JAMES GORDON BENNETT ET HENRI STANLEY
(Octobre 1869)
Aiô; 8' èreXeieTO BcuXtq.
{Bomère.)
Au moment où Livingstoné se posait le problème du Nil, un Américain, qui ne Tavait jamais vu, pensait à lui. C'était un directeur de journal, non un de ces charlatans qui veulent modeler à leur effigie et à leur profit l'âme naïve du peuple, mais un esprit assez élevé pour comprendre la mission du journalisme moderne : il embrassait du regard la terre entière, afin de faire connaître à ses lecteurs tout ce qui se passait dans l'univers et d'unir tous les hommes par une même vie intellectuelle; James Gordon Bennett vint à penser que ce voyageur, dont l'Europe avait perdu la trace, était vivant, dans la détresse peut-être, et que le trouver, le secourir, serait mériter au Neiv York Herald une bonne renommée. S'il eût fallu dépenser dans ce but un capital de 100 ou de 200,000 francs, il n'eût pas hésité sans doute, mais un travailleur manquait à ce capital pour lui faire porter des fruits dignes de la main qui le mettait si généreusement au service du malheur, de la science et de l'union des peuples.
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En ce moment-là même (16 octobre 186l>,, à Madrid, un journaliste, arrivant du carnage de Valence, était tourmenté de la même pensée. Le dégoût de la guerre civile qui déshonorait TEspagne, le désir d'annoncer à l'Europe des nouvelles un peu moins vieilles que le sang répandu, la philanthropie qui le sollicitait à entreprendre quelque chose de grand, enlin la sympathie qui rattachait à Thomme dont les voyages avaient charmé son adolescence : tels étaient les mobiles du reporter Stanley. Nul n'oserait dire quMl fut mû par des inspirations moins élevées que le rédacteur de V Herald, mais il manquait à Stanley ce qui fait défaut à tant d'hommes du plus magnanime vouloir : l'argent.
La libre union du travail et du capital est voulue de la Providence, et, dans le cas particulier qui nous occupe, une suite d'événements ayant toujours pour point de départ une idée généreuse, et comme une impulsion divine, mirent en rapport le capitaliste et le travailleur.
Le 16 octobre, à 40 heures du malin, M. Stanley reçut une dépêche où se trouvaient les mots suivants : « RendeZ'Vous à Pans. Affaire importante. »
Le télégramme était de James Gordon Bennett junior, directeur du jSew York Herald.
Au moment même où les deux journalistes se rencontraient et s'entendaient à Paris, en Afrique centrale, Livingstone, traversant le Tanganïka, arrivait à la station arabe d'Oujigi, s'y reposait, écrivait au consul de Zanzibar, aOn que de nouvelles marchandises et de nouveaux hommes lui fussent envovés, et, crovant trouver au nord-ouest le Nil supérieur ou Loualaba, il prenait la route du Manyema. Sa santé s'était rétablie : « En persévérant, écrivait-il dans son journal, j'ai recouvré la force et elle s'est accrue par l'exercice. » Le
prompt oubli des maux, le sang renouvelé dans ses veines, la lucidité de son esprit rajeuni, lui permettaient d'entrevoir la possibilité de nouvelles découvertes, de races dégradées à relever et quels longs chemins lui restaient à parcourir.
Le projet des deux journalistes était donc sans but. Leurs pressentiments étaient sans objet. Livingstone n'avait plus besoin d'être secouru. Tous deux l'ignoraient; toujours était-il que leur entreprise était aléatoire dans le temps comme dans Tespace : l'Afrique, l'avenir, le sort de Livingstone, tous les éléments de la réus'site étaient inconnus.
Ils n'en persistèrent pas moins dans leur résolution ; il s'agissait pour eux de trouver, non pas un monde comme jadis pour Colomb, mais une âme vivante, utile à ce globe et plus grande que lui.
