ÉDUCATION PRATIQUE
Ce point de vue de la Méthode, traité à fond dans la première partie de cet ouvrage , comme formant l'un de ses principes fondamentaux (i), doit fixer de nouveau l'attention dans l'examen des moyens d'exécution, puisqu'il offre lui-même un moyen essentiel et universel de l'Éducation. La vie entière de l'enfant devient une école de santé, de science, de vertu : les divers emplois du temps, les exemples, les actions, les discours de ceux qui environnent les élèves, sont constamment dirigés vers le grand et unique but de former en eux des hommes doués de tous les avantages que leur a destinés la nature , entièrement sains de corps, de cœur et à' esprit , complètement développés sous ces trois rapports, parfaitement capables de remplir leurs rôles dans la société. Ils doivent trouver et appliquer ce qu'ils ont besoin d'apprendre; pratiquer plutôt que retenir; savoir exécuter ce qu'ils devront un jour faire eux-mêmes ou commander à d'autres. La véritable Éducation consiste en faits, non en paroles. « Les Lacédémoniens , dit a Montaigne, voulaient instruire leurs enfants, non «par ouï-dire, mais par l'essai de l'action, en les « formant et moulant vivement , non - seulement
distinctifs de la Méthode, qui consiste à reproduire, dans tous ses procédés, un esprit de de'tail et un esprit d'ensemble. (Voyez, cidessus, page i45 et suiv.)
(1) Yoyez, ci-dessus, page 121 et suivantes, le Douzième principe ,voyez aussi l'excellent ouvrage de Miss Maria Edgeworth, sur V Education pratique, traduit par M. Charles Pictet, et depuis, avec d'utiles modifications, par mesdames Swanton-Belloc et Adélaïde MoiSTGOLFIER.
470 méthode d'éducation.
«de préceptes et de paroles, mais principalement « d'exemples et d'oeuvres; afin que ce ne fut pas une « science en leur âme , mais son habitude et sa com- «plexion. A ce sujet, on interrogeait Agésilas sur ce « qu'il était d'avis que les enfants apprissent : Ce « qu'ils doivent faire étant hommes, répondit-il (i). » Dans notre Institut, l'Éducation est l'apprentissage de la vie ; elle n'est pas une continuelle eocercitation de la. langue , comme le reproche Montaigne aux collèges de son temps, mais une continuelle eocercitation de l'âme; les maximes sont tirées des faits.
Sous le rapport physique, tous les exercices ont pour objet de former les sens, les organes, les facultés. Une gymnastique, infiniment variée dans ses applications, est introduite dans les jeux et dans presque toutes les branches d'étude, où la bonne position du corps devient toujours l'objet d'une attention particulière, spécialement dans les exercices d'écriture, de lecture , de géométrie et de dessin , de calcul , de géographie, de chant, et dans les exercices militaires. Cette gymnastique développe chez tous les élèves la vigueur et la souplesse des membres , l'adresse et l'aisance dans les mouvements, les organes de la voix, la force des poumons et de la poitrine ; elle favorise l'action dans tous les sens, la circulation du sang et des humeurs , le jeu des muscles et de toute la machine humaine, l'équilibre de toutes les parties de l'organisation ; elle prévient les dangers de l'oisiveté, les ravages prématurés des passions ; elle procure et conserve une santé forte et robuste. La nourriture bonne , saine et abondante , la sage distribution des
(i) Essais de Montaigne, livre ier, chap. 24.
heures données aux repas , aux exercices , aux promenades, au sommeil, dont la proportion varie, suivant l'âge et le tempérament des enfants, comme dans une famille bien ordonnée , font de la vie journalière un véritable cours d'hygiène pratique.
