PILES A BICHROMATE DE POTASSE
La pile au bichromate de potasse, dont on a fait un fréquent usage depuis une quinzaine d'années, avait été imaginée, dans rorîgine, par M. Poggendorff, qui avait composé son liquide de la manière suivante :
Eau 18 parties.
Bichromate de potasse 3 »
Acide sulfarique 4 »
D'après ce savant, ce liquide substitué à l'acide azotique dans la pile de Bunsen, doit donner un effet aussi énergique que celui produit par celle*ci, et on a l'avantage, en l'employant, d'obtenir un alun de chrome dans la dissolution, après la réduction complète de l'acide chromique. En reprenant les résidus, on peut facilement, selon lui, reformer du bichromate de potasse sans perdre le sel de chrome.
Dans cette pile, l'action électro-chimique se produit d'une manière analogue à celle que l'on remarque dans la pile de Bunsen : l'hydrogène résultant de l'oxydation du zinc désoxyde l'acide chromique du bichromate pour former de l'eau ; mais en même temps il se produit une réaction secondaire tout à fait particulière à cette pile, dans laquelle le métal réduit dans Télectrolyse se trouve oxydé par l'oxygène de l'acide chromique et transformé en sesquioxyde de chrome (1). Celui-ci se trouvant
(1) Voir le mémoire de M. Favre, Comptes rendus de V Académie des Sdenees, t. LXfX, p. 86.
Fig. Sg.
alors en présence de Tacide sulfurique et du sulfate de potasse qui s'est formé pendant cette action, constitue un sulfate double de potasse et de chrome qui n'est autre qu'un alun de chrome (1), auquel se trouve associé, comme résidu, du sulfate de zinc et même du zinc dissous, en partie révivifié à l'éiat pulvérulent. Comme cette oxydation du chrome à Télectrode négative et sck sulfatation ultérieure entraînent un dégagement électrique en sens inverse de celui qui est transmis par l'action du couple, et que Toxydation du ehrome réduit, détourne une partie de Tôiygèûe de l'acide chremique qui aurait pu absorber l'hydrogène dégagé, il en résulte ime polarisfttioB énergique et un épuisement rapide du liquide qui rendent^ en dé- Gaîtive, cette pile très-peu constante. C'est pour éviter cet inconvénient
que M. Grenet, en 1856, avait établi pour cette pile un système de ventilation, au moyen de soufSets qui, en agitant le liquide autour des électrodes et en aérant celles-ci, nonnseulement empêchait le dépôt du chrome de se faire, mais encore détruisait par suite de l'action de l'air sur l'hydrogène naissant le peu de polarisation qui pouvait survenir du fail de ce gaz. Un pareil système, comme on le comprend aisément, n'était guère applicable dans la pratique, et, malgré la disposition ingénieuse que lui avait donnée M. Grenet, bn a préféré s'en tenir à la simple disposition de la pile primitive qui a été, du restci très-variée quant à la forme, et dont la fig. 58 représente le modèle le plus répandu.
La composition du liquide employé par M. Grenet était dans les proportions suivantes :
(1) C'est à la présence, dans la dissolution, de cet alun de chrome, qui est d*un noir violet, qu*est due celte teinte noire que Ton remarque dans le liquide de celle pile quand elle « été qtiel({uet temps en aetfon.
Eau 1000 grammes.
Bichromate de potasse 100 »
Acide sulfurique 300 >
Mais M. Delaurier croit que ces proportions ne sont pas rationnefles et qu'elles devraient être établies de la manière suivante :
Eau , . . . . 300 parties.
Bichromate de potasse 18 >
Acide sulfurique monohydraté .42 >
c II faut dit-il: 1® prendre les 18 parties de bichromate de potasse et les faire dissoudre à froid dans les 300 parties d'eau ; 3® ajouter ensaitc peu à peu les 42 parties d'acide sulfurique monohydraté. De cette manière on obtient un liquide qui attaque presque tous les métaux, principalement le fer et le zinc, sans dégagement de gaz, qui est peu coûteux et qui fournit un sel de chrome d'une grande valeur. »
Nous ne voyons pas trop où est la différence si grande que M. Delaurier constate entre la composition qu'il indique et celle de MM. Grenet et Poggendorff, car, si on rapporte toutes les valeurs à la proportion d'ean prise comme unité de volume, on trouve les chiffres suivants :
Liquide Liquide Liquide
Poggeodorff. €renel. DdaunVr.
