aux vivres des hommes de l'équipage; et nous en étions à plus de cent cinquante milles.
L'absence de nourriture végétale, les salaisons, les viandes sèches, la douleur de voir nos efforts déjoués par un petit nombre de convicts, et nos découvertes ouvrir la voie aux bandes de ces misérables , triomphèrent de nos forces. Tous les membres de l'expédition eurent la dyssenterie. Le docteur Kirk et Charles Livingstone, entre autres, furent tellement malades, qu'il fallut se décidera les renvoyer en Europe, Nous regrettions vivement cette séparation, eux-mêmes étaient désolés de partir. Après avoir tant fait, ils désiraient naturellement nousvoir établis sur le lac, et jouir du résultat de leurs travaux j mais ce départ était indispensable.
Au moment où il venait d'être convenu que ceux d'entre nousqui pouvaient s'éloigner, partiraient pour la côté, afin d'assurer le passage des voyageurs sur le premier vaisseau qui se rendrait en Europe, nous fûmes pris à notre tour d'une attaque de dyssenterie qui dura pendant un mois, et nous réduisit à l'état de squelette. Le docteur Kirk ne voulut pas nous quitter avant de nous avoir vu hors d'affaire; et ces messieurs ne partirent que le 19 mai.
Nous espérions, au moyen d'une vive remontrance, envoyée à Lisbonne, contre la part directe que les fonctionnaires de Tété prennent au commerce d'esclaves, obtenir quelque mesure qui aurait empêché les traitants de nous suivre, et de paralyser nos efforts. Cette démarche fut très-bien accueillie; et nous valut mille promesses du gouvernement portugais. Les autorités du Mozambique reçurent de nouveau l'ordre formel de nous prêter assistance ; et des renseignements sur nos découvertes furent demandés par le ministre de la marine et des colonies ; chose inutile, car les détails que nous avions donnés à cet égard, avaient déjà servi à Son Excellence pour faire
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dresser uoe carte dans laquelle, en changeant l'orthographe des noms , elle avait voulu prouver que le docteur Livingstone D'avail rien découvert du tout.
A dire vrai le but de notre voyage était moins d'explorer de nouvelles réjsions que de travailler au progrès et à la liberté d'un peuple asservi et dégradé par les compatriotes du Ministre. 11 nous est pénible de l'avouer : eu ayant foi aux promesses du gouvernement portugais, à son désir de Taire ici la moindre réforme, nous avions commis la plus étrange méprise. On doit supposer te bien chez les autres, et croire autant que possible aux bonnes intentions des gens; mais tout en conservant une profonde reconnaissance pour quelques-uns de leurs compatriotes , qui nous inspirent la plus haute estime, nous déclarons que la conduite des hommes d'Ëtat portugais à l'égard de cette province est tout simplement infâme.
Lorsque la route fut complètement faite sur un espace de quelques milles, et que nous eûmes dressé les bœufs, nous primes le parti de remonter la rivière, et d'aller acheter des vivre» aux tribusjnéndionales du lac, chez lesquelles les Ajahouas n'avaient pas pénétré. Avant de transporter un nouveau bateau au delà des cataractes il était sage d'aller examiner celui que nous avions suspendu à la branche d'un arbre, dix-huit mois auparavant. Le Pionnier, que nous laissions à la garde de M. Edouard Young, fut couvert d'une toiture, composée de brins d'euphorbe et de grandes herbes, qui protégea le pont contre l'ardeur du sofeil. Tous les jours notre petit navire recevait le même nettoyage qu'un vaisseau de ligne; et de temps à autre on l'amenait au milieu du Chiré, où l'air circulait plus largement. U fut recommandé aux trois chauffeurs, au voilier et au charpentier, quand ils auraient fini leur tdche, de se livrer k la chasse aux pintades, qui au mois de juin, après le retrait des eaux, arrivent par bandes nombreuses au bord de la rivière, et perchent la nuit sur les arbres du voisinage. Tout ce qui peut occuper l'esprit et le corps, est préservatif de ta fièvre.
Pendant la convalescence des uns et des autres on avait réparé la machine du Pionnier, débité des arbres de maaiëre à avoir des planches pour renouveler les aubes des roues ; et fait un jardin potager, muni d'une pompe qui devait y amener l'eau de la rivière, dès que le besoin s'en ferait sentir. Nous avions fumé
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notre terrain, chose nouvelle dans le pays ; et un carré avait été mis en froment, qui semé au mois de mai, à l'époque où le temps est frais et humide, poussait d'une façon merveilleuse. Ce résultat est d'un grand intérêt; il prouve combien il serait facile à une mission de se procurer du blé, en détournant l'un des ruisseaux qui coulent dans la montagne. Le bon Ëvéque le savait bien ; malheureusement il fit ses semailles dans la mauvaise saison . Si nous avions pu soigner notre blé, nous aurions fait la moisson au bout de quatre mois; mais le devoir nous appela bientôt ailleurs.
