‹ Exposé de motifs pour la revendication de la propriété exclusive du pseudonyme NadarChapitre 3 sur 19 · JUGEMENT · texte numérisé non relu

JUGEMENT

LE TRIBUNAL, etc., etc.

« Reçoit Adrien Tournachon-Nadar et Compagnie, opposants en la forme au jugement par défaut contre eux rendu en ce Tribunal le 28 février dernier et statuant sur le mérite de cette opposition,

«En ce qui touche la demande de Félix Tournachon :

«Attendu que l’établissement de photographie fondé en 1853 par Adrien Tournachon a été exploité par ce dernier jusqu’à ce jour sous le nom de Nadar jeune ;

« Que Félix Tournachon reconnaît être demeuré pendant ce temps complètement étranger à la propriété dudit fonds commercial ;

« Attendu que pour demander qu’interdiction soit faite à Adrien Tournachon d’user du nom de Nadar jeune, Félix Tournachon se fonde sur la célébrité qu’il aurait acquise à ce nom et sur les protestations réitérées qu’il aurait adressées à raison de l’usage qui aurait été fait de ce pseudonyme qui lui était personnel ;

« Attendu que Félix Tournachon a à s’imputer

le tort de n’avoir pas revendiqué plus tôt le droit qu’il prétend exercer aujourd’hui ;

« Qu’Adrien Tournachon a en effet conquis comme photographe une notoriété incontestable;

« Que ses travaux lui ont fait décerner sous le nom de Nadar jeune des récompenses honorifiques par le jury de l’Exposition ;

« Qu’en présence de ces résultats acquis, Félix Tournachon ne saurait à bon droit prétendre à l’usage exclusif du nom de Nadar, alors surtout que dans sa correspondance il a donné le nom de Nadar jeune ;

« Qu’il s’ensuit qu’il y a lieu de déclarer Félix Tournachon non recevable en ses fins et conclusions.

« En ce qui touche la demande reconventionnelle d’Adrien Tournachon contre Félix Tournachon :

« Attendu que Félix Tournachon a illustré le pseudonyme Nadar par ses œuvres artistiques et littéraires, et notamment par la publication du Panthéon Nadar ;

« Que Adrien Tournachon ne saurait donc lui contester de faire usage du nom de Nadar, et qu’il y a lieu, en conséquence, de le déclarer non recevable;

«Par ces motifs, le Tribunal rapporte lejugement dudit jour, 28 février 1856, comme nul et non avenu, déclare les parties respectivement non recevables en leurs fins et conclusions, les en déboute;

« Dit que les dépens faits jusqu’à'ce jour seront supportés par moitié. »

J’interjetai immédiatement appel de ce jugement, bien résolu à ne pas abandonner ce que je persiste plus que jamais aujourd’hui, et d’après le jugement même, à regarder comme mon droit.

Malgré l’intérêt urgent et de chaque jour qu’il y avait pour mon établissement à venir demander à ce tribunal d’arrêter une concurrence préjudiciable, je fis (enter encore, et je veux le dire, deux démarches nouvellesauprès demes adversaires, pour éviter, au moyen d’un arbitrage, le scandale de ce nouveau procès. Ces propositions furent repoussées par mes adversaires, se croyant plus forts que jamais d’après le jugement qu’ils avaient obtenu.

Je viens donc soumettre aux lumières de ce Tribunal supérieur les motifs qui me donnent une opinion toute contraire et relever les erreurs défait que l’on rencontre presque à chaque ligne du jugement du Tribunal de commerce, pour répondre aux appréciations qu'il base sur ces erreurs.

Tout d’abord, le Tribunal me met à l’aise en me donnant du coup et définitivement trois

adversaires au lieu d’un. « reçoit Adrien

l'ournachon-Nadar jeune et compagnie opposants en la forme au jugement par défaut rendu contre eux.... » La question se trouve, grâce à la demande reconventionnelle introduite par la Compagnie de M. Adrien Tournachon , posée comme elle devait l’être. — Il s’agit en effet de savoir si MM. Jules Lefort, Lefébure-Wely et A. Tournachon ont le droit de s’appeler Nadar.