Eau 1,00 . . . 1,00 . . . 1,00
Bichromate de potasse . . 0,17 ... 0,10 ... 0,09
Acide sulfurique 0,22 ... 0,1 G ... 0,21
D'après le général Konstantinoff qui a fait, en Russie, un grand usage de ces sortes de piles, on obtiendrait de cette manière l'électricité, à trois fois meilleur marché qu'avec les piles de Bunsen. Mais une chose assez curieuse qu'il a constatée, c'est que si Ton emploie du platine au lieu de de charbon pour l'électrode négative, le dégagement électrique est infiniment moins considérable, et la force de la pile notablement diminuée. La force électro-motrice de la pile h bichromate de potasse peut être représentée moyennement sur un circuit résistant par 11400 et la résistance de l'élément (moyen modèle) par 160 mètres de fil télégraphique de 4 millimètres de diamètre. C'est à peu près la même résistance que celle de l'élément Bunsen, mais la force électro-motrice est un peu supérieure, celle de ce dernier élément étant 11123. Toutefois l'énergie de cette pile déteiminée par les effets calorimétriques, est, comme on Ta vu, beaucoup moindre que celle de Télément Bunsen, puisque l'une est représentée par
Fig. fi9.
30^5 calories, alors que Tautre est exprimée par 46447 calories ; cela tient à ce que la pile au bi-cliromate de potasse se polarisant énergiquement, les mesures calorimétriques, qui exigent un certain temps pour être constatées, ne représentent pas son action au moment de la fermeture du courant ; d'ailleurs, les expériences calorimétriques sont effectuées avec un circuit extérieur relativement court.
Pile de M. Grenet. — L'application la plus importante que M. Grenet a faite de sa pile se rapporte aux opérations de cautérisation chirurgicale, telles que les pratiquent aujourd'hui MM. Amussat, Middeldorff et autres chirurgiens. Cette pile a en effet une puissance calorifique telle, qu'un groupe de trois éléments, disposés comme nous les représentons dans la fig. 59, peut produire les effets d'une pile de 12 ou 15 éléments Bunsen de moyenne grandeur, surtout quand la dissolution de bichromate de potasse est fraîchement faite, et que l'insufflation est convenablement conduite. Du reste, ces effets ne doivent pas surprendre, car tout le monde sait qu'un simple élément de Wollaston, au moment de son
immersion dans l'eau acidulée, peut rougir un fil d'une certaine dimension, et que la pile de Muncke, dans les premiers moments de son action, dégage une quantité d'électricité formidable.
D'ailleurs, il ne faut pas se méprendre sur les dimensions de la pile en question ; bien qu'elle ne représente à la vue qu'un cube de20centim. de côté tout au plus, sa surface oxydable de zinc est d'environ 7200 centimètres carres ; ce qui équivaut à un élément dont la plaque de zinc aurait GO centimètres dans les deux sens. L'appareil est, du reste, assez habilement combiné : les plaques de zinc, réunies trois à .trois par des brides de fer-blanc A, B, C, se trouvent séparées dans chaque élément par des lames de charbon qui les dépassent des deux côtés d'environ 3 centimètres, et qui sont également réunies deux à deux à Tune de leurs extrémités. Des bandes de caoutchouc durci séparent ensuite les éléments les uns des autres, et ces cléments se trouvent réunis en tension au moyen des brides A, B, C ellesmêmes, qui se trouvent découpées en conséquence. Le tout est encastré dans un bâti formé par quatre colonnes D, F, E, G de caoutchouc durci
TECfîXOLOGIE ÉLECTRIQUE.
montées sûr un socle de la même sabstance, Ix rintcrienr daqnel se trouve le récipient poiir Vair insufflé. Ce récipient est, à cet effet, percé de nombreux petits trous qui correspondent aux vides laissés entre les plaques tînc et charbon, et c'est par les tuyaux en caoutchouc durci H et I qne rinsufflation se fait. Enfin, le dessus de l'appareil est recouvert par une planche munie d'une poignée dans laquelle se trouvent fixées les colonnes du bâti, et à travers laquelle ressortent les deux tiges polaires K et L. C'est cet etisemblcy qui est, comme on le voit, très-facilement maniable, qu'on plonge, comme une pile de Muncke, dans le vase où se trouve la dissolution de bichromate de potasse.
