‹ Exposé des faits qui ont précédé et suivi la cession de PargaChapitre 2 sur 2 · EXPOSÉ · texte numérisé non relu

EXPOSÉ

Des faits qui ont précédé et»suivi la cession

DE PaRGA.

Le leriiloire de Parga fait partie de cette contrée de l'Epire que les Grecs appelaient Thesprotie. L'ancienne ville de Parga était placée à une heure de distance de la mer , tout près du village nommé Aià , sur la montagne qui domine le petit État des Parganiotes et le séparait des provinces d'Ali - Pacha. Les plus anciennes traditions de cette ville ne remontent qu'à l'année 1400. Il paraît cependant qu'elle a été fondée à une époque antérieure, et qu'elle dut son nom d^Vpargos à sa dépendance des despotes d'Argos amphilochique , qui en est très -peu éloignée. On n'y trouve pas de vestiges d'une haute antiquité. Les médailles qu'on y découvre quelquefois, appartiennent, pour la plus grande partie, au Bas -Empire, et entr'autres une inscription qui exprime un adieu funèbre à Philippe fils de Ménésarque.

Lorsque les hordes des Ottomans envahirent tempire grec, les Parganiotes quittèrent leur an-

cienne demeure pour se mettre à l'abri de toute insulte; et ils fondèrent sur la côte une petite ville à laquelle ils donsèrent encore le nom de Parga. Cette fondation cependant, si Ton s'en rapporte à la tradition des habiians, tire son origine d'une cause merveilleuse et divine. Un berirer cherchant une de ses chèvres qui s'était égarée , découvrit par hasard dans une grotte une image de la Sainte -Vierge. Il fit part aux autres de sa découverte. Tous les habitans précédés alors de leurs prêtres , se rendirent sur les lieux. Ils apportèrent dans la ville cette image sacrée; mais elle disparut bientôt , et retourna invisiblement et toute seule à sa première et humble retraite. Les Parganiotes crurent alors que c'était un signe par lequel Dieu leur montrait qu'il fallait s'établir sur le rocher dans le fond duquel se trouvait la grotte qui recelait dans son sein la sainte image. Ils obéirent à cette croyance, en construisant une église et bâtissant des maisons à l'entour. Et cette ima^e qui existait jusqu'à ces derniers temps dans le château, en était considérée comme le Palladium. On reconnaît aisément à ce récit l'imagination ou la sagesse des descendans de ces Grecs, qui ne fondaient jamais de villes et de colonies que d'après le conseil, et sous les auspices des oracles. Les ïm'cs ayant poussé leurs conquêtes dans la

(3) Macédoine, les empereurs d'Orient se trouvèrent hors d état de pouvoir défendre leurs provinces les plus éloignées. Le lion de Saint-Marc couvrait alors de ses ailes, presque toute la mer quis'étendjdes lagunes adriatiques jusques au détroit du Bosphore. LesParganiotes, restés sans secours, résolurent de se mettre sous la protection des Vénitiens. Ils envoyèrent quatre députés à Corfou, qui furent accueillis avec joie du capitaine et baile de l'île. C'est dans ses mains qu'ils prêtèrent le serment de fidélité à la république, le 21 mars 1401. Les privilèges que ce magistrat leur accorda furent ensuite confirmés le 9 août i447 1 V^^ ^^^ décret si^né du doge François Foscarini.

Les Ottomans s'étant rendus maîtres de toute cette partie éloignée de l'empire d'Orient, et les Parganiotes étant continuellement vexés par eux, leur ville même ayant été prise et brûlée en i 55q , les Vénitiens bâtirent dans l'année iS^i le château actuel. Ce château, qui a environ un mille de tour, fait partie de la ville qu'il domine. Il pose sur un promontoire , ou pour mieux dire sur un roc qui ressemble à un cône , et partage en deux la côte qui en cet endroit forme un demi-cercle à peu près d'une lieue et demie d'étendue. Les vagues de la mer viennent se briser de trois côtés contre ses flancs escarpés 3 et l'on découvre de son sommet

leè mor>tagne? qui bornent le territoire de Parga, uncpartiedela iricr Ionienne, l'île ctlesaiitdeLeucadc. Les îles de Paro et d'Antipa.-o, à lE. N. E. , n'en sont éloignées que de douze milles. Sur la pente de ce roc sont bâties des maisons qui semblent naître les unes des autres. L'église de la Sainte- Vierge domine sur le sommet de cet amphithéâtre. Sa forme donne lieu à la conjecture que c'est le même endroit appelé Torjne par Plutarque. Auguste s'y arrêta avec son armée, lorsqu'Antoine était encore à Actium. « Qu'j-a-t-il à craindre, dit alors Cléopâtre en se moquant, tandis que César est assis sur la massue ? » car la massue se dit en grec torjne. Apparemment ce nom fut donné à Parga à cause de sa figure. Le château du côté de la mer est défendu par la nature, puisque le rocher est taillé à pic , et du côté de terre il est défendu par une forte enceinte de murailles , sur laquelle est dressée une batterie de vingt ou trente pièces de moyen calibre. Aussi les habitans n'avaient d'autre crainte que celle d'un blocus. Cinquante hommes suffisaient pour défendre ce château.

Dans les années 1690, 1691, 1700, plusieurs villages, tels que ceux d'Aja, Seneza, Livadari, Zemo , Dombra, Gurca, Aelfichi, Tanari, furent réunis ;. 1 1 domination de Parga j et dans les traités de Carlowitz et de Passarowitz, signés entre la

(5) Porte ottomane et les Vénitiens , Parga n'a jamais été confondue avec les autres possessions du continent grec : les Vénitiens sont toujours restés les prolecteurs de Parga.

Ce territoire s'enfonce dans les terres. Il est terminé par une chaîne de montagnes élevées. Sa superficie est inégale et parsemée de mamelons et de plusieurs collines. 11 est arrosé par deux torrens qui prennent naissance dans l'intérieur des montagnes , et par des ruisseaux dont l'eau est excellente. Toutes ces sources, dans la saison des chaleurs, venaient au secours des habitans de Paxo , dont le sol est extrêmement aride, et donnaient le mouvement à des moulins qui servaient aussi à la nourriture des Paxinotes.

L'influence fécondante de ces eaux, et l'industrie des habitans ont rendu le territoire de Parga fertile , riant , productif. Les vignes , les oliviers, s'élevaient partout. Le vert pâle de ces derniers contrastait d'une manière pittoresque avec la couleur foncée des cyprès et des chênes touffus. Les citronniers et les orangers s'élançaient du milieu des jardins, et déployaient toute la vivacité de leur feuillage et de leurs fruits. Ils semblaient, comme par reconnaissance, embaumer de leur parfum délicieux l'air qui les caressait. Les produits de ces arbres formaient une des branches les plus

(6) lucratives du commerce des Parganiotes. Ils les transportaient sur leurs petites barques à Corfou , et jusqu'à Trieste; et c'est de ces ports qu'une espèce particulière de cédrat, prescrit aux Juifs par leurs lois religieuses, comme indispensable à la célébration de certaines lêtes, était portée nonseulement en Italie et en Allemagne, mais jusqu'au milieu des frimais de la Pologne et de la Russie.

Les grains du territoire ne suffisaient qu'à la moitié de la consommation annuelle; mais l'huile, le vin et les fruits étaient un objet d'exportation pour les Parganiotes. Ils cultivaient aussi le chanvre pour leur usage, et le tabac, dont ils avaient quelques fabriques qui jouissaient d'une grande réputation dans le Levant. Ces produits, joints à ceux de la navigation , de la chasse, et de la pêche , suffisaient aux besoins de la population.

Parga , sur cette côte de l'Epire, était comme le palmier dans le désert, comme une étoile brillante dans l'obscurité. Quel contraste pour les yeux d'un observateur, entre ce territoire et celui qui l'a voisine ! Dans l'un, tout croissait sous l'influence bienfaisante de la liberté'; dans l'autre, on ne voit plus que les traces d'un pouvoir qui détruit tout, de la tyrannie. Ces pays étaient jadis cultivés et habités. Ali s'en empara; les malheureux habitans furent ou massacres, ou transportés dans l'intérieur des

(7) terres. La plus grande partie, sans subsistance, sans habits, sans secours, périt de maladie et de désespoir. Les ronces et les épines couvrent ce sol, la désolation et la solitude y régnent. L'on ne voit plus que des tronpeaux j l'on n'entend plus que les chalumeaux des bergers, ou ces chansons plaintives par lesquelles ils rappellent les exploits des braves morts dans les batailles, et le sort affreux de leurs compagnons.

Parga y contemple le tableau de vSon état futur! Le climat de Parga est très -sain, car l'air y est extrêmement vif. Les hommes étaient robustes ; ils parvenaient à un âge très- avancé. Les femmes y brillaient par la fraîcheur et l'éclat de leur teint j elles paraissaient belles , même au milieu des beautés grecques. C'était un spectacle charmant de les voir , avec une simplicité digne des anciens temps , se diriger toutes en troupe chaque soir vers les fontaines publiques, et porter des vases remplis d'eau sur leurs têtes artistemeut couronnées de tresses entrelacées de rubans. Ainsi l'on aurait pu assez justement appliquer à Parga cette épithète que le divin Homère donne à Argos, et l'appeler Parga aux belles femmes. Le malheur a pesé sur vos têtes, votre beauté s'est fanée, ô fem:mes de Parga, mais vous conservez encore cette réputation de chasteté qui vous caractérisait. Vous

(8) n'êtes point séparées de vos enfans ni de vos époux , et ce n'est pas sur vous que les tyrans assouviront leur luxure, et souilleront le sang grec en le mêlant à celui des barbares !

La population était composée d'environ quatre mille âmes. Leurs mœurs , leur origine , leur langue et leur religion étaient grecques. Ils se rapprochaient bien plus , dans leurs usages et leurs costumes , du peuple de Corfou , que de celui de l'Epire. lis avaient même de commun avec le premier, certains idiotismes dans le langage. Cependant des plumes mercenaires ont voulu flétrir cette innocente population , et ont osé nous peindre les Parganiotes comme des hommes qui ne sont pas ^recy, mais des Albanais de la plus maui^aise espèce ^ des brigands et des ^voleurs de grands chemins.

ÎVous allons citer en leur faveur un témoignage positif, qui leur a été rendu par un écrivain assurément digne de foi, le lieutenant général Campbell, commandant les forces britanniques dans l'Adriatique. Voici ses paroles; elles sont transcrites de son instruction donnée à Corfou, le 1 1 mai i8i5, au lieutenant Bnilton, du 7* régiment, commandant la garnison dcParga. Les habitans de Parga sont des Albanais grecs extrêmement attachés à la liberté de leur petite commune. Ils sont habituellement ennemis des Turcs.

(9) C estun peuple énergique et indépendant^ quoiquen même - temps , docile et facile à goui^erner lorsqu'il est traité ai^ec libéralité et justice. Toute la population mâle sait manier les armes y §test habile à en faire usage (i).

Un protopapas sous la dépendance de l'évêque de Paramilhia , qui relève du patriarche de Constantinople , exerçait à Parga l'autorité spirituelle j niais lors que Paramithia fut subjuguée par Ali, l'église de Parga se déclara indépendante.

Lés Parganiotes étaient vaillans et hospitaliers : aussi un de leurs plus grands crimes aux yeux d'Ali-Pacha , était l'asyle qu'ils accordaient à ceux . qui échappaient à sa fureur , et surtout aux Sulliotes , dont les actions magnanimes , déjà connues^ ont pour l'honneur de notre siècle , retracé , tout ce que l'histoire de l'ancienne Sparte nous offre de plus propre à exciter l'admiration, mais de plus difficile à imiter.

