L'ESCLAVAGE
« fiC sujet ne perm<'t pas qu ou
(LlVINfiSTONE.)
exagère
Depuis que le chamelier de Médine a fondé cette organisation sociale qui divise l'humanité en deux classes, celle des fils d'Allah, et celle des infidèles, Tune à qui sied l'oisiveté, l'autre à qui ne sont dus que les supplices et la mort, l'esclavage a eu sur la terre un principe permanent. Les privilégiés du prophète, pour qui le travail est un déshonneur, ne veulent pas de ce déshonneur pour leurs fils plus que pour eux-mêmes; aussi sont-ils réduits par leur principe môme à voler quelque part, dans quelque lieu où nul ne soit témoin de leur crime, une race entière qui puisse travailler pour leur race, sans salaire et sous leur bâton. Gomme la paresse et l'orgueil poussent lé musulman à s'emparer des enfants d'autrui, la polygamie le pousse à se saisir de la femme de son prochain, quand ce prochain est un infidèle. Toute autre explication de l'esclavage est accidentelle et temporaire, sa cause unique et fondamentale est dans les principes mêmes de cet Orient qu'ont célébré les poètes, qu'ont chanté les peintres par les harmonies et par les magies" de la couleur, et qui sous
le tapis bariolé de ses richesses et de son luxe cache toujours les soupirs silencieux et le sang répandu. L'Orient, c'est la sirène des mers antiques, belle et souriante par sa partie supérieure, mais dont la croupe déroule dans un mystère sa suite funeste et tortueuse. Ce qu'on voit ce sont les minarets, les palmiers, les tentures, les fraîches eaux, les plaisii^s; ce qu'on ne voit pas ce sont les boutres chargés de squelettes vivants, arrivant les épaules meurtries, les mains liées avec les lianes des forêts natales, la nuit sur les plages d'Arabie; les longues chaînes de captifs, marchant un bâillon dans la bouche, la fourche au cou, un fardeau sur les épaules, les menottes aux mains et poussés pendant 300 lieues sous le fouet des métis ; ce qu'on ne voit pas, ce sont les maisons incendiées; les victimes périssant dans les ilammes, plus heureuses toutefois de périr ainsi que de souffrir les maux de la roule pour aller vers le déshonneur; ce sont les hyènes suivant les caravanes, harcelant de leurs morsures répétées les misérables qu'on abandonne ! voilà ce que n'ont pas vu les poètes chanteurs de l'Orient, et pourtant ce sont là les conséquences de la doctrine du plaisir.
Ainsi pour que leurs sérails ne manquent de rien, les musulmans, qui peuvent si malaisément se maintenir en Europe, se sont créé des empires en Afrique, de l'Egypte au Sénégal. Ils ont converti par la force la partie la plus vigoureuse de la population, l'autre partie est tenue à l'engrais pour être exploitée par la traite. Quand la Turquie, l'Arabie, la Perse ou l'Inde demandent des esclaves, ce qu'elles font sans cesse, le roi ordonne des battues dans les provinces où le gibier humain est comme parqué.
Plus loin, dansl'Afrique orientale, entre leHauLNil,le Congo et le Zambèze, les musulmans ne laissent jamais
échapper un prétexte de déclarer la guerre aux indigènes : tantôt c'est une dette dont ils exigent le payement par les armes après avoir forcé les indigènes à la contracter; c'est une guerre civile dans laquelle ils interviennent du côté du plus fort; le plus souvent c'est le caprice des métis qui, pour un rang de perles volé par les naturels, brûlent un certain nombre de villages; c'est le désir de répandre la terreur; c'est Tironie : ils font souffleter les indigènes parleurs esclaves, allument l'incendie dans les villages pour que les naturels n'aient pas de maison. A la suite de toutes ces provocations vient le massacre, et c'est ainsi qu'il périt par an deux millions de victimes pour entraîner en Orient trois cent mille esclaves.
