DU GÉANT GAYA
Le temple deGaya, situé dans la province de Béhar, sur les rives de la rivière Mnha-Nady, est sans doute le plus fameux de tous ceux de l’Inde. Il s’y rend une foule immense de toutes les provinces. Les Brahmes et autres dévots, qui font le pèlerinage de Cassy (Benarez), pour se purifier dans ce lieu privilégié par les ablutions dans les eaux sacrées du Gange , ne manquent pas, après avoir fait leurs dévolions ordinaires, de se rendre de là à Gaya, pour opérer, par l’offrande mentionnée ci-après, la délivrance de leurs ancêtres des tourmens du Naraca ( enfer ) ; les présens apportés à ce temple par la multitude des dévots , sont la source d’un très-grand revenu qui excède de beaucoup celui du fameux temple de Jaggemai. Voici en abrégé ce que rapportent les légendes indiennes sur l’origine de ce lieu vénéré. Ce que je vais en dire
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est extrait du meme manuscrit de famille d’où j’ai tiré les récits précédens.
Sur la fin du troisième Y ougam , l’Ètre-Suprème daigna se manifester sur la terre sous la forme d’un géant du nom de Gaya, d’une taille démesurée , pour procurer sous cette forme le bien des hommes morts dans le péché. Il parut dans le Maha-Dessa ( aujourd’hui le Béhar). Ce géant n’avait reçu naissance de personne. Il n’avait ni parens ni généalogie. Il existait par lui-même. Il était d’une si grande taille que sa tête seule occupait deu xyodjanas et demi ( environ huit lieues d’étendue ). 11 habitait sur la rive occidentale de la rivière Maha-Nady. Sa tête tremblait sans cesse, et ce tremblement continuel faisait aussi trembler la terre, les dieux, les hommes, les montagnes, les mers, les fleuves, les arbres, les quadrupèdes , les oiseaux , en un mot toutes les créatures , et tout ce qui existe vivait dans une consternation continuelle.
Indfa lui-même ne se croyant plus en sûreté dans le Souargam, vint, accompagné de tous les dieux, trouver le géant, et lui mettant un pied sur la tête il lui dit : « D’où viens-tu i* qui es-tu ? et pourquoi trembles-
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» tu sans cesse P Fais attention que ce tremblement » jette l’épouvante partout; fais-le donc cesser, et je » t’accorderai telle faveur que tu pourras désirer. »
A ces paroles le géant poussant un cri horrible , dit à Indra d’une voix de tonnerre ; « Pense à te sauver » bien vite, toi et tes dieux qui composent ta suite, » si vous ne voulez pas éprouver les effets de mon » ressentiment, et garde tes faveurs pour ceux qui en » ont besoin ! »
Cette menace, ainsi que le ton dont elle fut prononcée, causèrent une telle terreur dans Indra et les dieux qui l’accompagnaient, qu’ils prirent aussitôt la fuite, et qu’on aperçoit encore sur leurs visages les marques de la terreur dont ils furent alors tous saisis.
Brahma vint ensuite, et chercha, par de bonnes manières et des paroles flatteuses, à engager le géant à faire cesser ce tremblement; mais au lieu de cela il ne fit que le redoubler. Brahma, saisi de crainte, n’osa plus rien dire , et se tint caché.
Siva vint après, accompagné de tout son cortège de démons. Le géant, en les voyant, jeta un tel cri que les démons épouvantés prirent tous la fuite , et allèrent
vi te se cacher. Siva, se voyant seul en présence du géant, fut saisi de frayeur, et se tenant devant lui dans une humble posture , il lui dit : « Seigneur géant ,
» ayez pitié de moi, et ne me faites pas de mal.
» Je promets d’être votre esclave durant toute ma » vie. »
Le géant apercevantSivadevantluid’unairhumble et consterné, en eut compassion, et lé renvoya sans lui (aire aucun mal.
Gaya continua de branler la tête, et de répandre partout la terreur; Krichna, le maître des Veikonta, ne secrnt pas lui-même en sûreté dans son séjour de délices, et dans la frayeur dont il était agité, il se disait à lui-même; « Que ferons-nous ? Que deviendrons-nous? » Où irons-nous ? Quels moyens employer pour dé- » truire un géant de cette force, qui jette partout » l’épouvante et la terreur ? »
Après bien des réflexions , il prit enfin la résolution de venir sur la terre lui faire une visite. 11 s’approcha de lui avec les marques du plus profond respect, et après s’être prosterné plusieurs fois en sa présence, il lui dit : « Je viens, seigneur géant , vous » demander la faveur de votre puissante protection.