« Vous assisterez d'abord, dit M. Bennett à son envoyé, à l'inauguration du canal de Suez ; de là vous remonterez le Nil pour vous informer de l'expédition de Baker; vous reviendrez par Jérusalem, Gonstantinople, le Caucase, la Perse et l'Inde, d'oil vous vous embarquerez pour l'Afrique et pénétrerez dans l'intérieur. »
Ce qui fut dit fut fait. Le reporter vit le canal de Suez, les champs de bataille de Crimée, Stamboul; il vit les marques des ouvriers de Tyr sur les fondements du temple de Salomon, il écrivit son nom sur les monuments de Persépolis, enfin, en août 1870, il arriva dans l'Inde, pendant que Livingstone entrait dans le Manyema. Les deux voyageurs partaient en sens inverse l'un de l'autre; l'un s'enfonçait de plus en plus dans l'Afrique et l'autre dans l'Asie, et, sans le savoir, ils se fuyaient au lieu de se rencontrer.
ÉTAT PHYSIQUE ET SOCIAL DU MANYEMA (20 septembre 1869)
Arrivée à Bambarré. — Forêt autour de Bambarré. — Villages situés à l'ouest et villages situés au nord de cette résidence. — Absence de lien national. — Rumeur peu rassurante.
A Oujigi, Livingstone s*allégea d'une partie de ses bagages qu'il remit aux mains d'un négociant appelé Shérif, fit venir de Zanzibar des étoffes et des vivres, afin de se ravitailler en cas d'insuccès, et s'engagea dans le Manyema (22 mai 1869). Après avoir traversé la vallée du Lobamba, il chemina dans de vastes plaines couvertes de manioc, de gingembre et de fougères; les affluents du Lobamba les fécondent, de joyeux villages les émaillent, et la fumée noire des herbes et des roseaux incendiés les couvre parfois comme un dôme et les protège contre le soleil. Marchant ensuite à l'ouest, le voyageur escalada des roches de granit et prit un de ces chemins profondément creusés au sommet des montagnes par les pas multipliés des générations sans histoire. Tandis que cette voie s'allongeait en serpentant sur une crête, Livingstone voyait, à 2000 pieds au-dessous, une masse compacte, muette, où Télé-
phant blessé se retire pour échapper au chasseur (1), où les redoutables orages dès régions tropicales bercent à peine le nid des pigeons bleus, où, quand la nuit tombe, sans rien changer aux ombres, la lumière sidérale s'assoupit dans la fraîcheur des mousses, une forêt vierge, au-dessus de laquelle il marcha pendant quatrevingts heures jusqu'à ce qu'enfin, redescendant les rampes, il aperçut Bambarré, qui devait être le centre de son exploration (20 septembre 1869).
C'était là qu'un ami du commerce etde l'hospitalité, le roi Moïnecous, venait de mourir. Son héritage s'était transmis à ses deux fils. L'un gouvernait et l'autre conseillait; tous deux, bien différents de leur père Moïnecous, se défiaient des étrangers. Seuls au milieu des forêts, sans appui que leurs fétiches, ils disaient : « L'homme blanc veut nous tuer, car il ne s'est point fait annoncer. » Il se trouva fort heureusement que Bogharib, un Arabe dont la caravane accompagnait celle de Livingstone, demanda l'échange du sang.
Une petite incision fut faite à l'avant-bras de chacun des échangistes.
Ils se déclarèrent amis, promirent qu'il ne serait pris ni volaille ni homme.
Quelques gouttes de sang furent alors portées de l'un à Tautre sur une feuille de figuier, et mêlées à celles qui coulaient des deux incisions.
Ensuite on ofTrit aux deux frères les présents d'usage.
Les villageois se pressèrent autour des arrivants, comme des enfants bruyants et curieux, tous à la fois parlant et regardant.
Livingstone se fit bâtir une maison parmi leurs cases,
(I) Dernier journal^ t. I, p. 62.
^npp
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etBambarré devintle point d'où son expédition rayonna dans le pays tout entier.
Une peinture de la contrée nouvelle eût intéressé les lecteurs du Dernier journal; mais une telle peinture n'était pas le fait de Livingstone : il excellait à décrire les exploits de la Fourmi, les palais soyeux et féeriques de l'araignée, le nid de la fauvette ou de la veuve, mais, habitué comme le sont les Anglais à toujours particulariser et à juger de tout avec nombre, poids et mesure, il n'avait pas le sentiment d'un grand ensemble. On peut essayer de reconstituer cet ensemble en combinant ces détails majestueux ou charmants, ces couleurs d'une palette divine qu'il observait et qu'il analysait.