PUe de M. Trouvé. — M. Trouvé a rendu la pile Grenet d'im
Fig. 60.
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beaucoup plus petit volume et d'un usage plus pratique en la constituant avec des plaques zinc et charbon toutàfait mobiles. Le contactde ces lames entre elles se trouve évité au moyen de jarretières en caoutchouc disposées sur les charbons, et les éléments sont serrés les uns contre les autres dans une espèce d'étrier en caoutchouc durci, dont la traverse supérieure constitue une sorte de poignée. La figure GO représente cette disposition
de pfle. On remarquera que les plaques de zinc du côté droit présentent en ayant, à leur partie snpérienre, un de leurs angles abattu ; c'est pour donner la facilité d*adapter aux charbons les pinces R',R',R' qui doivent les réunir métalliquement ans tiges destinées à en prendre la polarité pour la communiquer au pôle positif; il en est de même pour les lames de charbon du côté gauche à Tégard des lames de zinc. Cette pile est divisée sur la figure en deux éléments en tension, comprenant chacun quatre éléments en quantité ; c'est pourquoi Ton remarque deux plaques, à angles abattus, rnne à côté de Tautre, au milieu de la pile ; mais on peut la disposer de toute autre manière, puisque les contacts R,R' sont mobiles aussi bien qne les lames polaires. Toutes ces lames, d'ailleurs, sont échancrées à leur partie inférieure , afin de permettre à Tair insufflé par le tuyau T de pouvoir agir sur toute la masse du liquide de bas en haut. Il va sans dire que la pile ainsi disposée est plongée dans un seul vase contenant la solution de bichromate de potasse, et, malgré la communication des éléments entre eux par le liquide, leur efiet est assez énergique pour satisfaire aux opérations chirurgicales les plus longues et qui demandent Tintensité calorifique la plus intense.
Les avantages de cette pile, en dehors de la petitesse de ses dimensions et de sa disposition commode, sont :
i® De permettre de grouper les éléments dans Tordre qu6 Ton peut désirer pour faire varier le courant en quantité ou en tension ;
2^ De permettre d'amalgamer les zincs aussi souvent qu'il est nécessaire, ce qui rend la pile beaucoup plus constante dans ses efiTets ;
3® De permettre de retirer les contacts de la pile, quand on n'en fait pas usage, pour les mettre à Tabri de l'oxydation, ou tout au moins pour vérifier leur état de décapage ;
4^ De permettre le remplacement facile des zincs, sans nécessiter l'intervention d'aucun ouvrier.
Nous ajouterons encore que les deux joues N',N' deTétrier support, n'étant réunies à la lame de caoutchouc durci qui forme sa base que par des clavettes, peuvent être très-facilement démontées, et que Ton peut même se passer de l'insufflation, en agitant la pile dans son liquide excitateur, ce qui est très-facile au moyen de la poignée A.
Pile de SI. Chutanx — La pile au bichromate de potasse, quand elle n'est pas agitée par un courant d'air, ou par un mouvement communî-
que au liquide, se polarise, comme on Ta vu, assez promptement; et, par ce mot polarisation, il faut entendre surtout ici les réactions cbimi-
ques secondaires qui s^effec- '^ ' tuent au sein du liquide daus
le voisinage de rélectrode négative.
Pour rendre cet inconvénient moins préjudiciable, M. Chutaux a cherché à disposer les pîles à bichromate de manière à ce que le liquide fût sans cesse renouvelé et ne se trouvât en contact avec les lames polaires que par l'intermédiaire d'un corps poreux, imprégné constamment de ce liquide. 11 a obtenu effectivement, de cette manière, de très-bons résultats ; le dégagement électrique est devenu plus constant et pins régulier, les efflorescences et les sels grimpants se sont trouvés dans l'impossibilité de se produire, et les résidus provenant de l'action sur le zinc, au lieu de sursaturer le liquide excitateur et de diminuer sa force, comme cela a lieu dans la plupart des piles, se sont trouvés sans cesse éliminés ; aussi cette pile est-elle toujours d'une propreté extrême et d'un très-facile entretien.