(i) The InabitanÇ; of Parga are Albanian Greeks, extremely tenacious of their fredom , and of the liberty of their small comniunity, and habitually adverse to the dominion of the Turks. They are a spirited and indipendent people, though at the same time docile and easy of command, when treated liberally and justly : and ail the maie population are trained lo arms, and expert in the use of them.

Les soins de la guerre ne détournaient jamais les Parganiotes des travaux pacifiques de l'agriculture, €t même des lettres. 11 y avait parmi eux quelques personnes qui les cultivaient avec succès. Nous avons appris l'année dernière par les papiers publics, qu'un de leurs concitoyens, demeurant dans un pays étranger, fixa une rente annuelle pour l'établissement d'un institut d'éducation dans sa patrie. L'école publique de Corfou compte, entre ses professeurs les plus distingués, un citoyen de Parga, M. André Hydroménos. C'est à ce prêtre estimable par ses mœurs et par sa doctrine, que les Corfiotes sont redevables en grande partie du goût qui s'est répandu dans leur ville , pour la langue hellénique et la littérature classique.

Les Parganiotes, tantôt assaillis par des forces assez considérables, tantôt bloqués pendant une partie de l'année, conservèrent toujours, au prix de leur sang, et avec les efforts les plus généreux et les plus constans, la liberté de leur patrie, soit contre les Turcs en temps de guerre , soit contre les Albanais en temps de paix. Se glissant secrètement jusque dans l'intérieur des provinces de l'empire ottoman , ou se joignant ouvertement et les armes à la main aux autres Grecs sujets de la république de Venise, ils découvraient et déconcer-

talent les projets de rennemi , et ils se distinguaient parleurs exploits, même hors de leur territoire. Les historiens de Venise et de Corfou, les décrets de la république, les privilèges qu'elle a accordés aux Parganiotes en différentes époques, rendent autant de témoignages solennels de leur bravoure et de leur fidélité.

Liée à Corfou par des intérêts et des souvenirs réciproques, Parga était gouvernée par un noble de Corfou , nommé par le conseil de la noblesse de cette île. Les Parganiotes avaient aussi leur conseil, qui nommait les syndics, les intendansde santé, les inspecteurs des vivres et les autres agens municipaux. Ils jouissaient entre autres privilèges, dune exemption totale d'impôts de capitation, des droits de douane d'entrée et de sortie ; ils avaient la liberté de cultiver et de fabriquer le tabac. Dans les autres possessions de la république ils n'étaient assujettis quà la moitié des 'droits qui y étaient établis.

L'ancien édifice politique de la république de Venise s'écroula en 1797, et Parga suivit le sort des îles Ioniennes. Elles furent occupées par les Français, à qui cette nouvelleacquisition fut confirmée parle traité de Campo - Formio. L'année 1 798, lorsque la coalition fut formée entre l'Angleterre, la Russie et la Porte ottomane contre la France,

une escadre combinée s'empara des îles Ioniennes. Ali pacha de Janina , qui d'après les ordres du Grand-Seigneur, devait agir de concert, tourna ses armes contre les Français, qui occupaient alors les ci - devant possessions vénitiennes le long de la côte de l'Epire. Il s'empara de Butrinto , de Voniga et de Prevesa. Mais en chassant l'ennemi il aurait uniquement exécuté les ordres de son maître , tandis que son a me inquiète et cruelle nourrissait encore d'autres désirs. La ville de Prevesa fut pillée et brûlée, les habitans massacrés. Le jour suivant, pour ajouter à toutes ces horreurs, il fit conduire en sa présence trois cents Grecs , et d'une galerie qui avait échappé auxflammes, il donna ordre qu'on les égorgeât. C'est en vain que ces victimes tendent les bras en suppliant, le fer tombe sans pitié; et c'est sur ces têtes amoncelées que le barbare éleva le trophée de la victoire. Ceux qui eurent le malheur de survivre à leur patrie furent forcés d'abjurer leur sainte croyance, ou, tombés en partage aux soldats, ils traînent peut-être encore le reste de leurs jours dans le plus dur esclavage.

Les mains encore fumantes de sang. Ah marchait sur Parga. L'horrible sort de leurs frères enflamma le courage et accrut la prévoyance des habitans. Défendus par l'heureuse position de

C>3) leur pays , mais plus encore par l'amour de la libeité , de la religion , de la patrie, ils se décident à mourir pliuôt que de se soumettre. Ils refusent toutes les propositions d'Ali, aussi adroit que cruel; ils renvoient, de bon accord, à Corfou la garnison française ; ils se fortifient par l'alliance dos Sulliotes ; ils entament des négociations avec les amiraux russe et turc , qui étaient déjà arrivés à Zante, et soutenus surtout par les Russes, ils déjouent tous les projets et les intrigues d'Ali. Parga se soumet aux deux empires, et son sort est le même que celui des îles Ioniennes. Tous ces faits sont constatés par la correspondance du pacha et des Parganiotes. Nous allons citer quelques-unes de ces lettres (i).

De la part d'Ali-Pacha.

« Je vous annonce , Parganiotes, qu'après une bataille, je me suis emparé aujourd'hui de Prevesa. Je vous en donne la nouvelle. Vous êtes mes voisins. Point de guerre avec vous. Je veux seulement deux ou trois de vous autres pour con-

(i) Voyez l'Histoire grecque, de SuUi et de Carga, imprimée en deux petits vol. in-8% l'année 18 1 5, par V. Glyki, à Venise.

férer avec moi, et vous soumettre à mon souverain. Je vous accorderai l'espèce de gouvernement que vous voudrez : en cas contraire , sachez que j'aurai la guerre avec vous et le péché sera sur vos têtes. »

Prevesa, mardi soir, 13 octobre 1798.

De la part de Son Altesse Ali-Pacha.

» Je n'écris plus à vous autres Parganiotes, car je vous ai écrit, et vous n'avez pas voulu prêter l'oreille à mes paroles. Vous agissez avec orgueil; mais cet orgueil ne peut vous causer que des malheurs , quoique actuellement d'autres affaires m'occupent. Je ne souhaite pas votre ruine. Soyons voisins comme nous l'étions. Ma volonté n'est pas de vous détruire ni de vous envoyer des Turcs. Chassez seulement et tuez les Français qui se trouvent parmi vous. Je vous envoie le hassan efiéndi, qui vous communiquera le tout de rive voix. Rien d'autre. »

Prevesa, le 16 octobre 1798.

RÉPONSE DES Parganiotes.

« Très-Haut Ali-Pacha , nous te révérons; « Nous avons reçu tes deux lettrés et nous nous réjouissons de ta bonne santé. Ce n'est pas sans

( '5) difficulté que tu peux obtenir de nous la soumission que tu nous demandes, car des exemples trop clairs nous excitent tous à une raort libre et glorieuse plutôt que de plier sous l'infâme joug de la tyrannie. Tu nous écris de chasser et de tuer les Français. Voilà ce que nous ne pouvons pas effectuer , et même en le pouvant , nous ne voudrions pas le faire. Notre patrie se fait gloire de sa loyauté depuis quatre siècles; elle l'a souvent défendue au prix de sou sang. Comment pourrions-nous maintenant souiller sa gloire et sa réputation. Non, jamais. Il est en ton pouvoir de nous faire de nouveau des menaces injustes; mais les menaces ne sontpas dignes des grands-hommes, et d'ailleurs nous n'avons jamais connu la crainte, et nous sommes habitués à une guerre glorieuse pour les droits de la patrie. Nous sommes prêts. L'heure approche, et le vainqueur sera glorifié. Porte-toi bien. »

Parga, 16 octobre 1798.

Ordre du Très-Haut Ali-Pacha.

« Je n'écris rien autre à vous autres Parganiotes , sinon que le papier que vous m'avez envoyé est rempli d'ignorance et d'orgueil ,. et qu'il n'est pas prudent. Je vois que la sagesse n'est pas encore

( 'G) entrée dans vos têtes. Je vous le dis afin quevoUs veniez faire ce que Dieu commande j car ces affaires procèdent de Dieu, et non pas des hommes. Si vous voulez être mes voisins , faites ce que je vous écris ; en cas contraire , la colère de Dieu passera sur vous et le péché sera sur vos têtes , pour tout ce qui sûrement doit arriver. Le temps s'écoule, l'armée se rassemble , et l'avenir ne sera pas en mon pouvoir. Si vous voulez , rentrez en vous-mêmes. J'attends votre réponse avec le hassan effendi. »

Prevesa, 16 octobre.

Le traité slipulé à Constantinople , le 21 mars 1800, entre la Sublime-Porte et la Russie, sanctionné depuis par l'Angleterre et les autres puissances , éleva les Sept-Ues au rang de république. La Porte avait contribué le plus à celte expédition en ouvrant le passage de l'Euxin aux. Russes, en contribuant aux frais nécessaires de la guerre , en y ajoutant ses vaisseaux et ses troupes. Ainsi, il fallait lui accorder une compensation. Les possessions ex -vénitiennes du continent, Parga y comprise, lui furent cédées. Mais dans cette cession, l'on eut des égards pour les intérêts et les droits d'un peuple chrétien et civilisé , qui depuis plusieurs siècles éiait habitué à obéir aux

. ( -7 ) lois d'une puissance européenne. C'est pour cela que les articles VU! , IX , X de ce traité portent les dispositions suivantes.

Art. « VIII. Les places dePrevesa, Parga, Voniza et Butrinto, situées sur le continent et détachées de Venise, étant contiguës à l'Albanie , seront annexées sur le même pied avec leur dépendance et leur appanage aux États de la Sublime Porte, et lui apartiendront à l'avenir j mais tous les ^bilans de ces pays professantsans exception la religion chrétienne, les privilèges relatifs aucultereligieuxet à ladministralion de la justice qui sont en vigueur dans les principautés de Moldavie et de Valachie, où règne aussi la religion chrétienne, seront conservés aux habitans du même pays j ainsi les usages du pays relatifs aux procédures civiles et criminelles , à la nature des propriétés et àl' ordre des successions héréditaires, ne seront point changés. Il continuera à être défendu aux Mahométans d'ac quérir des propriétés dans ce pays, ou de s'y établir suivant ce qui est observé dans lesdites principautés de Valachie et de Moldavie. Mais comme ces pays appartiennent en entière propriété à l'empire ottoman , il aura le droit d'y établir un officier commandant, qui pourra absolument être un Mahbmétan ; et comme un i?rand nombre des sujets de la république des Sepl-lles unies

possèdent des propriétés dans lesdlts pays , la Sublime Porte promet dès ce moment de fixer le rang dudit officier , la nature et les droits de ses fonctions , aussi bien que sa résidence , Is tout au gré de ladite république. »

Art. IX. «La Sublime Portepromet que tout ce qui regarde le culte religieux des rayas ( sujets ) habitant le territoire susdit , sera dorénavant maintenu et observé de la même manière qu'il a été jusqu'à présent. Par conséquent ils auront l'entière faculté de rétablir leurs églises, d'en construire de nouvelles, de sonner les cloches sans le moindre empêchement. >»

Art. X. « Conformément aux sentimens généreux et bienfaisans de Sa Hautesse , à l'égard de ses sujets, et spécialement à cause du soin qu'il prend de contenter et satisfaire lesdits rayas, qui à présent pour la première fois deviennent les sujets de la Sublime Porte, il n'exigera seulement qu'un tribut très-modéré des rayas qui habitent Prevesa, Parga, Voniza et Butrinto, ainsi que leurs dépendances. A cet effet la Sublime Porte promet que Ton n'exigera d'eux rien de plus que ce qu'ils étaient accoutumés de payer àl'ex-républiquede Venise. »

En conséquence de ces mêmes dispositions, une constitution pour le gouvernement intérieur d»

ces lieux fut établie entre Abdulah Bey , au nom da GraDd-Seigneur , et M. André Gonemi , délégué de la république des Sept-Des. D'après de nouveaux arrangemens entre le ministère ottoman et le chargé d'affaires de cette même république à Constantinopîe, les Parganiotes consentirent, à recevoir un seul Turc , représentant le bey, dans la forteresse , et un corps de leurs propres citovens, destinés à la garder , fut mis sous ses ordres.