Les montagnes ont des palmiers sur leur sommet ; leurs frondes gracieusement incunées ondoient sous la brise avec une beauté souveraine qui réunit tous les caractères de la grâce et de la grandeur. Des armées tantôt tumultueuses, tantôt profondément calmes d'arbres gigantesques, aux branches appesanties par les lichens, peuplent les vallées et couvrent des lieues, parfois les arbres ont 20 pieds de tour et leur première branche est à 70 pieds du sol.
Au-dessous des branches pend un réseau de lianes. Elles sont consumées chaque année par un incendie que dominent et que bravent les vieux géants de la forêt. Souvent aussi, au lieu de brûler ces lianes, on les détache, on s'en sert pour suspendre d'énormes lances audessus des trébuchets que foulera l'éléphant, on les étend au bord des cultures comme des fils protecteurs. On y suspend le maïs du pays par sa tigelle recourbée en forme de faucille, et souvent le village se trouve entouré d'un grenier vertical, aérien, où les habitants, plus généreux que les fils de Moïnecous, puisent pour rassasier l'étranger.
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On fait avec ces lianes des échelles hautes de 150 pieds, pareilles à l'échelle de Jacob, mais où grimpent, au lieu d'anges, les paddas, oiseaux aux ailes blanches, Tibis religieux, les bergeronnettes et les tourterelles. L'homme y monte à son tour pour atteindre au nid du perroquet. L*oiseau favori des Manyemas dépose sa couvée sur les cimes, près de l'azur et de la lumière qui colorent son plumage. Au bord du Loamo l'indigène aussi construit ses huttes au sommet des arbres, car la flèche de son ennemi n'en peut atteindre la cime.
A l'ouest de Bambarré les villages sont suspendus aux pentes des montagnes pour que l'eau n'y séjourne pas. Les rues sont orientées de Test à l'ouest pour que le soleil y fasse ruisseler sa lumière. A l'extrémité de l'une d'elles s'élève une maison destinée aux réunions publiques. Les toitures sont couvertes avec des feuilles qui ressemblent à celles du bananier. Une entaille faite au pétiole dans le sens de la longueur permet d'agrafer la feuille au chevron, qui lui-même est souvent fait de la tige d'une fronde de palmier. L'eau coule rapidement sur cette toiture sans la mouiller. Les étincelles d'une forge y roulent comme ferait du sable.
Aux lieux où prédominent les vents du sud-est, la maison se tourne à l'ouest et la toiture se prolonge assez bas pour que la pluie n'atteigne pas la muraille ; ces demeures restent debout fort longtemps; il arrive souvent que des hommes reviennent au village qu'ils ont quitté dans leur enfance et réparent le mur endommagé.
L'habitation, de forme carrée, se distribue en deux pièces.
Dans la première, trente vases de terre arrondis et d'une belle tournure sont suspendus à la voûte comme
des lampes d'église, au moyen d'échelettes en cordes d*une fabrication très soignée. Il s'y ajoute souvent un nombre égal de paniers suspendus de la même manière et une provision de bois de chauffage rangée sur des tablettes.
La deuxième pièce sert de chambre à coucher : le lit est élevé sur une plate-forme.
Devant la porte est une petite véranda.
Au point du jour, toute la famille se rassemble autour d'un feu qui tempère la fraîcheur du matin, et tout en jouissant du brasier, respire un air pur, et parle des affaires domestiques. Les femmes ont une petite jupe de couleur voyante et à plis nombreux. Elles causent entre elles et leur voix sonore met en fuite les bêles de la nuit.
