INTRODUCTION
Au coaimencement de ce siècle, le Mexique fut, de la part d'un illustre observateur, Tobjet d'une étude qui devint à plus d'un titre une révélation. Pendant un court séjour de huit mois dans ce pays, de i8o3 à 1 8o4i M. de Humboldt, mettant à profit Içs archives et les documents rassemblés sous les vice-rois, eut à sa disposition une somme inouïe de renseignements quMl élabora avec sa puissante organisation de travail et qu'il s'appropria très-heureusement pour en composer le magnifique tableau de YEssai politique de la Nouvelle-Espagne.
Cet important ouvrage, communiqué d'abord sous forme de mémoire à la cour d'Espagne, fut ensuite publié à Paris, à Berlin, puis bientôt traduit en espagnol et en anglais. Il est accompagné de la description d'un itinéraire qu*on regrette de trouver si court, mais qui, cependant, fit voir au grand voyageur venant de parcourir la Cordillère des Andes, les principales exploitations de mines des plateaux mexicains, telles que celles de Pachuca, Real del Monte et Guanajuato , et qui lui fit parcourir les deux versants de la mesa d'Anahuac, au sud par Tasco et Acapulco, à l'est
par Jalapa et la Vera-Cruz. Toutes les observations directes, quoique faites pour ainsi dire en courant, ont une grande valeur et sont conformes à Tétat de la science à cette époque, en géologie particulièrement. Mais c'est surtout dans les sciences physiques que M. de Humboldt posa les véritables bases de Tétude de ce pays, et ce sera toujours lui qui devra être pris comu)e guide par ceux qui voyageront dans la Nouvelle-Espagne.
A un point de vue plus général, sous lequel s'est placé lauteur lui-même en choisissant son titre. Essai politique, on est obligé de reconnaître que cet ouvrage, dans les circonstances où il fut composé et avec les matériaux qui furent employés à le remplir, ne devait être que le reflet du système colonial espagnol. Admirablement reçu, fêté en hôte illustre parle vice-roi, par la haute lignée des fonctionnaires et par les riches mineurs anoblis, M. de Humboldt devait voir par leurs yeux et faire plutôt un travail administratif qu'une œuvre scientiGque. Ce fut comme l'état de situation du gouvernement colonial après trois siècles environ dune domination absolue, avec cette particularité, toutefois, que ce bilan, au lieu d'être dressé par un délégué de l'Espagne , fut écrit par un naturaliste allemand rempli de sciences, d'enthousiasme, de jeunesse, et animé de cette belle flamme intellectuelle qui devait éclairer la plus longue et la plus brillante carrière, et prêter à l'œuvre de ses premières années un éclat et une durée qu'elle dut en partie aux événements qui suivirent sa publication.
Rarement un livre, à son apparition, fut aussi bien servi par les circonstances , que le fui celui dont nous parlons ici. Ce brillant tableau des richesses du Mexique avait à peine paru, que TEspagne perdait sa plus belle conquête dans une lutte pénible pour son amour-propre et désastreuse pour ses intérêts commerciaux. La grande puissance coloniale voyait successivement lui échapper toutes les parties de ce vaste continent, qu^elle avait autrefois considéré comme son patrimoine exclusif. U Essai politique devenait, par le fait, l'expression la mieux formulée des regrets de l'Espagne, tandis que l'Europe, dont l'attention était vivement excitée par ces événements, apprenait à connaître, dans ce livre, un pays presque ignoré jusque-là et que son auteur venait de découvrir pour elle une seconde fois. Ces circonstances firent en même temps la réputation du livre, celle de l'écrivain et celle du Mexique lui-même.
On sait les fluctuations politiques de ce malheureux pays, si fier de son indépendance : quarante années de révolutions continuelles et de luttes incessantes; la destruction presque complète des créations espagnoles. Cet état de choses, en éloignant de nouveaux explorateurs, accrédita encore la première relation. Le petit nombre de ceux qui vinrent, arrêté par le singulier spectacle d'un peuple si inhabile à se gouverner, se laissa aller à la critique de ce qu'il avait sous les yeux, confirma, quant au fond , l'opinion accréditée, et s'étaya sur l'œuvre du maître, en oubliant quelle n'était plus que le reflet de l'ancienne situation. Il faut ajouter
encore quune étude sérieuse du pays était devenue difficile : sans parler du peu de sécurité des routes, les archives, partout, avaient été brûlées; les documents originaux et les manuscrits anciens avaient été dispersés au vent des révolutions. Ce désordre , survenu au milieu des sources d'informations, devait donner à l'œuvre de Humboldt et à l'interprétation qui en était faite une autorité plus grande. Les Mexicains eux-mêmes, éblouis par la réputation de leur pays, croyaient sa richesse inépuisable, et s'en rapportaient volontiers à la nature pour remplacer l'action énergique et vivifiante que tout peuple indépendant et libre est tenu de développer afin de s'assurer un nom et de prendre rang parmi les autres nations.