De tous les témoins appelés à déposer aujourd'hui dans le procès de l'esclavage, il faut placer au premier rang Livingstone : homme pacifique, il voulait unir entre eux les hommes divisés, et le premier il dénonça dans les Arabes les perturbateurs et les provocateurs.
Un agent arabe se vantait d'avoir tué quarante hommes. Livingstone lui dit : « Vous êtes envoyés pour trafiquer, non pour assassiner.
— On nous envoie pour tuer; les Anglais aussi tuent les hommes !
— Oui, les négriers qui se conduisent de votre sorte, » répondit le voyageur.
Il voulait introduire en Afrique un commerce légitime qui fit disparaître en partie la traite et servît à la propagation de l'Évangile, comme le commerce des Juifs et des Syriens avait déjà facilité l'apostolat de saint Paul. Les Arabes au contraire représentaient en Afrique la spoliation violente, le commerce illégitime et tous les vices qu'il entraîne chez les spoliateurs et chez les spoliés. Ils avaient un marché d'esclaves qui se tenait
chez Nsama dans l'itahoua. Us promenaient leurs captures dans la foule en criant le prix, jetaient un bâton pour que, le rapportant, l'esclave montrât ses allures, ils séparaient Tenfant de sa mère, la femme de son mari.
« Un vieux traitant nommé Mohammed ne se faisait aucun scrupule de prendre pour esclave épouse la femme d'autrui. En vain le mari offrait-il une brasse d'étoffe à carreaux, trois houes et deux rangs de grosses perles pour la racheter, le vieux traitant la garda. »
Il faut citer encore et textuellement.
On lit dans le Dernier journal Iql note suivante :
« 28 juillet. Prière avec des litanies; une pauvre vieille femme et un enfant sont parmi les captifs. L'enfant peut avoir trois ans et paraît être le favori de sa mère ; ses petits pieds sont écorchéspour avoir marché au soleil. On l'a offert pour deux brasses de calicot, et la mère pour une seule. Il a très bien compris et s'est mis à sangloter en s'accrochant à elle ; mais sa mère n'y pouvait rien, on les a séparés à Karoungou. »
Arrachés aux plus beaux lieux de la terre, aux bords du Tanganïka par exemple, où les élaïs leur fournissent l'huile et le breuvage, les bananiers des fruits délicieux, les grands arbres des pirogues, les rochers un abri contre la tempête, la terre des épis luxuriants, les natifs étaient conduits h coups de fouet, la fourche au cou, vers la côte, où, croyaient-ils, on allait les engraisser et les manger (1). Ils enduraient la chaîne tant qu'ils étaient sur le territoire de leur pays ; mais quand ils avaient vu couler entre eux et leur village quelque grand ileuve, ils étaient saisis d'une étrange maladie. Ils ne se plaignaient que du cœur, posant la main à la place exacte où git cet organe, bien qu'à leur croyance
(I) V. Stanley.
il fût SOUS le sternum. Les traitants étaient surpris de les voir mourir encore qu'ils ne travaillassent point et ne semblassent affectés d'aucune apparente blessure.
Ils étaient contraints de marcher avec leur fourche d'un poids de 30 à 40 livres, tout en ayant un fardeau sur la tête, et les enfants eux-mêmes supportaient la fatigue avec une force étonnante; mais il arrivait qu'en passant près d'un village, le bruit d'une danse, le son joyeux d'un grelot ou d'un tambourin, venaient frapper leurs oreilles; alors le souvenir des heureux jours, évoqué tout à coup, les suffoquait; ils éclataient en sanglots; leur cœur était brisé, et depuis ce moment ils commençaient de s'éteindre.
Un bel enfant d'une douzaine d'années ne pouvait plus se soutenir; quand il fut près d'expirer, on le posa doucement au bord du chemin, et l'on creusa sa fosse. Lui aussi disait n'avoir mal nulle part, excepté au cœur.
