Prine., introd., X R
2ÉTbId ESS EE MC:
monstration géométrique, donne à l’ensemble de la théorie un sens nouveau. « Nous pouvons, dit-il, considérer une figure purement comme triangulaire, sans faire attention aux qualités particulières des angles ou aux relations des côtés !. » Or celte addition est importante, en ce qu’elle attribue en fait aux notions universelles ce caractère absolu et positif que Berkeley leur refusait. Soit, en effet, un triangle sur lequel je raisonne en l’envisageant uniquement comme une figure particulière. S'il se rencontre, par accident, des figures semblables, ma démonstration, pour autant qu'elle n'a pas porté sur les caractères qui différencient ce triangle de tous les autres, va s'appliquer automatiquement à elles. Dans la mesure même où elles lui sont semblables, le théorème qui est vrai pour lui est vrai pour elles. Mais dans cette hypothèse, mon esprit ne sort pas du particulier. L’universalité de ma démonstration résulte simplement de la possibilité en quelque sorte accidentelle de substituer à ce triangle particulier sur lequel j'’opère des triangles particuliers identiques. Au contraire, si en raisonnant sur le triangle particulier, je peux l’envisager uniquement à titre de triangle, la figure particulière que J'ai sous les yeux est d’ores et déjà le substitut de toutes les autres figures semblables ; elle les représente actuellement pour moi ; et la vérité universelle de la démonstration se produira, non pas automaliquement, mais d'une manière intentionnelle et voulue. Le nominalisme de Berkeley est donc un véritable conceptualisme, et qu'il n'y ait pas là, de sa part, une concession tardive, c’est ce qui ressort d’un passage du Commonplace Book où il reconnaît qu'il existe « une grande différence entre considérer la longueur sans la largeur — et avoir une 2dée ou imaginer la longueur sans la largeur ? ». William Hamilton ne fera que développer la pensée de Berkeley quand il montrera le rôle
1. Addition au $ 16 de l’Introduction (2° édition). 2. Cpl. B.; p. 78.
de l'attention dans la formation des idées abstraites !. Si donc Berkeley à pu faire cette addition sans modifier son affirmation précédente, c'est que cette affirmation n'avait pas sans doute la portée qu’on eût pu croire: en d’autres termes, quand il a parlé de « nature ou de conception absolue et positive », il avait uniquement en vue l’idée abstraite indéterminée et contradictoire — celle d’un homme qui aurait une couleur, ‘&ans être ni blanc, ni noir, ni jaune, ni bronzé, ni d'aucune autre nuance, qui aurait une stature sans être grand, ni petit, ni moyen, etc. Il ne songeait pas qu’on pouvait concevoir une idée qui füt générale sans être indéterminée, et qui fût néanmoins quelque chose de positif et d'absolu. En un mot, quoique les termes dont il se servit enveloppassent la condamnation de l’idée platonicienne, sa pensée ne la visait nullement. La tendance qui lui faisait considérer l’espace à titre de pur fait de conscience, c'est-à-dire comme un espace sensible actuellement perçu, le portait également à n’envisager nos idées que comme de purs faits de conscience, c’està-dire comme des images nécessairement particulières. De là son impuissance à se représenter la nature propre et originale du concept. Mais le concept n'est pas l'idée ?, et la critique des idées abstraites n’excluait pas dès lors la possibilité d’une évolution vers le platonisme.