Tandis que ces divers travaux nous occupaient, quelques-uns des affamés de l'autre rive traversaient la rivière pour venir couper le soi^ho qui s'était ressemé de lui-même dans les champs abandonnés. Le 9 juin, dans l'après-midi, nous vîmes passer une pirogue s'en allant à vau l'eau, cette pirogue était vide, l'eu de temps après on aperçut une femme qui nageait vers la berge, à deux cents mètres environ du navire. Nos canotiers prirent la chaloupe, et nous ramenèrent la malheureuse. Elle avait dans le dos un bout de flèche de huit à dix pouces de long, qui avait pénétré au-dessous des côtes ; et qui, remontant vers le cœur, avait traversé ie diaphragme et le poumon gauche : on l'avait tirée par derrière au moment où elle sa baissait. 11 sortait de l'air par la blessure; et comme il y avait à peine un pouce de la pointe barbelée qui parût au dehors nous pensâmes qu'il valait mieux laisser la pauvre femme tranquille, que de courir le risque de la tuer en faisant l'extraction du fer. La blessée fut transportée dans sa case , où l'un de ses parents fut moins scrupuleux que nous : il ouvrit la plaie, et arracha la flèche avec une partie du poumon. M. Young envoya de temps en temps du sorgho à la naïade, qui non-seulement finit par guérir, mais recouvra toute sa vigueur. 11 y a chez cette race une puissance réparatrice merveilleuse ; et ce n'est pas une faim bénigne qui a pu tuer les nombreux milliers d'hommes dont nous avons vu les cadavres.
Seul maintenant pour veiller à la santé de l'équipage, le docteur Meller ne put pas nous accompagner dans notre excursion; nous lavons regretté vivement. Il s'occupa toutefois de botanique et d'histoire naturelle dès que la saison des maladies, qui arrive en mars, et dure jusqu'au mois de juin, fut complé-
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ET SES ÀFFLUEIfTa. 4SI
temeot passée. A la fin de l'année, au moment où il aurait pu se livrer à ses recherches, il descendit le Zambèse pour se rendre & Madagascar où on lui avait ofTert une position ; et fut tellement malade pendant son séjour à la câte qu'il resta près de deux ans sans pouvoir travailler. Néanmoins il n'est pas douteux pour nous que ce champ d'étude, encore vierge, ne lui Toumisse l'occasion de se faire une place distinguée parmi les naturalistes.
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CHAPITKE XXllL
Dépui pour le HaDt^birê. — Culture. — Coton. — Cases vides. — Bophagas. — Flèches empoboDDées. — PoisoD à llëcbe. — Ses effets. — loslioct chez l'hoinine. — Le Houkouron^nadsé. — Heiite h graine épineuse. — Sentier». — Pintades. — Cotonneries. — Rappel de 1 «péditioQ. — Tout travaQ détruit par la tf-aite. — Amitié des Ajabonas et des Makololos pour les Anglais — Essai du transport d'nn bateau audelà des cataractes. — Perte du bateau. — Les cataractes. — Géologie.
Partis, le 16 juin, avec une charrette, pour dous rendre à la cataracte supérieure, nous prenons la route que nous avons tracée à l'ouest du Chiré, environ à un mille de la rive. Toujours des cases désertes, des champs abandonnés. Nous sommes frappés de l'étendue des terres mises en culture, bien que ce soit peu de chose relativement à celle du pays. Le sorgho, dont la racine vit, dit-on, pendant trois aus, couvre de larges espaces ; il y est mêlé à des buissons de fèves du Congo, à du ricin, et à des cotonniers. Le plus grand terrain de ce genre que nous ayons mesuré formait un carré de six cent trente pas ; l'étendue des autres varie d'un à trois acres. Beaucoup de ces champs n'ont pas plus de quinze pas de long sur autant de large.
Un coton de qualité supérieure tombe de la branche au pied de l'arbuste où il va pourrir ; personne n'est là pour récolter ce duvetqui aurait tant de valeur en Angleterre. Dans tous les villages où nous entrons les cases sont demeurées intactes; les mortiers, les pierres à broyer le grain, les vases à contenir l'eau et la bière, les coffres vides où il y a eu du sorgho, les ustensiles de cuisine, rien n'a été dérangé. La plupart des portes sont closes, comme si les propriétaires, sortis pour aller chercher des racines et des fruits sauvages, n'étaient pas revenus. Plusieurs des cabanes que nous avons ouvertes renfermaient d'affreux squelettes ; quelques-uns avaient des poses tellement forcées que les malheureux, dont ils conservaient les gestes, avaient
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dû être pris de défaillance eo essayant d'atteindre quelque chose qui pttt apaiser leur faim.
