Peste. Traité d’hygiène de Proust
En 1895, la peste n'avait encore paru qu’à Hongkong, mais elle avait donné des preuves d’une vitalité nouvelle et, devant le danger d’une expansion épidémique, il nous avait paru utile de faire le bilan de ce que l’épidémiologie nous avait transmis au sujet de cette maladie et de rapprocher ses données de celles que nous fournissent la bactériologie.
Nos prévisions de 1895 se sont malheureusement réalisées, et l’étude de la peste est devenue un sujet d’actualité. Aussi lui avons-nous consacré une monographie et quelques articles dans divers journaux.
Nous avons indiqué sur une carte les localités de l’Ancien Continent envahies en 1900. Leur nombre a sensiblement augmenté depuis.
En France, Marseille; en Angleterre, Bristol, Glasgow, Huit; en Allemagne, Hambourg, Brème, Berlin; en Eussie, Odessa; en Italie, Naples; en Turquie, Constantinople ; dansl’Asie-Mineure, Smyrne, ont été le siège, soit de cas isolés, soit de petites épidémies.
Les diverses contrées de l'Amérique, l’Océanie, ont été envahies à leur tour.
I. Nous avons étudié longuement le bacille de la peste. C’est, en effet, en
isolant ce bacille que l'on établit aujourd’hui le diagnostic de la peste. C’est en partant de ce microbe que l’on produit le sérum et le vaccin antipesteux. C’est en recherchant ce que devient le bacille que l’on établit l’influence des agents physiques et chimiques, des désinfectants, etc. Le chapitre consacré au bacille pesteux comprend les parties suivantes : Étude morphologique du microbe et de ses cultures; action du bacille sur les animaux; influence de la température, de la dessiccation, de la lumière, des désinfectants; le bacille pesteux en dehors du corps des malades; spécificité du bacille, différences entre les descriptions de Yersin et de Kilasato.
II. Dans là partie clinique, nous commençons par l’étude de la peste bubonique classique, en utilisant les observations recueillies pendant les épidémies de Bombay. Nous nous sommes arrêté longuement sur la forme pneumonique qui avait été décrite dès l’épidémie de 1548 et dont des cas avaient certainement été observés au cours de toutes les épidémies ultérieures, mais dont la signification et l’importance avaient été méconnues. On sait aujourd’hui depuis la description deChilde en 1897 que la forme pneumonique est très redoutable, quelle est particulièrement contagieuse. Elle a prédominé dans les épidémies européennes. C’est à elle encore que sont dus les décès déjà nombreux des savants qui, dans les laboratoires, ont contracté la peste au cours de leurs recherches sur le bacille de Yersin.
La forme septicémique, la forme abdominale, nous ont arrêté moins longtemps.
Si l’on fait abstraction de la peste bubonique confirmée, on doit reconnaître que le diagnostic de la peste est souvent très difficile. L’examen bactériologique en fournit heureusement les éléments les plus précis. Nous avons fait connaître les résultats de l’examen des crachats, de la sérosité ou du pus du bubon et du sang, des déjections, en même temps que les renseignements fournis par la recherche de l’agglutination. Une question très importante et sur laquelle nous ne sommes pas encore complètement fixé, est celle des formes atténuées, ambulatoires de la peste. Signalées au cours des .épidémies antérieures, et notamment de l’épidémie de Marseille, ces formes atténuées ont été retrouvées par, Simpson et Cobb au début de l’épidémie de Calcutta et Thiroux en a constaté l’existence à la Réunion.
III. Le troisième chapitre est consacré à l’étiologie et à la prophylaxie.
La peste peut sans aucun doute être contractée à la suite de l’inoculation, et nous avons résumé l’histoire de plusieurs cas de contagion à la suite de piqûres à l’hôpital ou à l’amphithéâtre. Le plus souvent, chez ces malades, on ne trouve pas de traces de réaction au niveau du point de pénétration.
Il en est du reste de même pour les animaux chez lesquels la peste est déterminée par inoculation superficielle.