Sous le rapport moral, l'influence des bons exemples , qui frappent les yeux et se gravent dans la mémoire des élèves , en attendant qu'ils puissent entrer dans leurs cœurs , est le premier moyen qu'on emploie pour les conduire à la vertu. Leurs relations avec toutes les personnes placées dans leur sphère ne leur offrent que des sentiments purs, des habitudes louables, une bienveillance mutuelle, la pratique de la bienfaisance , l'amour et le respect de la vérité. « L'exercice des vertus sociales, dit l'auteur Ôl Emile, « porte au fond des coeurs l'amour de l'humanité ; c'est <c en faisant le bien qu'on devient bon , je ne connais « point de pratique plus sûre. » Les examens, qui ont lieu , à la fin de chaque semaine , et qui habituent les élèves à des retours fréquents et salutaires sur eux-mêmes , leur apprennent a, ne juger des progrès qu'ils ont faits que par le témoignage de leur propre vie. « Voici mes leçons , dit Montaigne (i) : (c celui-là y a mieux profité , qui les fait , que qui les « sait. Si vous voyez mon disciple, vous l'entendez; « si vous l'entendez , vous le voyez. (.Tel il parle , « tel il agit , tel il est). C'est plutôt par leurs actions « et par leurs moeurs que par leur savoir , que les « disciples de Socrate se vouaient à la philosophie , « cette souveraine directrice de l'art de bien vivre. . . . w Mon élève ne dira pas tant sa leçon qu'il la fera :
(i) Essais de Montaigne, livre iCT, chap. a5.
472 méthqde d'éducation.
« il la répétera en ses actions. On verra s'il y a de la « prudence dans ses entreprises , de la bonté, de la a justice dans ses relations; s'il y a du jugement et « de la grâce dans ses discours ; de la vigueur dans ce ses maladies ; de la tempérance clans ses plaisirs ; « de Y ordre dans son économie .... Le vrai miroir
« de notre âme est le cours de noire vie ]Nos
« latineurs de collège n'apprennent qu'à parler (non « à se conduire) : notre monde actuel n'est que babil « (et ressemble à la tour de Babel , où la confusion « des langues ne permettait point aux hommes de se
« comprendre) J'appelle sciences de collège
« toutes celles qui sont hors de la discipline de « l'homme et de la vie , c'est-à-dire , hors de la « morale , qui consiste en la faculté d'agir , de rai- « sonner et de juger sainement : doctrine pour la- « quelle toutes les autres sont forgées. » La morale pratique devient , dans les vues de notre Méthode , le point central et le but commun de toutes les autres sciences (i). La discipline de l'Institut (2), créée, pour ainsi dire , par les enfants eux-mêmes , et qui devient le produit de leurs besoins journaliers , de leur développement , de l'instruction qu'ils reçoivent et de tous les rapports de leur existence , enveloppe toutes les passions et toutes les actions, suivant les expressions qu'emploie Montesquieu , en parlant de la religion chrétienne , et ne tient pas seulement les élèves attachés par quelques chaînes, mais par une quantité innombrable de fils. Nous avons dit
(1) Voyez, ci-dessus, page 67, etsuiv., le Second Principe-. Education essentiellement morale et logique ou rationnelle.
(1) Voyez, ci-dessus, page i56 et suiv., le Septième Caractère dislinctif : Discipline tirée du fonds des choses, etc.
que l'émulation ordinaire est ici considérée comme un moyen dangereux et corrupteur. Aussi n'emploiet-on ni les compositions rivales et les concours , ni les distributions de prix. L'estime et le contentement de soi-même, l'approbation et la tendresse de ses parents et de ses maîtres , l'estime et l'affection de ses camarades, l'amour du travail et les plaisirs purs qu'il fait goûter, sont les mobiles, les encouragements, les récompenses. On aime et on estime plus l'enfant , chez lequel on remarque un bon coeur et un heureux caractère , que celui qui se distingue seulement par les plus rares dispositions de l'esprit. La sagesse et l'application , la douceur et la bonne conduite obtiennent plus de considération et d'éloges que les talents. Chaque élève apprend à n'estimer sa vie et celle des autres que par son emploi , par les résultats qu'elle donne , par le sentiment d'un continuel progrès et d'un véritable perfectionnement. Son existence s'agrandit à ses yeux , par cette direction qui lui est donnée, et qui a toujours pour but le bonheur , dans le sens le plus élevé de ce mot, en le faisant consister dans tout ce qui anoblit l'âme, excite la pensée et vivifie le talent (i).