Le mouvement exceptionnel de l'industrie métallurgique en 1826 fut encore une conséquence de la réputation du Mexique. Des capitalistes anglais, sur l'assurance d'une richesse exagérée des filons argentifères, créèrent plusieurs compagnies à gros capitaux, qui entreprirent l'exploitation des mines dans une proportion inusitée jusque-là dans le pays. Le ministre d'Angleterre, Ward, qui séjourna à Mexico plusieurs années, a écrit un historique très-instructif sur les vicissitudes et la ruine de ces compagnies. Mais de ce mal résulta cependant un bien réel : quelques ingénieurs et métallurgistes étrangers, hommes très-distingués, se fixèrent dans la contrée et apportèrent leurs lumières à une industrie qui était tombée en décadence depuis l'expulsion des Espagnols. Le Mexique leur doit une impulsion plus vive donnée aux exploi-
tntions et le maintien du chiffre de sa production en métaux précieux. Cest à eux aussi que Ton doit l'introduction des machines à vapeur et de quelques procédés de la métallurgie européenne.
L'illusion était moins permise aux Américains du Nord, qui avaient applaudi à la déclaration d'indépendance; cependant le même enthousiasme existait chez eux , tant le livre de Prescott était conforme à celui de Humboldt; mais le sens pratique du peuple américain Tempêcha de céder à cet entraînement. 11 sut retirer, comme fruit de son expérience , la plus belle acquisition qu'il lui fut possible de souhaiter. En i836, la déclaration d'une République une et indivisible, faite à Mexico , détruisit le pacte fondamental de la Constitution de 1824 1 qui avait proclamé la fédération des Etats mexicains. Le Texas protesta, se déclara indépendant et fut reconnu pour tel par les Etats-Unis. Après la défaite de l'armée mexicaine sur les bords du rio bravo en 1 846 et l'expédition du général Taylor sur Matamoros et Monterey, le général Scott débarqua à la Véra-Cruz (mars 18^7) et arriva à Mexico avec une armée de 1 0,000 hommes. La conquête du Mexique était faite, mais le pays avait été jugé : l'impossibilité d'une fusion ou d'une assimilation quelconque était reconnue, et le cabinet de Washington se contentait de payer, au prix de i5 millions de piastres, la possession de la moitié inhabitée du Mexique, ce qui donnait aux Américains la possibilité de s'étendre au delà des montagnes Rocheuses jusqu'en Californie sur les bords du Pacifique. Le (raitc de Guadalupe (26 mai
i848) consacrait ce grand événement. Depuis trois mois l'or était découvert en Californie. On sait ce que l'Amérique a fait de ces déserts en vingt années : un gigantesque chemin de fer les sillonne; une population dix fois moindre que celle du Mexique y donne déjà une production plus considérable en métaux précieux et exporte ses denrées agricoles sur les côtes des deux Amériques. En i853 , le premier traité fut complété par celui de la Messilla, qui cédait, au prix de lo millions de piastres, TArizona, c'est-à-dire le nord de la Sonora.
Nulle époque ne fut plus remplie d'événements malheureux pour le Mexique, que celle des dernières années. Les faits sont trop contemporains pour qu'il soit possible de porter aucun jugement sur l'influence qu'ils exerceront sur les destinées de ce pays. Cependant, après avoir constaté que la situation générale n'a pas changé, qu'il me soit permis d'indiquer qu'un pouvoir centralisé, de quelque nature qu'il soit, n'a pas de chance de durée au Mexique. La disposition topographique toute particulière d'une contrée près de quatre fois aussi étendue que la France (la surface du Mexique actuel est de 196 millions d'hectares, celle de la France n'en compte que 54 millions), avec des climats et des produits différents, avec des natures de sol et des populations très-dissemblables, ne présente pas assez d'homogénéité pour l'unification, et ne peut admettre qu'un régime fédcratif laissant à chaque Etat son existence individuelle et son administration intérieure. Il est à craindre que le gouvernement qui
fonctionne aujourd'hui n'administre pas plus elFicacement le pays que les pouvoirs qui Font précédé, et, malgré ses intentions louables, on peut douter que tous ses efforts soient suffisants pour rétablir Tordre et pour ramener la prospérité dans cette belle contrée. La plaie du Mexique est le prolétariat; presque toute la propriété foncière constitue de vastes domaines sous le nom d^haciendas de campo. Cette portion de la richesse publique est aux mains d'un petit nombre de propriétaires. La majorité de la population rurale est attachée à ces exploitations par un système de peonnage, qui n'est qu un servage déguisé. Le peuple des villes vit au jour le jour d'un travail irrégulier ou d'industries problématiques. Les audacieux et les déshérités du sort qui veulent tenter la fortune politique y trouvent toujours des éléments prêts à les seconder, tandis que les campagnes fournissent par intimidation et enrôlement forcé les soldats nécessaires à la réussite des coups de main. Au lieu de songer à attirer au Mexique des colons étrangers, ne serait-il pas plus opportun de faire des colons mexicains, c'est-à-dire de rendre propriétaires, tous ces prolétaires et de couper ainsi le mal dans sa racine? Sur 196 millions d'hectares de terrains, il y en a au moins 5o à 60 millions de cultivables, soit 7 hectares par tète d'habitant, tandis qu'il n'y a pas le dixième de ce chiffre qui soit cultivé; il est vrai que l'eau manque généralement et que les travaux d'irrigation si bien entretenus par les anciens, puis rétablis par les Espagnols, sont souvent trop délaissés. C'est une question de travail individuel.