Une partie des hommes de l'équipage sont venus avec nous jusqu'au Houkourou-Hadsé. Nous voulions à la fois les occuper, les faire changer d'air, et profiter de leur retour pour envoyer au pitmnia- de la viande de buffle, cet animal, k ce qu'on uous avait dit, étant commun sur les rives du Moukourou. Mais bien qu'on nous ait dit vrai, car les pistes sont nombreuses, nous n'avons pas encore vu la béte. L'herbe est très-haute, passablement épaisse; et les buffles sont toujours avertis de notre approche avant que nous soupçonnions leur présence. C'est par le bruit des sabots, le choc des cornes, le craquement des branches que nous apprenons qu'ils étaient là.
Ce matin, au lever du soleil, en cherchant un gué pour la charrette, l'un de nous a vu de loin une bande de ces animaux qui, après être venus à l'abreuvoir, remontaient la colline. Très-dé- ' sireux de manger un bifteck au lieu des salaisons qui forment notre ordinaire, nous avons envoyé chercher nos fusils; et nous mettant à la rampée, nous nous sommes approchés du troupeau. Nous l'avons rejoint de si près que nous entendions le grondement profond et rauque des vieux mâles ; mais nous n'apercevions que l'herbe jaune dont nous étions entourés. Le coup de sifflet des buphagas a retenti, la bande a pris la fuite ; et nous n'avons aperçu ni les oiseaux, ni les bufDes.
Ce pays-ci ne convient au chasseur qu'à l'époque où l'herbe est courte. Les animaux y sontdéSants; ils craignent les flèches empoisonnées. Ceux des indigènes qui se livrent à la chasse le font avec passion, et y apportent une persévérance et une adresse vraiment extraordinaires. La flèche ne faisant aucun bruit, le troupeau ne se doute pas du coup dont l'un de ses membres est victime, ce qui permet au chasseur de le suivre jusqu'à ce que le poison ait produit son efl'et. L'animal expire; notre homme enlève aussitét la chair qui entoure la blessure ; et tout le reste est aiangé.
La flèche empoisonnée se compose d'une petite baguette d'une longueur de dix à onze pouces, à laquelle s'attache solidement un fer barbelé, et d'une tige en roseau, où cette baguette est simplement introduite. Immédiatement au-dessus du fer, le trait est barbouillé de poison. Quand la flèche est entrée dans
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la héte, le roseau se détache de lui-même, ou est bientât enlevé parles broussailles; mais le fer barbelé, ainsi que te bois qui porte le poison, reste dans la blessure, d'où l'animal l'aurait ari-aché, en passant dans le fourré, si la flèche avait été d'une seule pièce.
La matière vénéneuse dont se servent les Hanganjas pour cet usage, est un poison très-virulent, qui s'appelle Kon^i, et provient d'une espèce de strophante. Son action se manifeste par le ralentissement du pouls, ainsi qu'une eipérience involontaire l'a fait éprouver au docteur Kirk. £n se servant de sa brosse k dents, qui avait ét^ mise dans une poche où il y avait du kombi,
À. For barbelé de la flècbe ordinaire de» Ajahoius. — B. Far empoisonoé de U flÈehe des Hangajss. — C. Minière d'insérer la pointe de la flèche dans le trait. — D. Flicbe entière, d'une longueur d'environ quatre pieds.
le docteur remarqua une certaine amertume ; il l'attribua à ce que plusieurs fois il s'était servi du manche de cette brosse pour prendre de la quinine ; mais bien que la dose en fût trèsfaible, le poison lui fit immédiatement tomber le pouls, qu'il avait alors assez élevé par suite d'un gros rhume; et le lendemain le docteur était gnéri.
Un seul fait de ce genre ne saurait être concluant ; mais il est possible que l'on puisse tirer du kombi un médicament précieux. Le professeur Sharpey a commencé à cet égard une série d'expériences dont les résultats nous intéressent vivement; il a déjà obtenu du kombi un alcaloïde de même nature que la
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strychnine. Tons les animaux, ce n'est pas douteux, meurent des effets d'une flèche empoisonnée, excepté toutefois l'éléphant et l'hippopotame. La quantité) de poison que la flèche peut introduire dans la blessure étant trop minime pour tuer ces colosses, les chasseurs ont recours, à leur égard, au trébuchet dont nous avons donné la description.
Nous avons vu sur les bords du Nyassa un poison d'un autre genre, qui, d'après ce qu'on nous a dit, ne servirait que pour tuer les hommes. Il était à la pointe d'une flèche de bois , et soigneusement enveloppé d'un morceau de feuille de maïs. Ayant posé la langue sur un atome de ce poison, nous l'avons eue tout engourdie.
Les Bushmen de la partie septentrionale du Kalahari appliquent à leurs llèches les entrailles d'une petite chenille qu'ils appellent ngâ. Ce poison, à ce qu'ils assurent, produit un tel délire que celui qui a été piqué d'une de ces flèches, se croit revenu à sa première enfance, et demande le sein de sa mère. On dit également que ce venin fait périr les lions dans de cruelles tortures. H est possible qu'il provienne de la plante dont la chenille se nourrit.
