‹ Exposé d'un système de législation criminelle pour l'État de la Louisiane et pour les États-Unis d'AmériqueChapitre 38 sur 83 · L NOTICE SUR LIVINGSTON · texte numérisé non relu

L NOTICE SUR LIVINGSTON

il l'envisagea et raccomplit avec un courage tranquille. Ce danger inattendu fut à ses yeux, comme il le disait en langage de jurisconsulte, la chance défavorable du contrat aléatoire qu'il avait signé en acceptant la première magistrature d'une grande cité. Il pensa que raffronter pour être utile était le moyen te plus probable de s'y soustraire, ou le plus noble d'y succomber. Il ne resta donc pas seulement, il se dévoua. Il visita lui-même tous les jours les malades; il leur prodigua ses soins, son argent, ses forces. Beaucoup d^entre eux lui durent la vie. Une volonté énergique et le plaisir fortifiant de faire le bien le garantirent longtemps de la contagion. Elle finissait pour tout le monde lorsqu'elle commença pour lui; il fut atteint. 11 recueillit alors les témoignages de la reconnaissance et de la sollicitude publiques. Ses concitoyens, alarmés, remplissaient silencieusement sa rue, pénétraient dans sa maison, se relevaient d'heure en heure au chevet de son lit, et, lorsque l'heureuse nouvelle que sa forte constitution et son esprit calme avaient triomphé du danger se répandit dans la ville, elle y porta autant de joie que la disparition même du terrible fléau. M. Livingston eut la satisfaction intérieure d'avoir bien agi, et la douceur d'en être ainsi récompensé.

Mais il fut bientôt obligé de renoncer à l'expression de ces sentiments, à l'exercice de ses fonctions, au séjour même de son pays. Il fallut, à l'âge de quarante ans, qu'il recommençât la vie. Les habitudes de l'opulence, les dépenses d'une représentation peut-être un peu trop fastueuse, d'abondants secours accordés aux malades, et, plus que tout cela, Timprudence d'un ami qu'il avait rendu dépositaire de sommes considérables qui appartenaient aux Etats-Unis et qui furent plus tard payées par lui intégralement, le ruinèrent. Il eut besoin de reprendre la profession d'avocat pour refaire sa fortune. Du reste, ce

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qui causa alors ses traverses fut ensuite l'occasion de sa gloire, en le conduisant dans un pays nouveau dont il devait être le législateur.

Par une heureuse coïncidence avec sa situation et ses besoins^ les vastes et riches contrées qu'arrose le Mississipi venaient de s'ouvrir à l'industrie comme à la domination américaine. Le chancelier Robert Livingston, frère d'Edward et ministre des Etals-Unis en France, avait négocié pour eux à Paris l'importante acquisition de la Louisiane. Cette colonie française, que le faible gouvernement de Louis XV avait cédée à l'Espagne par le traité de 1763, le gouvernement espagnol à son tour Tavait rétrocédée à la France par le traité de Saint-Ildefonse, en 1800. La prévoyance politique du premier consul Bonaparte avait tenu ce traité secret tant qu'avait duré la guerre avec l'Angleterre ; mais à la paix d'Amiens, le glorieux auteur de tant de merveilles, après avoir calmé les dissensions de la France sans éteindre ses ardeurs, lui avoir assuré par des traités les résultats continentaux de ses victoires, aspira à lui redonner son ancienne grandeur coloniale. C'est dans cette vue qu'il s'était fait restituer les colonies conquises par l'Angleterre, qu'il avait obtenu de l'Espagne la Louisiane, et qu'il avait entrepris Texpédition de Saint-Domingue. Le succès et le temps manquèrent également à ses desseins : la conquête de Saint- Domingue échoua, et la guerre devint imminente avec l'Angleterre. N'espérant plus pouvoir conserver la Louisiane, et ne voulant pas la laisser prendre par tes Anglais, il la remit aux Américains. Agrandir l'Amérique, c'était à ses yeux affaiblir l'Angleterre. Outre l'avantage politique qu'il trouvait à fortifier un allié contre un ennemi, il retira de cette cession quatre-vingts millions de francs pour le trésor public^ et stipula que l'ancienne colonie de la France serait annexée à la république fédérale comme

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État libre, avec tous les bénéfices dé l'Union et tous les droits particuliers de la souveraineté.

Ed. Livingston partit pour la Nouvelle-Orléans, où il arriva vers la fin de 1803, à peu près en même temps que les commissaires américains chargés de prendre possession de cette contrée. C'étajt le plus beau pays de la terre. Placé au centre du nouveau monde, dans un golfe magnifique, traversé par le plus grand fleuve du globe, qui, navigable dans un cours de douze cents lieues, reçoit les nombreuses et larges rivières descendues des montagnes Rocheuses et de la chaîne des AUeghanys, et forme avec elles une vallée immense et droite à laquelle aboutissent de riches vallées transversales, comme les fortes branches d'un arbre gigantesque se rattachent à son tronc ; situé sous un climat propice, également à l'abri des hivers rigoureux qui engourdissent et des chaleurs brûlantes qui énervent; possédant un sol propre à toutes les cultures, et que les inondations immémoriales du fleuve avaient préparé à une fécondité sans bornes, mais tout couvert de forêts primitives et de prairies inondées, ce beau pays semblait promis à d'admirables destinées lorsque l'homme y soumettrait la nature, qui régnait là encore avec toute sa beauté, mais dans tout son désordre, et y établirait l'empire du travail et de l'intelligence.

Cette heureuse transformation commença à l'arrivée des Américains. Le pays était resté jusque-là presque inculte et' désert. Soixante-cinq mille habitants épars sur deux mille lieues carrées composaient toute sa population. Détachée depuis quarante ans de la France, peu affectionnée à l'Espagne, qui n'avait rien fait pour elle, la Louisiane se sentait attirée parla pensée, comme la matière muette l'est par l'attraction des masses, vers ce peuple nouveau qui, à peine sorti d'une révolution, couvrait l'Océan de ses vaisseaux, remplissait les forêts de l'Ouest de

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