I>a guerre s'alluma en 1 806 , entre la Russie et la Porte. AU-Pacha, sous prétexte de prévenir les Russes, ordonne à son fils VeliJ^acha d'occuper Prevesa , Vomxa et Bulrinto, contre le sens du traité. Les possessions des Russes sont confisquées , des familles ottomanes s'y établis sent^ les chré liens sont exilés,; Abdulah-Bey, le représentant de la Porte, est lui-même chassé. Une armée de 20 mille hommes se dirige contre Parça. Les habilans font sortir alors d'un manière amicale l'oficier turc et demandent la protection de la Russie , qui sélait rendue garante de l'ordre des choses troublé par Ali. Un secours leur fut envoyé ^1) de

(i)Ce secours fut t«Uemeiil soatena par rantoritéruK qui dirigeait les affaires à cette ^peqoe à Gatian, que la •eul appareil en imposa à Àli-Packa, ao poim que le pe'

Corfou , composé de soldais de la république, de troupes albanaises-grecques et de quelques canonniers. Les Parganioles se préparèrent de nouveau à la défense avec cette même ardeur et cette môme fermeté qui ne faisaient qu'augmenter et irriter davantage l'opiniâtre férocité et l'esprit de vengecmce dont Ali était animé. Il échoua pour celte fois dans son projet.

Le traité de Tilsit livra en 1807 lei îles lonienes aux Français, et Ali tâcha alors d'obtenir par la corruption et l'intrigue ce qu'il n'avait pu gagner par la force. Vaines tentatives ! Quoiqu'il fut alors dans la pensée de Napoléon de cultiver l'amitié du pacha, nêanmo'ms le pai'illoji et les troupes françaises furent données en garantie à la nation généreuse et belliqueuse des Parganiotes. Le général commandant en chef Berthier, gouverneur général de Corfou (1), se chargea de les défendre contre tous leurs ennemis. Trois cents Français formèrent la garnison de Parga (2).

tit nombre des forces de la république, envoyées à Parga , forcèrent l'ennemi de se retirer et d'ajourner ses perfides projets contre les Parganiotes.

(1) Lettre du 10 septembre 1807.

(2) Il est bien constaté que les déterminations du général Berthier, en faveur des Parganiotes , ne furent

Toute l'Europe se souleva en i8i4 coiilre Napoléon. La Porte demeura seule en paix, avec l'empire français. Ali sut profiter de l'état de détresse et d'incertitude dans lequel se trouvait alors le général Douzelot , commandant à Corfou la division du Levant. Il s'empare d'un coup de main (^Âja, village placé dans la frontièr j , le 17 février 1814, vieux style. Les habitans sont réduits en esclavage ou massacrés. Quelques-uns furent assez heureux pour se sauver dans les îles ou pour s'enfermer dans le château de leurs amis les Parganiotes. Le village de Rupesa suivit le même sort. Un fort fut élevé à la hâte par Ali, sur une colline. 11 dirige aussitôt ses attaques contre le territoire français sans provocation et sans déclaration.

Dans ces attaques, la garnison de Parga crut ne devoir prendre aucune part, soit à cause des accords que Ion prétend avoir existé entre Ali et le commandant, colonel des chasseurs d'Orient, qui n'était pas français , mais arabe et soldat de fortune, soit, comme nous aimons à le croire, parce que la garnison ne se croyait pas en état

que les résultats des insinuations de cette niême autorité russe en remettant le gouvernement des îles à la France.

de résister à des forces si supérieures. Mais dans cette circonstance les Parganiotes déployèrent leur bravoure ordinaire. Leur poitrine soutint seule le choc des barbares, et le commandant des troupes d'Ali , qui était un de ses neveux les plus chéris, périt dans l'action. Sa tête fut la plus précieuse des dépouilles que les Parganiotes rapportèrent à leurs enfans, à leurs épouses. Ali, au contraire, lui éleva un monument sur le territoire qu'il venait d'occuper. Ce monument, exposé aux regards des Parganiotes , leur disait qu'il avait été élevé non pas à la gloire du guerrier tombé dans la bataille , mais pour leur rappeler sans cesse qu'un jour des flots de leur sang le baigneraient , afin d'apaiser les mânes du mort et la fureur de l'oncle.

Le Pacha continua ses démarches. 11 expédia ses émissaires, et, pour s'emparer de Parga, il mit en œuvre tous les moyens que lui fournissaient bon armée, sa puissance et sa riçjiesse. Déjà ses troupes nombreuses la cernaient de toutes part^ , déjà le tonnerre de la vengeance grondait sur la tête des Parganiotes ; leur prudence sut détourner la foudre qui allait éclater.

L'étoile brillante de Napoléon touchait à son déclin. Ils n'avaient plus rieti à espérer des Français dont le départ de Corfou s'approchait de

jour en jour. Les Anglais , maîtres des autres îles, avaient sommé la garnison de Parga de se rendre. Elle avait courageusement refusé toute proposition; mais elle était comme une branche séparée de son tronc. Il n'y avait plus d'espérance qu'elle pût résister, l'issue de la guerre n'était plus douteuse, le sceptre de l'empereur des Français allait être brisé, les Parganiotes avaient à craindre de devenir de jour en jour la proie de leur ennemi. Ils interceptent en même temps une correspondance secrète entre Ali et le commandant, et découvrent que cet étranger allait compromettre leur bonheur et la loyauté de la garnison. Le salut de la patrie est la suprême loi. Us entrent en négociation avec le commandant anglais à Paxo. Us lui envoient des députés. Les Anglais demandent des garanties, les Parganiotes demandent à leur tour d'être réunis aux îles Ioniennes. D'après l'autorisation du général Campbell, commandant en chef, l'on envoie deux frégates, la Bacchante oxXHavannah et un détachement devant Parga. Les Parganiotes obligent les Français à mettre bas les armes; et ils arborent le pavillon anglais.

A ce signal, le détachement débarque le :22 mars 1814. La garnison française composée de 45o soldais est renvoyée à Corfou, et les Parga-

niotes mettent entre les mains de leurs nouveaux protecteurs la place, 22 canons, 3 mortiers et des munitions de toute espèce. Aussitôt vme dépulation est envoyée au général Campbell. Elle prête le serment de fidélité à condition que le sort de Parga sera uni pour toujours à celui des lies Ioniennes (i) .• Cette condition fut acceptée, et les réponses furent les plus satifaisantes Le major Charles Gordon, commandant la garnison , promit aux liabitans un bonheur sans bornes sous l'égide britannique. Us jouirent en effet de ti ois ans de paix et de sûreté.

Le traité de Paris , du 5 mai 1 8 1 5 , entre la Russie et l'Angleterre, décida d^s îles Ioniennes. Parga n'y était pas nommée. Les habitans demandèrent des éclaircissemens au lieutenant général Thomas Maitland , haut commissaire. Ces éclaircissemens ne leur furent pas donnés. Les doutes et la cra,inte commencèrent à s'emparer de ces âmes qui s'étaient reposées jusqu'alors sur la conscience de leur propre courage, sur la sainteté de leurs droits, sur la confiance qu'ils avaient accordée à la foi anglaise. Hélas! dans ce délai , for d'Ali pénétra encore cette fois-ci les portes du Divan. Les intrigues furent nouées entre les

(1) Déclaration du 17-29 mars i8i4j

(.5) émissaires du Paclia, le ministère ottoman et l'ambassadeur anglais à Constantinoplc. La cession de Parga est stipulée.

Ali en reçoit la nouvelle, et il se hâte d'en donner la connaissance à M. Maitland. Son émissaire arrive à Corfou le i5 mars 1817, et annonce qu'un commissaire de la Porte était arrivé à Janina.

Un lieutenant et trente hommes formaient la garnison de Parga. La btavoure redoutée de ses habitans suffisait pour la mettre à l'abri de toute insulte étrangère; leur docilité aux lois suffisait pour maintenir l'ordre public clans l'intérieur. Mais pour cette fois il fallait imposer à un peuple courageux et réprimer les efforts de son noble désespoir. Le lendemain de l'arrivée du messager d'Ali , le général Maitland envoya à Parga le lieutenantcolonel de Bosset avec un renfort de trois cents soldats. On lui prescrit d'annoncer la cession de Par^a que la Grande-Bretagne venait de faire à la Sublime Porte, de refuser toute espèce de mémoire que les habitans voudraient présenter, leur sort étant définitivement décidé; de prêcher la patience et la soumission, eny ajoutant la menace que l'Angleterre abandonnerait les Parganiotes à leur triste destinée, s'ils tentaient de soutenir leurs droits par la voie des armes. En consé-

(26) quence, M. de Bosset annonça aux Parganiotes que l'on allait céder probablement leur patrie à la Porte ottomane (i) ; il ajouta aussi , au nom du général Mai tland, que l'on avait réglé auparavant de la meilleure manière possible , les affaires des habitans qui voudraient s'expatrier, et qu'on leur ferait accorder des dédommagemens pour les biens qu'ils seraient forcés d'abandonner.

A une si funeste nouvelle , les Parganiotes, frappés de consternation , eurent recours au général Maitland (2). « Quel ordre , disaient-ils , peut-on mettre à nos affaires? Quel dédommagement peut-on nous accorder capable de compenser la moindre partie de l'abandon de notre terre natale? de cette terre que nous avons arrosée tant de fois de notre sang afin de la conserver indépendante? Le congrès de Vienne n'a pas fait mention de Parga. Comment craindre que notre patrie soit livrée par ceux-là mêmes qu'elle a choisis pour ses protecteurs? Les Anglais qui, dans ces derniers temps , ont aboli la traite des nègres et ont délivré la chrétienté des pirates de l'Afrique, pourraientils condamnera l'esclavage quatre mille Européens qui se sont conservés toujours libres , et qui depuis

(i) Proclamation du 19 mars 1817.

(a) Mémoire du aa mars 1817.

(27 ) trois ans n'ont donné aux Anglais qwe des preuves d'attachement et de fidélité. » Ce misérable reste des malheureux Grecs, résolu à verser tout son sang pour la défense de sa patrie, de sa religion, de sa liberté, préférant la mort à la honte , à la lâcheté, aux chaînes, finissait par prier, les larmes aux yeux , sir Thomas Maitland de vouloir bien faire connaître leur détermination à son altesse royale le prince régent et de daigner l'appuyer par ses bons et paternels offices. Les malheureux! ils adressaient des supplications, et ils ignoraient encore que le sacrifice de leur pairie était consommé. Un traité , signé le i8 mars 1817 à Jannina, dans la capitale même de leur ennemi , entre les commissaires des deux nations, portait la cession deParga faite par la Grande-Bretagne à la Sublime Porte.

L'on peut dire franchement que dans ce traité l'on a mis de côté \a justice et Y utilité, qui sont pourtant les deux pivots sur lesquels tout accord politique doit tourner.

