V. ÉPOQUE ÉOCÈNE
L’un des traits les plus remarquables de la géographie éocène en Europe est l’existence d’un bras de mer de aoo kilomètres de large, compris entre le Plateau central français etlaMeseta espagnole et faisant communiquer l’Atlantique avec le Méditerranée par dessus remplacement actuel de la chaîne des Pyrénées.
J’ai eu l’occasion d’étudier les dépôts de cette mer, à la fois sur le rivage nord, au pied de la Montagne-Noire, et sur le rivage sud, le long de la bordure du massif primaire de la Catalogne.
Dans la première de ces régions (99, 107) j’ai pu établir (avec le concours de l’un de mes élèves, M. Doncieux), que la mer Eocène qui occupait le synclinal pyrénéen depuis les temps crétacés avait commencé à envahir transgressivement la région des Corbières, à partir du début de l’Eocène inférieur. Cette transgression est encore peu accusée avec les étages Thanétien et Sparnacien, dont les dépôts sont de faciès saumâtre et renferment de nombreuses espèces de Potamides et de Mélanidés. Avec l’ Yprésien, les dépôts deviennent plus franchement marins, mais la transgression n’atteint pas encore au nord la vallée de l’Aude, C’est seulement avec le Lutétien inférieur que la transgression acquiert son maximum d’importance. Le rivage marin s’avance vers le Nord jusqu’au pied des terrains anciens de la Montagne- Noire. Cette mer lutétienne dépose une bordure littorale de calcaires à Alvéolines (faciès subréoifal), tandis que plus loin de la côte se forment des marnes à Nummulites atacica, et nombreux mollusques d’espèces analogues à celles du calcaire grossier parisien.
Après avoir suivi les étapes successives de l’invasion de la mer Eocène, jusqu’au maximum du Lutétien inférieur, j’ai montré
que ce maximum avait été suivi d’une régression intense beaucoup plus brusque que n’avait été la transgression. Aux couches nummulitiques marines du Minervois, on voit succéder des calcaires laguno-lacustres ou même d’eau douce du Lutétien moyen et supérieur ; puis le régime devient encore plus continental et de puissantes couches de grès et de limons terminent la série éocène jusqu’au Bartonien inclus.
J’ai fait en détail l’étude stratigraphique et paléontologique de cet ensemble de couches éooènes et décrit leurs faunes d'animaux marins, terrestres et d’eau douce, jusqu’ici très mal connues.
En Espagne, sur le bord occidental du massif primaire catalan, j’ai montré (gS) la nature torrentielle et continentale des couches inférieures de l’Eooène à partir de l’horizon à Bulimns gerundensis qui repose transgressivement sur les terrains secondaires et primaires. Le massif ancien de Catalogne, à ce moment plus étendu sur l’emplacement du golfe du Lion, fournissait, par l’intermédiaire de rivières torrentielles, des masses de galets qui se sont déposés en bordure littorale dans une dépression alors lacustre ou à peine lagunaire. La transgression marine sur cette côte est plus tardive qu’au pied de la Montagne-Noire, et nous ne trouvons ici aucune trace des couches marines de l’Eocène inférieur ni même du Lutétien inférieur ; c’est seulement avec le Lutétien moyen à Nammulües perforata que la mer se rapproche du massif catalan et dépose dans le bassin du Llobregat des marnes marines qui alternent encore avec les dépôts torrentiels apportés du massif voisin.
Ces poudingues constituent, sur plusieurs centaines de mètres d’épaisseur, les immenses murailles du Montserrat.
Dans la région des Alpes françaises, la mer Eocène n’a pénétré dans le synclinal subalpin (de Nice à la Suisse et à la Bavière), qu’à l’époque du Lutétien moyen à Nummulites perforata. Antérieurement à cette époque, toute la vaste région des chaînes subal-
pines de Provence, du Dauphiné, de Savoie, des Préalpes suisses, du Jura, du bassin du Rhône et de la Saône étaient depuis le début du Tertiaire une région continentale basse où se sont accumulés des sédiments les uns fluvio-terrestres, les autres lacustres.
J’ai publié un travail stratigraphique d’ensemble sur ces formations ( 5 i), dont l’étude est rendue difficile par l’extrême morcellement de ces dépôts, sous l’influence des plissements successifs des chaînes alpines (voir la carte d’ensemble des affleurements) (98).
J’ai démontré d’abord que la curieuse formation des sables et argiles bigarrés du Sud-Est, dont l’âge avait été balloté depuis TEocène ancien jusqu’à l’Eocëne supérieur et même à l’Oligocène, appartenait tout entière à TEocène inférieur et comprenait l’ensemble des étages Thanétien, Sparnacien et Yprésien. A leur base, en effet, les sables bigarrés passent progressivement en Provence auDanien fluvio-lacustre, tandis qu’en haut ils sont partout recouverts par les marnes et calcaires lacustres du Lutétien inférieur à Bulimus Hopei. La découverte faite peu après ce travail i’\m Lophiodon sparnacien en Dauphiné est venue donner une confirmation décisive à mes conclusions purement stratigraphiques.
J’ai montré ensuite (96) que la formation désignée dans le Maçonnais et le Châlonnais comme argiles à silex n’était pas exclusivement un produit de décalcification de la craie blanche, mais comprenait aussi des sables bigarrés et des argiles réfractaires tout à fait identiques d’âge et d’aspect à TEocène inférieur du Sud-Est.
Quant à TEocène moyen, il est représenté partout par des marnes, des argilolithes ou des calcaires d’origine lacustre dans lesquels on peut séparer deux horizons paléontologiques, Tun du Lutétien inférieur et moyen, l’autre du Lutétien supérieur.
Les conclusions de ce travail s’appliquent à la géologie Éocène des Préalpes suisses et bavaroises.