La pénétration du bacille pesteux par les voies respiratoires a été réalisée expérimentalement et est très importante. Si la contagion directe ou médiate de la peste a été méconnue et contestée si fréquemment, cela tient à ce que le bacille de la peste ne conserve pas longtemps sa virulence chez le malade même et en dehors de l’organisme. Le bacille pesteux, abondant au début dans les engorgements ganglionnaires, est rare et peu ou pas virulent dans le pus des bubons. Lorsque le bacille pesteux est soustrait à l’influence de la dessiccation et de la lumière solaire, il peut en revanche conserver très longtemps sa virulence, et on explique ainsi la contagion par les objets dont il existe des exemples authentiques.
Weir, Grayfoot, Simond, Hankin ont montré l’intérêt de la participation ies rats dans les épidémies de peste. A Bombay, la mortalité des rats a précédé dans les divers quartiers l’apparition de l’épidémie chez les hommes. Pour Simond, dont l’opinion a'rallié de plus en plus de partisans, le transfert du rat à l’homme serait le plus ordinairement lé fait des parasites qui se chargeraient de bacilles pesteux à la surface des rats malades.
Nous avions émis quelques doutes sur l’importance de l’intervention immédiate de ces insectes parasites, estimant que le plus ordinairement les insectes parasites d’une espèce animale ne s’attaquent pas à d’autres espèces. Les recherches toutes récentes pratiquées à Sydney au cours de la dernière épidémie, ont montré que les espèces parasitaires retrouvées le plus souvent sur les rats s’attaquent parfaitement à l’homme.
La répartition saisonnière de la peste n’offre rien de constant. A Bombay, les cas sont certainement surtout fréquents en février et mars. A Alexandrie, le mois de mars a donné le plus de décès. En revanche, les anciennes épidémies de Londres avaient surtout sévi en août et septembre.
Nous avons rapporté en détail les mesures prises à Bombay où. l’évacuation des maisons envahies a été suivie de la désinfection. L on a isolé les
parents des malades, constitué une surveillance très rigoureuse sur les voies ferrées, etc:
IV. La quatrième partie de notre petit volume a trait à la sérothérapie et à la vaccination.
Nous devons à Yersin, Calmette et Borrel un sérum antipesteux dont l’efficacité a été démontrée en maintes circonstances. Ce sérum a une action curative et aussi préventive.
Calmette et Salimbeni ont réussi, au moyen des injections intraveineuses de ce sérum, à guérir plusieurs pneumonies pesteuses, c’est-à-dire les formes les plus graves de la peste.
Nous avons fait connaître les résultats que donne l’emploi du sérum de Lustig et Galeotti, obtenu en inoculant, non plus le bacille pesteux, mais la toxine pesteuse.
Nous avons cru convenable de faire connaître avec assez de détails les effets du vaccin de Hafffcine qui est constitué par des cultures de bacille pesteux stérilisées à ,70°.
Les inoculations de ce vaccin diminuent la réceptivité vis-à-vis de la peste et atténuent sa gravité chez les. sujets atteints. Le liquide de Haffkine agit à la façon du virus vaccinal.
Nous avons rapporté un certain nombre d’observations établissant l’utilité de ces vaccinations.
L’une des plus démonstratives est due à Leumann sous la direction duquel 38 712 habitants ont été inoculés dans la ville de Hubli d’une population de 41427 habitants.
Du 11 mai à la fin de septembre il y a eu à Hubli 2761 décès par la peste, dont 2482 chez les sujets non inoculés et 349 chez les inoculés.
Un tableau reproduit dans mon travail indique la répartition hebdomadaire des décès chez les vaccinés et les non vaccinés des habitants vaccinés et non vaccinés. J’ai pu établir que si tous les habitants d’Hubli avaient été vaccinés au début de l’épidémie, il y aurait eu en tout 524 décès, que si i’on n’en avait inoculé aucun il y aurait eu 24920 décès. Hubli, sans les vaccinations, aurait perdu 52,6 pour 100 de ses habitants. Il en a perdu 5,82. Si tous ses habitants avaient été vaccinés, la mortalité eût été de 1,1 pour 100. .