La Grande-Bretagne avait elle le droit de disposer du sort de Parga ? Non , car elle ne l'avait pas conquise. Les habitans s'étaient soumis sous condition. Les Anglais donc auraient pu laisser aux Parganiotes seuls le soin de leur propre défense , retirer de la place leur garnison , et seconder même

(28) si cela leur paraissait honorable, les Turcs dans les attaques. La domination des Anglais sur Parga a-t-elle été reconnue par ks autres puissances? Non. De quelle manière l'ont-ils cédée aux Turcs ? Si celte cession avait été approuvée par les autres puissances on pourrait à .peine la regarder comme légitime. La nature donne à tout peuple le droit de son indépendance. Les accords politiques qui fixent le sort des Etats ou trop faibles , ou trop petits pour faire valoir ce droit inviolable et sacré, ne sont qu'une usurpation. Les intérêts majeurs, l'harmonie et le bien général de la société politique peuvent peut-être faire excuser ou même rendre nécessaire cette usurpation. L'on devait donc réserver à toutes les puissances qui se partagèrent les dépouilles de l'empire de Napoléon, le soin de disposer du territoire de Parga. Nous ignorons quel est ce traité secret des cours de Constantinople et deLondj-es, qui décide du bonheur et de l'existence d'un peuple. Mais, quel qu'il soit, si la sainteté des devoirs des souverains envers leurs sujets , si les droits des nations entr'elles ne se mesurent pas sur la grandeur des Etats , ni sur le nombre des habitans, c'était bien au moins le cas de faire connaître aux Parganiotes* l'article secret, origine du traité secondaire de Janina et cauic de leur triste destinée.

(^9) D'un autre côté, quels droits pouvait exercer la Sublime Porte sur Parga ? Ceux peut-être qui lui étaient accordés par le traité de Constantinople du 21 mars 1800 (i). Mais ce traité n'a-til pas été anéanti par la Porte elle-menxe, en cédant la protection des îles à la France , aussi bien que par la Russie à Tilsit ? N'est-ce pas en conséquence de la violation de ce traité que l'Angleterre possède actuellement le boulevard de l'Adriatique et les îles Ioniennes ? U Angleterre , disent les apologistes de cette cession, était dans V alternative d'abandonner cette 'ville 3 ou de s'exposer à des hostilités avec la Porte j à risquer son immense commerce du Levant y ou du moins à être privée des vivres que la garnison de l'Epire reçoit de CorJ'ou (2). Quelle honte , ou quel misérable prétexte ! La paix exigeait-elle un pareil holocauste? Oui, la paix , celle que vos ancêtres reprochaient aux Piomains : Ubi desertum faciunt pacem appellant. « L'Angleterre n'est pas encore descendue au point de trembler devant les Turcs. Le passage des Dardanelles en 1807 , le bombardement

(1 ) Voyez les articles cités ci-dessus, page 17. (2) Articles insérés dans le Journal des Débats, et dans le Moniteur du 7 et du 8 août.

(3o) d'Alger en 1816 ont proclamé sa puissance, et le lion britannique se réveillerait à la moindre insulte faite à ses droits. 11 n'est pas un jour , un seul jour , où le Divan ne se réveille encore en tremblant de voir dans les eaux de Constantinople le pavillon qui s'y montra lorsque l'amiral Duckworth parut sous les murs du sérail des Sultans (i). » Que si la Porte réclamait l'exécution du traité uniquement à l'égard de Parga , dans ce cas , le pouvoir de la lui accorder n'était pas borné à la seule Angleterre, mais il était commun à l'autre puissance contractante, c'est-à-dire à la Russie. Toutefois les Parganiotes auraient été assez heureux si c»^ traité eût été exécuté (2). 11 restait encore une tâche honorable à remplir aux Anglais , à une nation si hère de sa liberté et de sa générosité , à l'émule de la gloire et des grandes actions des anciens Grecs; c'était d'améliorer le sort des malheureux descendans de ces mêmes Grecs , et de répandre quelque baume de consolation sur leurs plaies profondes , tout

(i) Voilà la réponse assez juste qu'un Grec , caché sous le nom de Phiiopatris Misotyrannides , vient de donner aux apologistes dans le numéro 5i du Courrier de c«tt« année.

(2) Voyez les articles déjà cités.

«n cédant Parga. Les Anglais auraient du la céder à condition que cette ville, aussi bien que les autres villes grecques de lEpire , jadis soumises aux Vénitiens , jouiraient de la franchise et des privilèges qui leur avaient été accordés par le traité du 20 mars 1800. La Porte y aurait consenti. Mais tant que Voniza , Prevesa, Butrinto, contre le sens exprès du traité, continuent d'être l'apanage de quelques familles turques ; tant que là où il ne devait y avoir que des Grecs libres dans l'exercice de leurs lois , de leur culte, il n'y a que des esclaves j tant que le pacha jouit impunément des propriétés usurpées aux insulaires dans le continent , Parga aurait dû rester entre les mains des Anglais, ou comme otage pour l'exécution du traité , ou comme compensation de son infraction. Voilà quant à la justice.

Quant à ce qui regarde l'utilité, nous sommef aussi obligés de faire quelques réflexions.

Des rapports indispensables existent entre les îles Ioniennes et le continent ottoman. C'est de ce continent qu'elles retirent toute espèce de bétail , et une partie de leur nourriture pendant l'année. Le pacha qui domine toute la chaîne des montagnes Acrocérauniennes , vis-à-vis de Corfou , ne connaissant d'autres lois que celles de son

propre caprice , n'étant pas rotenu par la fol des traités qui obligent les Etats réglés et constitués , rebelle aux ordres du souverain, est à l'abri de toute crainte au sein de ses montagnes , tandis qu'il peut causer aux îles beaucoup d'inquiétudes. C'est avec une grande justesse d'expression que l'on a appelé Parga Xœil et \ oreille de Corfou , et qu'on l'a considérée comme un ouvrage avancé de la garnison de cette dernière forteresse vers la frontière de la Turquie. Aussi elle a été l'objet de jalousies et d'efforts réciproques ; el la sage politique des puissances qui ont occupé les Sept-lles , et Corfou en particulier, leur a toujours conseillé de maintenirfermement leur juridiction surParga (i ).

(i) The forlress of Parga is considered as an appendage of the governement of the seven ionian islands, and more particularly as an outwork of the garrison of Corfu , towards the Turkish fronlicr. In conséquence of its situation on the main land of Grèce, its commanding position as a place of strenght , and the increased prépondérances, the possession of il would not fail to throw in to the hands of the Turks, and more particularly the visier Ali pasha of Joanina, whose pashalik surrounds it. It lias ever been an objf et of much jcaloiisy with those povvers, who hâve made many efforts to obtain a footing in Parga; and vice versa, for thèse same motives, it has been ccjually the wise policy of the powers occupyng

Une poignée d'hommes suffit pour la garder , et du côté de terre des milliers de soldats chercheraient en vain à la prendre de force. La possession de cette place équivaut à une armée entière, car elle peut servir toujours de point d'appui et de des"* cente aux Anglais ; elle est comme une vedette d'où ils peuvent , ou exercer leur influence sur la partie des états Ottomans la plus belliqueuse et la plus fortifiée par la nature, ou réprimer toute entreprise que les Turcs pourraient faire , même spontanément, contre les îles. La petite navigation qui se fait pendant l'hiver entre les canaux*, formes par les îles et le Continent, risque aussi d'être inquiétée dorénavant par les pirateries, et les avanies des Albanais. Il nous reste encore à ajouter que si l'opinion forme la partie la plus considérable de ia puissance de tout t^ouvernement, la cession de Parga donne und^gpande atteinte à cette force morale que l'Anglelerre aura peut-être un jour besoin d'exercer sur les Grecs.

•the seven island, and Corfu in particular, to maintain firmly their hold of thatforlress and its terrilory. — Instruclions from lieutenant- gênerai Campbell , commander of the forces in the loniatt isiands and the AdriatiCf etc, etc. , etc. , for lieutenant Bruitou çf t'he reyi^ m&nt, commanding at Parga.

Le corollaire de l'article (jui porte la cession de Parga était la destruction ou la mort de ses Jiabitans , car le Pachq , malgré la foi donnée , aurait renouvelé contre les liabitans les exemples réitérés d'horribles vengeances exercées sur les chrétiens de Prevesa , Vassiliona, Navilza, Gardiki, Aja, tombés en son pouvoir (i); ou plutôt les Parganiotes lui disputant pas à pas le territoire , il ne l'aurait occupé que jonché de cadavres. Aussi la nécessité suggéra d'ajouter à l'article préliminaire du traité de Jannina, les articles suivans :

« La Porte paiera la valeur des biens immeu- K blés de tous ceux des habitaus qui , après la <j la cession , ne voudront plus demeurer à » Parga, et fournira les frais nécessaires à leur » transport aux îles.

M Les Ccimmissaires se rendront à Parga pour «c prendre connaissance de tous ceux qui vou- « draient s'expatrier, et pour faire priser leurs » biens par des hommes honnêtes , dont une «c moitié choisie dans les iles , et l'autre moitié a sur le Continent.

« Le prix et les frais seront payés à V instant

(i) Voyez les voyagea de Pauquevillcj Holland'p; le Précis de Bellaire et autre»^

(55) » par le commissaire de la Porte, au commisx saire de la Grande-Bretagne.

* Au moment du départ des habitans , la place H sera remise. »

11 est remarquable que la stipulation de cette convention se passa de la même manière que s'il se fût agi de la vente de quelques troupeaux, ou de la propriété la plus vulgaire. Aucun traité préliminaire entre les deux cours ne fut cité. Les commissaires même ne firent point connaître par des actes publics , pas même aux victimes de cette convention, les autorités de qui ils tenaient leurs pleins pouvoirs.

L'imbécillité ou l'avarice est le partage ordinaire des fonctionnaires Turcs. Il est donc à présumer que Hamed Bey, commissaire de^la Porte, se prêta aisément à la volonté d'Ali. Hors de l'Alcoran point de salut. D'après celte sainte maxime, il préféra aisément ses intérêts et ceux de son puissant frère en Mahomet , à ceux des maudits Ghiaours. D'ailleurs ce n'était qu'une ombre qui devait agir pour les formes. C'est le pacha qui fut l'unique ressort de toute celte machine. C'est avec lui et non pas avec la Porte que les Anglais préférèrent de négocier , et de conclure toutes ces transactions.

Le nom du commissaire anglais J. Cartwright

( 36) se présente pour la première fols dans les annales de la diplomatie. Son début est bien honorable ! Cet homme, jadis négociant malheureux àConstantinople, obtint la place d'agent des affaires commerciales à Patras , ancienne résidence du fier Mouctar- pacha, fils d'Ali. Après les affaires de Parga, i! futnommé consul à Constanlinople. C'est là qu'il repose maintenant sur ses lauriers.

Lorsqu'on envoya M. Carlwright à Jann na, on lui adjoignit M. Parish. Cet autre commissaire avait été destiné à recevoir le prix des biens des Parganiotes.

Toute la sagesse anglaise n'est pas encore parvenue à connaître et à juger combien l'esprit d'Ali est fertile en ruses. Il s'amusa à bercer par des espérances, par des caresses ," par des distinctions , les commissaires, il intercepta leur correspondance, il les enchanta auprès de lui pendant deux mois.

Dans ces entrefaites, l'incertitude la plus cruelle agitait les Parganiotes. Les trav«!ux de l'agriculture furent suspendus ; les ateliers reslèrentfermés. Ceux qui tiraient de leurs bras la subsistance journalière étaient au comble de la misère. D'un autre coté le cruel pacha , qui se plaisait à réduire ses ennemis au désespoir, défendit l'exportation des grains. Les bateaux de Céphalonie et de Zâuthe , qui étaient chargés de blés à Prevesa, eurent la permission de

A -^7 / partir, ceux qui étaient destinés pour ParÊ;a reçurent ordre de mettre à terre leurs charoemens et de partir vides. Alors le chef de l'Ej^lise de Parga donna l'exemple de la piété évangélique ; il renonça à tous les émolumens de sa place en faveur des pauvres. Son exemple fut suivi j)ar les autres fonctionnaires. Les plus riclios citoyens firent une collecte. Ils envoyèrent à leurs propn s frais chercher des blés à Corfou , pour la nourriture des indigens. Chacun , quel que fût son sexe ou sonage, travailla à la construction des affûts, à la réparation des fortifications. Toutes ces mesures étaient commandées par la pkis sage des prévoyances. Le château d'Aja avait été renforcé par Ali avec des troupes et des munitions Des hommes déjà bannis de Parga pour leurs forfaits, se présentèrent aux frontières On chercha tantôt à séduire les Parganiotes, tantôt à les diviser par des soupçons, tantôt à les irriter contre les Anglais. Ali ne voulait qu'un prétexte pour se soustraire au paiement auquel il se voyait obligé. Il avait fondé son espoir sur le^troubles qu'il tentait d'exciter; c'était du sang, non de l'argent qu'il voulait verser.