Très souvent les Arabes promettaient à des villageois du poisson séché s'ils voulaient leur servir de guides, et lorsque les malheureux se trouvaient à une certaine distance de ceux qui auraient pu les défendre, ils étaient saisis et boulonnés dans la fourche dont on ne se délivre pas. Désespérés, ils mouraient bientôt du mal mystérieux que Livingstone a décrit, parlant jusqu'au dernier soupir de leurs femmes et de leurs enfants à qui jamais ne serait reportée l'annonce de leur destin (1).
Ils n'avaient de consolation que dans la croyance des Africains à l'immortalité de l'âme : mais quelle croyance I et quelle consolation I
On en jugera :
Livingstone rencontra leurs caravanes proscrites, ils chantaient, comme s'ils n'avaient pas senti leur abjec-
(I) Dernier journal^ t. If, p. 102.
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chez Nïama dans l'itahotia. Us promenaient leurs captures dans la foule en criant le ptix, jetaient un b<lton pour que, le rapportant, l'esclave montrât ses allures, ils séparaient l'enfant de sa nK'ie, la femme de son mari.
« Un vieuv traitant nommé Mohammed ne se faisait aucun scrupule de prendre pour esclave épouse la femme d'autrui. En vain le mari olTrait-il une brasse d'âloffe h carreaux, trois houes et deux rangs de grosses perles pour la racheter, le vieux traitant la garda, v
H faut citer encore et textuellement.
On lit dans le Dernier journaUa note suivante :
Cl 28 juillet, Priùre avec des litanies ; une pauvre vieille femme et un enfant sont parmi les captifs. L'enfant peut avoir trois ans et paraît 6tro le favori de sa mère; ses petits pieds sont écorchés pour avoir marché au soleil. On l'a offert pour deux brasses de calicot, et la mère pour une seule. Il a très bien compris et s'est mis i. sangloter en s'accroehant à elle; mais sa mère n'y pouvait rien, on les a sépares à Karoungou. »
Arrachés aux plus beaux lieux de la terre, aux bords du Tanganïka par exemple, oii les élaïs leur fouritissent l'huile et le breuvage, les bananiers d^s fruits délicieux, les grands arbres des pirogues, les rochel^B un abri contre la tempête, la terre des épis liuturiunls, les natifs étaient conduits ii coups de fouet, la fourche au cou, vers la câte, où, croyaient-ils, on slUit les engraisser et les manger (1). IlsendLir^e<itlft,C&&Ii>U t<i"t qu'ils étaient sur le territoire de lour|Wy.bijnâis quand ils avaient vu couler entre eux el ifl^jflU^W ^lud'JUi' grand fleuve, ils étaient saisi» d'tl|^utajflKin ali d i 8:^9 Ils ne se plaigiiaienL que du ca»U'il^^^^BrtfUi« ^ ''^ place exacte où gil coL.orgii
(l)V. Stanley,
il fût SOUS le sternum. Les traitants étaient surpris de les voir mourir encore qu'ils ne travaillassent point et ne semblassent affectés d'aucune apparente blessure.
Ils étaient contraints de marcher avec leur fourche d'un poids de 30 à 40 livres, tout en ayant un fardeau sur la tête, et les enfants eux-mêmes supportaient la fatigue avec une force étonnante; mais il arrivait qu'en passant près d'un village, le bruit d'une danse, le son joyeux d'un grelot ou d'un tambourin, venaient frapper leurs oreilles; alors le souvenir des heureux jours, évoqué tout à coup, les suffoquait; ils éclataient en sanglots; leur cœur était brisé, et depuis ce moment ils commençaient de s'éteindre.
Un bel enfant d'une douzaine d'années ne pouvait plus se soutenir; quand il fut près d'expirer, on le posa doucement au bord du chemin, et l'on creusa sa fosse. Lui aussi disait n'avoir mal nulle part, excepté au cœur.
Très souvent les Arabes promettaient à des villageois du poisson séché s'ils voulaient leur servir de guides, et lorsque les malheureux se trouvaient à une certaine distance de ceux qui auraient pu les défendre, ils étaient saisis et boulonnés dans la fourche dont on ne se délivre pas. Désespérés, ils mouraient bientôt du mal mystérieux que Livingstone a décrit, parlant jusqu'au dernier soupir de leurs femmes et de leurs enfants à qui jamais ne serait reportée l'annonce de leur destin (1).