Dans la disposition de M. Chutaux, que nous représentons lig. Gl, la solution du bichromate est en provision dans un grand flacon F^ qui est renversé dans un vase poreux, et celui-ci est appuyé sur une couche de charbon pulvérisé et de sable siliceux SC^ ou mieux de grès grossièrement
pulvérisé qui garnît entièrement la pile entre les deux électrodes polai- Tes. Celles-ci consistent toujours dans des lames zinc et charbon occupant les deux extrémités opposées d'un même diamètre du vase extérieur, mais le charbon est entonrc d'une certaine quantité de pulvérin ou de coke concassé C, afin de diminuer la résistance de la pile et d'unîfor miser la polarisation. Le zinc, disposa en barre massive et moulé de inanière à s'emboîter contre les parois du vase, est entouré de sable S ; en sorte qu'une moitié de l'élément est occupée par le zinc et le sable, et Vautre moitié parle charbon et le pulvérin. Enfin, une couche de sable recouvre le tout jusqu'à 2 centimètres environ des bords du vase. Un trou D, pratiqué k la partie inférieure de celui-ci et recouvert par une soucoupe renversée, permet aux liquides en excès de s'écouler, après avoir filtré à travers le sable. De cette manière, il se produit un courant liquide continu et incessant qui réalise les effets avantageux dont nous avons parlé en commençant.
Inutile de dire que ces éléments sont disposés dans des boîtes faites en conséquence, et que des récipients B, placés au-dessous de chacun de ces éléments, reçoivent les liquides qui ont produit leur action. Souvent M. Chutaux dispose les uns au-dessous des autres plusieurs rangs de ces éléments, et alors ceux du dessous servent de récipients à ceux du dessus; mais, comme les liquides, après leur filtration, sont un peu affaiblis, il est peut-être préférable, dans des applications importantes, de s'en tenir à une seule rangoe,ou à deux rangées tout au plus. Je dois dire, cependant, que pour les sonneries électriques j'ai pu sans inconvénient faire passer 4 fois de suite le même liquide à travers chaque élément de pile. Voici maintenant comment ces éléments se chargent. Au-dessus du trou pratiqué au fond du vase, on place la soucoupe renversée dont nous avons parlé, puis on divise provisoirement le vase en deux parties égales, au moyen d'une lame métallique un peu mince. On place dans l'un des compartiments ainsi déterminés la lame polaire de zinc, et dans l'autre la lame de charbon, puis on remplit de sable le compartiment où se trouve le zinc, et de charbon concassé le compartiment où se trouve le charbon ; on recouvre le tout d'une couche de 1 ou 2 centimètres de sable, et on verse la solution de bichromate jusqu'à ce que récoulement se fasse à It partie inférieure du vase. On replace Télément sur son étagère; on dispose au-dessus du sable le vase poreux, que Ton coiffe du flacon contenant le liquide, et l'élément se trouve ainsi chargé.
â64 TECHNOLOGIE ÉLECTRIQUE.
Dans une disposition l'écente, H. Chntanx a remplacé les flaeons ali* mentatenfs par des ballons en verre' dont la tufoulnre se trouve luttée herOiéttquement avec les vases poreux d'écoulement. Ces ballons sont ouverts par leur fond et peuvent être remplis de liquide, quand besoin ea est^ sans qu'on ait à les déranger. Les récipients eux-mômes ont été remplacés par une cuve en plomb, qui occupe tout Fespace laissé vid« dans la botte au-dessous des éléments, et qui peut contenir une beanconp plus grande quantité de liquide.