Enfin les commissaires partent de Jannina. Ils s'avancent vers Parga , suivis d un nombreux cortège de Turcs , auxquels se joignirent tous les criminels bannjs de Parga et un corps de deux cents

cînquanie Albanais mahométans : la crainte de la peste qui désolait alors les provinces d'Ali, arrêta le cortège. La prévoyance de M. le commandant de Bossel suspendit sa marche. Les commissaires furent obligés de rester à Marganti, village à cinq milles de Parga^ pour observer les lois sanitaires. Cet officier appuya aussi et seconda les réclamations des habitans. Quarante primats lui présentèrent, le 28 mai iSi-j j un mémoire énergique.

Ils rappelaient leurs efforts généreux^ et leurs affreux malheurs. Ils demandaient que l'on défendit rentrée de ces criminels, qui avaient été déjà exclus par les lois, ou qui avaieqt, par la fuite, soustrait leurs têtes au glaive delà justice; ils demandaient aussi que l'on empêchât ou différât l'entrée des Turcs, afin de leur épargner la présence de leurs bourreaux. Les Parganioies , disaientils, ne craignent pas de se trouver en présence de nJlliers de Turcs , comme ennemis ; mais ils éprouvent la plus intolérable répugnance à les voir , même en petit nombre, sous le manteau de l'amitié qui cache les desseins féroces du tyran. Ils /missaient par dire que si leur demande était rejetée, ils cessaient d'être responsables des troubles et des maux infmis, qui causeraient les embiiches d'un côté , et le desespoir de l'autre.

Des mesures furent prises, et enlr'aulres , le

uoiiibre des hommes composant la suite du commissaire Turc fut réduit à 26 j l'on fixa le terme de 60 jours pour sa demeure , après lequel il devrait partir j aucun Turc n'entrerait qu'après le paiement des biens. Un secrétaire d'Ali , nommé Manthos, accompagna le cortège en qualité de commissaire des vivres. Cet homrae , Grec d'origine, extrêmement rusé , doué de beaucoup d'esprit, très- habile dans les intrigues, dirigeait toute cette machine. 11 tâcha de gagner les Parganiotes par les promesses les plus séduisantes; il leur conseillait de mettre toute leur confiance dans la générosité et dans la bienveillance du pacha. C'était avec bien du regret que le pacha voyait échapper celte proie; s'il avait pu s'en saisir il aurait épargné le paiement qu'on lui demandait ; peut-être dans son ambition prévoyait-il avec regret tout l'opprobre dont cette émigration allait le couvrir.

Les Parganiotes commencèrent d'abord , malgré les plus vives sollicitudes de la part des autorités anglaises , à refuser constamment de se présenter au commissaire Turc, même pour lui rendre les visites de bienséance. Ils ne voulaient avoir rien de commun avec les oppresseurs de leur patrie ; et les coffres de Hamed-Bey, qu'il avait apportés remplis de présens , restèrent fermés. Ils refusèrent

Qiissi de rien vendre aux Turcs pour quelque prïj. que ce fût. A peine un Turc se présentait à une boutique, que le propriétaire s'en allait. Le gouvernement eut besoin de recourir à la force pour procurer à ses hôtes les vivres nécessaire?. Le traité fut annoncé aux Parganiotes par les commissaires des deux nations , aussi bien que par le commandant de Bosset , au nom du colonel Stuard , faisant fonction de haut commissaire. Il leur ordonna robéfssance et la subordination la plus parfaite ; et il ajouta la menace d'un prompt châtiment contre ceux qui tenteraient de troubler l'ordre public ( i ).

On appella devant les commissaires les Par^ ganioies l'un après l'autre pour se décider. Que leur restait-il à faire ? Ils avaient jusqu'alors sauvé leur têtej mais tout espoir de salut fat banni de leur âme consternée , des que le glaive qui devait les fi apper était dirigé par cette même main qu'ils avaient mouillée de leurs larmes , et dont ils avaient invoqi.é le secours bienfaisant. Hommes et femmes, vieillards et enfans, pas un seul excepté, de vive voix et par écrit , même un sourd- muet avec les gestes les plus expressifs, se décidèrent

(i) Proclamations des 18 mai, et i8-3o juin 1817.

&il départ. Ils ne pouvaient plus mourir en citoyens , et ils préferaient l'c^xll à l'esclavage.

M. dt Bosset, parmi les plus probes citoyens en avait choisi 24, à qui il avait ordonné de la manière la plus sévère de déterminer la valeur de tous les biens suivant les règles de la plus stricte justice. Tous ces biens , excepté les maisons , furent évalués à la somme de deux millions de tallaris environ, et cette évaluation fut appuyée sur des contrats passés par-devant notaire, sur des actes des tribunaux, sur les calculs des rentes. On ne considéra pas même, pour eu aiiî^menter la valeur, la circoustance que les Parganioies étaient forcés de céder ces biens; ils furent pris comme s'ils les avaient vendus de leur libre consentement, en temps de paix, à leurs propres amis, à leurs parep.s,à ieurs concitoyens, avec le droit de réméré, que les lois du pays accordaient au vendeur pendant un ceitain espace de temps. L'on comptait oi,ooo oliviers et autres plantes, dont la valeur était déterminée à 200,000 livres sterling.

Tout homme qui«st un peu au fait de l'économie politique, doit reconnaître que 4000 individus à-peu-prcs (dans un territoire comme celui de Parga), devaient consommer annuellement pour une valeur au moins de 200 francs par tête. La rente annuelleestdonc 800 mille francs. Le capital

qui procure cette rente est par conséquent if> millions de francs. Ajoutez à cela que ce capital , transporté dans un endroit où tout coûte plus cher, doit éprouver, pour le possesseur, une grande diminution. Celte première estimation non compris les maisons, était même inférieure à la réalité. Cependant elle fut annuUée par le général Maitland, parce qu'elle parut trop excessive à Ali- Pacha.

D'après les réclamations du pacha , M. de Bosset fut rappelé, le i8 juillet 1817, comme s'étant montré trop partial pour les Parganiotes. Le colonel Patrik-Stuard lui fut substitué en qualité de commandant. I^e commissaire Cartwigth retourna à Patras, et sir Thomas Maitland quitta les îles Ioniennes.

Il fit un voyage dans l'Italie, et toutes les opérations furent suspendues pendant six mois. En attendant, les Turcs inquiétaient les Parganiotes. Manthos faisait de nouveaux efforts pour les diviser en factions ; tandis que son maître lâchait de les réduire au désespoir en retardant exj)rès le terme funeste de cette négociation, Néanmoins les Parganiotes, animés d'un même cœur et d'un même esprit , étaient fermes dans leur résolution.

Le bâton en main, comme les juifs au pas^^ge

(43) cle la mer rouge, étant prêts au départ, ils laissèrent celte année encore , leurs champs sans culture. La terre privée de ses productions semblait annoncer que déjà des barbares étrangers allaient l'occuper.

Sir Thomas Maitland, après quelques mois d'absence , revint à son poste vers la fin du mois d'octobre. D'après une invitation d'Ali , il se rendit de Corfou, à Prevesa. Le pacha alla à sa rencontre avec l'élite de son armée. M. Maitland était suivi par ses officiers de l'état-major, par des dames et des nobles anglais qui se trouvaient alors à Corfou Le pacha prodigua les honneurs dus au rang , à la naissance des hôtes , à la gloire du nom briianiquc , et surtout convenables à ses propres intérêts.

Telle est la vicissitude des choses humaines! Dans cette même contrée où la valeur immortelle de Don Juan d'Autriche anéantit l'orgueil des Turcs et brisa les chaînes de plusieurs milliers de chrétiens, trois siècles après, l'illustre représentant de la souveraine des mers venait faire des visites officieuses à un Turc pourconcerterpaisiblement de quelle manière il livrerait à l'esclavage des chrétiens magnanimes.

Le lieutenant- colonel James Maitland, neveu du haut commissaire , fut envoyé à Parga ; et par

de nouvelles notifications et proclamations , les Parganiotes furent pressés de mettre un terme à tout obstacle qui retardait malheureusement la cession de leur patrie, fixée d'une manière irrévocable (i).

M. James Maitland, commandant et commissaire en même temps, fut suivi de nouveaux agens. Les Parganiotes furent de rechef interrogés individuellement pour savoir s'ils voulaient rester ou partir. A toutes ces demandes il n'y eut qu'une réponse, le départ L'on ordonna en conséquence une nouvelle estimation des biens.

II était équitable que la partie intéressée nommât ses estimateurs j mais les Parganiotes furent exclus de ce droit sacré. En supposant même que leur propre intérêt eût été d'augmenter la valeur deleurs biens, il fallait s'tttendre qu'Ali-Pacha, de son côté, par la raison contraire, devait faire tout son possible pour la diminuer.

Les estimateurs envoyés par Ali-Pacha étaient clioisis parmi ses sujets; c'est-à-dire que c'étaient des hommes tremblans qui pliaient la tête sous ses ordres, pour ne pas la plier devant le bourreau. L'on dit même que le scrupuleux pacha, en les chargeant de cette commission, leur dit : Allez

(i) Proclamations des 20-23 mars, 21 avril, 20 mai.

et jugez d'après votre conscience. Soutenezvous bien {ju une plante d'olivier vaut huit piastres ^ (huit schelllngs). C'est au plus la moitié du prix ordinaire L'on dit même que ces estimateurs ne faisaient autre chose que d'écrire la quantité des arbres, et mesurer la surface des possessions.

Ils envoyaient de temps en temps à Jannina leurs notes , et le pacha y mettait le prix suivant son caprice.

En acceptant les experts nommés par Ali , sir Thomas Maitland en nomma d'autres de Corfou. Ceux-ci refusèrent une pareille commissionj mais il les força de l'accepier.

L'estimation de toutes les propriétés, des biens des églises, et des communes, fut ordonnée. Mais des discussions s'élevèrent de part et d'autre. Les Parganioles prétendaient que l'on devait y comprendre les édifices de la communauté, de môme que les biens des églises qui composaient à- peuprès la sixième partie de la valeur totale. En effet , ces d^rnièrer, élevées et dotéespar la piété de leurs ancêtres, devaient être considérées comme un héritage; car elles appartenaient à un certain nombre de familles qui y exerçaient le droit de patronage. Elles étaient susceptibles d'être l'objet d'une transaction civile . On pouvait librement les transmettre en dot, par testament, les vendre même,

( 4<3 ) sans qu'aucune aulorité civile ou ecclésiastique exerçât sur ces fonds le moindre droit. Obligés à éraigrer, les Parganiotes auraient du moins avec la valeur de ces mêmes fonds, élevé ailleurs de nouvelles églises. Les Turcs cependant refusèrent de reconnaître la légitimité de cette propriété. Qu'j-a-l-il de commun entre le Clirist et Mahomet? L'estimation fut suspendue.

Les Parganiotes eurent recours à. sir Thomas Maitiand. Il n'est pas une loi civile qui n'eût appuyé leurs réclamations. Sir Thomas, sans rien décider, partit pour Malte. Les Turcs refusèrent encore de priser les terres incultes,

On prétend que les estimateurs Corfiotes évaluèrent tous les biens, y compris les maisons, à deux millions trois cent mille tallaris. Cette va leur , quoique inférieure à la réalité, n'était cependantpas beaucoup au-dessous des précédentes. Mais au grand étonnement des Parganiotes, le prix ne fut porté qu'à un million 26,700 tallaris environ , c'est-à-dire, à la moitié de la juste valeur à-peuprès.