Comment les propriétés de ces diSérents poisons, dont l'usage est fort ancien, ont-elles été connues? li est difficile de le comprendre. Les instincts que la civilisation a émoussés, au point qu'en Angleterre les enfants mangent les fruits de lâ belladone sans le moindre soupçon, étaient sans doute plus développés chez l'homme primitif. Bougainville rapporte qu'une jeune femme, ayant pris des habits d'homme, remplissait lesl&nutiuns'' de matelot, et s'acquittait à merveille de ce pénible service; pas un de ses camarades ne se doutait de la supercherie ; mais dans la première tle de la mer du Sud où elle aborda, elle fut immédiatement reconnue par les sauvages. Ils te lui exprimèrent de telle façon qu'il lui fallut avouer son sexe, et réclamer la protection du commandant.
Les premiers membres de la famille humaine ont pu, de la sorte, avoir à l'égfutl des plantes un instinct qui s'est effacé chez leurs descendants, si toutefois l'homme n'a pas reçu d'en haut, par révélation directe, beaucoup plus de connaissances qu'on ne le suppose d'ordinaire.
Le Moukourou-Madsé a généralement quatre piads de profon-
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dear, et cinquante ou soixante de I&rge ; son lit est encaissé et rocailleux. Avant de gagner cette rivière, nous avons eu cinq ou six ravins à franchir. Au delà du Moulcourou, le chemin est & peu près uni pendant deux ou trois milles. De grandes herbes couvrent tous les sentiers; l'une d'elles nomméessanu, a des semences piquantes de trois lignes de long, qui s'introduisent dans les vêtements de laine, et irritent singulièrement la peau. Une série de barbules, dirigées en arrière, à partir de la pointe aiguë et dure de la semence, permettent à ces graines de s'accrocher àtoul ce qu'elles rencontrent; le moindre attouchement leur communique une sorte d'activité pénétrante qui les fait s'insinuer dans l'étoffe , d'où leurs petits crochets les empêchent de sortir. Dans les endroits ob ces graines abondent, l'intérieur de vos bas devient un affreux cilice.
Toutefois, le sanu a de grandes qualités; c'est une bonne plante fourragère; il s'élève à la hauteur commune des herbes de nos prairies; et ses moyens puissants de dijssémination le rendraient précieux dans un pays neuf, où il y aurait insuffisance de pâturages. Nous avons vu ses graines barbelées percer deux ou trois feuilles, les retenir, et se faire ainsi des ailes qui les transportent dans les lieux où elles peuvent se développer.
Nous suivons toujours les sentiers, bien qu'ils n'aient pas plus de quinze pouces de large, qu'ils soient remplis de trous }»vfonds, creusés par les indigènes pour y trapper les petits animaux, et que les grandes herbes les aient tellement envahis qu'il faille sans cesse regarder à terre pour ne pas s'en écarter. Malgré ces inconvénients, il est beaucoup moins difficile de marcher sur ces pistes que d'aller tout droit sur la terre brute, ou à travers la forêt; puis, en général, leasentiers conduisent à un village . Parfois cependantil ne s'agit que d'une trace d'animaux qui peut vous égarer.
Allant toujours au nord, nous avons gagné un territoire qui porte le nom de Hpemba. Ses habitants reconnaissaient Chibisa pour chef, et ne savaient pas que le Portugais Téréra l'avait assassiné. La case où nous avons passé la nuit est entourée de jardins où le grain abonde. Des troupes nombreuses de tourterelles, posées sur les tiges de sorgho , en dévorent les épis, sans que personne les dérange ; et nous avons tué aisément une
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quantité de pintades grasses qu'on laisse festiner à loisir dans les champs abandonnés. ■ Il n'y a plus de femmes pour moudre le grain; elles sont toutes mortes. ■ C'est ainsi que les hommes justifient cet abandon.
Les cotonneries, dans tous les cas, ont toujours été si bien tenues, qu'on y voit très-peu d'herbe; ce qui a préservé le plant des atteintes de l'incendie annuel.
En différents endroits, où les baobabs sont nombreux, les quelques individus que nous rencontrons en recueillent les fruits, et composent avec la pulpe blanche qui se trouve entre les graines, un breuvage acidulé, dont le goût est agréable.
Pas une Ame dans le village de Malango, prés de la cataracte supérieure. Hais, tandis que nous nous reposions en face d'une tle charmante, entièrement couverte d'arbres, des vais d'enfants en train déjouer ont frappé nos oreilles. Les parents se sont réfugiés dans cette tle pour échapper aux Ajahouas, toujours excités à la chasse par les agents de Tété. Au lieu de passer audessous de la cataracte, ces maraudeurs, qui maintenant nous évitent, traversent la rivière tout près de l'endroit où est suspendu notre bateau. Ceux des Manganjas à qui nous pouvons nous faire reconnaître, viennent à nous immédiatement; maîsia plupart ont perdu toute confiance en eux-mêmes, et se défient de|,tous ceux qu'ils aperçoivent.