Au nord de Bambarré les villages sont perdus dans les bois. Les habitants ont laissé Therbe obstruer les sentiers, ils ont ainsi caché leur trace à leurs ennemis, car ils sont entourés de peuplades hostiles, et sans défense au milieu de leur forêt. Malheur à eux si soudain le cri d'alarme allait retentir ! ils tremblent à cette seule pensée; aussi ont-ils soigneusement dissimulé leur demeure. L'étranger n'a qu'un mcyen d'arriver chez eux, c'est de suivre le cours des eaux, il touche au village et ne s'en doute point. Le village est là pourtant. C'est un point obscur au milieu de la verdure transparente ; tel un nid forme une tache sombre sur le feuillage lumineux d'un buisson : l'enceinte est une haie vive enveloppée elle-même d'une plante aux larges feuilles. Au dehors, rien n'apparaît.
Le sentiment patriotique s'éveille dans ces villages où la beauté de la nature se joint à la souffrance en commun pour faire aimer à l'homme la terre où il est né. Le petit enfant des Manyemas transporté en Europe
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préfère aux merveilles de la civilisation le souvenir de son village. Dispersés par la guerre, les habitants d'une même commune se reconnaissent à ce patriotisme tenace, étroit du reste comme le patriotisme ancien et limité à ceux qui sont nés dans la même enceinte de feuillage. Ce droit des gens à qui toute humanité fut étrangère, et qui fit la triste originalité de Rome, est la loi de ce patriotisme, si tant est qu'on puisse appeler droit des gens un état social où l'homme en dehors de son pays natal est privé de toute protection. Les indi^ gènes refusaient d'accompagner Livingstone à une distance de 3 milles parce qu'ils auraient trouvé dans le village voisin les meurtriers de leurs pères, de leurs oncles ou de leurs grands-pères.
Certes si Livingstone avait voulu s'engager dans leurs luttes, et, comme les traitants, prendre parti dans leurs querelles, les malheureux n'auraient pas manqué de l'accompagner! Ils auraient exterminé volontiers les autres habitants d'une contrée où la faiblesse du pouvoir sans limites fait surgir la vendetta. Dans ce pays, Caïn frappe toujours, et la clameur inconsolée du sang d'Abel s'échappe toujours de la terre. A cette voix, la vendetta grandit, s'étend aux parents, aux amis de la victime, à son village, à sa postérité : ce n'est plus la vendetta, c'est la guerre, la guerre permanente. Au lieu de la grande image d'une patrie commune, le bruit d'interminables combats plane au-dessus de tout le Manyema comme un murmure perpétuel au-dessus des forêts.
Les Arabes insinuaient qu'à ces guerres s'ajoutait un crime plus odieux encore. Le 28 décembre, un indigène passa près de Livingstone, portant une feuille dans laquelle était enveloppé un doigt humain. Les Arabes virent dans ce fait une preuve de cannibalisme, mais
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etBambarré devintle point d'où son expédition rayonna dans le pays tout entier.
Une peinture de la contrée nouvelle eût intéressé les lecteurs du Dernier journal; mais une telle peinture n'était pas le fait de Livingstone ; il excellait à décrire les exploits de la Fourmi, les palais soyeux et féeriques de Taraignée, le nid de la fauvette ou de la veuve, mais, habitué comme le sont les Anglais à toujours particulariser et à juger de tout avec nombre, poids et mesure, il n'avait pas le sentiment d'un grand ensemble. On peut essayer de reconstituer cet ensemble en combinant ces détails majestueux ou charmants, ces couleurs d'une palette divine qu'il observait et qu'il analysait.
Les montagnes ont des palmiers sur leur sommet ; leurs frondes gracieusement incurvées ondoient sous la brise avec une beauté souveraine qui réunit tous les caractères de la grâce et de la grandeur. Des armées tantôt tumultueuses, tantôt profondément calmes d'arbres gigantesques, aux branches appesanties par les lichens, peuplent les vallées et couvrent des lieues, parfois les arbres ont 20 pieds de tour et leur première branche est à 70 pieds du sol.
Au-dessous des branches pend un réseau de lianes. Elles sont consumées chaque année par un incendie que dominent et que bravent les vieux géants de la forêt. Souvent aussi, au lieu de brûler ces lianes, on les détache, on s'en sert pour suspendre d'énormes lances audessus des trébuehets que foulera l'éléphant, on les étend au bord des cultures comme des fils protecteurs. On y suspend le maïs du pays par sa ligelle recourbée en forme de faucille, et souvent le village se trouve entouré d'un grenier vertical, aérien, où les habitants, plus généreux que les fils de Moïnecous, puisent pour rassasier l'étranger.