Quatre autres mois s'écoulèrent encore dans l'inaction,

C'était la stagnation des eaux marécageuses qui exhalent des vapeurs pestiférées. Toutes ces tergiversations ayant fait naître quelque espoir dans le

(47) cœur des Parganiotes , s'ils ne pouvaient croire qu'on leur conserverait leur patrie, au moins supposaient-ils que leur départ serait retardé . Us ne doutaient plus que le dernier prix de un million 35,700 tallaris était le dernier qui serait fixé pour leurs propriétés, et qu'ils devaient l'emporter avec eux; et ils comptaient sur le délai nécessaire à l'expatria-*' lion d'une population entière. Ils ensemencèrent donc leurs terres. Hamedbey , qui ne devait rester que soixante jours à Parga, y était depuis deux ans. Le carnaval arriva, et les Parganiotes cherchèrent à tromper leur douleur par la joie.

Mais que cette joie était triste et terrible! Le$ Parganiotes chantaient, il est vrai, en s'accompagnantde leurs lyres ; mais c'étaient des hymnes du Thessalien Riga , que la politique européenne a immolé, victime de son amour pour la liberté de la Grèce; ou bien l'on entendait, pourla première fois, des couplets composés exprès , et analogues à la circonstance, v Allons , marchons, Grecs , c< chantaient-ils , sur l'air de la chanson marseil-» i< laise, prenons les armes. Que le sang turc coule « sous nos pieds. » Et puis ils chantaient : « Notre «f épéegit sur la terre comme la foudre éteinte. O « mer ! recèle nous libres dans ton sein , puisque la « terre est le partage de la servitude. Mais , nous «f t'en prions, quêtes vagues amères ne roulent pas

(48) « nos cadavres près des vaisseaux anglais. Ils les « vendraient à nos ennemis insolens.

« Verts lanrieis , répétaient les femmes, roses « vermeilles , vous ne serez plus l'ornement de nos « têtes; oiseaux de ces bocages, ruisseaux et zé- « pliirs, vous n'entendrez plus le son de nos voix. *t( Les ornemens et les chants ne conviennent pas à « ceux qui abandonnent le sol natal. ^ Et les vieillards , en rappelant les actions de Liisca , intrépide Epirote, finissaient : « Liasca u'a pas obéi au paît cha , n'a pas plié devant le visir. Li;tsca avait « pour pacha son fusil, et pour visir son épée. Et « nous aussi nous t'imiterons , ô Liasca; nous irons « seuls comme des lions errans sur les monta^ « gnes. » ,

Voilà ce que les Turcs entendaient de toutes parts. Ces Turcs que les habitans, liés parles plus horribles imprécations, n'approchaient jamais.

Pendant ce repos momentané, semblable à celui qui précède l'orage, le secrétaire d'Ali, l'astucieux Manthos , répétait souvent d'un ton moqueur et mystique, aux Parganiotes, les mots six six. Enfin l'explication de l'énigme ne tarda pas à leur être donnée.

Monsieur Maitland revint dans les îles. 11 jugea que les Parganiotes avaient travaillé pour que la véritable valeur de leurs biens fût augmentée. Ce^

(49) penclanl ce n'était pas eux qui les avaient estimés. Il trouva qu'il était impossible de combiner les diOrérentcs circonstances, et après avo'iT profondément et mûrement délibéré j annuUant l'estimalion faite par ceux-là mêmes qu'il avait honorés de sa confiance, afin de s'en tenir à un juste rniîitu^ Jngeetparîie, ilen lixa leprixàlasommede 1 5o,qoo livres sterling, ou 66666G tallaris (mot de l'énigma). Il ajouta aussi que le gouvernement britannique, bien indifférent sur leur propre émigration (que de fois l'on a répliqué ces mots aux Parganiotes!) , n'entendait pas supporter les frais extraordinaires ( I ).

On s'étonnera sûrement de cet embarras continuel, de l'instabilité et de la dureté de ces mesures ; mais nous allons en expliquer la véritable cause. AU avait, dès le commencement des négociations, consenti à dédommager les Parganiotes, mais non avec de l'argent. Les forêts de l'Albanie offrent des bois propres à la construction, même pour les vaisseaux de premier rang. Ces bois avaient servi autrefois pour les arsenaux de Toulon. Les années précédentes on en avait envoyé une certaine quantité à Malte. Il devait donc permettre une coupe de bois aux An-

(i) Proclamation du 4 mai 1819.

glais. Les Anglais voulaient se procurer des bois de construction des forêtsde l'Istriej maisaulieu d'envoyer l'argent chez l'étranger, ils auraient préféré d'en payer le prix aux Parganiotes dans les îles Ioniennes , et le pacha aussi était bien aise de changer ses arbres sauvages en autant d'orangers et d'oliviers. Un employé de l'amirauté vint en Albanie et fit l'inspection des forets ; mais soit qu'il les trouvât épuisées, soit que le transport fût trop coûteux, soit enfin par d'autres raisons inconnues , la négociation tomba. Mais le traité était signé : l'on avait promis aux Parganiotes le prix de leurs biens : le pacha ne pouvait se résoudre à donner de l'argent à la place du bois : il fallut alors avoir des ménagemens pour lui , et tous ces ménagemens retombèrent à la charge des Parganiotes.

Voilà de quelle manière le gouvernement britannique essaya d'obtenir une ample indemnité pour les Parganiotes , et porta l'évaluation de leurs possessions aune somme si haute, qu Ali- Pacha aurait été obligé d'j renoncer sans l'espèce d' obstination fanatique qùil y a mis (i).

(i) Ces mots sont tirés des articles insérés dans le Moniteur et dans le Journal des Débats des 7 et 8 août, par les apologistes de la cession.

De nouvelles tentatives furent faites pour per suader aux habilans de se soumettre à Ali j et, dans le cas contraire, on leur promit, par une autre proclamation , de leur fournir tous les transports par philantropie. En les traitant si cruellement , on mettait sur le compte de la philantropie ce qui était un article solennel du traité, confirme plusieurs fois par les proclamations des Ottomans et des Anglais.

Le 1 4 mars , M. Maitland se rendit à Butrinto. ( Cette forteresse était aussi une dépendance de Cor fou. Elle fut occupée impunément par Ali. ) Il eut ïlne entrevue avec le pachasur le même lieu oùÉnée rencontra Andromaque. Mais ce n'esipas le pinceau pathétique de Virgile qu'il nous faut pour décrire celte entrevue. Là où les restes des Trojens, au milieu même des Grecs leurs ennemis, avaient trouvé un asyle et renouvelé les plus chers souvenirs de leur patrie , près du faux Scamandre et du petit llium, des barbares et des étrangers arrêtèrent d'arracher de leurs foyers , de leurs autels, les descendans de ces Grec^.

M. Gobins, nouveau commandant de Parga, accompagna à Bulrinto le haut commissaire. Le jour suivant il fut de retour. Une frégate portant cent cinquante soldats louvoie devant Parga. L'arrivé»

'des Anglais n'est désormais que l'annonGe de nouveaux désastres.

Un article seul du traité avait été conservé dans son intégrité, c'est celui qui déclare que Parga ne sera remise qu'après le départ de ses habitans. Tout d'un coup , le commandant leur annonce de vive voix que, d'après l'accord qui venait d'être fait entre le haut commissaire et Ali-Pacha, une partie des troupes de ce dernier allait entrer dans le territoire de Parga. A cette terrible nouvelle des sentimens contraires agitent les primats de la ville et la population tout entière. Ils demandent un délai de peu de jours afin d'envoyer une députation à sir Thomas Maiiland.

Ecoutons maintenant ces malheureux parler euxmêmes; écoutons ces braves qui faisaient retentir les montagnes de la Thesprotie de leurs cris guerriers, adresser des supplications (i) : «Excellence, des raisons politiques ont poussé les Parganiotes à ce dernier malheur d'être livrés aux Turcs par les protecteurs qu'ils ont eux-mêmes appelés. Des conventions néanmoins ont été signées. On s'est engagé à payer à ceux qui ne voudraient plus dcmenrer dans leur patrie la juste valeur de leurs biens , et de ne permettre aux Turcs d'entrer ■■ ■ <

(i) Mémoire du i5 mars 1819.

dansParga , qu'après le départ des habitons. Ceuxci se sont soumis aveuglément à toutes ces conventions, ils se sont mêmes plies à accepter le prix mesquin qu'on prétend leur accorder; ils étaient prêts à partir. En attendant, on leur annonce, de la part du gouvernement anglais, que les troupes d'Ali-Pacha vont entrer dans la ville. Celte funeste annonce trouble l'esprit de tous les Parganiotes. Les voilà au dernier d3gré du désespoir , puisqu'ils louchent au moment de voir, de leurs propres yeux, dans le sein de leur patrie, leurs ennemis cruels et insidieux, quoiqu'ils aient préféré l'exil à cet odieux spectacle. Puisque les Parganiotes sont enfin décidés au départ, ils implorent la miséricorde de votre Excellence. Qu'en père affectionné elle ait pitié de ce peuple, hommes, femmes , et enfans; qu'elle empêche l'entrée des Turcs jusqu* notre départ; et que ce départ soit effectué le plus tôt possible , comme il semblerabou à votre Excellence, pourvu qu'il le soit avant l'arrivée des Turcs. »

E se non piangi, di cht pianger suoli?

La réponse de son Excellence fut qu'il changeait d'avis, et qu'il empêcherait l'entrée des Turcs jusqu'au paiement des fonds. Les députés s'en retournèrent.

Bientôt après une proclamation du haut com-

Jiiissaire, du 9 avril 181 5, annonce Quoi?

l'entrée des troupes d'Ali dans le territoire de Parga. Malgré cela, on promet encore protection aux habitans, et on les exhorte à ne pas abandonner leurs demeures jusqu'à ce que la convention soit complètement exécutée. On promet cependant des transports pour tous ceux qui voudraient s'expatrier tout de suite.

Trois jours après, sir Frédéric Adams, commandant en chef ie& troupes britanniques dans les îles Ioniennes , arrive à Parga. 11 appelle les primats. 11 tâche de leur persuader que s'ils ne veulent pas permettre l'entrée des Turcs dans le château , ils consentent au moins à les laisser avancer en-deçà de la frontière, à peu de distance delà ville, vers le monastère de la Sainte-Vierge des Blachernes; et cela, jusqu'à l'époque dupaiement. " Nous ne pouvons, et nevoulonsy consentir, répondirentles primats, trop dégoûtés de ces manœuvres. Toutes les flottes de l'Anglettrre peuvent se présenter menaçantes devant notre pairie; mais un pas des Turcs sur notre territoire est un signal de mort. Ils n'ont jamais osé le souiller sans payer de leur vie cette audace, »

Le général ne parut pas content de la réponse. Il voulut consulter le reste de la population. Un

(55) cri unanime confirma d'une manière irrévocable la décision des primats. M. Adams s'engagea alors à faire part de cette décision au haut commissaire; mais dès que la nuit parut , il quitta Parga en secret et il s'en retourna à Corfou. Celte île offrait alors à ce preux chevalier les enchantemens de celle d'Armide.

Quatre jours s'écoulèrent, et point de réponse» Les yeux tournés vers la mer, les Parganiotes s'at-» tendaient à voir paraître quelque vaisseau porteur des nouvelles ; mais la mer et les vents ne semblaient leur annoncer que le silence et l'insouciance de leurs protecteurs. Trompés cruellement dans leurs, espérances , ils avaient encore à craindre que cette garnison appelée à leur secours , n'agît de concert avec leurs ennemis. Puisqu'ils n'avaient plus de choix entre la liberté et la mort, ils allaient la braver. Une ruine commune devait les écraser tous;^ mais la vue des femmes et des enfans les attendrit. La voix de la religion et de la nature parla à leur âme consternée. Ils se décident au départ, et ils partent. C'était alors la Semaine-Sainte. Le ciel même paraissait avoir marqué pour ces jours lugubres l'époque des malheurs de Parga.