Mais avant de prendre le jugement dans l’ordre de ses paragraphes, il est peut-être de quelque intérêt de compléter les pièces justificatives du mémoire que l’on vient de lire.

L’honorable agréé de MM. A. Tournachon et Compagnie a cru pouvoir affirmer en pleine audience, dans sa plaidoirie, que le nom Nadar était partagé au collège entre M. Adrien Tournachon et moi. — Je ne voulus même pas répon-

dre à cette affirmation si positive, croyant alors une réponse inutile, mais aujourd’hui, après le jugement rendu, je viens dire simplement que j’ai fait mes études aux trois collèges de Versailles, Lyon et Bourbon à Paris. Que l’on trouve donc sur les états de ces trois collèges le nom de M Adrien Tournachon, qui n’a jamais été dans aucun collège...

Mais, va-t-on dire peut-être : collège, c’est pension, c’est école. Une bonne réponse une fois pour toutes et débarrassons ce premier point. On ne démentira peut-être plus cette lettre signée d’un nom honorable et connu, ni les autres attestations qui l’accompagnent.

« Mon cher Nadar,

« Tu me demandes pour éclairer le singulier et triste procès que tu soutiens contre ton frère et ses associés de rappeler, comme le plus ancien de tes amis, mes souvenirs sur le pseudonyme Nadar.

« Tu ne pouvais, en effet, mieux t’adresser qu’à moi qui fus ton parrain eu cette plaisanterie que tu as si vaillamment et heureusement fini par faire prendre au sérieux par le public.

« C’est moi qui en 1837 ou 38 — tu demeurais alors rue Saint-Jean-de-Beauvais et moi rue de la Harpe — m’avisai de changer, dans nos appellations familières, la désinence de ton nom et de transformer Tournaciion en Tournadar. Une fois là, l’élision ne se fit pas attendre et nos amis simplifièrent bientôt Tournadar en Nadar.

« Ton frère que j’avais vu tout petit enfant lors des relations de nos deux mères, était alors, si je ne me trompe, à Lyon, et je ne fis sa connaissance que quelques années après.

« Tu peux, je pense, appuyer mon témoignage, s’il était besoin, de celui de notre petit cercle de vieux amis de ce temps-là qui sont encore nos bons amis d’aujourd’hui : E. Labiche, Marc Michel, Albéric Second, Léon Noël (il n’y manquerait que ce pauvre Molé-Gentilhomme). Leur avis n’est pas plus douteux que le mien sur la propriété à toi bien personnelle d’un sobriquet dont tu es parvenu à te faire, par ton travail et ton activité que nous savons tous, un pseudonyme célèbre.

« Ceci dit, mon bon et vieux camarade, tout en appréciant le tort que cette usurpation de nom peut causer comme tu me l’écris, à tes intérêts et aux intérêts qui te sont confiés, je crois essentiellement que ton frère, si j’ai su le juger, doit regretter, comme toi, cette division entre vous, et que s’il était

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seul, il s'empresserait de te rendre la chose qui est à loi. Nous n’aurions, j’en suis sur, qu’à en appeler à lui-même sur le terrain de l’honnêteté et au souvenir de votre père, l’homme le plus probe que j’aie connu. i > n'J

« Tu ne dois donc voir, comme moi, dans cette regrettable affaire, que la conséquence d’une pression causée par des associés et qui pousse ton frère Adrien plus loin, bien plus loin qu’il n’irait de lui-même. Tâche donc, encore une fois, de lui faire accepter un arbitrage d’amis communs qui vous connaissent bien tous deux, qui soient bien au courant de vos détails d’intimité et qui puissent vous éviter à tous deux le chagrin et le scandale d’un procès entre frères.

(H« S’il accepte, je n’ai pas besoin de te dire que je suis à ta disposition en cela comme en tout.

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