TROIS EXCURSIONS A LA RECHERCHE DU LOUALABA
Entouré de la profonde nuit des forêts, de la fâcheuse compagnie des Arabes et de la défiance des Manyemas, Livingstone s'établit à Bambarré^ et de là, comme un général bloqué sur la terre ennemie, il fit trois sorties principales, la première àl'ouest, la seconde au nord, la dernière au nord-ouest, pour rejoindre ce fleuve, l'un des plus grands de notre planète et par où devaient pénétrer au cœur de l'Afrique la civilisation et le royaume de Dieu.
Où coulait le Loualaba ?
Nous l'avons vu, disaient les Arabes, à l'ouest de Bambarré.
Ce fut donc vers l'ouest que se fit la première tentative ; l'expédition suivit la même direction qu'un affluent du Loualaba, le Louamo,
Or les Arabes avaient passé là : le district était désolé. Justement défiants, les indigènes accouraient armés de grandes lances, de boucliers de bois, et suivaient les voyageurs en troupes menaçantes. Les chefs
étaient priés de leur refuser le passage. Les femmes surtout étaient exaspérées ; elles ne voulaient pas fai^'e de différence entre eux et les Arabes. Livingstone dit à Tune d'elles :
« Voyez si je suis de la même couleur que l'Arabe Dagambé. »
Elle répondit avec un rire amer :
« Alors c'est votre fils (i). »
On approchait du Loualaba, on était à 10 milles de son confluent avec le Louamo. Les Manyemas refusèrent leurs canots pour descendre cette rivière, il fallut revenir à Bambarré (19 décembre 1866), et peut-être Livingstone n'y fût-il jamais revenu s'il avait descendu la rivière jusqu'à son embouchure. Là des rapides TaAtendaient. Plus tard, quand il eut appris le péril, il remercia le guide invisible qui tirait pour lui le bien du mal, et son salut de ses ennemis eux-mêmes,
S'il est vrai, pensa- t-il, que le Loualaba soit le fleuve d'Egypte, on doit le rencontrer au nord, et le 1®' janvier 1870 il commença la seconde excursion. Il suivit le chemin des éléphants défoncé par leurs pieds énormes. Il marchait dans les fondrières, et les herbes ruisselantes se rejoignaient au-dessus de sa tête et l'inondaient.
Il pleuvait.
« Une petite rainette d'un demi-pouce de long sauta sur la feuille d'une herbe, et se mit à chanter d'une voix mélodieuse, non moins sonore que celle de beaucoup d'oiseaux. Il était surprenant d'entendre une
(1) Dernier 'L.urnal, t. II, p. :J9.
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si grande musique venant d*un si petit musicien. »
C'était ainsi que le plus petit messager de la Providence suffisait pour rendre au missionnaire la sérénité : son âme était pareille aux herbes hautes des marécages ; la pluie rabattait un instant, mais un rayon, un parfum, un chant la relevaient aussitôt.
Parfois aussi la fatigue remportait sur l'enthousiasme ; il se couchait à l'ombre d'un dattier sauvage, sur un rocher, et dormait sept heures sous la pluie.
Il pleuvait, il pleuvait, et le Loualaba n'apparaissait pas.
Des Arabes vinrent et dirent :
« Le fleuve ne coule pas au nord, comme vous le pensiez, mais au sud-ouest. »>
Htail-il donc le Congo?
Peut-être : oui, pouvons-nous dire aujourd'hui 1 .
La pluie tombait. A force de recevoir les averses, de boire Teau fangeuse, Livingstone fut repris de la fièvre, il ressentit en même temps les sourdes attaques du choléra. Tous ses serviteurs le quittèrent ; il ne lui resta que Chuma, Souzi et Gardner.
En vain il essayait de poursuivre au sud-ouest le Loualaba qui semblait fuir devant lui : ses pieds écorchés se couvraient d'ulcères envenimés par la fange. Un flot de sérosité sanguinolente s'échappait nuit et jour de ses plaies. La douleur écartait de lui le sommeil, et pendant ses insomnies, il entendait les cris de ses malheureux compagnons qui souffraient du même mal que lui. Les ulcères allaient s'élargissant. ils rongeaient les muscles, les tendons et les os.
Il n'eût pas été prudent d'aller plus loin vers l'ouest, d'autant plus qu'on apercevait la fumée de villages en
\\ Stanley et Cameroo l'ont prouvé.
flammes, et que, unis enfla dans la vengeance, les Manyemas pouvaient se lever contre Tétranger.. ^
Il reprit le chemin de Bambarré(2i juillet 1870).
Là, condamné par ses plaies à rester immobile pendant quatre-vingts jours, il demandait aux caravanes qui passaient des nouvelles d'Oujigi.
Les hommes qu'il avait demandés au D' Kirk, consul d'Angleterre à Zanzibar, se faisaient longtemps attendre. Il s'étonna, quand ils arrivèrent, qu'ils fussent d'anciens esclaves banians, sans honneur, comme sans intérêt à le suivre dans les hasards. A défaut de l'estime de celui qu'ils devaient aider, ceux-ci se concilièrent l'estime de l'Arabe Hassani en priant huit fois par jour devant sa porte, et complotèrent avec ce traitant de livrer leur maître, Livingstone, aux Manyemas. Et c'était avec de tels serviteurs qu'il fallait voyager, sans parler des Arabes, dont les nobles exploits seront racontés dans le chapitre suivant.
La caravane partit dans la direction du nord-ouest, et la dernière tentative de Livingstone atteignit son but.
Il vit le Loualaba (31 mars 1871) !
Pour se donner le temps de négocier l'achat d'une pirogue destinée à remonter ce fleuve jusqu'à son embouchure inconnue, il se construisit à Nyangoué, sur la rive, une maisonnette salubre dont les murailles étaient d'herbe, le plancher d'herbe et de roseaux.
Cependant ses serviteurs disaient aux habitants de l'autre rive :
« Il ne cherche ni esclaves ni ivoire, mais un canot pour aller tuer les Manyemas. »
Les indigènes avaient Yesprit ensanglanté ; ils n'a-
valent jamais entendu parler d'un homme blanc, ils crurent à .cette calomnie, ils refusèrent la pirogue. Un chef offrit bien un canot, mais il appartenait à son voisin ; il fallait en le prenant de vive force satisfaire quelque ancienne vengeance, et Livingstone ne voulut pas franchir le fleuve à ce prix.
Le même jour les Arabes, moins scrupuleux sur les moyens, obtenaient sans difficulté neuf grandes pirogues, et leur bande partait pour le pays de Babisas. Elle descendit le Loualaba, et bientôt atteignit ce point de la rivière où les roches de Kwia se projettent sur les deux rives en deux promontoires qui ne sont pas en face Tun de Tautre. Besserrde par cette projection, la masse d'eau se précipite contre Tun des deux promontoires, en fait le tour, est rejetée contre le suivant, et forme un tourbillon qui saisit la première pirogue des Arabes et la brisa contre les rochers. Cinq hommes furent tués.
Si Livingstone eût été du voyage, il eût eu le même sort. Les Arabes se seraient fait un point d'honneur de lui donner la préséance et se seraient tenus à une distance respectueuse en attendant que sa barque, les précédant, tentât Tépreuve du passage. Les esclaves banians avaient cru faire échouer son entreprise en persuadant aux indigènes de lui refuser une embarcation ; en réalité la vie de leur maître avait été préservée par leur trahison, et le Seigneur étendait une fois de plus sur lui sa main paternelle. Il se servait d'une calonuiie des banians pour faire que son serviteur ne hcMirtiit pas le pied contre la pierre.