Il y a trois mois que notre bateau est brûlé. Les Manganjas voudraient nous persuader que c'est l'œuvre des Ajahouas; mais il est probable qu'il a été détruit par le feu des herbages. Si nous avions su ne pas revenir plus tôt, nous l'aurions hissé complètement, au lieu d'en laisser pendre l'arrière. Tel qu'il était, il se sera empli de feuilles sèches, qu'une étincelle aura embrasées, et le feu se sera communiqué à la charpente. La flamme d'ailleurs a fait périr tous les arbres dans un rayon de cinquante'pas; et nous avons retrouvé sous la branche, où pendait l'embarcation, le cuivre dontcelle-ci était doublée, ainsi que tous les clous qui en avaient fait partie. Assurément si c'étaient les Ajahouas qui l'eussent incendiée, ils auraient emporté ces objets.
N'ayant plus à compter sur ce bateau, nous avons repris le chemin du navire avec l'intention d'en rapporter un autre. Cette fois, espérant découvrir un terrain plus uni, nous nous sommes
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éloignas du Chiré, & partir âe Malango, afin d'atteindre le cours supérieur du Lésoungoué.
Notre guide, un nommé Pékita, est un bel homme, actif, intelligent, d'autant plus remarquable qu'il est le seul, entre tous, qui ait conservé de l'énergie. L'abattement que produit chez ces malheureux la chasse donl ils sont l'objet, et l'on ne doit pas s'en étonner, est tout ce qu'il y a de plus triste à voir. Les instruments de musique, les nattes, les petits bancs qui servent de traversins, les mortiers h broyer le sorgho ou le maïs, tout cela est sans usage, et devient la proie des termites. Puis, leur aisance perdue, les survivants retombent dans la sauvagerie.
Ayant couché dans une hutte bien construite, mais qui n'avait pas été ouverte depuis quelque temps, nous y avons été pris aussitAt de frisson et de Sèvre ; l'un et l'autre disparurent dès qu'on eut aéré la case en y faisantdufeu.il nous est arrivé souvent d'observer qu'allumer du feu de grand matin, même à l'époque la plus chaude de l'année, rafraîchissait toute la maison, et faisait disparaître cette oppression et cette langueur qu'on éprouve dans les pays chauds.
Cette nuit, 1" juin 1863, nous avons été réveillés par le tonnerre, qui a retenti avec force et à plusieurs reprises. La -lune brillait de tout son éclat, et l'on ne voyait pas un nuage. Tous nos gens ont été frappés comme nous de la pureté du ciel au moment où il a tonné, et nous ont dit ce matin ; « Nous avons cru que c'était Dieu. ■
Arrivés au navire le 2 juillet, nous y trouvons une dépêche de lord Russell, qni nous rappelle en Europe.]
La chasse à l'esclave a tout dévasté autour de nous ; elle a balayé les travailleurs de la grande vallée du Chiré, comme elle l'a fait sur les* rives de Zambèse, dans toute la partie qui est soumise auï Portugais. I*s razzias de Mariano continuent; elles ont . déjà porté la ruine jusqu'au mont Clarendon. Pendant qu'il désolait le sud-est, on excitait les Ajahouas, placés au couchant, à s'abattre sur les Manganjas de la rive orientale; et des bandes de ravisseurs traversent maintenant le Chiré au-dessus des cataractes.
Non-seulement le gouverneur de Tété poursuit son commerce d'esclaves, d'après le conseil du gouverneur général, mais la traite se fait sous les yeux de celui-ci. Nous avons rencontré
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deux femmes àe Hagoméro qui demeuraient autrefois & deux cents pas de la mission, et qu'on avait expédiées à Mozambique, avec plusieurs centaines de prisonniers, à l'époque où Son Excellence débitait aux officiers anglais ses palabres anti-esclavagistes. Inutile de prétendre que l'autorité l'ignorait. Qui sait avec quels détails les moindres fails sont rapportés auxgouverneurs des districts, non-seulement par leurs propres esclaves, mais par les marchands qui s'efforcent de capter leurs bonnes grâces, ne croira jamais que la traite puisse avoir lieu sans leur approbation.
Si quelque chose de plus était nécessaire pour montrerqu'ou ne doit rien attendre des autorités portugaises^ nous citerions l'impunité avec laquelle Téréra, l'assassin de Ghibîsa, continue ses exploits- Il a été défendu à fielchior d'attaquer une mission ; mais on lui permet de faire la guerre, ainsi qu'ils nomment la chasse à l'esclave.
