D. — TRAITÉ DES MALADIES DES PAYS CHAUDS
Sous ce titre nous avons étudié la dysenterie, l’hépatite et la malaria, maladies communes à tous les pays chauds, que nous avons observées pendant plusieurs années de séjour en Algérie, et au sujet desquelles ; nous avons publié antérieurement la série de mémoires qui précèdent, soit en commun, soit séparément.
Nous appuyant, d’une part, sur des recherches entièrement personnelles concernant la clinique et l’anatomie pathologique des processus morbides, et, d’autre part, sur l’histoire des épidémies, nous avons démontré que ces maladies ne sont point le résultat de l’action du climat sur les Européens vivant dans les pays chauds, mais qu’elles sont dues à des agents spécifiques répandus sur toute la surface du globe, et dont les effets, partout les mêmes, acquièrent seulement dans les pays chauds une fréquence et une gravité particulières.
Si la détermination des agents spécifiques infectieux est restée en dehors de nos recherches, la méthode que nous avons suivie n’en établit pas moins l’existence de ces agents avec un haut degré de probabilité; mais elle a surtout l’avantage de fournir sur la nature intime du processus et sur les facteurs pathogéniques qui président à l’activité des germes infectieux, les données les plus immédiatement applicables à la clinique et à l’hygiène prophylactique.
Dans l’étude des processus, nous ne nous sommés pas bornés à un rôle purement descriptif. Notre premier soin a été de dégager les phénomènes qui appartiennent en propre au processus de ceux qui sont dus à des éléments morbides adventices. L’analyse de ces phénomènes nous a permis d’établir
que, dans ses formes multiples et dans ses degrés de gravité, chacune des maladies en question est constituée par un petit nombre de lésions fondamentales, fonctionnelles et organiques, et manifeste ainsi son unité et sa spécificité.
Le poison dysentérique, à un faible degré, détermine des manifestations catarrhales et rhumatiques,' et, à un degré plus élevé, les phénomènes de l’algidité. Son action locale est essentiellement nécrotique et donne lieu à des ulcères secs et à la gangrène, suivant qu’elle intéresse seulement la muqueuse, ou qu’elle s’étend à la couche vasculaire sous-muqueuse, ainsi qu’il résulte de la démonstration expérimentale donnée par nous.
L’étude clinique et anatomopathologique de l hépatite suppurée a permis d’établir que cette affection, dont les relations avec la dysenterie ontété très diversement appréciées, n’est autre chose que la détermination hépatique de la dysenterie. Ses lésions histologiques, décrites pour la première fois avec précision, sont en effet de même ordre que celle de la dysenterie, et, au. point de vue clinique, l’étroite connexion des deux affections ressort de l’analyse de plus de huit, cents Observations.
Malaria. Si la présence d’un pigment noir dans le sang des palustres est connue depuis fort longtemps, si la formation de ce pigment est en rapport aveo l’évolution d’un parasite qui s’attaquerait aü globule rouge, comme tendent à l’établir des recherches plus récentes, nous avons été les premiers à donner la démonstration clinique et anatomopathologique de cette action destructive du poison palustre sur le globule rouge.
Nous avons montré que cette destruction globulaire amenait non seulement des anémies variables dans leur degré et leur durée, mais encore des désordres multiples, occasionnés par l’élimination de l’hémoglobine et de ses dérivés pigmentaires. Parmi çes déchets de la destruction globulaire, les uns sont éliminés par l’urine sous forme de matière colorante biliaire, d’urobiline et d’hémoglobine, les autres restent fixés dans les tissus sous forme de pigment mélanémique et de pigment ocre ferrugineux. La transformation et l’élimination de ces produits par le foie, la rate, les reins et la moelle osseuse engendrent une série de troubles fonctionnels et organiques qui caractérisent les différentes formes et les différentes périodes de l’intoxication.
C’est ainsi que, dans l’intoxication aiguë, les fièvres bilieuses bénignes,
les bilieuses graves (typhoïde et adynamique) correspondent aux différents degrés de la destruction globulaire.
Dans l’intoxication chronique, la suractivité fonctionnelle à laquelle sont assujetties les glandes chargées de l’élaboration et de l’élimination des pigments, occasionne en elles un état d’hyperémie et d’hypertrophie qui.est encore curable (engorgement des viscères), mais qui peut aussi être le point de départ de lésions irrémédiables.
J /évolution progressive de ces lésions de nature inflammatoire ou dégénérative amène enfin la cachexie et caractérise la troisième phase de l’intoxica-.
L’histoire de ces deux dernières phases de la malaria est notre oeuvre personnelle ; nos devanciers l’ont à peine ébauchée.
Nous avons notamment mis en relief ce fait remarquable que, dans les intoxications d’ancienne date, l’évolution parasitaire semble arrêtée, ou du moins ne se manifeste plus par la formation du pigment malanémique, tandis que la destruction globulaire poursuit son progrès et surcharge les tissus, notamment le foie et les reins, de dépôts pigmentaires présentant les réactions chimiques de l’oxyde de fer. D’autre part, la description que nous avons donnée de l’hépatite paludéenne, et en particulier de l’hépatite nodulaire, a ouvert une voie: nouvelle à l’anatomie normale du foie et à l’histoire des hépatites.
Maladies proportionnées et infections secondaires. — Une des plus grandes difficultés que rencontre le nosographe dans la détermination des espèces morbides résulte de la fréquente association de plusieurs maladies infectieuses entre elles. L’historique de la dysenterie et de la malaria présenté par nous n’est que le récit de la lente et progressive séparation de chacune de ces maladies avec d'autres pyrexies infectieuses qui leur sont fréquemment unies. L’étude de ces maladies proportionnées , comme les appelait Torti, ou de ces infections secondaires ou associées, comme on les appelle aujourd’hui, nous a amenés à préciser les conditions dans lesquelles se développent ces formes morbides complexes, ainsi que leur marche et leurs caractères cliniques.
avons donné une base clinique et épidémiologique. Etudes épidémiologiques. — Après avoir étudié la
et la malaria, en tant que processus individuels, nous avons ensuite abordé l’étude de ces maladies envisagées dans leurs manifestations populaires, endémiques et épidémiques, et y avons appliqué la même méthode, c’est-àdire l’observation et l’analyse des faits. Nous avons recherché les conditions du développement de chacune de ces maladies dans les divers climats et dans les divers groupes de la population civile et militaire, dans les communes rurales de France, dans les camps, les garnisons, dans les guerres, au milieu des populations faméliques, dans les prisons et les bagnes. Cette vaste enquête nous a permis d’établir l’existence de facteurs étiologiques, simples et constants, dont nous ayons défini le rôle et l’importance relative, et dont nous avons démontré la subordination à un agent spécifique et infectieux.
En ce qui concerne notamment l’hépatite suppurée, nous avons montré que les modifications hygiéniques et climatériques, impuissantes par elles-mêmes à déterminer la congestion et la suppuration du foie, ont seulement marqué leur'puissance pathogénique secondaire dans les différents milieux où elles se sont imposées à l’observation médicale; que l’endémicité des abcès du foie se confond avec celle de la' dysenterie, que les deux affections présentent dans leur fréquence respective des fluctuations parallèles, que leurs recrudescences épidémiques coïncident avec les fatigues de la guerre et des expéditions, et leurs accalmies avec les bienfaits de la paix; que, par conséquent, la cause des abcès du foie n’est autre que celle de la dysenterie ellemême, conclusion déjà déduite de l’étude anatomo-clinique de ces affections.