Ils n'avaient de consolation que dans la croyance des Africains à l'immortalité de l'âme : mais quelle croyance I et quelle consolation I
On en jugera :
Livingstone rencontra leurs caravanes proscrites, ils chantaient, comme s'ils n'avaient pas senti leur abjec-
(I) Dernier journal^ t. If, p. 102.
2rK) DAVID LIVIXGSTONE ET SA MISSION SOCIALE.
chez Nsama dans Tltahoua. Us promenaient leurs captures dans la foule en criant le prix, jetaient un bâton pour que, le rapportant, l'esclave montrât ses allures, ils séparaient Tenfant de sa mère, la femme de son mari.
« Un vieux traitant nommé Mohammed ne se faisait aucun scrupule de prendre pour esclave épouse la femme d'autrui. En vain le mari offrait-il une brasse d'étoffe à carreaux, trois houes et deux rangs de grosses perles pour la racheter, le vieux traitant la garda. »
Il faut citer encore et textuellement.
On lit dans le Dernier journal la. note suivante :
« 28 juillet. Prière avec des litanies ; une pauvre vieille femme et un enfant sont parmi les captifs. L'enfant peut avoir trois ans et paraît être le favori de sa mère ; ses petits pieds sont écorchés pour avoir marché au soleil. On Ta offert pour deux brasses de calicot, et la mère pour une seule. Il a très bien compris et s'est mis à sangloter en s'accrochant à elle ; mais sa mère n'y pouvait rien, on les a séparés à Karoungou. »
Arrachés aux plus beaux lieux de la terre, aux bords du Tanganïka par exemple, où les élaïs leur fournissent l'huile et le breuvage, les bananiers des fruits délicieux, les grands arbres des pirogues, les rochers un abri contre la tempête, la terre des épis luxuriants, les natifs étaient conduits h coups de fouet, la fourche au cou, vers la côte, où, croyaient-ils, on allait les engraisser et les manger (1). Ils enduraient la chaîne tant qu'ils étaient sur le territoire de leur pays ; mais quand ils avaient vu couler entre eux et leur village quelque grand ileuve, ils étaient saisis d'une étrange maladie. Ils ne se plaignaient que du cœur, posant la main à la place exacte où git cet organe, bien qu'à leur croyance
(l) V. Stanley.
DERNIERS VOYAGES. 2n|
il fût SOUS le sternum. Les traitants étaient surpris de les voir mourir encore qu'ils ne travaillassent point et ne semblassent affectés d'aucune apparente blessure.
Ils étaient contraints de marcher avec leur fourche d'un poids de 30 à 40 livres, tout en ayant un fardeau sur la tête, et les enfants eux-mêmes supportaient la fatigue avec une force étonnante ; mais il arrivait qu*en passant près d'un village, le bruit d'une danse, le son joyeux d'un grelot ou d'un tambourin, venaient frapper leurs oreilles; alors le souvenir des heureux jours, évoqué tout à coup, les suffoquait; ils éclataient en sanglots; leur cœur était brisé, et depuis ce moment ils commençaient de s'éteindre.
Un bel enfant d'une douzaine d'années ne pouvait plus se soutenir; quand il fut près d'expirer, on le posa doucement au bord du chemin, et l'on creusa sa fosse. Lui aussi disait n'avoir mal nulle part, excepté au cœur.
Très souvent les Arabes promettaient à des villageois du poisson séché s'ils voulaient leur servir de guides, et lorsque les malheureux se trouvaient à une certaine distance de ceux qui auraient pu les défendre, ils étaient saisis et boulonnés dans la fourche dont on ne se délivre pas. Désespérés, ils mouraient bientôt du mal mystérieux que Livingstone a décrit, parlant jusqu'au dernier soupir de leurs femmes et de leurs enfants à qui jamais ne serait reportée l'annonce de leur destin (1).