L'on vit ces hommes généreux, dignes d'un meilleur sort, renouveler l'exemple des Phocéens Comme eux , les Phocéens dédaignant l'esclavage.

mirent sur les vaisseaux leurs ft^mmes , leurs enfant leurs meubles, les oft'raiides et les images des temples. Plus heureux au moins, les Phocéens n'avaient à craindre qu'Harpagus et les Persans! Ce fut un spectacle vraiment digne de pitié de voir ces hommes donner le triste et dernier adieu à leur chère patrie, à cette patrie cpii était depuis des siècles le plus tendre objet de leurs affections «t de leurs pensées , où ils avaient pour la première fois chanté les hymnes à la louange du créateur, où ils avaient pour la première fois éprouvé les tendres émotions de père, de fils, d'ami , de frère , d'amant.

Quel cœur d'airain pourrait décrire cette scène jfîmcste? Ils déterrèrent avec une piété sacrilège les os de leurs ance^tres. Les uns les livrèrent aux flammes, d'autres les cachèrent dans les lieux les plus secrets et les plus profonds, avec l'espoir dans le cœur de les recouvrer un jour. La plus grande partie emporta comme un gage précieux et sacré, ces os animés autrefois par des âmes libres. Les femmes baie;naient leurs enfans innocens dans les ondes pures de leur patrie : tons prosternés baisaient cette terre arrusée de leur sang; tous voulaient en prendre une poignée. Pour comble de leur malheur ils la quittaient dans la saison où ils devaient moissonner, et recueillir les fruits d'une

(57) semence baignée de la sueur de leurs fronts. Le produit seul des oliviers , dans ce moment, valait la sixième partie du capital qu'on leur voulait accorder. Les plus riches partagèrent en frères avec les pauvres et ils leur fournirent tout ce qui pouvait être nécessaire à leur entretien pendant deux mois. Sur leurs propres barques, ou sur quelques unes des insulaires , qu'ils appelèrent au secours , ils passèrent , partie à Corfou , partie à Paxo , lorsque les saints jours de la Pàque, jours de joie et de repos , s'approchaient pour les chrétiens.

Ainsi forcés à se partager entre les deux îles , ils voyaient brises pour toujours leurs liens fraternels, et il ne leur était plus donné de faire revivre, réunis en un seul corps de nation , le nom de Parga , nom qui dorénavant rappellera des souvenirs bien opposés , et que le cours des siècles rendra digne de cette admiration que d'injustes contemporains ne lui ont pas accordée.

Trois frêles petits bâtimens marchands furent envoyés de Corfou pour chercher une vingtaine de familles qui étaient demeurées en arrière. Voilà 1 unique secours qu'on leur accorda Voilà comme on accomplit t;int de promesses de générosité, de bienfaisance , à^ affection paternelle.

Et moi aussi , j'ai été témoin et partie de ces cvé-

(58) nemens. Mais ce n'est pas sur mes malheurs que je pleure j c'est sur celui de ma patrie; c'est aussi sur le TOtre, mes chers enfans. Que le nom de Grec vous soit cher et honorable ; mais que le nom de Parganiote, quelle que soit la terre que vous habiterez , ne soit jamais effacé de votre âme. Souvenez - vous quel est le sang qui coule dans vos veines. A mesure que vous croîtrez , que votre haine pour les oppresseurs augmente de jour en jour. Vous n'aurez de moi pour tout héritage que ce fusil. C'est de lui qu'est parti le coup mortel gui brisa le front d'un Turc audacieux. Gardez-le. Qu'il soit pour vous un gage d'union et un symbole de liberté. Que la vertu embellisse vos jours, et, plus heureux que votre père, puissiez-vous un jour replanter sur le rocher de notre Patrie, l'étendard de la croix!

Au départ des Parganiotes, trois cents Turcs s'a" vançcrcnt, et campèrent dans le monastère de la Vierge Blacherena.

Les Parganiotes arrivèrent pêle-mêle à Corfou , cherchèrent en vain à se présenter au haut commissaire. Son Excellence partit le 7 du /nois de mai 1819, pourPrevesa, où elle eut sa troisième entrevue avec le pacha. L'on devait effectuer la cession formelle de Parga , et recevoir le prix des biens , car rien n'était encore payé y et , malgré

(59) les traités, les habitans étaient déjà partis, et es Turcs maîtres du territoire.

Un illustre guerrier, un homme de haute naissance, celui à qui le roi d'Angleterre confia le sort et l'administration de plusieurs peuples, ne put inspirer assez de confiance au soupçonneux chef des brigands albanais , celle confiance que de simples marchands s'accordent enlr'eux. Ali montra les sacs remplis d'argent; mais il refusa de les livrer avant que la place lui fut remise. Du haut de son trône, sous un dais, au milieu de ses gardes, il demanda des otages; et les clioses étaient déjà poussées à tel point, que malgré les usages des peuples civilises, malgré le droit des gens, il fallut les lui accorder. La vie de deux officiers supérieurs (messieurs Hankey etRobison), citoyens anglais , partie de la majesté sacrée d'un peuple libre, est donc entre les mains d'un barbare. Heureusement pour eux , celle fois-ci, le pacha fut plus prudent que cruel.

Le haut commissaire revint à Corfou. L'argent le suivit. Le 9 mai, l'ordre fut donné à la garnison de céder la place aux Turcs. Il y avait encore trente Parganiolcs enviroh , que les Anglais avaient obligés de rester pour faire le service des vivres. Il était juste de les considérer comme faisant partie de la garnison. Cependant ils reçoivent l'or-

(6o) dre de partir dans l'espace de quatre heures sous peine de devenir esclaves d'Ali. Ils se jettent à la hâte dans une petite barque que le hasard leur présente. Ils confient leur vie aux élémens, pendant l'obscurité de la nuit ; et exposés à s'étouffer mutuellement, entassés comme ils étaient dans leur étroite embarcation j ils touchent enfin le rivage opposé.

Le lo mai iSrg parut, et le soleil éclaira pour la dernière fois, Parga encore libre dans sa solitude. Les Anglais ouvrent ses portes aux Turcs. Les soldats de ce roi , dont un des plus beaux litres est celui de défenseur de la foi, abaissent son pavillon. Le pavillon du Croissant se déploie dans toute la pompe de son écarlate.

Tels que des loups affamés, dont on a laissé s'échapper la proie, les Turcs s'élancent de toutes parts ; ils assouvissent leur rage sur les édifices et sur les objets inanimés. Ils souillent la sainteté des églises ; i!s les changent en écuries. L'église de Saint- Spiridion devient une mosquée. Le sang des victimes égorgées selon le rit du Coran, coule dans les rues. Les hurlemens des Turcs retentissent de tous côtés. On les voit courir le sabre dans la bouche, tirer des coups de fusil et de pistolet dans l'ivresse de leur fureur et de leur joie.

Les militaires anglais s'étaient retirés près du ri-

yage. Tt'moins de ces désordres, leurs femraes, leurs enfans, sont saisis de crainte, ils se hâtent de quitter les barbares qu'ils avaient honorés de leur amitié. Ils abandonnent une partie de leurs bagages; et s'embarquent les uns pourPaxo, les autres pour Corfou.

L'àme épouvantée de ces funestes impressions , une femme anglaise meurt presque subitement. Que la terre te soit légère, ô toi qui fus victima des malheurs que tes compatriotes avaient attirés surParga! Que ton sort puisserappeler à ta nation le sort de cette contrée !

Deux jours après, Ali se rendit lui-même sur les lieux. Il fut étonné à la vue de la beauté et de la culture de ce territoire que l'industrie , le climat, les bonnes mœurs avaient rendu florissant. 11 admira la position forte de la ville, et fut contraint d'avouer que cette possession méritait bien tous les efforts que les Parganiotes avaient faits pour U garder. Du haut du rocher il lança un regard avide sur les îles Ioniennes , et surtout;^ir Leucade. Autrefois cette île avait été en vain l'objet de sa cupidité. Un fossé marécageux que des enfans peuvent passer à gué , la sépare du continent.

La cession de Parga a marqué l'époque de la défiance éternelle et du mécontentement des Grecs envers les Anglais. Ils ont à craindre tous le mê-

( 60 me sort ; et les dociles , les bons Leucadiens surtout. Pour cette population, Parga au pouvoir des Turcs est comme le vautour dévorant le cœur de Prométbée. Que le ciel écarte tout funeste présage ! mais le sang coulera

Le pacha était paisible et heureux possesseur de cette contrée; et pourtant les légitimes propriétaires n'en avaient pas touché le prix. La générosité du gouvernement se borna à faire distribuer quelques rations de pain aux plus indigens. Il lui en coûta 3oo tallaris.

Les Parganiotes s'adressèrent encore une fois à sir Thomas Maitland(i). * Les proclamations de TOtre Excellence, luidirent-ils, et notamment celle du 2 avril, annoncèrent au peuple de Parga qu'au moment de son départ on lui paierait le prix de ses biens. La proclamation du 4 avril 1 8 19 permet de partir avant l'arrivée des Turcs , à tous les Parganiotes qui le voudraient. Tous , pas un excepté, ont de nouveau fait connaître par écrit leur yolonté , et ils se sont rendus à leurs propres dépens dans les îles Ioniennes où ils se trouvent maintenant. Parga fut cédée le 10 du courant au visir Ali-Pacha. Par cette cession , toutes les conventions ont eu leur terme. Le visir, à Parga,

(1) Mémoire du 18 mai 1819.

jouit, avec son armée, de tous les biens abandonnés par les habitans , tandis que ces malheureux , sans être pajés, se trouvent dans un pays étranger, pressés par les besoins , et privés de tout ce qui est nécessaire à l'existence. C'est pour cela que la malheureuse population de Parga, par l'entremise des soussignés, se présente pour demander à votre Excellence de vouloir accélérer un paiement trop nécessaire dans ces funestes circonstances. »

Vingt primats signèrent ce mémoire. Le chef du gouvernement était comme le Dieu d'Israël j il se cachait aux yeux des mortels trop faibles pour soutenir l'éclat de sa lumière. Aussi les primats se présentèrent à son secrétaire , M. le colonel Hankey. Homme dur et cruel , étranger à la Grèce , au sein de la Grèce même, tu repoussas avec mépris et orgueil des Grecs supplians qui venaient demander le prix de leur patrie, de leur sang , faible compensation du profit que les Anglais croient obtenir par le sacrifice de Parga! Ce mémoire, que les Parganiotes purent à peine jeter sur la table de M. Hankey , fut enseveli dans l'oubli.

Quinze jours s 3 passèrent. Au lieu du paiement, le 22 mai, le parlement Ionien fut obligé de publier un acte. Par cet acte , l'on reconnaît que les habitans de la 'ville y du fort et du territoire de Parga avaient été jusqu'alors considérés comme

(64) citoyens des Etats Ioniens; et comme il sem^ ble que la plus grande partie a émigré au moment de la cession , on leur accorde les mêmes privilèges dans les îles.

Si ce parlement reconnaissait que les Parganiotes faisaient jusqu'alors une partie intégrante du corps politique Ionien, pourquoi n'avaitt-il pas élevé la voix contre sa séparation ? S'il n'a pas osé l'élever alors , pourquoi n'a-t-il pas , dans sa lâche prudence, continué à garder le silence? 11 a autorisé le coup funeste qu'on a porté à l'intégrité de TEtat. D'autres coups semblables seront frappé;; toutes les fois qu'il conviendra à ceux qui exercent cette yyrotection, qui selon la synonymie d'un journal anglais, ne signifie autre chose quabandoji aux Turcs. Mais le temps n'est pas encore arrivé où l'on examinera la qualité et les actions d'une grande partie de ces hommes qui composent actuellement le gouvernement des îles. Tout occupés de nos désastres , nous ne voulons pas aigrir le^ malheurs de nos voisins et de nos frères.