M. Horace Waller a demeuré pendant cinq mois sur le Horambala, position d'où il a pu voir les procédés de la traite, et le dépeuplement des lieux voisins. La montagne domine le cours binueux du Chiré ; et de l'endroit qu'habitait le missionnaire, la vue embrasse un horizon de trente milles. On a cru pendant ud inslant que le Chiré serait interdit à Hariand', qui venait d'être déclaré rebelle à l'autorité portugaise; mais bientât la feinte est devenue impossible ; la rivière a été ouverte ; et M. Waller a vu en un seul jour descendre quinze ou vingt canots, chaînés d'esclaves, qui furent conduits aux baraques du prétendu rebelle. La cargaison était uniquement composée de femmes et d'enfants ; et ce commerce dura pendant trois mois, sans repos ni trêve.
A la fin le masque était si bien jeté, qu'un fonctionnaire portugais, étant venu à la mission toucher une somme qui lui était due, protita de la circonstance pour acheter des esclaves aux agents du rebelle, qui se présentaient sans crainte dès qu'Us étaient appelés. Le marché conclu, l'acheteur inspecta son acquisition en présence même du missionnaire. C'était le senhor Nesquita, le seul employé des douanesqu'on pût obliger d'habiter au Kongoné. Tous les autres avaient reftisé cette résidence; le pauvre Mesquita, placé sous la coupe de l'autorité locale, dut obéir, et vivre là d'un maigre salaire, peut-être même faire la traite i contre-cœur. Notre intention n'estcertes pas de le noir-
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eir ; en pensant aux bontés qu'il a eues pour le docteur Meller et pour d'autres, nous ne pouvons parler de lui qu'avec une sincère bienveillance.
Outre les bandes dont il vient d'être question, plusieurs étaient en tournée au sud-est de Senna, et y faisaient des captifs pour le port dTnhambané. Pendant que nous étions à Ghoupanga, une Réputation vint nous offi-ir de l'ivoire, et toutes les ten-es qui n'étaient pasoccupées parles Landines, si nous voulions envoyer quelques-uns des nôtres pour eipulser les chasseurs d'esclaves qui venaient de Senna, et qui infestaient les environs.
Ici, comme chez les Boers, la force est du cdté de la poudre ; les archers ne tiennent pas contre le fusil; et qui peut avoir des rapports avec la côt«, a la faculté de faire des esclaves autant qu'il veut; car les armes et les munitions pénètrent dans la province sans aucune difficulté. Les lois qui prohibent ces arUcles, ne sont pas moins sévères dans cette région que dans la colonie du Cap; mais personne ne leur obéit. Comme celles qui ont trait à l'abolition de l'esclavage, elles n'existent que pour le discours, et pour en faire parade aux yeux de l'Europe.
Toutcela, joint à la déception que nous avons eue à l'égard de la Rovouma, sur laquelle nous avions compté pour rejoindre le lac, ne peut que nous laire approuver la dépèche qui nous rappelle en Angleterre. Nous ne regrettons qu'une chose : c'est d'avoir cru que le gouvernement portugais avait le désir d'améliorer le sort des noirs; car partout ailleurs, avec moitié moins de dépense et de travail, nous aurions laissé en Afrique des germes féconds et indestructibles. Les jugeant d'après les lois qu'ils ont édictées, et d'après l'estime que nous inspirent nos hommes d'État, nousélions persuadés que ceux de Lisbonne n'avaientrîen de plus à cœur, ainsi qu'ils nous en donnaient l'assurance, que de nous seconder dans nos efforts. L'introduction du christianisme, et d'un commerce libre et licite chez les indigènes nous paraissait non moins avantageuse pour les Portugais que pour les naturels; mais nos alliés ne voient de bénéfice que dans les mesures qui, en leur profitant, ruinent les autres.
Le journal officiel de Lisbonne nous a fait savoir que la politique portugaise avait pour but de déjouer les tendances du gouvernement anglais à s'emparer de l'Afrique orientale. Nous qui étions derrière la scène, nous savons que les sentiments de bien-
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veillance privée ont eu la plus grande part daus cette entreprise, dont le but, on ne saurait trop le redire, était d'amener le règne de la paix et delà bonne volonté dsns c«tte région fertile, qui, depuis des siècles, est le séjour de la violence et du meurtre. Cette transformation ne devait -pas s'accomplir. Les esprits étroits attribueront l'essai que nous avons tenté aux propensions envahissantes de l'Angleterre; mais un grand nombre d'Anglais ont, pour mobiles de leurs actes, des moUfs bien plus nobles qu'on ne le suppose.
Toutefois comme il est impossible de conduire le Pionnier à la mer avant la crue de décembre, nous nous décidons à transporter un bateau de l'autre côté des cataractes. Noussuivrons la cdte orientale du Nyassa, dont nous e;iplorerons l'extrémité nord ; et nous vérifierons les renseignements qui ont fait direau colonel Rigby que les vingt mille esclaves qui passent tous les anp à la douane de Zanzibar, viennent surtout du lac Nyassa et de la vallée du Chiré.