Enfin, dans une autre disposition qu'il destine aux télégraphes mili* toires, M< Chutauz emploie une petite caisse de guttarpercha, divisée eu 8 compartiments isolés, et organisés de manière à constituer 8 éléments dans le système que nous avons décrit précédemment. Ces éléments sont hermétiquement clos avec un couvercle en gutta-percha, et il n'en sort que les vases poreux d'alimentation dans lesquels on met le liquide eici* tateur. Ceux-ci tiennent d'ailleurs solidement sur le couvercle, et le tout est contenu, ainsi que la caisse en plomb servant de récipient, dans nne botte en fer-blanc, de 35 centimètres de longueur sur 30 de hauteur et 15 d'épaisseur^ qui peut être portée à dos d'homme, à l'aide de brassières et de courroies disposées en conséquence. Cette pile a une forée équivalente à celle que peuvent produire 15 éléments Marié-Davy à sulfate de mercure insoluble.
Le liquide de H. Chutaux diffère aussi de celui employé généralemeot dans ce genre de piles par l'addition d'une certaine quantité de bisulfate de mercure. L'addition de ce sel ne présente guère d'autres avantages que celui de maintenir amalgamés les zincs et d'amoindrir leur usure. Toutefois^ j'ai reconnu que cet avantage n'est réel que pour les piles à grande surface et à liquides libres, destinées à la production d'effets éle^ triques très-intenses. Pour les piles dont nous parlons, on peut en faire l'économie, car la force électro-motrice n'en est pas pour cela diminuée, ni la résistance du couple augmentée, et, comme les sels de mercure sont kès-chers, l'entretien de la pile devient, par suite de cette suppression, plus de moitié moins coûteuse. Quoi qu'il en soit, voici la composition da liquide de M. Chutaux:
Eau « . . 1500 grammes.
Bichromate de potasse . . . • 100 >
Bisulfate de mercure 50 >
Acidesuirurique(è66»). . ». 300 >
La force électro-motrice de cette pile^ au moment de sa charge, peut être représentée par 11848; elle est par conséquent à peu près deux fois plus forte que celle de Télément Daniell et la résistance est environ 500 mètres. Mais ces chiffres ne se maintiennent pas longtemps et la valeur moyenne de ces constantes, avec un circuit ouvert, peut être estimée à 11 400 et 600 mètres ; et, avec un circuit de 12 kilomètres, fermé pendant plusieurs jours, à 11038 et 600 mètres. Grâce à l'écoulement continu du liquide excitateui' et surtout à la disposition des électrodes, cette pile est relativement assez constante sur des circuits résistants, et présente évidemment de grands avantages pratiques.
En admettant, en principe, que le liquide ne passe qu'une fois à travers la pile, ce qui est peut-être exagéré, car, en le faisant passer deux fois, je n^ai pas observé une diminution notable dans la valeur des constantes^ il devient facile de calculer le prix d'entretien de l'élément Chutaux. J'ai reconnu, en effet, par l'expérience, que la filtration du liquide à travers les vases poreux employés par cet industriel, absorbe de 24 à 27 centimètres cubes de liquide par jour, soit 820 centimètres par mois^ ou 10 litres environ par an et par élément. Si on considère que le prix du bichromate (en gros) revient à 1 fr. 60 c. le kilog., l'acide sulfurique à 0 fr. 16 c. le kilog., on voit que le prix du liquide dans les proportions indiquées par M. Chutaux revient à 0 fr. 19 c. pour un litre et demi, soit 0 fr. 13 c. par litre; de sorte que la dépense annuelle par élément ne s'élève qu'à 1 fr. 30 c. Si Ton ajoute à cette dépense la valeur du zinc détruit, qui est, en raison de sa petite surface, moins forte que dans la pile Daniell et que nous porterons à 0 fr. 45 c, on arrive à une dépense totale de 1 fr. 75 c. par élément, c'est-à-dire à un prix d'entretien moindre que celui d'un élément Daniell, et l'on a l'avantage d'avoir une pile d'une force électro-motrice à peu près double de celle de celui-ci, d'une résistance moitié moindre, qui ne fournit jamais d'efflorescences ni de sels grimpants, et qui est maintenue toujours dans un état satisfaisant de saturation et de propreté^ sans qu'on soit obligé de s'en occuper, puis* que le liquide emmagasiné dans les flacons peut alimenter la pile pendant au moins un mois^
Pour éviter l'inconvénient qui peut résulter de l'emploi d'un liquide^ préparé dans des proportions déterminées, et d'un transport toujours difficile, M. Chutaux a cherché à obtenir un sel solide de bichromate de potasse sulfaté dans des conditions telles, que pour préparer la solutiou
excitatrice, ou n'eût d'autre soin à prendre que de jeter dans de Tean une quantité assez grande de ce sel pour être en excès dans la solution. Il y est arrivé, jusqu'à un certain point, en faisant chauffer et évaporer presque à siccité un mélange à poids égaux d'eau, d'acide sulfurique et de bichromate de potasse, lequel mélange constitue une sorte d'acide chromique trës-concentré, allié à du sulfate acide de potasse. Pour cela, il chauffe jusqu'à ce que le mélange réduit à une consistance sirupeuse, présente une surface un peu gercée ; le refroidissement permet ensuite sa solidification, et, après être séché, il a l'apparence de bichromate de potasse un peu rougi ; il est d'ailleurs assez dur et se dissout un peu plus lentement que le bichromate ordinaire, à peu près comme le sulfate de cuivre, mais on peut hâter sa dissolution en employant de l'eau bouillante.