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L'exploitation des mines est la seule industrie nationale; tout a été fait pour la développer, mais elle ne peut exister qu à la condition d'être appuyée par l'agriculture, car elle emprunte à celle-ci tous ses moyens d'action. La loi sur les mines accorde à tout Mexicain le droit de prendre possession d'un gisement nouveau ou d'une exploitation abandonnée; une loi agraire devrait aussi l'autoriser à occuper et à cultiver tout terrain non exploité. Sous l'influence de ces deux lois réunies, le Mexique aurait bientôt changé de face.
Souvent il a été répété qu'après M. de Humboldt il n'y avait plus qu'à glaner au Mexique; cependant les travaux partiels des voyageurs qui s'y sont succédé de loin en loin, comme le colonel Dupaix, le capitaine B. Hall, BuUock, Tompson, de Waldeck, Stephens, Catherwood, Hardy, Burkart, Saint-Clair-Duport, le capitaine Beechey, Galeotti, Michel Chevalier, H. de Saussure, Charnay, l'abbé Brasseur de Bourbourg, ont fait reconnaître que la récolte était encore debout.
 l'initiative d'un ministre éminent et ami de l'a* vancement des sciences il était réservé de poser les bases des études mexicaines par la formation d'une commission centrale et l'envoi d'un essaim de travailleurs. Il faudra, pour compléter l'œuvre, toute une génération de chercheurs; mais la voie est ouverte, et l'on aperçoit déjà l'étendue des terres promises : la question des origines américaines se dresse de toute sa hauteur entre les études de linguistique et d'anthropologie. Les civilisations successives du nouveau continent présentent leur énignie historique cachée sous les
sculptures et les peintures des monuments et sous les caractères hiéroglyphiques des manuscrits anciens. Le relief topographique offre le résultat des phénomènes grandioses dus aux causes géologiques, qui se complète par rétude de la diffusion des métaux précieux vers la surface du sol. La flore réserve au botaniste tout un monde nouveau, et la faune ménage d'intéressantes surprises au naturaliste.
En présentant ici Texposé sommaire de ma mission, j'éprouve le désir de remercier tous ceux qui , pendant le long espace de ma pérégrination, m'ont encouragé et soutenu de leurs conseils, de leur bienveillance et de leurs sympathies; je souhaite qu'ils trouvent dans ces lignes l'expression de ma vive reconnaissance. Les nommer serait trop long; ils appartiennent d'ailleurs à toutes les nationalités, à toutes les religions politiques, et leurs noms seraient peut-être surpris de se trouver réunis. Tant il est vrai que la guerre est le plus mauvais instrument de civilisation , puisque au lieu de rapprocher elle écarte et rend hostiles des hommes plus faits pour se connaître et s'estimer que pour se combattre et se haïr.
i" août 1869.
Par arrêté de Son Exe. le Ministre de Tlnstruction publique, en date du i4 janvier i86g, M. Guillemin Tarayre a été chargé d'élaborer les documents géographiques existant sur le Mexique, et de les joindre à ses reconnaissances personnelles pour dresser une carte topographique de ce pays a Téchelle du millionième en 16 feuilles.
Leurs Exe. les Ministres de la guerre et de la marine Tont autorisé à consulter les travaux et les archives de leurs départements respectifs.
Dans sa séance du 8 mars 1869, TAcadémie des sciences a reçu la présentation des travaux et des mémoires de M. Guillemin Tarayre relatifs à ses voyages en Gdifomie et au Mexique, et a nommé une commission composée de MM. Élie de Beaumont, Boussingault, G)mbes et Ch. Sainte-Claire Deville , rapporteur.