L’écriture de Léonard de Vinci
"(Noue. Iconogr. île la Salpêtrière, décembre 1900.)
Tout le monde a vu et admiré au moins des copies de ces immortels chefs-d’œuvre qui s’appellent la Joconde et la Cène, et Léonard de Vinci n’est pas seulement l’un des plus grands, mais encore l’un des plus populaires génies de là Renaissance. Beaucoup de ceux qui lui doivent d’infinies jouissances, ignorent peut-être toutefois qu’il fut, en même temps qu’un grand peintre, un savant de premier ordre, et la plupart ne savent point sans doute qu’on a de lui de nombreux et intéressants manuscrits et que ces manuscrits présentent cette particularité curieuse d’être écrits d’une écriture à rebours. Léonard de Vinci était en effet, depuis plus d’un siècle déjà, tenu pour l’un des peintres les plus glorieux de la plus glorieuse époque artistique, lorsqu’on s’avisa de découvrir qii’il avait manié la plume aussi bien et autant que le pinceau. Ambrosio Mazzenta raconte dans une relation qui remonte à 1635, que <, vinrent eh ses mains 15 livres de Léonardde Vinci, quelques-uns écrits in-f", d’autres in-4°, à l’envers, selon l’usage des Hébreux, avec de bons caractères, assez facilement lisibles au moyen d’un grand miroir. »
Pourquoi Léonard de Vinci écrivait-il en miroir? Une pareille habitude, si contraire à celle en usage, ne pouvait pas ne pas surprendre et ne pas provoquer des interprétations. On cite bien quelques-uns de ses contemporains, Sabba de Casliglione et le sculpteur Raflallé de Monleluppo, qui, paraît-il, écrivaient à sa manière, de droite à gauche, « all’ebraiea », Mais, à supposer le fait authentique, il n’expliquerait.pasle parti pris de Léonard.
On a avancé un peu à la légère que celui-ci avait pris sur le tard seulement l’habitude d’écrire de la main gauche, à la suite d’une attaque d'hémiplégie dont il aurait été atteint pendant son séjourà Amboise, auprès de François I". Cette interprétation tombé d’clle-même: en effet Léonard avait
même la clef qui permetde déchiffrer son écriture. En effet les lettres, facilement reconnaissables bien que renversées, qui servent à.indiquer les
celles du texte. Est-il admissible que Léonard de Vinci ait été à ce point naïf et simple? La supposition choque. 11 faut en chercher une autre.
Des recherches de l’auteur il résulte que certaines conditions sont nécessaires pour que l’écriture en miroir (de la main gauche) soit courante et facile : il faut d'une part que le sujet soit gaucher, d’autre part qu’on n’ait pas fait dans l’enfance de grands efforts pour s’opposer au développement de sa tendance naturelle à écrire de la main gauche.
Léonard de Vinci réalisait-il ces conditions? Si oui, les hypothèses peu plausibles qu’on a faites pour expliquer sa manière d’écrire doivent tomber d’elles-mêmcs et faire place à une interprétation plus simple et plus conforme aux enseignements de la physiologie.
■ ; Il réalisait certainement la seconde : esprit primesautier comme pas un, il était peu fait pour se plier à une contrainte et h une règle qui eût contrarié ses tendances. Vasari parle sans cesse de son humeur mobile et capricieuse, de l’élan et de la fantaisie de son esprit : ce sont là défauts ou qualités qui d’ordinaire s’accommodent mal d’une discipline. Au reste, cette discipline, il est peu vraisemblable qu’on ait cherché à la lui imposer : fils naturel d’un tabellion de village. Ser Piero de Vinci, et d’une paysanne, du nom de Calarina, il ne connut pas sa mère avec laquelle son père rompit aussitôt sa naissance, pour épouser presque immédiatement Albiera di Giovanni Amadori. Il semble donc avoir été un peu abandonnée lui-même : circonstance plutôt favorable que contraire au libre développement de ses dispositions originelles.
D’autre part, il réalisait aussi là première condition : il était gaucher, le fait ne semble pas contestable et c’est aussi l’opinion de M. Eugène Müntz : «11 me paraît difficile, écrit l’éminent historien, d’admettre que Léonard de Vinci n’ait pas été gaucher. »
Les preuves ne sont peut-être pas très nombreuses, mais il y en a de décisives. Au dire de Gallichon, Léonard esquissait rapidement de la main gauche les figures qui l’avaient beaucoup frappé et de la main droite celles
qui étaient le fruit suffisamment mûri de ses raisonnements; ses amis croyaient qu’il n’écrivait que de la main gauche. Mais ce témoignage est trop moderne et de trop seconde main pour faire autorité, d’autant plusqu’ilya controverse en ce qui concerne le rôle de la main gauche dans les dessins de Vinci.
Vasari, et c’est déjà plus décisif, parle des caratteri scritti con la mancina a rovescio (caractères écrits à rebours avec la main gauche). Mais le témoignage le plus concluant est celui de Luca Pacioli. Le mathématicien Pacioli, surnommé de Burgo, était très lié avec Léonard ; lors de l’arrivée des Français à Milan il quitta cette ville avec lui, pour se rendre à Florence. Léonard avait illustré de planches le livre de Pacioli : de Divina Proportions. Les relations ont donc été très étroites entre les deux hommes, et les renseignements fournis par Pacioli sur Leonard peuvent être considérés comme de bonne et authentique source. Or voici ce que dit celui-ci : « Il écrivait encore à rebours de la main gauche une écriture qui ne pouvait se lire qu’avec un miroir ou en regardant le papier à l’envers à contre-
Toute l’explication de l’écriture de Léonard de Vinci réside dans ce fait qu’il écrivait habituellement de la main gauche (e mancina). Il n’est donc pas besoin de recourir pour en interpréter les causes à des hypothèses dont on a montré l’invraisemblance. Léonard, qui écrivait en miroir longtemps avant d’avoir été paralysé de la main droite, n’a vraisemblablement jamais songé à se servir de cette manière pour dissimuler le sens de ses écrits. Il écrivait naturellement à l’envers, simplement parce qu’il était gaucheri |