J'ai voulu m'assurer, au point de vue du dégagement électrique produit, de la valeur de cette solution, comparativement au liquide dont nous avons indiqué précédemment la composition (moins le bisulfate de mercure), et par rapport à une solution concentrée de bichromate de potasse. J'ai reconnu que, toutes choses égales d'ailleurs, le courant produit par le liquide acide préparé directement avait une intensité variant de 45 à 48®, tandis que celui que fournissait la nouvelle solution ne présentait plus qu'une intensité variant de 34 à 38°. Il est vrai qu'avec lasolutioude bichromate de potasse seule cette intensité n'était que de 8 à 10*".
On n'obtient donc pas avec ce nouveau liquide une force électrique tout à fait aussi grande (à 1/5 près) qu'avec le liquide préparé a4 hoc, mais le courant semble avoir une plus grande constance et surtout une plus grande durée d'action, avantage qui est surtout manifeste dans les piles à sable dont nous parlons. Cet effet se comprend d'ailleurs facilement, si l'on considère que la différence d'action que nous venons de constater, dépend surtout de la résistance intérieure du couple qui est naturellement moins grande avec une solution acidulée qu'avec une dis* solution saline. Or, cette plus grande résistance du nouveau liquide est d'autant moins apparente que la résistance de la pile est elle-même plus considérable, et avec la disposition de l'élément que nous venons de décrire , cette résistance est, comme nous l'avons vu, assez grande. En définitive, cette innovation est assez satisfaisante, car elle simplifie beaucoup le maniement de la pile, qui peut dès lors être alimentée comme les piles ordinaires de Daniell.
Pour les courants de grande iulensitc qu'il destine à la lumière électrique, aux mines et à la chirurgie, M. Chutaux a combiné deux autres dispositions de pile que nous allons maintenant décrire.
Dans l'une de ces dispositions représentée fig. G5, le vase de grès qui renferme le liquide porte, d'un côté un petit conduit D formant déversoir, qui vient s'emmancher à la partie supérieure du vase, et d'un autre côté
Fig. 6i.
un réservoir cylindrique I, également en grès, qui communique avec Tintérieur du vase à 4 centimètres environ du fond. Le tout est monté d'une seule pièce et réunit les conditions de solidité désirables. La lame polaire uégative est constituée pour l'élément simple par deux ou trois lames de charbon C, fixées sur uh couvercle en bois et plongeant continuellement dans le vase delà pile.
Comme dépareilles lames sont dispendieuses, M. Chutaux les compose avec des prismes de charbon juxta-posés, qu'il relie ensemble à leur partie supérieure par une enveloppe de plomb. Celle-ci ressort en dehors du couvercle et se trouve mise en rapport avec les lames de communication et les boutons d'attache des rhéophores. La lame positive est constituée
par deux plaques de ziuc fort épaisses Z (1 centimètre environ), placées entre les lames négatives et susceptibles d'être relevées assez facilement, quand la pile n'est pas en action (1). Â cet effet, ces plaques portent, à leur partie supérieure, une tige en fer étamé ou en cuivre qui glisse à travers un pont assez élevé, adapté au-dessus de la pile sur le couvercle de bois. Ce pont est en feuillard étamé et permet, à l'aide de goupilles et de trous pratiqués dans les tiges, de maintenir les zincs soulevés à telle hauteur qu'il convient.
