II. — Deuxième partie : Après le mariage
Le mariage est consommé etla syphilis importée dans le lit conjugal. — Quelles indications médicales se présentent pour conjurer ou atténuer les dangers d’une situation aussi périlleuse?— Quels devoirs de prophylaxie sociale s’imposent en l’espèce au médecin?
DOCUMENT STATISTIQUE SUR LES SOURCES DE LA SYPHILIS CHEZ LA FEMME SYPHILIS DES FEMMES MARIÉES. - SYPHILIS IMMÉRITÉES
(Académie de médecine, 1887.)
Depuis de longues années je poursuis la solution du problème suivant :
Sur un nombre donné de syphilis féminines observées dans un certain milieu (le milieu bourgeois, qui constitue ce qu’on appelle la clientèle de ville), combien en est-il qui dérivent d’une contagion imméritée?
Ou bien, en autres termes : Sur un nombre donné de femmes affectées de syphilis, combien en est-il qui aient contracté la contagion dans les conditions moralement et socialement irrégulières qu’on a l’habitude de considérer comme les origines « exclusives » de la maladie ; — et combien en est-il, d’autre part, qui aient reçu la contagion dans des conditions précisément opposées, c’est-à-dire honnêtement , irréprochablement?
Une enquête basée sur plusieurs centaines de cas très scrupuleusement étudiés m’a conduit au résultat suivant :
Sur 100 femmes affectées de syphilis (dans la classe bourgeoise, je le répète), on en trouve SI appartenant à la catégorie des irrégulières de tout ordre, et 19 appartenant à celle des femmes mariées.
Quoi ! dix-neuf femmes mariées sur cent femmes syphilitiques ! C’est-à-
dire, en chiffres ronds, une femme mariée sur cinq femmes syphilitiques ! — Proportion énorme, extraordinaire à coup sûr, mais dont je puis garantir l’authenticité, et que d’ailleurs ont vérifiée des observations ultérieures,
Quelle réponse, soit dit immédiatement, au préjugé commun, courant, d’après lequel la syphilis serait, dans le sexe féminin, « le monopole du monde galant » !
Quelle réponse aussi à l’objection toujours opposée aux médecins et aux hygiénistes qui poursuivent le rêve d’une prophylaxie publique de la syphilis : « A qui servira cette prophylaxie? nous dit-on. Au public peu intéressant des libertins, des viveurs, des coureurs de mauvais lieux, etc. Les syphilitiques, après tout, n’ont que ce qu’ils ont cherché ou bravé, ce à quoi tout au moins ils se sont volontairement exposés ». Doctrine absurde en ce qu’elle méconnaît ce grand fait, que la syphilis vit et s’entretient de ricochets, c’est-à-dire de contagions qui irradient de n’importe qui sur n’importe qui; — doctrine absurde en ce qu’elle méconnaît la classe nombreuse, très nombreuse, des syphilis issues de tout autres sources que la débauche, à savoir des syphilis imméritées.
Certes, oui, la syphilis frappe le public de la débauche; mais, bien malheureusement, elle ne frappe pas que lui.
Les syphilitiques, j’en parle par expérience, sont bien loin d’être ce que les représentent certains moralistes intolérants et à courte vue. Pour l’immense majorité (j’ai presque honte à dire de telles naïvetés, mais il faut bien que je les dise, puisqu’elles ont trouvé des contradicteurs), les syphilitiques sont des individus comme tout le monde, ne valant ni mieux ni pis que le commun des mortels. Pour un très grand nombre, la syphilis a été un malheur presque immérité; sans compter que, pour certains, elle a été la conséquence néfaste de quelques rares écarts, voire parfois d’un écart unique, comme, par exemple, lorsqu’il lui arrive de sévir sur un débutant. En tout cas, la syphilis n’est que le résultat d’une faute si commune que ladite faute est presque générale chez les hommes de notre société.
Sans doute une prophylaxie publique de la syphilis commencera par profiter directement « au public de la débauche »; mais, secondairement et nécessairement, elle profitera par ricochet au public le plus intéressant de
tous, c’est-à-dire à celui des femmes honnêtes et des enfants, victimes innocentes du redoutable fléau et victimes n’ayant pas moyen d’être protégées autrement que par une sauvegarde indirecte.