Sur le dosage volumétrique des acides. (Bulle
tin de la Société chimique de Paris 1888).
A l’occasion de la première des trois notes précédentes, M. Engel (Bulletin de la Société chimique de Paris, t. L, p. 197), rappela qu’il avait indiqué et employé, dans différentes recherches, une méthode identique à la mienne. Dans cette nouvelle note, je fais remarquer qu’il suffit de
lire le travail publié par ce savant, sous le titre : Observa tions sur l’emploi de l’orangé 3 ou méthylorange comme indicateur (Bull., t. XLV, p. 424), pour se convaincre qu’il existe entre son procédé et le mien une différence notable.
« C’est Gibbs qui, en 1868, a le premier conseillé de doser les acides dans certains sels, en précipitant le métal par l’hydrogène sulfuré, et en évaluant, par un titrage acidimétrique, l’acide mis en liberté. M. Engel, par l’emploi judicieux comme indicateur de l’orangé Poirrier, sur lequel l’hydrogène sulfuré est sans action, a rendu plus pratique ce procédé ; mais il n’en restait pas moins d’une application extrêmement limitée. Il ne permettait de doser que les acides combinés à des métaux précipitables par l’hydrogène sulfuré ; il ne donnait, d’ailleurs, aucun moyen de séparer ces acides les uns des autres.
« En proposant d’engager l’acide à doser dans une combinaison insoluble convenablement choisie (sulfate de plomb, phosphate de bismuth, chlorure mercureux), puis de le titrer par les procédés acidimétriques, après l’avoir dégagé de cette combinaison par l’hydrogène sulfuré, j’ai institué une méthode beaucoup plus générale, puisqu’elle permet de doser les acides, quel que soit le métal auquel ils sont combinés, et, dans bien des cas, de les séparer les uns des autres. L’emploi de l'orangé Poirrier, indiqué par M. Engel comme réactif indicateur des acides énergiques en présence de l’hydrogène sulfuré, contribue à la rendre très exacte et d’une mise en oeuvre facile. »
16. — Action de l’oxyde de carbone sur la germination. (Comptes rendus de la Société de biologie, 1888.)
Dans ses Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses, Claude Bernard avance que la germination des graines de cresson alénois ne se produit pas
dans de Pair renfermant un sixième d’oxyde de carbone. Mes expériences sont en complète contradiction avec cette affirmation du célèbre physiologiste. J’ai fait germer des graines de plantes, appartenant à des familles botaniques différentes : cresson alénois (crucifère!, laitue (synanthérée), millet (graminée), dans des atmosphères artificielles, renfermant constamment 21 ’/« d’oxygène, de l’azote, et jusqu’à 79 % d'oxyde de carbone. Dans les atmosphères les plus riches en gaz toxique, je ne constatai jamais qu’un léger retard dans la germination, retard qui devient insensible, lorsque la proportion de ce gaz s’abaisse audessous de 50 %•
Dans cette première note, je supposai que, dans les expériences de Claude Bernard, l’oxyde de carbone incomplètement purifié avait introduit dans le mélange gazeux une certaine quantité d’acide carbonique, et que l’arrêt de la germination devait vraisemblablement être attribué à ce dernier gaz.
17. — A propos de l’action de l’oxyde de carbone sur la germination. (Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1889.)
Pour vérifier l’hypothèse émise à la fin de la note précédente, j’ai entrepris plusieurs séries d’expériences dans lesquelles je cherchai à déterminer à quelle dose l’acide carbonique provoque l’arrêt de la germination.
Les résultats peuvent se résumer ainsi : à faible dose l’acide carbonique produit sur la germination un retard qui devient très sensible, quand la proportion de ce gaz atteint 10 %• A partir de ce chiffre, plus on élève la proportion de l’acide carbonique, plus est diminué le nombre des graines qui germent, mais l'arrêt complet ne se produit que pour de très fortes doses.
Les doses, qui entravent la germination, varient d’ail-
leurs avec l’espèce des graines en expérience. C’est ainsi que, dans une atmosphère renfermant 36 % d’acide carbonique, la laitue a manifesté un commencement de germination, tandis que le cresson alénois n’a pas germé du
Une telle toxicité de l’acide carbonique étant insuffisante pour expliquer l’absence de toute germination dans les expériences de Claude Bernard; la diminution de tension de l’oxygène (qiii résulte de l’addition de l’oxyde de carbone à l’air) l’étant aussi, de par les expériences de Paul Bert ; une nouvelle série de germinations fut entreprise, dans lesquelles furent combinées les deux actions, c’est-à-dire que l’acide carbonique fut simplement ajouté à l’air, sans addition simultanée d’oxygène, destinée à rétablir dans l’atmosphère artificielle la proportion normale de ce gaz. On constata que, dans de telles conditions, l’influence retardatrice de l’acide carbonique sur la germination s’accentue, mais ne devient pourtant pas suffisante pour expliquer l’absence absolue de germination dans l’expérience de Claude Bernard.
L’erreur du grand physiologiste reste donc momentanément inexpliquée.