Ils n'avaient de consolation que dans la croyance des Africains à l'immortalité de l'âme : mais quelle croyance I et quelle consolation 1
On en jugera :
Livingstone rencontra leurs caravanes proscrites, ils chantaient, comme s'ils n'avaient pas senti leur abjec-
(I) Dernier journal^ t. If, p. 102.
chez Nsama dans l'Itahoua. Us promenaient leurs captures dans la foule en criant le prix, jetaient un bâton pour que, le rapportant, Tesclave montrât ses allures, ils séparaient Tenfant de sa mère, la femme de son mari.
« Un vieux traitant nommé Mohammed ne se faisait aucun scrupule de prendre pour esclave épouse la femme d'autrui. En vain le mari offrait-il une brasse d'étoffe à carreaux, trois houes et deux rangs de grosses perles pour la racheter, le vieux traitant la garda. »
Il faut citer encore et textuellement.
On lit dans le Dernier journal la. note suivante :
(( 28 juillet. Prière avec des litanies ; une pauvre vieille femme et un enfant sont parmi les captifs. L'enfant peut avoir trois ans et paraît être le favori de sa mère ; ses petits pieds sont écorchés pour avoir marché au soleil. On Ta offert pour deux brasses de calicot, et la mère pour une seule. Il a très bien compris et s'est mis à sangloter en s'accrochant à elle ; mais sa mère n'y pouvait rien, on les a séparés à Karoungou. »
Arrachés aux plus beaux lieux de la terre, aux bords du Tanganïka par exemple, où les élaïs leur fournissent rhuile et le breuvage, les bananiers des fruits délicieux, les grands arbres des pirogues, les rochers un abri contre la tempête, la terre des épis luxuriants, les natifs étaient conduits h coups de fouet, la fourche au cou, vers la côte, où, croyaient-ils, on allait les engraisser et les manger (1). Ils enduraient la chaîne tant qu'ils étaient sur le territoire de leur pays ; mais quand ils avaient vu couler entre eux et leur village quelque grand fleuve, ils étaient saisis d'une étrange maladie. Us ne se plaignaient que du cœur, posant la main à la place exacte où git cet organe, bien qu'à leur croyance
(l) V. Stanley.
DERNIKKS VOYAGES. 2(H
il fût SOUS le sternum. Les traitants étaient surpris de les voir mourir encore qu'ils ne travaillassent point et ne semblassent affectés d'aucune apparente blessure.
Ils étaient contraints de marcher avec leur fourche d'un poids de 30 à 40 livres, tout en ayant un fardeau sur la tête, et les enfants eux-mêmes supportaient la fatigue avec une force étonnante ; mais il arrivait qu*en passant près d*un village, le bruit d'une danse, le son joyeux d*un grelot ou d'un tambourin, venaient frapper leurs oreilles; alors le souvenir des heureux jours, évoqué tout à coup, les suffoquait; ils éclataient en sanglots; leur cœur était brisé, et depuis ce moment ils commençaient de s'éteindre.
Un bel enfant d'une douzaine d'années ne pouvait plus se soutenir; quand il fut près d'expirer, on le posa doucement au bord du chemin, et l'on creusa sa fosse. Lui aussi disait n'avoir mal nulle part, excepté au cœur.
Très souvent les Arabes promettaient à des villageois du poisson séché s'ils voulaient leur servir de guides, et lorsque les malheureux se trouvaient à une certaine distance de ceux qui auraient pu les défendre, ils étaient saisis et boulonnés dans la fourche dont on ne se délivre pas. Désespérés, ils mouraient bientôt du mal mystérieux que Livingstone a décrit, parlant jusqu'au dernier soupir de leurs femmes et de leurs enfants à qui jamais ne serait reportée l'annonce de leur destin (1).
Ils n'avaient de consolation que dans la croyance des Africains à l'immortalité de l'âme : mais quelle croyance I et quelle consolation 1
On en jugera :
Livingstone rencontra leurs caravanes proscrites, ils chantaient, comme s'ils n'avaient pas senti leur abjec-
(I) Dernier journal, t. If, p. 102.