Pour charger Tappareil^ on le remplit jusqu'au niveau de Torifice du syphon de déversement, avec le liquide excitateur, et on renverse sur le réservoir latéral un ballon rempli de ce même liquide, qui finit par prendre un certain niveau en n^port avec les pressions exercées de part et d'autres. L'excès du liquide se déverse par le syphon dans un vase B disposé à cet effet ; et, pour mettre la pile en activité, il suffit de laisser tomber les zincs qui, en déplaçant une certaine quantité de liquide, provoque un nouvel écoulement par le syphon. Or, c'est cette quantité de liquide déplacée à chaque chargement de la pile qui entretient la solution suffisamment concentrée et empêche le trop prompt épuisement de l'acide chromique.
Quand la pile se compose de plusieurs éléments, les couvercles en bois sont constitués par une seule et même planche placée au-dessus de tons les éléments et percée des ouvertures nécessaires pour le versement de^ liquides, la sortie des zincs et l'introduction des ballons alimentaires dans les réservoirs latéraux. Une pile de ce genre de 24 éléments peut fournir une lumière électrique assez brillante, qui ne revient à guère plus de 0 fr. 75 c. par heure (51).
La seconde disposition que H. Chutaux a donnée à ce genre de pile et que nous représentons fig. 63, a été faite en vue de prendre le moins de place possible, et d'être facilement transportable dans les applications qa'op peut en faire à la chirurgie et à la médecine. Cette fois, les éléments sont carrés et disposés dans une même caisse, et le tout est moule en gutta-percha. Afin de prendre le moins de place possible et d'éviter
(i) Dans cette pile, les Vases des deux éléments de la pile sont tournés en sens con'traire I afln qu'on puisse Voir le dispositif.
(9) Ohaque élément contient environ 5 litres de liquide, sa forée électro-motriee, un içolfiftpr^ ti, charge, est représentée par 11245 et sa résistance par id9 mètres.
remploi de goupilles pour arrêter les zincs hors la pile, les tiges J' qui soutiennent ceux-ci sont articulées et peuvent se renverser comme on le voit en J. De plus, elles sont toutes reliées entre elles par une traverse
Fig, 63,
uiii:<i
^ Il , . J ■ ^^Jr W W B?. W jP 1^ Jl -•
commune qui permet de charger et de décharger en même temps tous les éléments. Six éléments d'une pile ainsi construite, dont les dimensions sont : longueur 0™,30, largeur 0'",^0, hauteur 0",25 ont pu faire rougir et maintenir incandescents pendant un certain temps, une tresse de 6 fils de platine de 5 centimètres de longueur. Les accessoires qui entourent la pile Chutaux dans la fig. 63 ont pour
objet de la charger et de la décharger rapidement. S est le récipient contenant la solution de bichromate ; U un tube par lequel on souffle pour chasser le liquide du récipient dans la pile ; T un tuyau en caout-
Fig. Si.
chouc communiquant au réservoir de la pile ; enfin S le tube d'écoulement du liquide disposé, d'ailleurs, comme les tubes des flacons d'eau de Seltz. Pour charger, on place le récipient sur la boite RR, comme l'indique la figure ; pour décharger, on le place par terre au-dessous de la pile, et au lieu de souffler, on aspire Tair par le même tube U, le nivcaa s'établit en sens contraire et l'excès du liquide se déverse dans le bocal B de la même manière que dans la pile primitive.
Les figures 64 et G5 représentent différentes dispositions de cette pile prises en vue d'augmenter la surface des lames polaires, ou de faire usage de diaphragmes poreux. La résistance de la pile avec ces dernières dispositions n'est, du reste, pas considérable et peut être estimée en moyenne à 150 mètres. C'est à peu près la même que celle des piles de Bunsen.
On a fait, pendant le siège de Paris, plusieurs essais de la pile Chu-
taux, concurremment avec la pile de Bunsen, pour obtenir de la lumière électrique, et voici les résultats qu'ont fourni les deux batteries composées chacune de 48 éléments, et mises chacune en activité pendant
deux heures.
Fig. 63.