Quant à la culture hitellectuelle , tout devient la matière d'une leçon. La curiosité, naturelle aux enfants , fournit à l'instituteur un mobile salutaire, qu'il s'attache à mettre en action et à bien diriger : il réussit à leur faire inventer et appliquer tout ce qu'ils doivent apprendre. Tous les amusements sont rendus utiles et instructifs ; toutes les leçons prennent les formes aimables et attrayantes , vivantes et
(i) Madame de Staël, née Necker.
animées, des amusements. L'instruction donnée dans l'Institut est toute pratique , suivant le conseil de Bacon; elle est d'autant plus solide, qu'elle est toute en expériences; elle ne saurait être utile qu'autant qu'elle nous devient propre , et qu'elle n'est pas une acquisition y mais, comme le veut Montaigne, une possession naturelle. — On ne sait, dit Montesquieu, que ce que Von pratique. — Il faut, selon Rousseau, parler autant qu'on le peut, par les actions, et ne dire que ce quon ?ie saurait faire. Les principes , établis par ces philosophes, sont ici mis en action dans toutes les parties de l'éducation. Inexpérience et le sentiment , ces premiers maîtres de l'homme , sont toujours appelés au secours de l'instituteur , ou plutôt servent de base à toutes les instructions, qui ne sont que des exercices, (i)
Notice sur la marche de! 'E 'ducation pratique dans l'ancien Institut de Victorin de Feltre, à Mantoue, et dans l'Institut actuel de Fellenberg, à Hofwyl, considérés dans leurs rapports avec l'Institut de Pestalozzi. .
Nous croyons devoir placer ici, pour compléter l'exposé de nos vues sur Y Éducation pratique, les esquisses de deux Établissements d'éducation , déjà cités dans le cours de cet ouvrage , dont l'un , formé par Victorin de Feltre , à Mantoue, dans le quinzième siècle, pourrait, de nos jours, être encore proposé comme modèle; dont l'autre , Y Institut des enfants des classes pauvres , organisé depuis quelques années à Hofwyl par M. Fellenberg , nous offre, quant à la discipline et à la vie morale , une parfaite
(i) Voyez, ci-dessus, page 209 et suiv., le troisième moyen d'exécution : Tout est fonde' sur l'action.
analogie avec la conduite tenue à l'égard des élèves , dans l'Institut d'Yverdun.
La maison d'éducation de Mantoue , connue sous le nom de Maison joyeuse (i), qui exprime fidèlement ce que doit être une institution consacrée à la culture de l'enfance, eut pour fondateur et pour chef Victorin de Feltre , l'un des littérateurs italiens les plus distingués du quinzième siècle, qui avait suivi , à Padoue , les leçons du célèbre Jean de
(i) On peut voir, ci-dessus (page 9 et suivantes), le rapprochement établi entre la Maison joyeuse, organisée par Victorin bb Feltre à Mantoue, et V Institut d'Yverdun. L'auteur de la vie de Yictorin nous apprend que le théâtre habituel des exercices et des récréations de ses élèves , et de leurs entretiens familiers avec lui , était une vaste et riante prairie, située au bord du lac, loin du bruit de la ville, et plantée d'ai'bres qui offraient d'agréables promenades et des ombrages délicieux. Un même site et un semblable paysage , également consacrés aux plaisirs et aux exercices de l'enfance, servent à rendre la ressemblance plus parfaite entre les deux Instituts de Suisse et d'Italie.
Les passages, dont j'ai composé l'esquisse de l'institution de Mantoue , sont extraits de la vie de Victorin de Feltre , par le chevalier Charles de Iiosmini ( 1 vol. in-8°. Bassano, 1801 ). Je dois la connaissance de cet intéressant ouvrage à M. le comte Murari de la Corte, préfet de l'Académie virgilienne de Mantoue, littérateur et poëte distingué, condamné à une entière cécité dès sa première jeunesse , et livré tout entier , depuis cette époque , à l'étude des lettres et au culte des muses, qui ont fait briller pour lui une douce et bienfaisante lumière au milieu des éternelles ténèbres dont il était environné. M. Ferdinand Negri , bibliothécaire adjoint à Mantoue, littérateur aimable , obligeant et instruit, a bien voulu faire, pour mon usage , une Notice analytique de tout ce qui concernait l'Institut d'Éducation de Victorin. Enfin, je dois à M. Benoit Delbene, membre de l'Institut d'Italie, homme également recommandable par ses connaissances littéraires , par les ouvrages utiles qu'il a publiés, et par ses qualités morales, quelques détails relatifs à la même institution, et plusieurs observations judicieuses sur l'ensemble de mon travail, que je me suis empressé de mettre à profit, et pour lesquelles j'aime à lui offrir ici un témoignage public de ma reconnaissance.
476 méthode d'éducation.