Le droit de citoyen ionien qu'on voulait accorder aux Parganiotes , ne les flatta pas. Us auraient partagé ce prétendu bienfait avec des Corses et des Siciliens qui, repoussés de leur patrie, à la suite des soldats anglais, sont venus dans les îles usurper les honneurs et les appointcmcnsdusauxnalu-

rels du pays. D'ailleurs le titre que l'on offrait aux Parganiotes devait avoir pour eux peu d'attraits. En l'acceptant c'était se soumettre volontairement à cette influence anglaise qui n'avait été jusqu'alors que trop funeste pour eux. On voit clairement que c'est par ce moyen que l'on voulait effacer avec le nom de Parganiotes, le souvenir et la honte de la catastrophe qui leur ôtait leur patrie. Mes amis, mes frères, conservons toujours sans tache notre nom. Que le malheur resserre nos liens ! Le ciel mettra un terme à son courroux ! îl ne voudra pas toujours que la liberté soit exilée de la Grèce. Lorsqu'elle nous appellera nous courrons les premiers, elle nous reconnaîtra comme les plus chéris de ses enfans, car ce n'est pas sur nos fronts que sont tracés les sillons de l'esclavage. Que si ce même ciel a décrété que la Grèce ne se relèvera plus de son humiliation, n'entendez- vous pas les descendans de Lycurgue nous appeler au-delà de l'Océan, dans cette Amérique où la liberté est accoutumée aux triomphes? Wentendez-vous pas, d'un autre côté, la religion nous appeler aux bords de l'Euxin ? Le vaste contour de cette mer a été autrefois couvert par les colonies de nos ancêtres; ce sont eux qui ont, les premiers, changé son nom en celui d'hospitalière. Le nom de Chersonèse que porte cette péninsule, est un monument glorieux de son

origine. Les noms et les ruines de Cytée, Nymphée, Myrméceon , Phanagori, Herminassa , Panlicapée , semblent nous inviter à les faire revivre.

C'est là que. tandis qu'on nous livrait aux Turcs, l'on célébrait sur les tlicâ très (i) les actions héroïques des Sulliotes nos voisins j c'est enfin dans ce territoire fertile que des milliers de Grecs ont trouvé , de nos jours , un asyle de repos et de bonheur , et que l'oint du Seigneur , plus puissant encore par sa vertu que par sa force, répand sur eux ses bienfaits.

Une autre considération décida les Parganiotes à ne pas accepter l'ofire qu'on leur faisait. Ce fut l'indignation qu'excita en eux cette phrase liypocrite : Il semble que la plus grande partie d' entreuoc a émigré. Il semble ! l'horrible spectacle de l'émigration n'avait-il pas eu lieu sous les yeux du parlement? Un seul (Panajolti Tzitzina) est resté sur quatre mille. Son norn est méprisé plus qu'il n'est en horreur. Il avait déjà envoyé sa famille à Paxo 5 et peut-être ivre, comme il l'est pour l'ordinaire , au moment de l'entrée des Turcs, s'est-il réveillé parmi eux plutôt qu'il n'y est resté volontairement.

Quinze jours après la présentation de leur mé-

(i) A Odessa.

(67) moire, les Parganiotes toujours sans réponse, apprennent que le haut commissaire allait partir. Un nouveau mémoire , signé par tous les individus , est présenté. M. Hankey l'accepte; mais les portes de son bureau sont comme les portes de l'enfer, où tout ce qui entre ne revoit plus la lumière. La frégate sur laquelle devait s'embarquer sir Thomas Maitland, était pour ainsi dire à la voile. Ils tentent de le voir : précédés par leurs chefs et par leurs prêtres, ils se rendent au palais. Ils attendent longtemps dans le salon. Son Excellence arrive enfin. Le paiement est promis. Une commission devait être nommée pour faire la distribution de la somme. Le malheureux six six prend une nouvelle forme. L'on annonce aux Parganiotes qu'Ali n'avait payé que 655, ooo tallaris : les autres 5î,666, il les avait gardés pour agio.

Ces débris des braves et généreux exilés , rassemblés sur un point, en retraçant dans une nouvelle colonie l'image de cette noble mère qu'ils ont vu •livrer à un ennemi vainqueur sans victoire, auraient au moins éprouvé , par le paiement intégral de ce qu'on leur avait d'abord promis , quelque soulagement à leurs peines ; peines inouïes parmi les peuples civilisés, et parmi tous ceux qui honorent la constance, le courage, l'amour de la patrie. Mais l'espoir de celte unique consolation leiu- fut

niciiie Ole dès qu'une dccisiou inllexible eut réduit à une somme si modique le prix de leurs propriétés. Cette somme était déjà engloutie d'avance en cjrande partie par les frais des transports , par la cherté des loyers et des vivres; et une seule année allait consommer tout l'héritage qu'ils reçurent de leurs pères, mais qu'ils ne peuvent plus transmettre à leurs en fans.

Le 7 juin, la commission chargée de la distribution est proclamée. Elle était composée de deux Anglais , et d'un Corfiote. Mais il s'en faut bien que ses opérations soient aussi promptes que l'urgence l'exige. La commission doit terminer auparavant tous les différents des Parganiotes entr'eux , et qui , portés déjà à la connaissance des tribunaux, n'avaient pu cire jugés. Ainsi quelques contestations entre des particuliers dans ce jugement dernier^ devaient retarder le paiement de tous. D'ailleurs les archives n'étaient plus au pouvoir des exilés. Les prolecteurs les avaient entre leiu'S mains, avec les sceaux de la communauté.

Le 1 1 juin, la commission appelle les Parganiotes. Elle leur montre les instructions laissées par sir Thomas Mailland a'vant son départ. Elles portaient qu'un député d'Ali-Pacha allait arriver pour faire valoir les prétentions de son maître contre les Parganiotes. Mais qu'est-ce qu'il restait

(69) de plus à Ali à prétendre , sinon que de s'abreuver de leur sang? Cependant ces prétentions étaient que les Parganiotes avaient désigné comme appartenant à eux, quelques propriétés des églises, et quelques fonds au-delà de la frontière. ( Peutêtre Ali allait demander qu'on lui rendit son argent et qu'on y ajoutât môme des dédommagemens.) 11 demandait aussi qu'on lui rendît les images et les ornemens des temples. (Un chrétien pouvait-il donc consentir d'exposer les choses sacrées aux insultes des infidèles ?) Cet homme devait être accueilli avec tous les honneurs possibles , et ce qu'on a de la peine à concevoir , il devrait remplir les doubles fonctions d'accusateur et de juge.

L'on ordonnait aussi dans ces instructions que ceux qui n'avaient aucun différent avec le pacha, ne seraient pas payés avant le 1 1 de juillet (pourquoi?), et les autres ne le seraient qu'après que les différents auraient été jugés. (Mais il était à présumer qu'Ali , animé par son implacable inimitié contre les Parganiotes, élèverait des chicanes de toute espèce , afm de retarder le faible secours qu'attendaient ces malheureuses victimes.) L'on avait prescrit encore de ne payer pas plus que les quatre cinquièmes j le reste devant se calculer pour les frais de la commission, et pour le nolis de la frégate qui avait transporté l'argent. Peut-être

(7°) Toulait-on que le désespoir poussât les Parganiotes sous le joug d'Ali. Quel contraste! D'un côté, tant de dépenses , tant de peines pour ex||unier les nionumens inanimés et mutilés de la Grèce ; et de l'autre, tant de parcimonie, tant de négligence envers les nionuaiens vivans de la gloire et de la liberté de cette môme Grèce. La raison se trouble , le cœur se gèle lorsqu'on tente d'expliquer toutes les causes de ces démarches, de ces retards, de cette dureté.

Au bout d'un mois arriva à Corfou le député d'Ali. Il fut admis dans la commission oii il siégea comme accusateur et juge. Peut-être on lui accorda la place d'honneur.

L'on devait encore auit Parganiotcs le prix de leur patrie, tandis qu'expulsés et errans ils cherchaient, au milieu des plaintes et des larmes des vieillards , des femmes et des cnfans , à se réparer sous le toit d'autrui, et se nourrissaient du pain de la misère.

Mais en attendant l'Europe entière répondit aux derniers gcmissemens de l'indépendance grecque- Un cri d'indignation se fit entendre de toutes parts» et l'on n'osa plus retarder le paiement qu'on devait aux Parganiutes. On leur distribua enfin , dans le mois d'août, ce misérable argent avec lequel ils

peuvent se procurer, à peine pour quelques mois, le pain quotidien.

Voilà le récit fidèle de toute cette catastrophe. J'ai voulu faire connaître des malheurs ignorés qui se sont passés sous mes yeux, et quorum pars magna fui j afin de détromper le monde, et d'élever un monument éternel à la honte de leurs auteurs.

J'ai prouvé que les malheureux hahitans deParga ont eu à peine le quart de la valeur de leurs biens. Je n'ai eu garde décompter dans leurs pertes, les habitudes, les aiTections, tant de douces jouissances à jamais rompues. Je sais trop bien que pour des hommes d'état, les collines, les ruisseaux, les plantes, les toits hospitaliers sont à peu près de la matière inerte, tandis que pour des Grecs libres, ces sites enchanteurs sont encore peuplés des mêmes êtres invisibles, enfantés par. la brillante imagination de leurs ancêtres. C'est encore pour eux des compagnons, des parens, des amis, miême des amans. Où s'élèvera la nouvelle Parga? Qui remplacera pour l'homme cette multitude de joies et de souvenirs attachés au sol qui l'a vu naître ? Protecteurs dangereux , vous avez arraché le tendre enfant de la mamelle qui le nourrissait ; portez loin de nous une protection qui nous coûte

(7^) si cher. Ces plantes déracinées par vous , et transportées sur une autre terre, seront désormais sans fruits. Le cœur seul des Parganiotes , bien que flétri par le contact, vivra toujours pour la vengeance.

Ce rocher, auparavant presque inconnu dans le monde, devient à jamais célèbre. Les muses s'empresssent d'honorer ses magnanimes habitans. Anglais , voulez - vous rester muets et indolcns, vous seuls!

La cession de Parga a élevé un mur d'airain entre vous et tous les Grecs. Au temps fixé par la Providence, pour la rédemption des entans d'Athènes et de Sparte, c'est loin de vous qu'ils doivent chercher de l'appui. Un nouveau successeur fait oublier les crimes des rois : les crimes des nations ne s'efiacent jamais du souvenir des peuples trahis et outragés. Vantez à présent cette résistance opiniâtre de vingt années, aux efforts du géant qui menaçait votre existence. Annoncez avec faste au monde ces continuelles sollicitudes pour les noirs j ces milliers d'Anglais sacrifiés devant Alger* pour délivrer mille esclaves chrétiens j ces missions bibliques qui doivent porter la lumière de la foi aux peuples lointains. Parga est là!.. Que ne la laissiez-vous dans sa noMe lutte contre ses voisins féroces? A-t-elle succombé quand vous n'y étiez pas ?

(75) Dans l'orgueil de votre indépendance jetez les yeux sur ces infortunés citoyens. Ils n'ont plus d'autre richesse que la gloire de leurs actions , la commisération de leurs impuissans compatriotes. Puissent-ils , en regardant les os sacrés qu'ils emportent avec eux , entendre une voix secrète retentir au fond de leurs âmes, une voix qui leur crie au nom de leurs pères :

JExoriare aUquis nostris ex ossiùus uitor.

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