LE SYSTÈME
Le
Le point de départ de Berkeley est sa théorie de labstraction. D’après lui, la plupart des difficultés et des erreurs auxquelles est exposée la spéculation vient de l’opinion que l'esprit a le pouvoir de former des idées abstraites des choses, c'est-à-dire de concevoir certaines qualités à part des autres qualités auxquelles elles sont en fait inséparablement unies. Par exemple, quoique la couleur ne nous soit jamais donnée sans l'étendue, certains philosophes s’imaginent que nous pouvons avoir l'idée abstraite d’une couleur sans étendue. Ils croient en outre à la possibilité d’idées générales abstraites : comme il existe dans les choses particulières certains éléments communs, ilserait possible de considérer à part ces éléments qui les font semblables, en faisant complètement abstraction de ceux qui les différencient. On aboutirait ainsi à se former l’idée d'une couleur quine serait ni le bleu, nile rouge, ni aucune autre couleur particulière, et
ainsi de suite. — Or une abstraction et une généralisation de ce genre sont — notre propre observation interne nous l’atteste — absolument impossibles. Car nous ne pouvons
nous former l’idée d’un mouvement distinct du corps qui se meut, et qui ne serait ni rectiligne, ni curviligne, ni lent, ni rapide,ete. Sans doute, je puis séparer par la pensée ce qui est séparable en fait : me représenter, par exemple, une main isolée du corps auquel elle appartient, quoique dans la réalité les deux choses soient unies. Mais je ne puis concevoir séparément les qualités qui ne peuvent exister séparées !, et par
1. Principles, introd., $ 7-10. CF. Alciphron, vi, S$ 4,5 et6, de la 1'e édition.
£onséquent je ne puis former une idée générale en séparant des éléments qui particularisent les individus, pour les considérer à part, les éléments qui leur sont communs.
Nous usons, ilest vrai, de mots qui sont des signes généraux. Mais contrairement à ce que croit Locke, si le mot devient général, ce n’est pas parce qu’on en fait le signe d'une idée générale abstraite ; c'est parce qu'on en fait le signe de plusieurs idées particulières qu’il suggère indifféremment. Ainsi nous ne nous -représentons jamais que le particulier. Toutefois les idées particulières peuventacquérir une signification générale, en représentant à l'esprit toutes les autres idées particulières de la même espèce. C’est ainsi, par exemple, qu'une ligne tracée sur le papier est pour le géomètre le substitut de toutes les autres lignes, quelles qu’elles soient!. On a donc raison d’affirmer que toute connaissance et toute démonstration sont relatives à des notions universelles. Seulement cette universalité ne consiste pas dans la nature abso- Jue ou dans la conception positive d’une chose, mais dans la relation qu'elle entretient avec les choses particulières qu’elle représente. C'est ainsi que le particulier peut devenir universel. En démontrant un théorème relatif au triangle, je ne conçois nullement un triangle qui ne serait ni isocèle, ni scalène, ni équilatéral; mais comme je n'ai nullement égard, dans ma démonstration, aux particularités qui distinguent des autres triangles la figure que je me représente, il est de toute évidence que si ma démonstration est bonne, elle sera valable pour tous Les triangles possibles, puisqu'un quelconque d’entre eux peut être indifféremment substitué à celui sur lequel j'opère ?.
Telle est la théorie de l’abstraction exposée dans la première édition des Principes. Berkeley la complète en 1734 par quelques lignes qui, en précisant ce qu’il a dit de la dé-