210 DA\1D Livr.>0-T0>'E ET SA XIS>10>' S^^HaLE.
Pour qui sait entendre, cette grande rumeur, c'e-^t le retenliisement du proi'rr:s qui s'accélère en des pays et chez des races où tout semble le nier et îe démentir. Un marché n'indique-t-il pas. en effet, la présence de l'échange et de la concurrence? L'échan^'e di^tinsue l'humanité, même barbare, de l'animalité imperfectible. La concurrence a le même résultat. Elle abaisse le prix : si le pri.x d'une chose utile est élevé, quelques-uns seulement peuvent en jouir : pour peu qu'il s'abaisse, elle devient accessible à de> acheteurs habitant au loin, elle descend aussi plus profondément dans le peuple: que le prix diminue encore, eile se communique aux rivages les plus éloignés, elle est à la portée de l'indigence : que le prix disparaisse, elle devient le patrimoine commun de l'espèce humaine entière: c'est ainsi que la concurrence est pour les étrangers et les pauvres un principe d'émancipation progressive à de certaines conditions et dans de certaines limites.
A mesure que les habitants du Manyema arrivaient au marché, le prix des choses s'abaissait, le bien général s'accomplissait. Nul, sans doute, n'en avait souci, tous ne songeaient qu'à leur intérêt propre.
Si pourtant le bien général était réalisé, il fallait qu'une intelligence cachée pensât à ce bien pour eux tous, etLivingstone, assis à l'écart, croyait entendre, au milieu de la rumeur des voix et des bruits, parler le Dieu dont la voix est comparée, dans l'Kcriture, à celle des multitudes.
Le marché se tenait sur l'une des rives du Loualaba : on apercevait sur l'autre rive dix villages en flammes. Après avoir mêlé son sang d'esclave au sang d'un chef indigène, Manillabrûlaitles casesdes ennemis de cechef, s'emparait des hommes et des chèvres. De son côté le traitant Dagambé revendiquait pour lui le monopole du
DERNIERS VOYAGES. 2i I
commerce, il attaquait le protégé de Manilla, il exterminait le peuple du chef iixligène, et depuis le matin les coups de feu retentissaient au delà du fleuve (i).
Pendant ce temps, l'intérêt et la coutume prévalaient sur la peur, et les femmes ne traversaient pas moins en pirogue le Loualaba. Livingstone lui-même éprouva le désir de voir le marché. Fatigué de la compagnie des traîtres qui le servaient en complotant sa perte, il trouva douce la compagnie des indigènes. Les préventions de ceux-ci tombèrent en le voyant. Ils se plurent à lui faire connaître le nom des poissons et de toutes les marchandises (2).
Les marchands de poissons courent çà et là portant des brochettes et de petits silures fumés, enfilés sur des brindilles, ou bien des assiettes remplies d'escargots, qu'ils échangent pour des racines de manioc, des pommes de terre, du grain, des légumes, ou pour des bananes, de la cassave, de Thuile de palme, de la volaille, du sel, du poivre. Les lépidosirènes sont pris par le cou et sortis du vase pour montrer comme ils sont gras (3). On vend le camwood (4) en pains aplatis, et des boules d'argile telles que les consomment les malheureux atteints de cette maladie qui force à manger de la lerre (5). Des lentilles de fer étirées aux deux bouts, afin qu'on puisse juger de l'excellente qualité du métal, s'échangent contre une étoffe lissée des fibres du dattier (0).
Il Tant dire aussi qu'un étranger porte, à l'épaule au bout d'une cordelette, un paquet de dix mâchoires in-
(1} l'-rnier vof/age, t. II, p. 150, 153, 157.
r.V: W lia.
(i. Poudre rouge du ptérolobo santalinoïde.
(■«) Lo safara.
férieures, dix mâchoires humaines, Livingstone l'interroge : cet homme avait tué d'abord, ensuite mangé les propriétaires de ces mâchoires, et montrait l'instrument avec lequel il avait découpé ses victimes. Livingstone exprime son dégoût; l'homme sourit (1). Enfin, spectacle moins disgracieux : deux jolies petites filles
essayent de vendre leur étalage qui se compose de fourmis grillées (2).