Le rapport de Hornabrook sur l’hopilal des pestiférés à Dhawar montre : la bénignité relative de la peste chez les sujets atteints malgré les vacci¬
nations., Chez les sujets qui m’avaient pas été inoculés, la mortalité a été de 62 pour 100, chez les sujets vaccinés, la mortalité a été de 27 pour 100. '!• Chez les sujets inoculés, la peste est modifiée comme la variole des vaccines. Les phénomènes nerveux et les accidents généraux sont moins intimes. Les malades n’ont point la peur de mourir si caractéristique chez les autres.
La vaccination de Haffkine a donc fait ses preuves et encourage les espérances. Elle donne une immunité plus longue que la vaccination antipesteuse. La préparation est plus aisée et la production â peu près illimitée.
Les constatations récentes au sujet de la peste permettent de considérer avec beaucoup moins d’inquiétude les menaces de son introduction en Europe.
L 'histoire de l’introduction et des premiers progrès de la peste en Amérique du Sud et en Australie nous a paru mériter une brève étude et comporte des enseignements précieux.
Si une région paraissait protégée contre la peste, ce devait être l’Australie, éloignée des agglomérations où sévit la peste et protégée par son isolement. Cependant, en janvier 1899, l’apparition de la peste était signalée coup sur coup à Adélaïde dans l’Australie méridionale, à Sydney dans la Nouvelle-Galles du Sud. A Sydney le premier malade a été un portefaix occupé au déchargement des bateaux sur le port. Dans la partie du quai où il était employé on a trouvé des rats malades, et quelques-uns des sujets les premiers atteints ont touché les rats.
Le premier malade d’Adélaïde avait débarqué trois semaines auparavant. Il venait d’un voilier qui avait fait une traversée de 105 jours sans aucune escale.
Dans l’Amérique du Sud la première localisé envahie, l’Asuneion, est située à une grande distance du bord de la mer sur la rive du Paraguay affluent du rio de la Plata. Les premiers malades ont été des matelots portugais et il s’est écoulé plus de trois mois entre l’arrivée de ces matelots et la première apparition d’un foyer de peste à l’Asuncion.
L’étude des cas de Sydney, d’Adélaïde, del’Asuncion auxquels nous ajoü-
tons les observations recueillies à Trieste et à San Francisco nous permettent de mettre en relief les propositions suivantes :
I" Les premiers cas de peste dans une localité sont presque toujours ignorés;
2° Le temps qui s’écoule entre ces premiers cas et le début de l’épidémie a été le plus ordinairement de 3 ou 4 mois. Dans beaucoup de localités on a signalé une mortalité remarquable des rats dans cette période intercalaire;
3" La peste peut s’installer dans une localité sans qu’il y ait moyen de déterminer à quel moment et de quelle façon elle y est parvenue;
4" On ne saurait contester l’existence à l’heure actuelle de foyers de peste absolument ignorés. Quelques-uns de ces foyers existent peut-être déjà en Europe, ou tout au moins sur les rives de la Méditerranée. On ne saurait trop insister sur l’utilité des recherches bactériologiques sans lesquelles bien certainement le diagnostic n’aurait été fait que bien plus tard. Dans la plupart des localités importantes, les épidémies de peste sont restées très circonscrites alors même qu’au début aucune mesure prophylactique n’a été prise.
La peste ne parait pouvoir prendre un certain développement que dans les localités ou les quartiers insalubres.
Tandis que Bombay depuis 1896 présente chaque année de nombreux cas dë peste (l’épidémie actuelle ne le cédant pas à la plus grave des épidémies antérieures), la mortalité dans les grandes villes à population exclusivement ou principalement européenne a été à :
Ascension de Paraguay 114 décès sur 50000 habitants 2,28 pour 4000
Porto. 142 — 155314- — 0,73 —
Rosario. 72 — 133000 — 0,55
Sydney. 103 — 456000 - 0,22 —
Alexandrie. 46 - 320000 - 0,144 -
Alexandrie. 46 — 320000 - 0,144 —
Buenos-Ayres. 46 — 795000 — 0,057 —
Glasgow. 16 — 800000 — 0,002 —
A San Francisco les premiers cas de peste ont été signalés en 1900 dans le quartier chinois. Ils se sont succédé depuis cette date en restant des plus discrets sans avoir à aucun moment envahi la population blanche.