Les indigènes qui s'étaient groupés autour de l'évéque Mackenzie, composent maintenant une petite commune indépendante près de l'ancien village de Chibisa, et pourvoient à leur nourriture en cultivant la terre. Ils suivent à cet égard l'exemple des Hakololos, qui ont créé des jardins très-étendus, et peuvent aujourd'hui nous approvisionner de grain et de légumes.
On ne saurait mettre en doute les sentiments affectueux de ces Hakololos pour les Anglais. Ils demeurent à un quart de mille de l'endroit qu'habitaient les missionnaires. Une nuit, l'une des cases de la mission brûla par accident; les fusils, qui s'y trouvaient, partirent lorsque la flamme en eut gagné la poudre. Les Hakololos, réveillés par la détonation, prirent leurs armes et volèrent au secours de ces messieurs , croyant qu'on les attaquait. Ualgré leur refus de porter à Sékélétou les médicaments qu'ils étaient venus chercher pour lui, nous affirmons qu'ils sont généreux et dévoués ; qu'on se rappelle leur noble conduite à notre égard, lorsqu'ils se jetèrent dans le Zambèse, au milieu des rapides du Karivoua, exposant leur vie sans hésiter pour sauver la ndtre, et celle de nos compagnons. L'empressement qu'ils avaient mis à secourir les missionnaires dans cette dernière circonstance, était une nouvelle preuve de leur courage et de leur bon vouloir envers les blancs. Nous avions donc choisi
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pour nous accompagner les cinq rameurs les plus habiles qu'il y eât parmi eux, persuadés que nous étions qu'ils valaient cinquante hommes de n'importe quelle tribu, non -seulement pour naviguer sur le lac , mais pour tous les cas difficiles où nous pouvions nous trouver.
Notre bande se composait de vingt indigènes, dont quelques natifs de Johanna. Nous supposions que ces derniers seraient capables de conduire les six boeufs qui traînaient la charrette où était la guigue. Un attelage du Cap, mené par deux Hottentots, aurait passé partout avec la plus grande facilité. Mais k peine eurent-ils franchi la portion de route qui avait été ouverte, que nos conducteurs rencontrèrent mille obstacles sous formes d'arbres et de ravins, et qu'il fallut renoncer à tirer la charrette des mauvais pas où ils la mettaient constamment. On alla donc chercher les Manganjas et les Ajahouas qui résidaient près de Chibisa ; ils prirent le bateau sur leurs épaules ; et en quelques jours le portèrent jusqu'à la dernière cataracte. Arrivés là, Us profilèrent d'un endroit où la rivière est moins turbulente pour lancer l'embarcation, et faire ainsi une couple de milles. Les Hakololos se chaînèrent de la conduire; ils sont habitués aux rapides : on ne pouvait pas avoir] de meilleurs bateliers. Ici la rivière est fort étroite ; même dans la portion où elle est d'un calme relatif, le courant est d'une telle violence, que nos hommes étaient souvent obligés de saisir les grandes herbes qui garnissent la rive, et par instants de prendre terre et dehâlerlabarque.
Les roseaux, en cet endroit, sont pleins de dolichos pnmerUy dont les gousses ont l'air d'être couvertes d'un duvet moelleux, mais en réalité sont revêtues d'une multitude d'aiguilles qui pénètrent dans la peau, où elles entrent par myriades. Les hommes qui faisaient le h&lage, et dont le corps était lardé par ces aiguilles brûlantes , se tordaient comme si on les eût roulés sur des orties. Ceux qui étaient dans la barque maniaient le croc et la rame avec une extrême habileté; il leur fallait autant de sangfroid que d'adresse, et ils n'en manquaient pas. Toutefois après avoir essayé de dépasser une roche, enveloppée de tourbillons, ils jugèrent qu'il était plus sage de tirer le bateau sur la rive, et de le rendre aux porteurs. On appela ces derniers qui étaient allés se mettre k l'ombre; car bien que nous fussions en hiver,
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et qu'il nt assez froid ]a nuit, le soleil était fatigant; il est toujours très-chaud ici au milieu de la journée, quelle que soit la saison.
Parmi les hommes qu'oq appelait se trouvaient cinq canotiers du Zambèse, habitués aux pirogues massives, dont le principal mérite est de pouvoir être lancées contre les rocs, par le courant le plus fort, sans en éprouver d'avarie. Ces Zambésiens voulurent montrer qu'ils étaient plus habiles que les Maltololos; trois d'entre eus sautèrent dans la barque pendant que nous avions le dos tourné, et les deux autres la traînèrent un instant. Le courant saisit l'avant du bateau, nous entendîmes un cri de détresse : la corde échappa aux mains des hâleurs, la barque eut aussitôt la quille en l'air; elle pirouetta une ou deux fois dans un tourbillon, et fut lancée comme une flèche au bas des cataractes Toute la bande courut dans la direction qu'avait prise le bateau ; mais on n'en revit pas même iin fragment. L'un des canotiers, en gagnant la rive à la nage, sauva un rifle ; tout le reste fut perdu.