Or, si paradoxale que la chose puisse paraître, cette même attitude psychologique’ qui rendait Berkeley impuissant à saisir la véritable nature de l’espace géométrique, et qui lui
1. W. Hamilton, Lectures, 1, 131 à 137. « .… an act of volition called attention concentrates consciousness on the qualities thus recognised as similar ; and that concentration... involves an abstraction of consciousness from those which have been recognised and thrown aside as dissimilar... Attention and abstraction are the two poles of the same act of thought... » (p. 132-133). Cf. Stuart Mill, An examination of sir W. Hamilton's philosophy, p. 393. « General concepts. we have, properly speaking, none... but we are able to attend exclusively to certain parts of the concret idea... »
2. Platon distinguait lui-même le genre de l’idée : le cercle en général n'est pas le cercle en soi. République, VIL, 529 D. à
LA THÉORIE DE L'ABSTRAGTION 7 faisait voir dans tout concept une imagcindéterminée, devait, par une évolution naturelle, le rapprocher du platonisme et même à cerlains égards du kantisme. Goncevant en effet le contenu de l'intelligence comme constitué par des images, c'est-à-dire par des états purement passifs, il devait, lui qui élait soucieux de s’en tenir aux données immédiates de la conscience et de prendre les faits conerets tels qu'ils s’offraient à lui, sentir d'autant plus vivement le caractère original de l’activité soit intellectuelle, soit volontaire, que le contenu de lintelligence lui paraissait plus semblable aux représentations purement passives des sens. Or, en saisissant la volonté dans ce qu’elle a d'absolument original, il se trouvait dans une certaine mesure placé au point de vue de Platon, pour qui l'idée est l'élément original, pur, sans mélange, qui existe en toutes choses. Il opposait à la connaissance sensible qui est passivité pure (les idées) une connaissance extrasensible qui est active (les notions). La notion était donc proche de l’idée platonicienne. Et c'est bien, en fait, par l’intermédiaire de la notion que Berkeley aboutit au platonisme. En même temps qu'il introduit dans la deuxième édition du Traité la distinction des idées et des notions, 1l reconnaît qu’on peut envisager un triangle uniquement en tant que tel (merely as trianqular), faisant ainsi résider l’idée générale dans un acte d’attention, dans une attitude active de l'esprit tout autant que dans une qualité des choses. Ila d'ailleurs toujours conçu l'idée platonicienne comme cause et principe (4yn, aiztoy) de même qu’il s’est toujours refusé à regarder comme des états passifs les idées divines, archétypes des choses *.
D'autre part, concevant les idées comme des états passifs, il devait nécessairement concevoir comme des notions les
1. Princ., édition de 1734, addition au $ 16 ; additions aux K 89et
2. Siris, S 335. Dialogues, II (t. I, p. 459, de la petite édition Fraser, Oxford, 1901). :
relations entre les idées. Les reialions sont en effet dislinctes des idées pour autant que ces dernières peuvent être percues sans elles ! ; elles enferment toutes un acte de l'esprit, et pour ce motif nous n’en avons pas une idée, mais une notion ?. Plusil se représentait les idées comme semblables aux sensations, plus les relations établies entre elles devaient s'en distinguer comme des actes. En même temps que son sensualisme Jui faisait plus fortement sentir Le caractère purement réceptif de l'esprit dans la perception des idées, il devait aussi lui faire accentuer davantage son caractère spontané dans l’aperception des rapports. Si l’esprit est purement passif dans la perception, les relations que nous saisissons entre les choses doivent être d’un autre ordre. Berkeley élait donc par là amené à se rapprocher de Kant, qui oppose entre elles la forme etla matière de la connaissance, la réceptivité des impressions et la spontanéité des concepts.
Une preuve de ce fait réside dans la conception pragmatiste que Berkeley se fait du langage. Ne voulant pas adme:tre l'existence des idées abstraites, il se trouve conduit à trouver une explication nouvelle de l'emploi des termes abstraits. Un mot ne suggère pas toujours une image. Non, répond Berkeley, mais c’est que la source et que le but réels du langage sont moins la pensée que l'action. Les particules répondent à des opérations de l'esprit, non à des idées *. Les mots sont souvent employés comme des lettres algébriques dont on n’a pas besoin de se rappeler la valeur à chaque pas du raisonnement # ou encore comme des jetons dont on sesert au Jeu, sans qu'il soit utile de songer à la somme d'argent qu'ils représentent. Souvent aussi l'emploi des mots vise à faire naître une passion, à nous détourner