CHAPITRE IV
$ 1%. — Pronoms personnels.
Si nous cherchons à comprendre comment le pronom a pu pénétrer dans le langage et prendre la place du substantif qu'il représente, il nous est aisé de concevoir que cette partie du discours est une création conventionnelle, un produit de la réflexion. En effet, la première opération du langage que nous puissions concevoir consiste à donner des noms aux objets qui tombent sous nos sens. Dans le langage écrit, alors que l'humanité en était à ce premier pas de l'intelligence qui veut fixer, par-un moyen graphique, ce qu'elle dit, ce qu'elle pense, le nom c'est l’image. Dans la langue et dans l'écriture, ces deux modes d’expression revenaient sans cesse avec une fatigante répétition; on n'a pas tardé sans doute à trouver une autre manière de s'exprimer, et cette forme nouvelle donna même une grande précision à la phrase. En effet, ces mots écrits ou prononcés, Orcham a construit, représentent, suivant la part que l’on prend au discours, toutes les nuances que les flexions personnelles viendront caractériser plus tard. La personnalité, si chère dans son expression première, était tout entière dans l’homme qui parlait, et, pour la caractériser par le pronom fléchi 7e où mot, il a fallu que la langue fit un pas. L'écriture a dù rester longtemps en
arrière encore, et a continué à à représenter par les objets eux-mêmes ce que la langue exprimait da par des pronoms: 1l en à été ainsi dans tous les idiomes.
Cependant ce pronom n'étant plus lobjet, n'étant plus son image,
ne pouvait être qu'une flexion. Dès lors, pour qu'on ait pu la traduire, il a fallu que l'écriture füt déjà sortie de‘son premier état pour exprimer les idées, non plus par des symboles, mais par des sons. Aussi, dans les écritures purement figuratives, le pronom n'existe pas; il n’y a pas, en effet, d'autre image que celle de l'objet lui-même qui puisse faire comprendre cet objet. Dans les écritures plus avancées, lorsque l'élément phonétique a fait un pas, le pronom apparaît. En égyptien, dl s'exprime par des caractères phonétiques; un seul cependant paraît faire exception, c’est le pronom de la première personne. L'écriture égyptienne nous montre, en effet, ce pronom sous différentes formes, qu'il est peut-être bon de rappeler ici. Si la personne qui parle est un dieu, une déesse ou un simple mortel, le pronom s'exprime par une image de la personne qui indique sa nature et le rang qu'elle occupe dans le monde; son rôle se caractérise par une flexion; nous avons ainsi :
Î «moi Dieu.» Y$ “moi homme.» D 4) pp”)
$ * MOI OI. » J «moi femme.»
pp”) ep”)
Les autres pronoms n’ont pas de déterminatifs, ils s'expriment seulement par la flexion; dans certains textes même, l’image de la première personne a disparu, et il ne reste plus que la flexion.
L'écriture anarienne a dû suivre la même voie, et je ne doute pas qu'à l'origine l'expression idéographique ne soit restée, pendant un temps plus ou moins long, l'apanage de la première personne. Ces formes qui vont cacher, dans une expression commune, l’homme qui commande et l’homme qui obéit, ont dàù nécessairement répugner pendant longtemps à ceux qui, dans ces temps reculés, réalisèrent les premiers le privilége de l'écriture. Aussi nous pourrons peut-être découvrir encore, dans l'écriture anarienne, des traces de ce que l'écriture égyp= tienne nous fait si bien comprendre.
Le pronom de la première personne a été remarqué dès l’origine des recherches. M. Botta lavait déjà indiqué lorsque Lôwenstern
essaya de l'articuler’. H était évidemment renfermé dans un groupe de trois caractères qui répondait au perse adam :
Par E
Lôwenstern le lisait déjà hanoukh en le comparant à lhébreu +34, au copte memphitique ZNOK, et surtout au saïdique zuK?. Depuis cette époque, le groupe qui devait le contenir n'a jamais été l'objet d'aucune équivoque. M. de Saulcy constatait également dans ses mémoires quil se reproduisait avec une forme constante toutes les fois qu'il fallait traduire le perse adam *; il suffisait, pour le faire définitivement accepter, que la valeur des signes qui le composaient fût déterminée; aussi, comme ces signes élaient tous des caractères syllabiques simples, on n'a pas tardé à être fixé sur son articulation et à le prononcer anaku, en justifiant toutes les analogies que Lüwenstern avait posées au début.
Ce pronom est done bien défini pour la forme et pour la lecture, il nous est assez indifférent, pour le moment du moins, que d’autres langues que les langues sémitiques, le copte et le berbère, aient un pronom personnel dont les articulations soient plus ou moins en harmonie avec celui qui nous occupe. Ge qu'il importe d'établir, c’est que sa lecture ne peut désormais soulever d'objections.