Ravenne, disciple favori de Pétrarque; en sorte qu'on peut attribuer , en grande partie , à cet immortel restaurateur des bonnes études le plan d'éducation perfectionnée qu'adopta Victoria. Celui-ci fut iavité , dans les termes les plus honorables , par le Duc Jean François Gonzague , prince noble et généreux, protecteur éclairé des sciences et des arts ( i ), à se rendre à Mantoue , pour y diriger l'éducation de ses fils et d'un certain nombre de jeunes gens des premières familles. Cette circonstance lui fournit les moyens de mettre à exécution le plan qu'il avait formé d'une académie physico-littéraire-morale : car, il voulait toujours associer, dans l'éducation , les trois sortes de culture du corps, de Y esprit et du cœur.
Dans la vue de procurera ses disciples une bonne
(i) Le Duc Jean François Goszague mérite d'être cité comme un prince ami des sciences , et comme un père tendre , prévoyant et éclairé. Il aimait surtout l'histoire : son héros favori , parmi les hommes illustres de l'antiquité, était Camille qui lui paraissait réunir la noblesse des sentiments, la justice et l'intégrité au courage et aux talents militaires, toujours employés à la défense de sa patrie. Lorsque Gonzague eut des fils , il sentit l'impérieux besoin de leur faire donner une bonne éducation, pour assurer à la fois leur bonheur et leur avenir et la félicité de ses sujets. Il écrivit dans les principales villes d'Italie pour trouver un précepteur capable de remplir ses vues. A peine lui eut-on désigné Victorin, dont il était digne d'apprécier le rare mérite, qu'il employa , pour le fixer auprès de lui , les invitations les plus pressantes , les offres les plus généreuses , et surtout la promesse de lui laisser une entière indépendance dans la direction de ses élèves. L'historien de la vie de Victorin nous fait connaître et admirer la sagesse avec laquelle Gonzague remet tous ses droits de père au gouverneur de ses fils, et la fermeté de caractère qu'il oppose aux suggestions des courtisans corrompus, qui auraient voulu éloigner des jeunes princes un homme austère et vertueux, ennemi du luxe, de la mollesse, des abus et des vices, dont il calculait les suites funestes.
constitution physique et une santé forte et robuste, il sentait la nécessité de les tenir continuellement en exercice : la natation , l'équitation, le tir de l'arc, la lutte, l'escrime, la balle, la course, le mouvement , la chasse et la pêche étaient leurs passe-temps. Il les partageait souvent en deux bandes, pour les exercer par des combats simulés : il encourageait par ses éloges ceux qui se montraient les plus vifs et les plus ardents, parce qu'il disait que la même ardeur, le même principe de vie et d'action les animeraient dans l'étude des sciences et dans la pratique des vertus. Il voulait que ces jeux, propres à exercer et à fortifier, eussent lieu en plein air et dans toutes les saisons, pour habituer les enfants à supporter également le froid et la chaleur. Il ne leur faisait prendre qu'une nourriture simple et saine, et un peu de vin, toujours mêlé avec de l'eau. Il ne leur permettait point de rester trop longtemps au lit, ni de s'approcher du feu, pendant l'hiver, parce qu'il avait en horreur la mollesse, la paresse et l'inertie qui résultent de ces mauvaises habitudes. Il les empêchait d'être vêtus trop chaudement, même en hiver, afin qu'ils fussent plus agiles dans leurs mouvements et moins sujets aux maladies. Il leur recommandait en même temps de se tenir avec une extrême propreté, d'avoir de la décence et de la grâce dans le maintien et dans les manières, de veiller à ce que leur extérieur fut toujours la représentation fidèle d'un âme pure et bien réglée.
Quant à la culture de l'esprit, il aimait à présenter aux enfants, dès l'âge le plus tendre, les premiers éléments des connaissances, pour sonder leurs dispositions. Ses élèves apprenaient à connaître les lettres
478 méthode d'éducation.