— De peur d'être mangés.
Celle réponse laissait à penser. Ces hommes après tout avaient l'appétit dépravé, la nature sanguinaire ; quelques-uns portaient la peau du chat musqué, ou les plumes écarlates du perroquet, et c'étaient là les insignes honorés de l'homicide. Les querelles de ménage avaient souvent pour conclusioh le meurtre de la femme par le mari qui mangeait le cœur de la défunte. Il transpirait que le père de Moïnecous avait tué cinq personnes pour se repaître de leur corps : la tête de Moïnecouâ lui-même, cette tête décharnée à laquelle on soumettait encore les affaires publiques, avait été mangée ; et pourtant, disait Livingstone, un jury d'Ecosse répondrait encore : not proven. Enfin, un jour que le voyageur avait sauvé la vie d'un assassin, les indigènes vinrent en foule pour dévorer celui qu'ils croyaient mort; plus de doute : anturopopuages !
Ainsi s'entre-dévoraient ces hommes primitifs à la veille du jour, prochain, hélas! où devait disparaître leur race.
Livingstone, plus honnête que les Arabes, s'informa d'abord avant d'accuser. Le doigt était celui d'un homme tué par vengeance et devait servir de talisman.
Les Manyemas avaient été bons pour le voyageur, ils avaient hébergé, nourri, ramené ses compagnons égarés dans la forêt; de plus il avait remarqué chez certaines peuplades telles que les Makondés une ré'pugnance au cannibalisme allant jusqu'à ne pas manger les animaux féroces parce que ceux-ci dévoraient la chair humaine.
Comment les habitants du Manyema pouvaient-ils être cannibales ? Nul d'entre eux ne souffrait de la faim. Leur terre était fertile en vin et en huile: le lait et le miel y coulaient; la liqueur de palme, le sorgho, la cassave, la patate sortaient du sol presque sans culture ou du moins sans labourage; il sufQsait de gratter la terre et d'en enlever l'herbe. Le sucre était fourni par la canne et les bananes; la viande ne manquait pas; les chèvres, les moutons, les volailles abondaient dans les villages ; les éléphants, les buffles, les zèbres, les antilopes dans les forêts; les poissons dans tous les cours d'eau. Celui qui donne la pâture aux petits des corbeaux, lorsque le matin ils l'appellent par leurs cris, mit au matin des siècles les premiers hommes dans un paradis terrestre à cause de leur innocence, et les races dégradées à cause de leur déchéance et par pitié pour elles, daps un pays où l'âge d'or trouve encore aujourd'hui sa réalité. Le cannibalisme régnerait dans ce pays où la famine du moins ne pourrait lui servir d'excuse I cela paraissait scientifiquement inadmissible.
Cependant les indigènes n'osaient aller d'une bourgade à l'autre.
— Et pourquoi ? demandait Livingstone.
— De peur d*être mangés.
Cette réponse laissait à penser. Ces hommes après tout avaient l'appétit dépravé, la nature sanguinaire ; quelques-uns portaient la peau du chat musqué, ou les plumes écarlates du perroquet, et c'étaient là les insignes honorés de l'homicide. Les querelles de ménage avaient souvent pour conclusioh le meurtre de la femme par le mari qui mangeait le cœur de la défunte. Il transpirait que le père de Moïnecous avait tué cinq personnes pour se repaître de leur corps : la tête de Moïnecous lui-môme, cette tête décharnée à laquelle on soumettait encore les affaires publiques, avait été mangée ; et pourtant, disait Livingstone, un jury d'Ecosse répondrait encore : not proven. Enfin, un jour que le voyageur avait sauvé la vie d'un assassin, les indigènes vinrent en foule pour dévorer celui qu'ils croyaient mort; plus de doute : anturopopuages !
Ainsi s'entre-dévoraient ces hommes primitifs h. la veille du jour, prochain, hélas! où devait disparaître leur race.