Cependant il restait encore, à l'égard de ce pronom, une difficulté à résoudre. On trouva en effet, dès les premières recherches, que ce pronom se présentait sous deux formes ‘, une forme pleine, si je puis m'exprimer ainsi, et une forme raccourcie, composée de deux caractères Ï =], et qui semblait être abrégé de la première.
Cette forme a causé de sérieux embarras, et nous ne serions pas arrivé à la comprendre si ce n’est que nous en avons cherché l'expli-
” Botta, Mémoire sur l'écriture cuneiforme * De Saulcy, Recherches sur l’ecriture cuassyrienne, p. Lo, extrait du Journal asia- néiforme assyrienne, p. 3, mém. autog. du tique, 1847-1848. 27 novembre 1849.
* Lôwenstern, Exposé des éléments cons- Rawlinson, Analysis of the Babylonian tituhifs du syslème de la troisième écriture text at Behistun, dans le Journal ofthe R. À. cunéiforme, p. 39, 1847. S. vol. XIV, part. 1, p. 19 (1851).
cation par le rapprochement des moyens graphiques propres aux éeritures figuratives. En eflet, nous avons constaté, dans l'écriture égyptienne, le point de départ de lexpression graphique du pronom, mais il n'est pas arrivé à l'expression purement phonétique sans intermédiaire. On trouve en effet que l’image hiéroglyphique qui représente la personne qui parle est souvent remplacée par le simple trait [1 ; que l'écriture hiératique égyptienne n'a même pas conservé —e-: Qu'est-il besoin de chercher dès lors une autre explication à da forme raccourcie de notre pronom Ï ={, si ce n'est que le premier signe | représente l'idéogramme de l’homme, dont nous connaissons déjà le rôle et la signification, et le second, le complément phonétique qui caractérise ce pronom ?
Les autres pronoms n'ont pas souffert de difficulté: ou bien on les a lus, et alors il n’y a pas eu d’équivoque possible; ou bien on ne les a pas encore trouvés dans les textes, et alors il faut attendre une heureuse rencontre pour en avoir la forme, bien qu'elle puisse être pressentie. Mais n'oublions pas que, si le pronom individualise un idiome particulier, 11 ne me paraît pas pouvoir aussi sûrement caractériser un groupe. Îl ne faut pas, dès lors, trop s'appuyer sur des ressemblances phonétiques qu'on peut établir entre des mots appartenant à des familles différentes; 11 n’y a là souvent que des rapports fortuits dont 1l
ne faut pas chercher la loi.
Le pronom de la seconde personne, sujet du verbe, atta, a été bien lu et bien défini par sir Henry Rawlinson, qui le rencontrait pour la première fois dans l'inscription de Bisitoun, où il correspond au perse l'uvm (col. 1v, 1. 37), et il a été également accepté par M. de Sauley et par tous ceux qui ont suivi ces études. La phrase, du reste, ne laïsse prise à aucune équivoque. Darius s'adresse à ceux qui régneront après lui, et linvocation est évidemment à la seconde personne :
FE el al ta. SANT , «iol ro1.»
(Bisit. 1. 101 el 105.)
M. Oppert en a trouvé le féminin sur un fragment du prisme de Sardanapale VF, encore inédit :
ES at - fr.
Le pronom de la troisième personne correspond, dans les textes trilingues, au perse hawv; sa forme a été également réoulièrement constatée par sir H. Rawlinson, qui en a signalé de nombreux exemples dans son Analyse de l'inscription de Bisitoun !; aussi son rôle n’est pas équivoque, et il nous est facile de le reconnaître dans les textes de Ninive où nous trouvons, dans les inscriptions de Sargon, par exemple, ce
ET ETES EM su. — U Mi = ta, lui Mita.»
(Botta, pl. 153,1, 8.)
passage :
Au féminin nous lisons dans les petites inscriptions médites de Sar-
us
danapale VI:
Le seul passage dans lequel on aurait pu rencontrer le pronom de la première personne au pluriel est très-endommagé dans l'inscription de Bisitoun, il traduit le perse vayam (col. 1, 1. 10). Sir Henry Rawlinson le lit :
rs PTT —<« ee a — ga = na (Bis. 1. 3.)
Cette forme ne saurait répondre évidemment à l’analogie que le sémitisme de la langue assyrienne permettait de concevoir; aussi M. Oppert?, en présence d’un texte mutilé et d'une forme mdécise, propose
ire DT DT
a — nah = ni.
de le lire
Quelque légère que soit cette rectification, et quelque séduisante
! Rawlinson, Analysis, etc. p. 43 et 82. LIL, p. 200. — Eléments de la grammaire $ RE A Ë , s * Expédition scientifique en Mésopotamie, assyrienne, p. 29, $ 80.