et à les combiner entre elles , au moyen de tablettes , dans le genre de celles recommandées autrefois par Quintilien , et de nos jours , par Loche et par Roilin. Il les disposait à aimer l'étude, en employant la douceur et l'aiguillon de la louange. Il n'imposait d'autre châtiment au disciple négligent, que l'obligation d'étudier, pendant les heures où ses camarades s'amusaient. Pénétré de la nécessité de consulter la nature pour le choix de la profession qu'on fait embrasser aux jeunes gens, afin de prévenir les destinations manquées , si funestes aux individus et à la société, il observait avec soin les inclinations de ses élèves pour les seconder, et faisait appliquer chacun d'eux à celles des connaissances, vers lesquelles il était plus fortement poussé par son instinct. Il renvoyait chez leurs parents , avec le conseil de leur donner une autre direction, ceux qu'il ne jugeait point propres à l'étude des sciences. Il estimait et louait , dans ses disciples , la curiosité et l'esprit d'observation et de recherche, comme un signe certain de capacité pour l'étude. Il amait mieux remarquer, dans leurs compositions, un style trop abondant et fleuri, qu'un style sec, aride, décharné, parce que le premier défaut lui paraissait tâevoir se corriger plus facilement avec l'âge. Il recommandait de former, par de fréquents exercices, la mémoire raisonnée 5 qui fait usage du jugement pour retenir les idées saisies par l'intelligence, plutôt que la mémoire purement mécanique , qui ne retient que des mots.
Voulant proportionner ses moyens d'instruction au grand nombre de jeunes gens qui accouraient auprès de lui de tous les points de l'Italie, de la
France, de l'Allemagne et même de la Grèce, il établit une seconde école publique , pour laquelle il fît venir d'habiles professeurs de toute espèce d'art et de science. Comme il manquait des chaires de physique, de jurisprudence et de droit canon, il envoyait dans les universités voisines ceux de ses élèves qui désiraient apprendre l'une de ces sciences, et les y maintenait à ses frais , s'ils étaient pauvres. Il avait auprès de lui plusieurs écrivains grecs , employés à copier des manuscrits , dont il s'était formé une assez belle collection. Il enseignait lui-même les mathématiques, l'astronomie, la logique, la rhétorique et la morale.
Relativement à Y éducation du cœur, il n'admettait dans son institution que des jeunes gens, choisis avec soin, de mœurs pures et irréprochables : il rejetait impitoyablement les enfants vicieux et opiniâtres, qui auraient pu corrompre leurs camarades. Il apportait la même attention et la même sévérité dans le choix des maîtres et de toutes les personnes qui fréquentaient ses gymnases. Afin de ne point éveiller ni alimenter les passions, il voulait de la sobriété dans les repas, de la modération dans le sommeil , de la contiuuité dans les exercices : les occupations de ses disciples étaient très-variées, mais se succédaient sans interruption. Il les tenait toujours en action et dirigeait leur activité vers un but salutaire, dans les jeux comme dans les études. Il ne leur permettait point d'avoir entre eux des entretiens secrets, ni de lire des livres propres à donner une direction dangereuse à l'imagination, aux premières inclinations de l'enfance et aux passions de la jeunesse. Il les habituait à se traiter mutuellement
480 méthode d'éducation.
comme frères, à fuir l'amour des plaisirs, la mollesse, la volupté, l'oisiveté, germes de tous les vices, qui ne tardent pas à rendre l'homme le plus instruit un véritable fléau pour la société. Il avait prescrit pour chaque jour des exercices de religion, et il voulait que ses élèves donnassent des exemples d'une véritable piété à leurs concitoyens. Il voulait aussi qu'ils fussent respectueux envers les personnes plus âgées, polis et honnêtes avec tout le monde, reconnaissants envers ceux qui les avaient obligés.
Victorin traitait ses élèves avec une extrême douceur. Mais, s'il avait à punir quelque faute, qui fut l'effet d'un mauvais caractère , il se montrait inexorable. Il adaptait les reproches et les punitions au caractère et à l'humeur des enfants : il n'employait envers eux les châtiments graves que dans les cas très-rares, pour lesquels il les jugeait indispensables. Dans les remontrances qu'il leur adressait, il ne montrait jamais de colère, et ne punissait point, dans l'instant même où la faute venait d'être commise, afin de ne punir que de sang-froid, avec une justice impartiale. Il faisait usage de punitions propres à produire une forte impression sur les élèves par leur publicité ; mais il pardonnait toujours les fautes dont on lui faisait un aveu sincère. Il parvint ainsi à bannir entièrement de sa jeune famille le vice odieux du mensonge. Il s'attacha surtout à faire exactement observer la décence dans les discours et dans les manières , à maintenir dans les cœurs le respect de la religion et de la vertu. Victorin, en fortifiant ses sages préceptes par son exemple, forma , dans un siècle peu éclairé , une institution que les siècles suivants ont dû envier, et que le nôtre se félicite de
voir renaître dans les deux utiles établissements à" Yverdun et à'Hofwyll.