Les cinq auteurs de la catastrophe s'approchèrent d'un air contrit. Ils n'avaient rien à dire; nous pas davantage. Ils se courbèrent lentement, et nous touchèrent les pieds avec leurs deux mains. • Kou Kouata moendo > saisir le pied est leur manière de demander pardon. C'était si pareil & ce que nous avons vu fïiire h un petit enfant, qui voulant apporter à son papa une assiette défendue la laissa tomber, et fondit en larmes, qu'ils furent seulement condamnés à aller chercher des provisions, et à prendre ensuite une charge aussi lourde que leurs forces le permettraient, afin de suppléer au moyen de transport dont nous étions privés.
Il était excessivement douloureux de perdre une valeur aussi importante, et de ne plus avoir le moyen d'accomplir la tâche que nous nous étions tracée ; mais le seul parti à prendre était de faire de dos jambes le meilleur usage possible : à quoi bon pieurer'le lait répandu? Les coupables furent donc envoyés au navire avec mission de rapporter des vivres, de l'étofTe, et des grains de verre.
Pendant qu'ils sont en route, parlons un peu de ces cataractes qui ont été si fatales & nos projets de navigation. Elles commencent par IÇ* SC de latitude sud, et finissent à 15* 55'. 11 y a ainsi 35 minutes, plus d'un demi-degré, entre la première
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cataracte et la dernière, ce qui fait un peu moins de quarante milles, le Chiré coulant dans cet espace du nord au sud , en ligne & peu près droite. Les principales cataractes sont au nombredecinq: Pamofounda,ou Pamozima,Moréhoua,Panoréba, ou Tèdzané, Pampatamanga et Papékîra.
On peut encore en citer trois ou quatre moins importantes; celle de Mamvira, par exemple, où nous avons rencontré les premiers déchirements de la nappe d'eau, et entendu ce bruit de l'onde qui se précipite avec violence; bruit que, d'après les interminables détours qu'il nous avait fait faire jusque-là, pendant quelque deux cents milles, nous ne croyions pas le tranquille Chiré capable de produire. Ces petites cascades forment à peine un angle de SO degrés; mais la chute de la plus grande cataract« est de cent pieds ou cent yards, et présente un angle de quarante-cinq degrés. Ailleurs, l'angle formé par la chute est de 70 degrés. Une partie de Pamoïina est perpendiculaire, et à l'époque des grandes eaux, il s'en élève un nuage de vapeur, qu'en allant au lac Ghiroua nous avons aperçu d'une distance de huit milles.
La différence de niveau entre le Chiré supérieur et le bas Chiré, on se le rappelle, est de quatre cents yards. Pendant tout le trajet qui sépare ces deux points, le courant n'estmodérè qu'à un seul eudFoit, c'est au-dessus de Tedzané. Tout le reste n'est que rapides; et la rivière, qui, resserrée fréquemment dans un lit de cinquante à quatre-vingts yards, coule à grande vitesse, fait natire l'idée d'une force hydraulique capable de réduire en poudre toutes les usines de Manchester.
Sur la rive droite de Pamozima s'élève un bois ténébreux. Nous promenant seul à travers son ombre épaisse, nous avons été saisi par une odeur cadavéreuse. En levant la tête, nous avons vu des corps, enveloppés de nattes et suspendus aux branches : mode de sépulture analogue à celui que pratiquent les Guèbres, à Poonah, près de Bombay, dans leurs tours du silence.
Le nom de Pamozima signifie : les dieux ou les esprits trépassés; un nom convenable pour un endroit où, suivant la croyance populaire, les âmes des morts planent sans cesse.
La roche inférieure est une syénite d'un gris-rougeâtre foncé. Elle parait avoir été un agent de soulèvement, car les mica-
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schistes qui la surmontent sont fort tourmentés. Un trapp Toncé, rempli de hornblende, a rompu ces schistes en beaucoup d'endroits , et apparaît en nodules & la surface. La roche la plus élevée que nous ayons vue est un grès d'une texture plus serrée que celui de Tété, et dont la métamorphose est complète sur tous les points où il se trouve en contact avec les roches d'origine ignée qui sont au-dessous de lui. Quelquefois, il est remplacé par du quartz et par un schiste argileui, de nuance rougeâtre, qui a subi fortement l'acUon de la chaleur.
Telle est la formation générale de la rive droite des cataractes. De l'autre côté, nous avons des massifs de trapp porphyroïde, en contact avec les mêmes micaschistes. C'est probablement à ces derniers que le sol doit la grande fertilité que nous lui voyons . Lie corps des montagnes est composé de syénite. Une si grande quantité de mica est détachée par les eaux , et portée dans la rivière, que lorsqu'on regarde avec attention, on y voit flotter des myriades de parcelles béantes que le soleil fait étinceler; nous l'avons remarqué, alors même que les eaux étaient basses.
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