» En même lems, si vous voulez bien le permettre, » je prendrai la liberté de vous faire quelques ques- » tions. »
« Qu’est- ce que tupeux avoir à me dire? répondit » le géant d’un air de dédain. Parle , je te permets » de m’adresser les questious que tu voudras. »
« Permettez-moi, seigneur, reprit Krichna , de vous » demander qui vous êtes , quel est votre nom , quel » est votre père, et pourquoi vous ne cessez de trem- » bler? »
« Je n’ai ni père, ni généalogie, répondit le géant. » J’existe par moi-même; je m’appelle Gaya. Si tu » désires connaître les dimensions de mon corps, les » voici. Mes pieds portent à l’endroit où le Gange » fait sa jonction avec la mer; mon nombril porte sur » la ville Pourpuchattma ( Jaggernat ), et ma tête » occupe cet espace-ci. Je suis l’Ètre-Suprême, et je » suis venu sur la terre pour opérer le salut des » hommes. Le lieu que j’habite actuellement sera dé » sormais le lieu par excellence, un lieu de vertu, »> qui portera mon nom. Toi et tous les autres dieux, » ferez ici votre demeure. Tel sont mes ordres, telle » est ma volonté. »
« Nous nous ferons, répondit Krichna , un devoir »
» de nous y conformer. »
« Je veux de plus , répondit le géant, qu’on trans- » porte dans ce lieu tout ce qu’il y a de biens et de » richesses dans le Souargam, et en particulier l’arbre » Calpa ; tu sais que cet arbre sacré 1 , planté au mi- » lieu du Souarga, ne meurt jamais, et qu’il suffit de » souhaiter quelque chose de lui pour l’obtenir sur- » le-champ. Ch bien, une de ses racines descendra en >> ce lieu, et y formera un second arbre.
» Si tu veux savoir maintenant la cause de mon » apparition sur la terre, la voici : j’ai été témoin des » tourraens horribles que les pécheurs endurent dans » le Naraca ( enfer ), j’en ai été touché, et j’ai voulu » les en délivrer* Voici ce que j’ai déterminé pour » cela, et les moyens qui conduiront à cette fin. Que » les dieux y fassent attention , et que les hommes » les mettent en; pratique.
» Quiconque offrira dans l’espace de terrain qu’oc- » cupe ma tête maintenant, une boule faite avec de la » farine de riz, du beurre liquéfié , du sucre brut, et » des bananes; à ses ancêtres défunts, obtiendra par » là leur délivrance de l’enfer. Cela est certain , et
» l’on ne doit pas former sur cela le moindre doute, » en faisant cette offrande, ou récitant la prière sui- » vante:
» Vous tous! qui du nombre de mes ancêtres, ' » expiez à présent par les tourmens du Naraca , les » péchés que vous avez commis, écoutez. Je fais » cette offrande pour soulager vos souffrances et vous » en délivrer. Vous tous, qui, morts par le sort des » armes, ou autrement, portez encore la peine due » à vos péchés, je fais cette offrande pour hâter votre » délivrance, et vous procurer un séjour de bonheur. » Vous tous enfin, qui, livrés au crime, êtes morts » dans le péché, et n’avez pas laissé de postérité » pour procurer votre, salut et votre délivrance, je » prends aujourd’hui leur place, et fais cette offrande » en votre nom. Puissiez-vous voir la fin de vos » peines et de vos tourmens !
» Ceux qui pratiqueront ce que je viens de dire , » dans le lieu et de la manière prescrits, obtiendront » sûrement la délivrance et le salut de leurs pères , » de leurs mères, de leurs ancêtres, et de tous ceux » pour lesquels ils s’intéresseront. S’il arrivait seu- » lement une fois que les dieux refusassent d’agréer
» cette offrande, ou missent obstacle aux fruits qu’elle » doit produire, je descendrai une seconde fois sur » la terre, et j’y jetterai partout, ainsi que je le fais » à présent , l’cpouvante et la terreur ; mais alors ce » seront surtout les dieux qui ressentiront les effets » de ma colère, et que j’accablerai de maux.
» Le fleuve Maha-Nady sur les bords duquel j’ai » fait ma demeure, sera aussi un lieu sacré, et ses » eaux auront la vertu d’effacer les péchés.
» Celui qui offrira un sacrifice pour les morts sur » la montagne noire que tu vois devant toi, obtiendra » par-là le pardon des péchés de son père, de sa » mère, et de tous ceux qu’il pourra lui-même avoir » comtnis.
» Enfin, parce que toi, Vichnou, tu es venu ici » ayant à la main ton arme appelée Ichacara, tu y » porteras à jamais le nom Goda-daty , ou distribu- » teur des biens.
» Voilà ce que j’avais à te révéler. Que les hommes »> le mettent en pratique afin de délivrer leurs parens »> du pouvoir du roi du Naraca. »