Nous emprunterons maintenant, pour donner une idée de ce dernier Institut , seulement dans ses rapports et dans ses points de ressemblance avec celui de Pestalozzi, plusieurs passages d'une lettre de M. Ch. Pictet, qui en renferme une fidèle peinture (i) :
(c Lorsqu'un enfant arrive dans l'école, le médecin de l'établissement ( qui est en même temps professeur de chimie de l'Institut d'agriculture) l'examine avec soin , et observe ensuite journellement l'effet que produisent sur lui le régime et le genre de vie auquel on le soumet. Il tient registre de tout ce qui concerne l'état physique des enfants, soit en santé, soit en maladie, et il paraît probable qu'après une expérience suffisante, on pourra tirer, des faits, de très- utiles inductions pour le meilleur régime matériel des écoles de charité ( et d'industrie ).
« L'instituteur Vehrli tient un journal de tout ce qui regarde chacun des enfants depuis le moment de son admission. Ses dispositions naturelles, son caractère, ses progrès religieux, moraux et intellectuels, son application au travail , tout ce qui peut intéresser son bonheur à venir y trouve sa place. Le soin de développer la gaîté des élèves, de les maintenir sereins, alertes et actifs, est considéré comme très-important. Ils sont constamment caressés et prévenus; tout les invite à la confiance.
(i) Voyez le cahier de la Bibliothèque Britannique du mois de février 1812, et les autres extraits de la même lettre de M. Pictet, déjà cités dans la Notice des cours d'études, à l'article de V Instruction morale et religieuse, ci-dessus.
482 méthode d'éducation.
Vehrli ne leur parle qu'en souriant. Il travaille avec eux, il lit, il cause, il chante avec eux; il leur conte des histoires, et ne les quitte dans aucun moment. Le travail et l'ordre, la douceur^une marche sage , égale et persévérante triomphent de tous les obstacles moraux, de toutes les habitudes perverses. Ces enfants vagabonds, mendiants, ou ramassés ça, et là dans la plus profonde misère , mais accueillis et soignés avec une bonté affectueuse , instruits dans la pratique de leurs devoirs envers Dieu et envers leurs semblables, soumis à un travail continu, à une règle constante, et ne perdant pas une minute pour l'instruction , même dans leurs jeux, n'ont jamais besoin d'un seul châtiment pour être amenés à une conduite régulière. Un gagne-pain assuré, dans une carrière où ils pourront mener une vie heureuse , est le legs que Fellenberg prépare à ces enfants qu'il a adoptés Dans un tel plan, tout
sert à l'éducation. Les travaux manuels sont des moyens de perfectionnements moraux pour l'individu, lorsqu'ils sont conduits avec cet esprit éclairé et bienveillant qui fait concourir à un but utile jusqu'aux moindres détails dont se remplit la journée. Ainsi on leur inspire le goût de l'ordre et de ' l'exactitude dont on leur donne l'exemple , qu'on exige d'eux, qu'on leur rend habituels, et dont on leur démontre les avantages en toute occasion. Ainsi on forme et développe leur attentiou , en les accoutumant à la porter avec force sur l'objet dont ils sont occupés. Ainsi on les habitue à employer leur activité tout entière, et à mettre, en quelque sorte, tous leurs moyens en réquisition , pour exécuter soigneusement les ouvrages dont on les charge.
C'est ainsi, enfin, qu'on les accoutume à ne rien laisser perdre de ce qui peut servir à la consommation ou à la reproduction, à ne pouvoir souffrir le moindre dérangement, le moindre défaut d'ordre auquel ils puissent remédier. Ranger et maintenir chaque chose à sa place, devient pour eux une sorte de besoin ; ils acquièrent ce goût d'exactitude , de propreté , de perfection , trop rare , mais pourtant bien nécessaire parmi les ouvriers de campagne. L'expérience a prouvé que, sans nuire au principe qu'on leur inculque , de porter fortement leur attention sur le travail dont ils sont occupés, on peut
en même temps les instruire sur un autre objet
Pendant qu'ils sont occupés, dans la maison, à des travaux sédentaires, Vehrli leur fait des lectures prises dans des ouvrages moraux destinés aux enfants, et écrits du style le plus simple ; ou bien il les fait compter à la manière de Pestalozzi, et les interroge tour à tour sur le calcul et sur d'autres objets de leur instruction; ou, enfin, il leur fait chanter en parties des chansons nationales ou des cantiques. . . Chaque matin , avant le travail, chaque soir, après qu'il est terminé, Vehrli cause avec les enfants, et Fellenberg assiste le plus souvent à cet entrelien. Le plan du travail de la journée, les avertissements et les exhortations convenables suivent la prière du matin. Le soir, on leur fait des observations auxquelles les petits événements^ie la journée ont donné lieu. On les encourage sur ce qui est digne d'éloges • on les reprend doucement sur leurs torts; on les affermit dans leurs bonnes résolutions ; et la prière achève et sanctifie cet exercice salutaire.