18. — Contribution à l’étude de l’intoxication oxycarbonée. (Comptes rendus de La. Société de biologie,
Les expériences célèbres de Claude Bernard l’ont conduit à attribuer la toxicité de l’oxyde de carbone exclusivement à l’action de ce gaz sur l’oxyhémoglobine et à l’anoxhémie qui en résulte. Cette interprétation du mécanisme de l’empoisonnement, si elle rend compte de la mort par l’oxyde de carbone, ne permet guère d’expliquer les différences symptomatologiques indéniables qui distinguent une intoxication oxycarbonée d’une asphyxie
banale. A quoi attribuer ces différences ? Il semble assez naturel de supposer qu’il y a, dans toute intoxication oxycarbonée, superposition de deux phénomènes, l’asphyxie, et une action propre exercée sur les centres nerveux par l’oxyde de carbone ou sa combinaison avec l’hémoglobine. On peut même a priori se demander si cette action propre n’est pas une action violente, comparable à celle de l’acide cyanhydrique. Dans.ce cas, la fixation à l’état insoluble du gaz toxique sur les globules sanguins nous sauverait seule d’accidents graves, dans les multiples circonstances où nous sommes exposés à respirer l’oxyde de carbone.
Pour élucider cette question et mettre en évidence cette action toxique propre de l’oxyde de carbone, j’ai entrepris de nombreuses expériences que je résume ici brièvement.
■ T Expériences sur les grenouilles. — Si l'oxyde de carbone n’est toxique que par son action anoxhémiante, une grenouille, plongée dans ce gaz, périra à peu près dans le même temps que si on la plonge dans un gaz inerte. Si, au contraire, l’oxyde de carbone possède en outre une action propre sur les centres nerveux, cette action ajoutera son effet aux phénomènes d’asphyxie, et la mort sera vraisemblablement hâtée.
C’est le résultat que j’ai obtenu d’une manière constante. Dans l’expérience la plus défavorable, les temps nécessaires pour amener la mort chez les grenouilles ont été moindre de deux heures dans l’oxyde de carbone, et supérieur à huit heures dans l’hydrogène.
Il est nécessaire de faire quelques réserves sur l’interprétation de ces expériences. On pourrait supposer que, dans l’hydrogène, les grenouilles ont pu vivre quelque temps aux dépens de la réserve d’oxygène contenu dans leur sang à l’état d’oxyhémoglobine, tandis que, dans l’oxyde de carbone, cette réserve même est éliminée. Mais
dire qu’il n’est pas toxique pour eux.
J’ai maintenu, dans des conditions, qui sont décrites dans mon mémoire, des escargots dans des mélanges gazeux renfermant constamment, comme l’air atmosphérique, 21 °/ 0 d’oxygène, mais dans lesquels l’azote était remplacé en totalité ou en partie par .de l’oxyde de carbone ou de l’hydrogène.
Dans l’air, ou les mélanges d’oxygène et d’hydrogène, les escargots ont vécu soixante jours et plus. Dans les mélanges renfermant de l’oxyde de carbone, la mort s’est produite d’une manière constante entre quinze et vingt
Ces expériences, soumises dans mon mémoire à une critique soigneuse, apportent donc un nouvel argument en faveur de mon hypothèse, mais elles prouvent en même
temps que l’action toxique propre de l’oxyde de carbone que je m’efforçais de mettre en évidence est assez faible, puisque les escargots ont pu vivre jusqu’à dix-neuf jours dans une atmosphère renfermant 79 0/0 de ce gaz.
Expéi-iences sur les chiens. — La difficulté de ces dernières expériences était de dissocier en quelque sorte l’action anoxhémiante de l’oxyde de carbone et l’action toxique que je cherchais à mettre en évidence, d’annihiler l’une par un artifice opératoire, de telle sorte que la secondé fît seule- sentir son influence, bref de soumettre les animaux à l’action de l’oxyde de carbone sans porter la moindre atteinte à l’intégralité de leurs globules. J’ai tenté d’y parvenir en injectant dans le système circulatoire des chiens de l’hémoglobine oxycarbonée.
On trouvera dans mon mémoire la description de ces expériences, qui furent faites avec la collaboration de M. Debierre. Les injections ne furent, suivies d’aucun accident ; mais il faut remarquer :
Que l’oxyde de carbone a été injecté à l’ètat d’hémoglobine oxycarbonée, combinaison très peu diffusible.
Que la quantité injectée n’a pu être portée au delà de 0 gr. 03, et n’eut produit d’effet sensible que si la toxicité de l’oxyde de carbone eût dépassé celle de l’acide cyanhydrique.
En résumé : Des expériences sur les grenouilles et les escargots, rapprochées de mes recherches antérieures sur la germination, il résulte :
T Que l’oxyde de carbone possède sur les êtres vivants en général une action toxique propre, indépendante de son action anoxhémiante.
2° Que cette action est faible.
Mes expériences dans leur ensemble, et notamment mes expériences sur les chiens,permettent desupposer que,
dans l’intoxication des animaux supérieurs, cette action toxique s’efface devant l’action anoxhémiante. Il se pourrait toutefois, que, médiocre à l’égard d’un organisme sain, la toxicité propre de l’oxyde de carbone se montrât plus violente sur un organisme débilité par l’asphyxie.