« La scène, écrit Livingstone, est d'un naturel et d'un entrain inimaginable.
« Les hommes se promènent en coquettant, vêtus de jupons courts largement plissés et de couleur brillante.
« Les femmes ont de grandes hottes en forme d'entonnoir, dans lesquelles se glissent les marchandises qui ne doivent pas être vues. Au-dessus des objets contenus dans le panier, elles portent tout un échafaudage de vaisselle, attaché aux épaules et retenu par une courroie qui passe sur le front; leurs mains en outre sont pleines. Jamais on ne ferait porter à un esclave la moitié du poids dont elles se chargent volontairement.
« Elles travaillent de bon cœur, faisant sonner leur poterie pour montrer qu'elle est sans défaut, exposant leurs articles, en détaillant les qualités. Il faut voir et entendre avec quelle verve les choses s'affirment! Le ciel et la terre, toute la création prise à témoin de la vérité du fait. Et quel étonnement, quel mépris lorsque la marchandise est dépréciée, et quelle insouciance quand l'acheteur s'éloigne! Des enfants vendent de l'eau à la tasse aux combattantes altérées, qui la leur payent avec de menus poissons. »
Livingstone contemplait avec joie ce spectacle fait
(2) Id,
pour charmer un Anglais, lorsqu'il rencontra Manilla, puis trois agents de Dagambé. Il s'étonna de voir ces trois hommes armés de mousquets.
Il fut sur le point de leur reprocher d'être venus là avec des armes, ce que ne font jamais les habitants; mais il s'en prit h leur ignorance des usages du pays, et, la chaleur étant suffocante, il résolut de rentrer chez lui.
Gomme il s'éloignait, il vit des hommes marchander une poule et s'en emparer. Il n'avait pas fait trente pas hors de la place, qu'une double détonation lui fît comprendre que le massacre commençait
« La foule, dit-il, s'élança de tous côtés, chacun je* tant ses marchandises et prenant la fuite.
« Trois hommes tiraient sur les groupes qui stationnaient en haut du marché. Bientôt des volées de mousqueterie partirent d'une bande postée en bas, près de la crique du Loualaba, et dont les coups se dirigeaient sur les femmes qui se précipitaient vers les canots.
« Une cinquantaine de pirogues étaient là, pressées les unes contre les autres.
« Dans l'effroi qui les avait tous saisis, les hommes oublièrent leurs pagaies. Les canots ne pouvaient pas sortir tous à la fois; la passe était trop étroite, et, voulant tous partir, ils s'en empêchaient.
« Hommes et femmes entassés dans les barques, blessés par les balles qui continuaient de pleuvoir, sautaient dans l'eau et s'y débattaient en criant. Une longue fîle de têtes sortant de la rivière montrait que les malheureux nageaient vers une île située à 1500 mètres; pour y atteindre, il leur fallait opposer le bras gauche à un courant de 2 milles à l'heure. Toutes ces têtes au-dessus de l'eau marquaient la ligne de ceux qui devaient périr.
« Les coups de. feu continuaient, tombant sur les faibles et sur les blessés. A chaque fois disparaissaient des têtes, les unes tranquillement, elles coulaient à fond et rien de plus; tandis qu'à la place des autres, on voyait des bras se tendre vers le ciel, puis disparaître tour à tour.
« Un canot se chargea d'autant de monde qu'il put en contenir; tous le firent marcher avec les bras, en guise de rames.
« Trois autres allèrent au secours des amis défaillants, et s'emplirent au point qu'ils sombrèrent.
« Seul, dans une longue pirogue, oti auraient pu tenir quarante ou cinquante personnes, un homme avait perdu la raison : il remontait la rivière, pagayant sans but, tournoyant, n'allant nulle part et ne regardant pas ceux qui se noyaient.
« Peu à peu^toutes les tètes disparurent. »