a.... Une circonstance satisfaisante à observer
484 méthode d'éducation.
encore parmi eux, c'est l'esprit de bienveillance et de concorde qui les lie. Ils s'aiment et s'entr'aident ; ils ignorent les disputes; les plus forts instruisent et protègent les petits ; les plus anciens et les plus capables secondent Vehrli dans la tâche d'instruire les nouveaux venus , et de leur inculquer promptement l'esprit et les habitudes de la communauté. Ce qu'on a dit de l'autre Institut (celui des enfants des classes riches) ( i ) , est également applicable à celui-ci : un élève qui a tort ne peut jamais trouver d'appui parmi ses camarades ; il s'isole en manquant à son devoir, à moins qu'il n'avoue promptement sa faute au bon Vehrli. C'est aussi ce qu'il ne manque point de faire, sur qu'il est, en montrant son repentir, d'être accueilli à bras ouverts, et de recevoir des conseils pour devenir meilleur et plus heureux.
a C'est un spectacle bien intéressant que celui de cette petite famille régénérée , sauvée des chances les plus tristes et les plus malheureuses de la société , pour être conduite au bonheur par la route la plus sure. On s'étonne de la simplicité des moyens, quand on les rapproche de l'effet. On se demande si tout cela ne pourrait pas se réaliser ailleurs ; et si , pour reproduire le même résultat partout où la chose serait entreprise par des personnes bienfaisantes, il ne suffirait pas d'avoir des Vehrli, c'est-à-dire , des hommes capables , dévoués, comme lui, à cette œuvre de charité, et susceptibles de cet enthousiasme du bien , sans lequel il ne saurait y avoir de dévouement entier.
« M. Fellenberg tient, d'après les notes de Vehrli,
(i) Voyez, ci-dessus, Notice des cours d'eïudes, chapitre de l' Instruction morale et religieuse.
d'après les conversations qu'ils ont ensemble et ses propres observations , un journal raisonné de tout ce qui concerne l'école des pauvres : il tient un autre livre destiné au relevé exact des dépenses qu'elle occasionne , et de la valeur que peut avoir le travail des enfants .... Il estime qu'au bout des quatre premières années, le travail des enfants aura payé toutes les avances de son école des pauvres ; qu'elle pourra se maintenir alors par elle-même , et faire des épargnes qui prépareront à
chaque sujet des ressources pour l'avenir »
Puissent les détails que nous venons dé reproduire sur les deux institutions de l'illustre V^ictor'ni de Feltre et du respectable Fellenberg , joints aux développements que nous avons donnés à la description de l'Institut de Pestalozzi , inspirer à quelque autre ami de l'humanité , à quelque homme riche et bienfaisant^ à quelque magistrat d'une ville ou d'un canton , peut-être a quelque prince, le noble désir de fonder, d'après les mêmes vues, et sur le même plan , une ou plusieurs institutions semblables , spécialement consacrées aux enfants des classes indigentes, aux orphelins , aux enfants abandonnés, qui doivent trouver une mère tendre dans la patrie, un père généreux et éclairé dans le chef de l'État. Tel est notre vœu et notre espoir , en publiant cet ouvrage. Car, un livre n'est bon et utile, qu'autant qu'il ne se borne pas à exciter des sentiments stériles dans l'âme des lecteurs, mais qu'il les détermine à faire le bien , a pratiquer ce qu'il leur conseille , et qu'il produit ainsi de bonnesactions pour résultats. ( i )
(i) Pendant le cours de l'impression de cet ouvrage, j'ai eu l'occasion de recueillir un certain nombre de faits, relatifs à l'applica-
486 méthode d'éducation.